‹ Manuel historique de politique étrangère, tome II [de 4]Chapitre 3 sur 59 · II

II

LES ORIGINES DU CONFLIT

ENTRE

LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET L’EUROPE

TRADITIONS, INTRIGUES et PROPAGANDE

Le 20 avril 1792, la France déclarait la guerre à l’Autriche, ou plutôt à l’Empereur et à l’empire d’Allemagne. L’initiative des hostilités lui appartenait: il paraissait cependant que ses adversaires, depuis trois mois, l’y eussent provoquée de parti pris. Au mois de janvier, et surtout le 16 février 1792, la chancellerie autrichienne avait adressé à Paris des notes menaçantes, injurieuses pour la nation, qui, communiquées à l’assemblée législative, la déterminèrent à prendre l’offensive. «Il faut préférer, disait Kaunitz le 3 mars, que la France nous attaque pour mettre le bon droit de notre côté. Il faut la mettre dans la nécessité de nous faire la guerre.»

Le motif du conflit, comme le conflit lui-même, semblait bien le fait des souverains allemands: à Pillnitz d’abord et depuis, à Vienne ou à Berlin, ils ne cessaient de menacer la France d’une immixtion dans ses affaires, d’une ligue des princes en faveur de Louis XVI, d’une action diplomatique et militaire de l’Europe contre la Révolution. Sans doute, les révolutionnaires aussi, surtout depuis l’ouverture de la Législative, invitaient les peuples à suivre leur exemple, et parlaient d’une croisade contre les rois. Mais n’étaient-ils pas fondés à se dire en droit de légitime défense, à déclarer aux rois qui engageaient la guerre contre eux qu’ils répondraient à leurs provocations par un soulèvement général de l’Europe? Leur modération en 1790, leur renonciation solennelle aux conquêtes plaidaient en leur faveur. S’ils changeaient si vite de ton et de conduite, c’est que l’Europe et particulièrement l’Empereur avaient changé de dispositions à leur égard, du mépris passant aux menaces.

En réalité cependant, les Français cherchèrent cette guerre. Ce furent eux qui d’abord, par le triple effet des circonstances, des traditions, des intrigues du siècle dernier, de leurs passions enfin, modifièrent leur attitude et leur système. Mirabeau en 1790 le leur avait prédit. L’année même de sa mort, un an après, sa prédiction commençait à se réaliser. Ce revirement total dans les sentiments d’un peuple épris, à deux ans d’intervalle, de paix jusqu’à désarmer, et de guerre jusqu’à menacer toute l’Europe, a paru si incroyable, qu’on hésita longtemps à y voir la seule origine des guerres de la Révolution. Ce ne fut pas tout à fait la seule en effet, nous le verrons. Il fallut à ces passions même des aliments. Leur sève appelée, doublée par l’habileté des hommes qui les cultivèrent monta des racines profondes qu’elles avaient dans le passé, du terrain où elles se développèrent. Encore furent-elles la cause principale et puissante de la lutte demi-séculaire de la France avec l’Europe, cause véritablement proportionnée à son effet, singulièrement instructive pour une nation qui ne doit plus, selon la belle parole de Mirabeau, «confondre le conseil du courage avec celui de l’expérience».

Au milieu de l’année 1790, la Constituante, après avoir prudemment réglé le rôle de la France dans les affaires de Belgique et d’Espagne, avait dû procéder à l’examen d’autres questions diplomatiques, plus délicates; car elles engageaient les principes mêmes de la Révolution et l’unité de la patrie. Il s’agissait, en effet, de l’Alsace et de la Provence. La ruine de l’ancien régime n’avait pu se faire dans ces deux provinces, aux mêmes conditions que dans les autres, par la seule volonté des Français.

Il n’y avait pas que des Français en Alsace, du moins comme propriétaires. De vrais Allemands, le duc de Wurtemberg, le margrave de Bade, le duc de Deux-Ponts, le landgrave de Hesse, les princes de Nassau, les électeurs ecclésiastiques de Mayence, Trèves et Cologne, les évêques de Bâle et Spire se trouvaient atteints, comme nobles et comme allemands, par les décrets de la Constituante. Cette situation singulière tenait aux conditions dans lesquelles s’était accomplie, en 1648, la cession de cette province à la monarchie française.

Elle avait été en partie le prix de la longue lutte soutenue par les Bourbons contre la maison d’Autriche. Par les traités de Westphalie, le chef de cette maison, Empereur d’Allemagne, avait abandonné à la France ses pays alsaciens. Mais, quoique cela puisse paraître bizarre, il n’avait pas stipulé de la même manière comme prince autrichien, ou comme chef de l’Empire. Tout ce qu’il avait de propriétés familiales, ses droits de souveraineté politique sur les autres (supremum dominium) étaient passés au roi de France. Les princes de l’Empire ne lui eussent pas permis de faire abandon de leurs propriétés: ils n’acceptèrent pas même que les conditions de leurs biens en Alsace fussent modifiées par le changement de souveraineté qui s’y accomplissait. Louis XIV et Léopold déclarèrent que ces propriétés resteraient soumises au droit féodal allemand d’immédiateté, que le roi de France n’aurait pas sur elles le droit de suzeraineté qu’il exerçait sur les terres de la noblesse française (superioritas regia). La noblesse d’Alsace prêta serment à Louis XIV, mais ses biens demeurèrent, jusqu’en 1789, des propriétés de droit allemand, des enclaves possédées par des étrangers à titre étranger.

Aux décrets de la Révolution qui supprimaient en France le droit féodal, les princes allemands se crurent donc fondés à refuser leur consentement. Étrangers, ils étaient; étrangers, ils restaient; ils n’avaient point envoyé de députés aux États généraux, et ne jugeaient pas qu’une assemblée française eût le droit de modifier à leurs dépens des clauses internationales. Allemands, ils s’adressèrent à la diète germanique et l’invitèrent à se charger de leurs réclamations, appuyées sur les traités de Westphalie.

Ces traités avaient fait à l’Alsace française une situation spéciale: nul doute que les princes étrangers, possessionnés en Alsace, n’y fussent des propriétaires d’une espèce particulière. Mais était-il admissible, et compatible avec l’unité française qu’une clause de droit allemand empêchât l’établissement de la législation française en Alsace? Cette exception que la diplomatie avait créée, la diplomatie d’ailleurs pouvait la faire disparaître. Le gouvernement de Louis XVI s’y employa. Il offrit aux princes allemands des indemnités, et leur fit porter cette offre, en mai 1790, par un agent spécial, M. de Ternant. Cependant, quelques mois après (28 octobre 1790), le rapporteur du comité diplomatique de la Constituante saisi de l’affaire, Merlin de Douai, s’écartait de cette sage ligne de conduite. Il invoquait, pour régler une affaire ancienne, un droit nouveau qui n’avait pu s’y appliquer: «Le peuple alsacien s’est uni, disait-il, au peuple français par sa volonté et sans restriction.» Plus politique, Mirabeau détermina la Constituante à soutenir l’offre d’indemnité dont le gouvernement de Louis XVI avait pris l’initiative. C’était la paix certaine, si les passions populaires ne fussent venues, en 1791, bouleverser l’œuvre de la diplomatie.

Elles commencèrent à se manifester en France, dans l’affaire d’Avignon, analogue par certains côtés à l’affaire d’Alsace, très différente par d’autres. Comme les propriétés des princes allemands en deçà du Rhin, le Comtat était une propriété du pape enclavée dans le domaine français, et même une souveraineté. D’autre part, le Comtat contenait une population indépendante encore en 1789, qui n’était point incorporée comme le peuple alsacien à l’unité française. La Révolution, en éclatant dans la Provence, l’atteignit. Les campagnards et les bourgeois, sur certains points, réclamèrent la suppression de la féodalité. La ville d’Avignon, le 11 juin 1790, se mit en insurrection contre le pape, chassa le légat et se réunit à la France. Carpentras au contraire demanda le maintien de l’ancien régime et de la souveraineté pontificale. Un tiers parti enfin se forma à Orange qui voulut établir la liberté, sous la protection de la France, mais sans annexion. La révolte et les tendances des Avignonnais ressemblaient fort à celles des Belges insurgés contre l’Autriche. Elles plaçaient la France dans une situation plus délicate encore. Cette révolution était bien fille de la sienne. Devait-elle la désavouer, pouvait-elle regarder d’un œil indifférent un événement qui se produisait cette fois à l’intérieur de ses propres frontières?

La Constituante envisagea ces circonstances d’abord avec un certain sang-froid. Elle n’écarta pas, comme elle avait fait les Belges, les habitants du Comtat. Mais, avant de les réunir, elle exigea d’eux une manifestation unanime et officielle de leur désir d’être réunis. Et sagement, surtout, elle subordonna leur adoption à une entente préalable avec leur souverain, à une négociation avec le pape. Elle marquait ainsi sa volonté de ne pas donner à la propagande révolutionnaire, où elle se trouvait entraînée, un caractère de combat et de provocation. Malgré ces réserves, ce fut un moment grave dans notre histoire que celui où, même dans cette petite affaire, les Français changèrent le droit public de l’Europe au nom de la Révolution. Des passions contenues jusque-là s’éveillèrent en eux, le sentiment d’une mission libératrice en Europe, de la puissance invincible de leurs doctrines, l’espérance et l’orgueil de faire la France grâce à elles plus compacte et plus forte. Elles réveillèrent aussitôt et servirent à excuser des ambitions moins désintéressées qui dorment toujours au cœur des grandes nations, la passion et la fièvre de la conquête préparée et servie par la raison d’État.

Lorsqu’au mois de novembre, les Avignonnais réclamèrent encore une fois leur annexion à la France, les Constituants n’osèrent déjà plus résister à cette pression des passions populaires. Ils avaient vu, au mois de juin, l’enthousiasme des tribunes, lorsque Anacharsis Clootz avait fait défiler dans son enceinte un cortège d’Anglais, d’Espagnols, de Hollandais, d’Italiens, de Persans même et de Turcs, leurs applaudissements, quand il s’écriait: «Tous les peuples ont disparu, je ne vois plus que la France.» Dans l’intervalle aussi, la fête des Fédérations, ce grand mouvement populaire et presque religieux, venait donner la mesure des sentiments que le succès de la Révolution éveillait en France et à l’étranger. L’orgueil, la joie d’avoir fait triompher une grande cause et un droit nouveau, préparaient la nation à toutes les ambitions, désintéressées ou non. Dans la discussion qui s’engagea une seconde fois à la Constituante, à la fin de 1790, à propos d’Avignon, ces ambitions se déclarèrent. C’est Pétion qui proclame d’abord le droit de la France, imprescriptible et naturel, à réunir les peuples que sa propagande affranchit. Puis il invoque l’intérêt qui justifie toutes les conquêtes: «Ce pays est au centre de nos provinces méridionales. Il en coupe toute les communications.» Barnave et Robespierre font appel à l’histoire, comme Frédéric II avant d’envahir la Silésie: «Le pays est à moi, je le reprends.» (18 nov. 1790.)

En vain leur opposa-t-on la souveraineté du pape, le vœu contraire de certains habitants du Comtat, et surtout les nouveaux principes de la nation qui s’était engagée à renoncer aux conquêtes. Si Mirabeau n’était pas intervenu, la Constituante eût donné libre cours à cet élan de conquête, sans se soucier ni de ses principes, ni du droit, ni de l’intérêt de la France. Lui seul parla en vrai politique (20 novembre 1790), non du droit des hommes, ni des précédents historiques, mais de l’utilité présente, du peu d’intérêt et du danger que présentait la prise de possession d’Avignon, de la nécessité pourtant de l’occuper pour y maintenir la paix publique. Et, comme dans l’affaire des princes alsaciens, il réussit encore à imposer la solution diplomatique d’une question qui ne pouvait se régler autrement.

Ce devait être un de ses derniers succès: ses jours étaient comptés, comme ceux de l’Assemblée Constituante à qui il avait su, ce n’est pas son moindre mérite, tracer une politique étrangère conforme à la dignité, à la sécurité de la France et de la Révolution. Des hommes nouveaux se préparaient à les remplacer, pour qui la politique étrangère et les rapports de la France avec l’Europe devinrent un objet d’ambition et d’intrigue. C’étaient encore des politiques, mais uniquement préoccupés d’établir en France une forme nouvelle de gouvernement à leur convenance. En relation avec la Commune, Camille Desmoulins, Loustalot et Brissot, qui allait être le chef reconnu de la Gironde, souhaitaient l’établissement de la République. Aux Jacobins, aux Cordeliers, Robespierre, Danton, Hérault de Séchelles, faisaient avec plus de violence une propagande analogue. Le peuple n’y songeait pas: ses vœux n’étaient pas pour une seconde révolution à l’intérieur, mais pour une révolution européenne qui lui paraissait une conséquence de ses premiers succès, une garantie de sa victoire et de sa liberté. Après l’ivresse des premiers triomphes sur la royauté et la féodalité, une fièvre nouvelle s’empara des Français, fièvre d’apôtres, fanatisme de nouveaux convertis, qui veulent prouver à l’humanité les bienfaits de la foi dont ils jouissent désormais. La croisade n’est-elle pas un devoir pour les religions triomphantes?

En cet état d’enthousiasme, où ils ne calculaient plus leurs intérêts, les Français étaient faciles à conduire, pourvu qu’on flattât leurs passions. C’est ce que ne manquèrent pas de faire les politiques qui jugeaient la Révolution inachevée, si elle n’aboutissait pas à la République. Camille Desmoulins prêcha dans son journal la croisade sur les frontières, la prépara avec Garat et Linguet, aussi avec Marat, avec les «patriotes incendiaires», et déclara dès 1791 la guerre aux princes allemands, tandis que le gouvernement et l’Assemblée leur offraient une paix équitable: «Nous irons encore incendier le Palatinat, mais ce second incendie y fera bénir le nom français.»

Alors les publicistes républicains, pour armer le peuple contre la royauté avec qui il avait fait sa paix, l’excitèrent contre les princes, les tyrans étrangers, avec qui la paix n’était point faite encore et paraissait impie. Leur intrigue, couverte d’un masque religieux, mit la France aux prises avec ses voisins, lui fit de la guerre un devoir, quand son intérêt lui commandait la réserve et la paix. La politique étrangère de la Révolution en fut dénaturée, et qui pourrait nier l’effet des violences du dehors sur celles du dedans?

Guidée jusqu’au début de 1791 par la sagesse de Mirabeau, l’Assemblée résista d’abord à cette poussée de propagande, à ces intrigues. Mais on sentait déjà que sans lui elle eût fléchi peut-être. Lorsque peu de jours après sa mort, le 30 avril, elle fut saisie de nouveau de l’affaire d’Avignon, elle résista plus mollement au projet qu’on lui soumit d’annexer le Comtat, en vertu de prétendus droits historiques. Le 24 mai, elle ne le repoussait plus qu’à six voix de majorité au lieu de cent soixante et onze. Elle décidait enfin d’envoyer des médiateurs en proclamant le droit de la France sur le pays.

L’annexion du Comtat, en elle-même, n’était pas une affaire considérable. On comprend que plus tard on l’ait bien oubliée dans le nombre et l’extension des conquêtes révolutionnaires, que l’Europe même victorieuse ne l’ait jamais discutée avec la France vaincue. Ce n’en était pas moins une conquête, d’une nation qui avait juré solennellement de n’en plus faire. Surtout c’était une victoire décisive du parti de la guerre sur le parti de la paix, dans l’Assemblée qui allait se dissoudre après avoir constitué la France nouvelle, en lui léguant une politique de propagande et d’annexion. On a souvent répété que la grande faute des Constituants avait été de s’être déclarés inéligibles à l’Assemblée législative. On peut douter, s’ils eussent pris part aux travaux de cette seconde assemblée, qu’ils eussent évité la guerre de conquête où elle se trouva un an plus tard entraînée. A son terme déjà, la Constituante y était presque gagnée. L’important est de savoir comment.

Auprès d’elle, les partisans de la guerre n’ont pas employé les mêmes arguments qu’auprès du peuple. A une Assemblée, il fallait offrir d’autres raisons que des raisons de sentiment, lui tenir un autre langage que celui de la propagande, pour la décider à pratiquer une politique entièrement contraire à celle qu’elle avait résolu de suivre. Quand Robespierre et Pétion (10 novembre 1790) vinrent déclarer à la tribune que la réunion d’un peuple libre n’a rien de commun avec la conquête, les Constituants ne se laissèrent pas convaincre par ce sophisme. Ils doutaient; Tronchet leur disait: «Suffit-il que le peuple d’une province se soulève, pour légitimer sa réunion à un État étranger?» Des légistes seuls pouvaient avoir raison de leur résistance, et gagner cette cause. Ce furent en effet des avocats ou des magistrats, Barnave avocat à Grenoble, Goupils de Prefeln, juge d’Alençon, Barère conseiller de Bigorre, qui, d’avril en mai 1791, décidèrent l’affaire. Ils eurent l’art de rechercher des pièces à conviction, notamment un vieil arrêt du parlement d’Aix qui paraissait consacrer les droits de la France sur Avignon. Et surtout, ils évoquèrent, devant ces Français tout pleins des souvenirs glorieux des deux derniers siècles, les traditions de la grandeur nationale, les maximes qui semblaient l’avoir fondée. «J’ai cru, s’écriait Barère, que la France pouvait pour sa sûreté user des mêmes droits qu’avaient exercés Louis XIV et Louis XV.» Cet appel à la raison d’État parut renouvelé de Richelieu, qui restait aux yeux des Français le maître incontesté de la politique étrangère. A distance, nous avons peine à comprendre comment la sûreté de l’État était engagée dans l’affaire d’Avignon. Mais les circonstances alors étaient telles que les Constituants purent aisément le penser: «Ce que vous aurez fait pour Avignon, abandonner vos droits, leur disait Barnave, le 3 mai 1791, on vous le demandera pour l’Alsace.» L’abandon d’Avignon ne serait-il pas le prélude de la perte autrement grave du Rhin français?

Si les princes allemands avaient, dans les premiers mois de 1791, accepté pour leurs domaines d’Alsace les compensations pécuniaires que Louis XVI et l’Assemblée leur offraient le 4 décembre 1790, les partisans de la guerre en France n’auraient pas trouvé dans cette menace un argument. Mais, par la faute des Allemands et à dessein, la question alsacienne n’était pas réglée et ne paraissait pas près de l’être. Ils prétendaient qu’elle n’était pas une affaire de propriété, mais de droit public, que leurs biens, garantis par un traité, ne pouvaient leur être repris que par un nouveau traité. Ils cherchaient chicane à propos de la double souveraineté de l’Empire et du royaume de France sur l’Alsace. Et vraiment, ils semblaient souhaiter que l’une des deux disparût, que les actes de Westphalie fussent en effet modifiés conformément aux prétentions germaniques. Une lettre de Francfort insérée au Moniteur (III, 426) vint avertir les Français: «il serait possible que les réclamations des princes donnassent lieu à la réunion de l’Alsace à l’empire d’Allemagne dont il fut détaché par ambition.» (5 février 1791.) Cette lettre publique était l’expression exacte du langage que tenaient les agents de la Prusse dans les petites cours allemandes.

Nul doute qu’à cette époque au delà du Rhin, comme en deçà, les politiques n’excitassent les passions populaires des deux nations pour les mettre aux prises et profiter de leur querelle. «Les décrets de la Révolution, disait Hertzberg, au roi de Prusse, le 9 mars 1791, infirment le titre de la France sur l’Alsace.»

Il faut convenir qu’au mois de mai 1791, au milieu de ces haines nationales, de ces convoitises des Français et des Allemands, éveillées, entretenues par les politiques, le rôle de l’Assemblée fut difficile. Par peur elle se livra aux audacieux qui lui rappelaient, pour défendre l’Alsace, l’énergie des ministres qui l’avaient conquise. Elle crut imiter Richelieu et menaça l’Empereur dont l’alliance aurait pu l’aider à modérer les convoitises des princes allemands, à conserver l’Alsace. La politique est plus souvent affaire de circonstances que de tradition. Fidèles à la tradition du dix-septième siècle, comme tous leurs ancêtres, les Constituants compromirent l’avenir et leurs successeurs.

Au même moment, Louis XVI et sa femme, par une pratique qu’ils empruntaient également au passé, par des intrigues secrètes, allaient précipiter de leur côté la guerre, faisant, aux dépens de la France et de la royauté, le jeu de leurs adversaires.

Louis XVI avait, d’abord à contre-cœur, accepté la Révolution, puis fait assez franchement le sacrifice de son autorité absolue, se résignant à ce qu’il appelait «l’usurpation». Mais à partir de 1790, les réformes d’ordre religieux que l’Assemblée lui proposa: (14 avril) loi sur les biens et les salaires du clergé; (12 juillet) constitution civile, troublèrent sa conscience de chrétien et le ramenèrent à la politique de résistance. Les reproches du pape achevèrent de le décider: il ne se résigna plus qu’en apparence, et dans l’espoir d’une revanche prochaine. Au premier acte d’énergie qu’on lui demanda (26 décembre 1790) pour forcer par le serment les évêques à consacrer les prélats élus en vertu de la Constitution, il marqua son impatience et le désir d’engager la lutte: «J’aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France dans une condition pareille. Cela finira bientôt.»

Pour en finir, Louis XVI se rapprocha de ses courtisans absents, émigrés depuis 1789 avec l’intention d’organiser du dehors la lutte contre la Révolution. La plupart des hommes en effet qui avaient quitté la France aux premiers jours de l’émeute, n’étaient pas des victimes et des timides. C’étaient des mécontents, partis beaucoup moins pour fuir un péril que pour préparer plus à leur aise la revanche de l’ancien régime. «Ils n’ont alors, dit M. Sorel, qui les a définis à merveille, quitté la partie que pour la gagner plus sûrement: ils n’ont quitté la France que pour y rentrer en maîtres; ils n’ont laissé le champ libre à la Révolution que pour la prendre à revers et mieux l’anéantir.»

Tous intrigants de l’ancienne cour, les émigrés sont à la royauté ce que les politiques, les intrigants du parti républicain sont à l’Assemblée. Ils se considèrent comme l’avant-garde de la réaction royale, ainsi que les autres se proclament les champions de la liberté. On est suspect à leurs yeux de tiédeur, de lâcheté même si l’on n’émigre pas. Car l’émigration est une croisade. Et l’on manque à son devoir en ne la suivant pas. Résolus à ramener la France en arrière à toute force, ils sont les pires ennemis de la royauté, comme les républicains servent mal la Révolution, en la poussant trop vite en avant, et par la guerre également.

Jusqu’à la fin de 1790, Louis XVI s’est défié d’eux, de leurs conseils, de leurs audaces. La reine même a supplié Léopold, son frère, de ne pas les encourager. Et c’est le plus grand service que l’Empereur ait rendu à ses parents de France que de les écarter: l’intérêt de leur sûreté l’exigeait. D’ailleurs, le prétendu dévouement des émigrés à la cause royale n’était qu’un prétexte au rétablissement de leurs privilèges. Un certain nombre, pour revenir à l’ancien régime, aurait sacrifié la vie du roi. On comprend que Louis XVI ait longtemps refusé de les servir et de les imiter. Mais à la fin de 1790, les conseils de Marie-Antoinette l’amenèrent à intriguer comme eux contre la Révolution, à s’échapper de France pour la combattre. La fuite du roi qui se prépare dès lors, c’est aussi une émigration.

Depuis le début du règne, la reine avait sa politique, son secret, comme les maîtresses du roi sous le règne précédent. Turgot en a été la victime. Et ce ne fut qu’à force de prévoyance et de fermeté que Vergennes réussit, mieux que Choiseul en 1760, à disputer à l’intrigue de la reine la direction de la politique étrangère. Marie-Antoinette s’efforçait de servir l’Autriche. Elle le disait à sa mère: «c’était l’affaire la plus importante de sa vie.» La Révolution ruina un instant son crédit et son œuvre, mais bientôt elle lui fournit, quand le roi eut résolu de la combattre, l’occasion de le diriger selon ses vues. «Le roi n’a qu’un homme, disait Mirabeau, c’est la reine.» Pressentant ses desseins et leur suite, Mirabeau avertit en vain Louis XVI de ne pas déclarer avec l’étranger la guerre aux Français, de ne pas fuir avec des proscrits, de ne pas devenir un proscrit lui-même. Au mois d’octobre, l’émigration de la famille royale était décidée, le secret de la reine formé.

Ce secret avait pour agents à l’intérieur Fersen, chargé de régler le départ de la cour à Paris; Bouillé, commandant des Trois Évêchés, qui promettait de la recueillir à Metz. La politique étrangère était confiée à un des anciens serviteurs de la diplomatie secrète, le marquis de Breteuil. Le 26 novembre, Louis XVI lui donnait une commission officielle: «J’approuve tout ce que vous ferez pour arriver au rétablissement de ma couronne et au bonheur de mes peuples.» La reine avait dicté, le roi signé. L’influence de Marie-Antoinette augmentait chaque jour. Louis XVI hésitant, inerte, se laissait conduire, assez incapable de sentir la gravité des projets qu’il approuvait. Il n’était pas encore question d’appeler en France les armées étrangères: «nous ne demandons à aucune puissance de faire entrer leurs troupes dans ce pays-ci.» On sollicitait seulement leur appui éventuel, dans le cas où le roi, entouré des troupes et des émigrés, serait vaincu et exposé. Tandis que la reine rassurait Louis XVI par ces réserves, elle l’entraînait au nom de la religion menacée. «C’est la religion qu’il faut mettre en avant.» Elle lui faisait accepter l’idée d’abandonner son royaume pour une croisade.

Ainsi peu à peu Louis XVI, comme son peuple, s’acheminait à la guerre, séduit comme lui par des intrigues qui la lui présentaient comme un devoir. D’une part la guerre et la croisade des peuples, de l’autre, selon les expressions de Marie-Antoinette, «la cause des rois» et la religion. Prétextes d’ailleurs dont se servaient les intrigants, partisans de la République ou de l’ancien régime, apôtres de la guerre pour les mêmes raisons. Le plus grave fut que l’intrigue de la reine acheva de se former aux dépens de l’unité nationale que les républicains s’efforçaient de présenter aux Constituants comme menacée. On connut alors à Paris et dans l’Assemblée, par une lettre de Mercy interceptée, les conditions que l’Europe entendait faire à la royauté française, le prix onéreux de son concours. L’Espagne demandait la Navarre, le Piémont, la frontière du Var, l’Angleterre des colonies, l’Autriche se réservait l’Alsace. C’était un vrai démembrement, auquel en mai 1791 Louis XVI et ses agents finirent par donner les mains, fournissant ainsi au parti républicain l’argument le plus fort qu’il pût souhaiter. Puisque la guerre se préparait contre la France avec la complicité de la reine et du roi, ne valait-il pas mieux prévenir l’attaque par une vigoureuse offensive que de l’attendre, et combattre au profit de la République gardienne de l’unité nationale?

Lu fuite du roi à Varennes (20 juin 1791), qui devait être le premier acte du secret de la reine, interrompit l’intrigue par un dénouement inattendu. Mais elle la découvrit au public. Cette tentative fit de Louis XVI un de ces émigrés dont la nation connaissait les desseins. On se crut perdu en le voyant partir pour la frontière, sauvé quand on le sut arrêté. Le crédit des hommes qui prêchaient à la Révolution la guerre à l’Europe et à la royauté s’accrut singulièrement, depuis le moment où les rois eurent l’air en effet de se liguer contre la nation.

C’est alors que parut la fameuse déclaration de Pillnitz. (27 août 1791.) Elle sembla la proclamation officielle d’une ligue des souverains unis pour la ruine de la Révolution et de la France. En réalité, elle n’était rien moins que cela. L’Empereur d’Allemagne avait bien pensé, en apprenant le malheur de la famille royale, à solliciter le concours des puissances. Son ministre Kaunitz, le 17 juillet, s’était adressé contre les rebelles de Paris à toutes les cours, de Londres, de Pétersbourg, de Madrid. Le 25 juillet, Léopold faisait alliance avec le roi de Prusse; il concluait la paix avec les Turcs à Sistowa, le 5 août, pour être libre. Mais il était, malgré cette précipitation, résolu à n’agir que si l’Angleterre, seule capable de surveiller pendant cette crise la Russie, se joignait à lui. «Sans son aveu, rien ne se fera», écrivait à Marie-Antoinette Mercy, qui connaissait bien les secrets de la cour de Vienne. L’Angleterre refusa obstinément: il ne resta plus dès lors aux souverains allemands, qui avaient jeté les bases de la coalition, qu’à replier leur bannière déjà déployée. Se rencontrant à Pillnitz, près de Dresde, ils s’accordèrent sur la nécessité d’une retraite, et sur l’utilité de la masquer par des bravades diplomatiques. Ils rédigèrent une déclaration de combat contre la Révolution, en stipulant avec soin que le combat commencerait «alors seulement et en cas que toutes les puissances sentiraient la nécessité de secourir Louis XVI». Dans cet acte célèbre, la réserve à elle seule avait plus de valeur que tout le texte: «Alors et dans ce cas, disait Léopold, sont pour moi la loi et les prophètes.--Si l’Angleterre nous fait défaut, le cas n’existe pas.» La ligue des souverains n’était plus qu’une entente éventuelle subordonnée à l’accession très peu probable d’un seul d’entre eux: «L’ardeur des rois allemands se réduisait à une auguste comédie.»

Louis XVI et sa femme n’en furent pas dupes. Elle les découragea au moins autant que leur tentative de fuite avortée. «La poltronnerie du roi Louis XVI nous tirera d’affaire», écrivait Kaunitz, escomptant l’effet de cet abandon. Et de fait, trois semaines après, Louis XVI, conseillé par sa femme qui, un peu tard, songeait à l’avenir de son fils, acceptait la Constitution (13 septembre 1791). A Vienne, son beau-frère, trop heureux de ce dénouement qui le «tirait d’un mauvais pas», se prononçait énergiquement pour la paix.

Et pourtant les Français, émigrés ou républicains, préparaient la guerre plus que jamais. Commentée par l’entourage du comte d’Artois qui prenait ses rêves pour des réalités et voulait tout brouiller, la déclaration de Pillnitz parut une menace, un défi, l’acte d’union officielle de souverains dont elle trahissait pourtant les hésitations, l’impuissance à se mettre d’accord. Bien peu de Français alors la lurent; la plupart ne la connurent que par le commentaire intéressé qu’en donnèrent les princes dans leur lettre du 23 septembre. La capitulation de Louis XVI et de sa femme ne leur suffit point, du moment que les émigrés et les puissances semblaient la désavouer. «C’est dans l’esprit des émigrés que la France lut la déclaration de Pillnitz et la comprit. Devant leur glose véhémente, que devenaient les savantes réticences du texte? Le public français prit cette déclaration, non pour ce qu’elle était, un expédient de chancellerie, mais pour ce que la lui donna le parti qui s’en réclamait» (Sorel). L’histoire même s’y est longtemps trompée: dans cette déclaration elle a vu le manifeste certain de la guerre déclarée par les royautés à la Révolution française. Elle ne la considère plus aujourd’hui que comme une arme, et comme l’argument suprême dont se servirent les partis extrêmes pour déterminer cette Révolution à la guerre.

Le 14 septembre, avant de se séparer, la Constituante décidait la conquête d’Avignon. Elle prenait l’offensive: «La France, écrivait Mercy, va être en état de guerre contre tous les gouvernements. Elle les menacera sans cesse d’insurrections, et ces insurrections conduiront à la conquête. Pour la prochaine législature, telle qu’elle est composée, des mesures incendiaires paraîtront la chose du monde la plus simple.»

Les élections à l’Assemblée législative se firent en effet au mois d’août, sous le coup des événements de Varennes, de la trahison royale et des menaces des émigrés. Elles devaient être favorables au parti qui, depuis un an, réclamait la guerre contre la royauté, contre l’Europe, aux amis de Brissot, véritable chef d’une majorité composée au même titre de Girondins nouveaux venus et de futurs montagnards, Marat, Danton, Sieyès, Robespierre. Au moment où Thouret dit à Louis XVI: «Sire, Votre Majesté a fini la Révolution», cette majorité en préparait une autre, contre la cour perfide, et par une guerre nécessaire. On le vit à la façon dont au premier jour les Girondins se précipitèrent au comité diplomatique: cinquante-trois candidats se disputèrent les douze places de ce conseil qui devait décider de la paix ou de la guerre. Et comme Brissot passa, le 16 octobre 1791, en tête de la liste qui comptait Koch, Lemontey et Gensonné, on put prévoir déjà ses décisions.

Elles eurent surtout le caractère d’une réponse directe à la déclaration de Pillnitz. Aux menaces des émigrés et des souverains allemands qui semblaient unis contre la nation, les Girondins ripostèrent par des menaces qui les atteignaient au milieu de leur prétendu complot. Tandis que l’Assemblée ordonnait, le 31 octobre, à Monsieur de rentrer en France, que le 9 novembre elle déclarait suspects et coupables de haute trahison les émigrés qui ne seraient pas rentrés le 1er janvier 1792, Brissot appelait les vengeances de la nation sur les princes qui favorisaient leurs intrigues: «Les Anglais autrefois ne s’amusaient pas à faire de petites lois sur l’émigration. Ils ordonnèrent aux étrangers de chasser les Stuart de leurs États. Il faut menacer l’Europe.» Brissot ne se contentait pas de parler ainsi le 20 octobre, il agissait: le 22 novembre, au nom du comité diplomatique, Koch somma les princes allemands de disperser les rassemblements d’émigrés, et bientôt, le 29, le roi est mis en demeure, s’ils s’y refusent, de les y obliger au risque d’une guerre avec l’Empire: «Dites aux puissances étrangères que nous garderons religieusement le serment de ne faire aucune conquête, que nous respecterons leur loi, leur constitution, mais que nous voulons que la nôtre soit respectée. Dites-leur que si les princes d’Allemagne continuent de favoriser des préparatifs contre la France, nous porterons chez eux, non le fer et la flamme, mais la liberté: c’est à eux de calculer quelles peuvent être les suites du réveil des nations.»

C’est en vain que, par un souci visible des transitions nécessaires, la nouvelle Assemblée parle encore le langage désintéressé de la précédente et paraît encore préférer la défensive. Dans le ton général, et dans la dernière phrase de cette adresse au roi, on peut mesurer le progrès des idées et de l’influence de Brissot. La Législative a adopté son programme d’une croisade républicaine qui renversera les trônes et celui de Louis XVI tout le premier. Elle ordonnait l’impression d’un discours où Isnard formula ce programme, le 29 novembre 1791, en termes éloquents et menaçants pour l’Europe et Louis XVI: «Parlons aux ministres, au roi avec la fermeté qui nous convient. Disons à nos ministres que la nation n’est pas satisfaite d’eux, que par le mot de responsabilité nous entendons la mort.» On croirait déjà entendre Danton. «Disons à l’Europe que si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous engagerons les peuples dans une guerre contre les tyrans. Alors les peuples s’embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du ciel satisfait.» Un mois après, l’Assemblée confiait à Condorcet le soin de conclure: il le fit dans la forme philosophique et presque religieuse qui convenait à la propagande et pouvait déguiser les motifs secrets et véritables de cette prise d’armes: «La nation française se contentera d’avoir reconquis les droits de la nature.»

Les raisons véritables du parti de la guerre, Brissot se réservait de les dévoiler cinq mois plus tard, lorsqu’il disait: «Bien avant l’entrée de Dumouriez au ministère, j’avais prouvé que la guerre était le seul moyen de déjouer les perfidies de Louis XVI.» Par ses conseils et son crédit, la Législative acceptait et souhaitait un conflit européen, comme l’unique moyen de détrôner le roi.

Et alors, comme au début de l’année, la royauté se reprit à souhaiter ce conflit pour se débarrasser des Assemblées. Cette fois son ministère lui-même, moins perspicace que Mirabeau, les Feuillants, Narbonne, Biron et Talleyrand l’y encourageaient. Jeunes, actifs, ambitieux, ils espéraient sauver la royauté par une guerre et s’en faire un mérite. Narbonne avait trente-six ans, mais à cet âge déjà il avait trop appartenu à la cour pour se dégager des habitudes d’intrigue qui en étaient au dix-huitième siècle le vice principal. Talleyrand, plus jeune encore, trouvait bons tous les moyens de parvenir. «Il avait embrassé la carrière de l’ambition.» Par leurs soins, un nouveau secret se forma autour du trône en vue d’une guerre avec l’Allemagne, populaire et peut-être heureuse si l’on était assuré de la neutralité de la Prusse et de l’Angleterre. Custine, un plus jeune homme encore, fut envoyé au duc de Brunswick très influent à Berlin. Pour décider la cour de Londres, on n’hésita pas à lui offrir les débris de notre empire colonial, Tabago, l’île de France et Bourbon. Talleyrand fut chargé de passer la Manche ces cadeaux en poche, tandis que, resté à Paris, Narbonne préparait la guerre au gré des Girondins, mais pour les ruiner.

Enfin, brochant sur le tout, Marie-Antoinette travaillait de nouveau les cours étrangères: «On ne peut différer, écrivait-elle à son frère à Vienne. Voilà le moment de nous servir.» Elle sollicitait Gustave III, Catherine II, le roi de Prusse de donner à son mari les moyens de prévenir le mal qui menaçait les autres États. Ses agents, Fersen, Breteuil intriguaient dans toute l’Europe, et Louis XVI, le 14 décembre 1791, n’hésitait pas à souhaiter la confusion de toutes choses en France et sur les frontières pour devenir comme le sauveur de cette nation dont dépendait son propre salut. «Il est clair, disait-il, pour toute personne qui marche sur deux pieds qu’intérieurement je ne puis approuver la Révolution et la Constitution absurde qui me met au-dessous du roi de Pologne. Il faut que j’aie l’air de m’y livrer franchement et que ma conduite soit telle que dans le malheur la nation ne voie de ressources qu’à se jeter dans mes bras.»

Jamais guerre ne fut plus ardemment souhaitée que celle que les Français préparaient au début de 1792. Tous les partis, l’Assemblée, le gouvernement, la nation plaçaient en elle leurs espérances. Seul le ministère des affaires étrangères, de Lessart, s’efforçait encore de l’écarter. Il envoya de Ségur à Berlin, pour décider la Prusse à ne pas attaquer la France, pour convaincre les autres princes allemands d’accepter des indemnités. Il donna la même commission à Barbé-Marbois auprès de la Bavière, à Noailles auprès de la cour de Vienne. Mais à l’étranger sa diplomatie demeurait impuissante, combattue par les agents de Narbonne ou par ceux de la reine. A Paris, elle se heurtait au comité diplomatique et aux intrigues de la Gironde.

Ce qui frappe le plus dans les origines de cette guerre aujourd’hui bien connues, c’est leur analogie avec les débuts des guerres au dix-huitième siècle. On se croirait à la veille de la guerre de Sept ans, au milieu de toutes ces intrigues qui se croisent à travers l’Europe pour servir à Paris les ambitions des différents partis, secret de Brissot, secret de Narbonne, secret de la reine et du roi. La politique étrangère, subordonnée depuis longtemps aux intrigues de cour, n’est plus celle de la France, mais des factions qui se la disputent. Elle est agressive, parce que dans le désordre de la guerre, royalistes et républicains comptent faire leur profit, quoique la paix soit pour le pays une nécessité et presque un devoir. C’est en vain qu’on invoque les grands souvenirs des politiques qui la comprenaient autrement, les traditions d’Henri IV et de Richelieu, uniquement formées pour le bien du royaume. Ce sont les défaillances de Louis XV et de ses courtisans qui menacent encore la France dans cette crise décisive.

Les politiques de l’Europe, et le chef de l’Empire particulièrement exposé aux provocations de l’Assemblée législative ne s’y trompèrent pas. Ils se réjouissaient de voir la France tombée si bas: ils ne souhaitaient pas cette guerre qui pouvait permettre à la royauté ou à la République de la relever par des victoires. La paix leur semblait une garantie de la durée de cette anarchie, cette anarchie une garantie de notre faiblesse. Léopold Ier échangeait ces vues et ces espérances avec le roi de Prusse; il les consignait dans le protocole du traité de Berlin, 17 janvier 1792: «Il ne s’agit pas de faire une guerre à la France, de prodiguer notre or et notre sang pour la remettre dans son ancien état de puissance.» Les mêmes calculs, à la même date, déterminaient le cabinet de Londres à la plus stricte neutralité. «La paix est encore entre nos mains», concluaient nos ambassadeurs à l’étranger. C’est la conclusion même qui s’impose à l’histoire, plus éclairée que ne l’étaient nos pères, par des documents authentiques. Se croyant menacés par les rois de l’Europe, et désignés pour soulever les peuples contre eux, les Français par crainte, tradition et fanatisme de propagande, voulurent la guerre et se livrèrent aux partis qui la préparaient depuis 1791.

Au printemps de 1792 les Girondins prirent décidément l’offensive. Pour entraîner la nation tout entière, ils réveillèrent les souvenirs anciens des guerres contre l’Autriche. Gensonné blâma l’alliance antinaturelle avec les Habsbourg qui, depuis Choiseul, avait placé Marie-Antoinette sur le trône de France. Appuyé par Narbonne, Isnard demandait avec instance la guerre à l’Allemagne: et c’était déjà la lui déclarer que de sommer l’Empereur de s’expliquer avant le mois de mars. «La rupture de l’alliance est aussi nécessaire que la prise de la Bastille», dit un membre du comité diplomatique. «Passons le Rhin», conclut Anacharsis Clootz.

Alors, la France est prête à courir aux armes, pour une guerre contre l’Autriche dont la tradition fait presque une guerre sacrée, dont la Révolution en outre fera une croisade. Le goût des entreprises militaires la porte à cette prise d’armes. «La nation veut la guerre, dit un étranger bon observateur. L’esprit du pays a toujours été guerrier.» Par là, les Français se détournent de la Révolution, croyant de bonne foi la servir hors de leurs frontières. Le souci de leur défense, la fièvre de la conquête les occuperont souvent dans cette crise où elle se précipite, plus que la tâche de leur reconstitution intérieure. Et avec les intrigants qui les ont conduits à leur insu, déjà paraît l’influence des chefs militaires. Dumouriez commence cette guerre que Bonaparte conclura. La politique étrangère décide des destinées de la Révolution française, politique d’intrigues, de traditions et de sentiments, funeste à la nation, le plus triste legs que la France de l’ancien régime ait fait à la France nouvelle.

BIBLIOGRAPHIE

SOREL. L’Europe et la Révolution française, tome II, livres II et III.

DE SYBEL. Histoire de l’Europe pendant la Révolution française, tome Ier.--Aux ouvrages cités dans le chapitre Ier qui pour la plus grande partie sont utiles pour celui-ci, ajouter:

LA ROCHETERIE. Marie-Antoinette et l’émigration (Correspondant, tome

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