‹ Manifeste du Parti CommunisteChapitre 6 sur 10 · B. – Le Socialisme des petits-bourgeois

B. – Le Socialisme des petits-bourgeois

L’aristocratie féodale n’est pas la seule classe ruinée par la bourgeoisie, elle n’est pas la seule classe dont les conditions d’existence s’étiolaient et dépérissaient dans la société bourgeoise moderne. Les petits bourgeois et les petits paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays où le commerce et l’industrie sont peu développés, cette classe continue à végéter à côté de la bourgeoisie qui s’épanouit.

Dans les pays où la civilisation moderne est florissante, il s’est formé une nouvelle classe de petits-bourgeois qui oscillent entre le Prolétariat et la Bourgeoisie ; partie complémentaire de la société bourgeoise, elle se constitue toujours de nouveau. Mais les individus qui la composent se voient sans cesse précipités dans le prolétariat, par suite de la concurrence et, qui plus est, avec la marche progressive de la grande production, ils voient approcher l’heure où ils disparaîtront totalement comme fraction indépendante de la société moderne et où ils seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l’agriculture par des contre-maîtres, des garçons de boutiques et des laboureurs.

Dans les pays comme la France, où les paysans forment bien au-delà de la moitié de la population, il était naturel que des écrivains, prenant fait et cause pour le prolétariat contre la bourgeoisie, devaient critiquer le régime bourgeois et défendre le parti ouvrier au point de vue du petit bourgeois et du paysan. C’est ainsi que se forma le socialisme du petit bourgeois. Sismondi est le chef de cette littérature, aussi bien pour l’Angleterre que pour la France.

Ce socialisme analysa avec beaucoup de pénétration les contradictions inhérentes aux rapports de production modernes. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d’une façon irréfutable les effets meurtriers de la machine et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la misère du prolétariat, l’anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre industrielle d’extermination des nations entre elles, la dissolution des vieilles mœurs, des vieilles relations familiales, des vieilles nationalités.

Le but positif, toutefois, de ce socialisme des petits bourgeois est, soit de rétablir les anciens moyens de production et d’échange, et, avec eux, les anciens rapports de propriété et l’ancienne société, soit de faire rentrer de force les moyens modernes de production et d’échange dans le cadre étroit des anciens rapports de production qui ont été brisés et fatalement brisés par eux. Dans l’un et l’autre cas, ce socialisme est tout à la fois réactionnaire et utopique.

Pour la manufacture, le système des corporations, pour l’agriculture, des relations patriarcales ; voilà son dernier mot.

Finalement, quand les faits historiques l’eurent tout à fait désenivrée, cette forme de socialisme s’est abandonnée à une lâche mélancolie.