XXIII
LA SAINTE-ALLIANCE
ET LA
POLITIQUE DE NON-INTERVENTION
(1824)
CANNING ET L’AMÉRIQUE
A la Sainte-Alliance, ce prétendu concert des souverains, dont l’objet aurait été de conserver la paix à l’Europe en faisant la guerre aux libertés des peuples, on oppose généralement le système de la non-intervention, soi-disant imaginé par l’Angleterre pour protéger, au risque d’une guerre générale, les nations contre les rois.
L’histoire de la Sainte-Alliance de 1815 à 1822, étudiée dans les congrès et le secret des chancelleries, montre ce qu’il faut penser de l’intimité des souverains et de leur entente contre les peuples. Comment retrouver une direction unique et d’autres motifs que l’ambition dans cette ligue, d’abord destinée à favoriser au profit de la Russie l’affranchissement des chrétiens d’Orient, transformée par les soins de Metternich en un moyen de domination contre les peuples d’Italie, d’Espagne, d’Allemagne et des Balkans, obligée pourtant par l’Angleterre à ne pas entraver les efforts des Américains vers la liberté? Singulières assises pacifiques que ces Congrès où des intérêts contraires se heurtent, se combinent, puis se heurtent encore, champs clos diplomatiques plutôt, où chaque cabinet attaque, dupe et combat les autres cabinets, dont le résultat est de prévenir la guerre sur un point de l’Europe pour la déchaîner ailleurs. Au dernier de ces Congrès à Vérone, Alexandre Ier disait à Chateaubriand: «Auriez-vous cru que l’alliance est un mot qui ne sert qu’à couvrir des ambitions: il n’y a plus de politique anglaise, russe, autrichienne? il n’y a plus qu’une politique générale qui doit être admise par tous les rois et tous les peuples. Je n’ai pas besoin d’accroître mon empire.» Il définissait la Sainte-Alliance par les contraires: car il suffit de prendre le contre-pied de son discours, au moment où il entraînait la France à la guerre, pour savoir ce qu’elle valait, à quoi elle servait.
Depuis l’origine, et à la différence des vraies alliances fondées sur des intérêts communs et un mutuel désir de conservation, la Sainte-Alliance a été une coalition d’ambitions contraires, un système établi comme celui de 1772 sur l’opposition de convoitises toujours prêtes à se déchaîner. Jamais plus qu’alors il n’y eut une politique russe, ardente à s’ouvrir les Balkans, une politique autrichienne résolue à la conquête de l’Allemagne et de l’Italie, une politique anglaise attentive à confisquer la mer et les marchés coloniaux. Mais la Russie disputait l’Allemagne à l’Autriche qui lui fermait les Balkans; et l’Angleterre refusait au tsar à Constantinople les conquêtes que celui-ci voulait lui interdire dans l’Amérique du Sud. Pour un partage du monde, l’accord était moins facile entre grands États que pour un partage de la Pologne. Et le désaccord aboutit, en somme, après dix ans de lutte annoncée, proclamée contre les peuples, à un réveil des nations excitées par les intrigues, favorisées par les rivalités des États soi-disant unis pour les écraser.
Ainsi, c’était un réveil national que celui de la France, quoique exploité par les ultras. La nation tenant plus à la gloire qu’à la liberté, l’entreprise d’Espagne lui fournissait satisfactions et promesses. Il n’eût tenu, en 1824, qu’à Louis XVIII de l’entraîner au delà de l’Atlantique: la Russie, l’Autriche même l’y poussaient, «rêvant, dit Chateaubriand, une nouvelle intervention de la France, une conquête de l’Amérique à main armée.» Sans la crainte de l’Angleterre, les Français auraient peut-être risqué l’affaire.--Quoique si longtemps associés à la Sainte-Alliance, les Anglais de leur côté avaient favorisé là-bas la naissance de plusieurs nations: à la fin de 1823, le Pérou, qui restait encore aux Espagnols, était reconquis par Bolivar, qui reprenait la tentative de Saint-Martin et réparait son échec avec le concours du général Sucre. Les Américains du Sud devaient leur liberté autant aux rivalités des États européens qu’à leurs propres efforts, à la Sainte-Alliance et à ses congrès. Les Grecs enfin, cette nation qui dans la décadence de l’empire turc avait trouvé l’occasion de reprendre ses titres, ne devaient pas perdre encore les espérances qu’ils avaient fondées sur la Russie et sur la France. Le 9 janvier 1824, Alexandre Ier invoquait la Sainte-Alliance; il lui proposait en apparence une œuvre conforme à ses déclarations, «la ruine des révolutionnaires en Grèce». Mais comme il demandait d’ailleurs, pour réduire les insurgés, à constituer dans les Balkans trois principautés chrétiennes, et menaçait la Turquie si elle refusait, c’était en réalité une manière déguisée de revenir encore au secours de la Grèce. La nation russe l’en priait: la Sainte-Alliance en cette occasion aurait servi la nation grecque, comme elle avait aidé la France à reprendre son rang.
Quand on compare en somme le tableau du monde en 1815 et en 1824, les modifications, que dans cet intervalle y apportèrent la diplomatie ou la guerre, paraissent en somme avoir plus profité aux nations qu’aux États, si bien coalisés contre elles. Seule l’Autriche avait trouvé le moyen, dans cette période, de restreindre à son profit les libertés de l’Allemagne et de l’Italie. Ce fut le fait d’un habile homme heureusement servi par les circonstances. Au milieu des rivalités des puissances, et malgré les vœux des nations qu’elles encourageaient, Metternich avait joué avec adresse des Congrès, de leurs déclarations pour procurer à son maître la paix et des profits. Il avait exploité les discordes de la Sainte-Alliance pour retirer à ses associés leur bénéfice; il en avait maintenu et parfois resserré les liens, pour donner à ses affaires la garantie de l’Europe. Il avait condamné les peuples, s’ils le gênaient ou l’inquiétaient; il avait permis d’autre part la renaissance de la France et l’émancipation de l’Amérique. Il avait fait ou laissé faire la guerre en Italie ou en Espagne; il avait réussi à l’empêcher toujours dans les Balkans. Quand il écrivait en 1824: «c’est le triomphe complet des principes éternels sur le génie du mal. La convalescence de l’Europe avance», ces belles phrases empruntées aux formules de la Sainte-Alliance signifiaient simplement que l’Autriche se félicitait d’avoir maintenu la paix en Orient «par miracle», et d’en avoir profité. Dans l’état de l’Europe, en 1824, on chercherait vainement les traces d’un succès général remporté au nom de la Sainte-Alliance par les rois sur les peuples, d’une entente cordiale entre les souverains et leurs ministres contre la Révolution et pour la paix.
Il est par conséquent très difficile de croire que la politique inaugurée par Canning, en 1824, et son système de non-intervention puissent s’expliquer d’un mot, par un refus de continuer la Sainte-Alliance, par un principe contraire, par une action isolée de l’Angleterre en faveur des peuples. Ce qui est clair, c’est que la diplomatie de Canning, dès le début, s’opposa à celle de Metternich. La mort de Castelreagh fut le terme de la collaboration précieuse que le chancelier autrichien avait trouvée dans le parti tory. «Quelle terrible nouvelle! s’écria-t-il. C’est une des catastrophes les plus terribles qui aient pu me frapper. Cet homme m’était dévoué corps et âme. C’était un autre moi-même.» Les relations de Canning et de Metternich commencèrent par la défiance, les injures, et aboutirent à une rupture. Mais Metternich n’était point la Sainte-Alliance: il représentait seulement l’Autriche, exploitant à son profit, à l’aide des phrases générales qu’on y trouvait, ce prétendu concert des souverains. De l’hostilité de Canning contre la politique autrichienne, il ne résulte pas que la politique anglaise ait alors poursuivi une croisade populaire et libérale, ni proclamé la non-intervention pour mettre un terme à la Sainte-Alliance.
La première fois que la formule et le nom de ce nouveau système ont paru dans un document politique, ce ne fut ni dans un document anglais, ni même européen, mais dans des instructions que le secrétaire américain des affaires étrangères, Adams, envoyait au député de sa nation à Londres, Bagot. C’était en 1818: le tsar Alexandre Ier au nom de la Sainte-Alliance conviait, en janvier, l’Europe à s’unir contre les insurgés américains. Au mémoire russe les diplomates de Philadelphie répondaient, prenant le contre-pied: Aucune intervention des puissances européennes ne sera heureuse que si elle décide l’Espagne à reconnaître l’indépendance des colonies américaines.» Au moment où la Russie lançait en Europe l’idée d’une intervention commune au delà de l’Atlantique, les États-Unis déclaraient qu’ils n’en permettraient d’autre aux puissances que celle qui obligerait l’Espagne à capituler devant ses colons rebelles. A la Sainte-Alliance, invoquée par Alexandre Ier, les États-Unis opposèrent dès le premier jour le système de la non-intervention de l’Europe.
Ou s’étonnerait peut-être qu’un peuple tout nouveau, isolé par un Océan de l’Europe influât ainsi, après 1815, sur la politique générale des vieilles puissances, si l’on ne savait la puissance d’expansion et les ambitions de cette nation jeune, à qui s’ouvraient déjà de grandes destinées. Tandis que l’Europe était bouleversée par les guerres de la Révolution et le conflit de Napoléon, des politiques et des nations, l’Amérique du Nord traversait aussi des crises décisives.
Au lendemain de la paix de Versailles, on avait pu se demander si les colons anglais, affranchis de la métropole, réussiraient à se constituer un gouvernement national. Le parti fédéraliste, celui d’Hamilton et de Washington y travaillait: mais les tendances de ce parti, ses procédés et ses façons, qui semblaient rappeler le gouvernement anglais, déplaisaient à une nation jalouse de ses franchises locales qu’elle identifiait avec la liberté en général. Le parti républicain plus populaire repoussait, au nom des États particuliers, le principe d’un gouvernement fédéral. Il réussit à faire accepter la clause de nullification (décembre 1798), qui laissait chaque État juge en dernier ressort des mesures décidées par le Congrès: désormais il sembla impossible d’unir pour la paix comme pendant la guerre les provinces résolues à défendre leur indépendance contre l’Union autant que contre l’Angleterre. Lorsque, arrivés au pouvoir avec Jefferson, et victorieux, les républicains furent obligés par les nécessités du gouvernement d’être fédéralistes à leur tour, on vit leurs anciens adversaires retourner contre eux en 1808 leur tactique, et pour les vaincre comme ils avaient été vaincus, invoquer la nullification et le droit souverain des États particuliers.
Ce fut là pendant vingt années pour la jeune République une crise redoutable: la guerre seule qui l’avait constituée pouvait l’en délivrer. Pendant la lutte, la nécessité d’un gouvernement s’imposait, et le patriotisme des citoyens effaçait les rancunes, les divisions et les revendications des États. La guerre de 1812 entre les Anglais et les Américains rétablit la paix intérieure. Ce fut l’ère de la bonne entente: era of good feeling. Par les effets moraux et matériels de cette nouvelle prise d’armes contre l’Angleterre, on se crut ramené au temps de l’Indépendance, et l’on dit: «voilà la deuxième guerre d’Indépendance».
Ce n’était pas en réalité d’indépendance qu’il s’agissait, mais de conquête et de puissance. Aucun État en Europe, et l’Angleterre moins que les autres, n’aurait songé en 1812 à disputer leur liberté aux Américains du Nord. Mais eux, en revanche, avaient de très bonne heure pensé à élargir leur domaine aux dépens des colonies que l’Europe conservait encore; l’Espagne au Sud, la Grande-Bretagne au Nord. C’était là une ambition naturelle, presque fatale, pour une nation naissante qui avait besoin d’air et d’espace pour s’accroître. Elle unissait les différents membres de l’Union quand la question de la forme et des pouvoirs du gouvernement les divisait. Ce fut le chef du parti républicain, Jefferson, qui en 1784 offrit de lui-même, au nom de la Virginie, l’abandon à l’Union des droits particuliers qu’elle pouvait prétendre sur les territoires intérieurs de l’Ouest. Et, dès 1787, l’entente s’était faite sans difficulté sur les conditions et le mode d’extension du domaine fédéral commun à tous les États.
Jefferson, en 1803, acquit sans autorisation du Congrès la Louisiane de la France, au prix de 16 millions de dollars prélevés contre tout droit sur le trésor fédéral: personne pourtant en Amérique ne songea à lui reprocher une illégalité qu’il avouait, mais qui pour ses adversaires même était un acte de patriotisme, au-dessus de toute discussion. Des chiffres, en cette matière, prouvent avec plus d’éclat cette force d’expansion nationale que des actes ou des lois. Le Kentucky ajouté en 1791 à l’Union avait bientôt, au dix-neuvième siècle, près de 600 000 habitants; le Tennessee, admis en 1796, 422 000 habitants; l’Ohio, créé en 1802, près de 800 000 habitants; la Louisiane, 152 000 habitants. Près de deux millions d’hommes se précipitèrent en dix ans des côtes vers l’intérieur et déjà débordaient sur le Canada et les Florides. Ce fut la véritable cause de la guerre engagée par le parti républicain contre l’Angleterre (18 juin 1812), terminée par la paix de Gand (24 décembre 1814): elle rallia à ce parti toute l’Union, et fit mettre hors la loi les fédéralistes qui disputaient au gouvernement les moyens de vaincre. Et les Américains ne s’aperçurent plus qu’elle avait été sans résultat quand Jackson, un officier volontaire du Tennessee, eut conquis sur les Indiens l’Alabama et, sous prétexte de poursuivre les sauvages, inaugura la présidence de Monroë, en 1817-1818, par la conquête de la Floride espagnole définitivement acquise en 1819.
Tandis que les États du vieux continent se disputaient l’Europe avec acharnement, les États de l’Union constituée au delà de l’Atlantique en 1774 se détournaient des querelles qui faillirent en 1804, trente ans après, rompre cette Union, pour conquérir à frais communs toute l’Amérique sur ses anciens maîtres. Lorsque l’Amérique du Sud se souleva à son tour contre les Espagnols, un grand courant de sympathie s’établit d’une côte à l’autre de la mer des Antilles. Les insurgés du Sud avaient besoin d’alliés, d’avocats au moins. Les ambitieux du Nord, empressés, intéressés à conquérir toujours sur l’Europe, pour demeurer unis, regardaient avec envie des domaines qui allaient échapper aux nations coloniales. «Les expéditions pour le sud, disait un de nos agents, Hyde de Neuville, sont dans le goût de cette nation entreprenante.» N’était-ce pas l’effet d’une action presque fatale qui poussait l’un des États les plus récemment créés, le Kentucky, à réclamer l’intervention du Congrès en faveur des insurgés (décembre 1817), la proclamation officielle de leur liberté? «Ce peuple ressemble aux grands fleuves de son territoire: chaque jour il mine autour de lui. Plus on tarde à lui opposer une digue, plus on perd de son propre terrain.» Le Congrès américain, quoique secrètement allié aux colons espagnols, ne se déclara pas d’abord pour eux officiellement. Il voulait prudemment éliminer l’Europe sans la provoquer. La Russie invitait à ce moment même les puissances coloniales à unir leurs efforts pour rompre ces intrigues, pour opposer une digue aux ambitions du peuple américain.
Alors on put saisir l’évolution qui, depuis un siècle, avait transformé la politique des États et des nations. Presque à la même date, 1772-1774, en Orient un peuple avait été démembré, un autre était né sur les bords occidentaux de l’Océan. La ruine de l’un avait précipité vers la Baltique et la Méditerranée, comme fait la rupture d’une digue emportée par un courant naturel, l’extension de la puissance russe; l’éveil et les efforts de l’autre ruinaient ou menaçaient d’un égal danger les domaines coloniaux des nations européennes qui, depuis le seizième siècle, avaient réussi à faire de l’Atlantique une autre Méditerranée. Et l’Europe, trente ans après, se trouva placée devant ce dilemme: ou de perdre, si elle allait combattre en Amérique, la Méditerranée orientale guettée par la Russie, ou, si elle se dérobait à l’appel de l’Espagne et aux conseils intéressés d’Alexandre Ier, d’abandonner les domaines atlantiques aux Américains. Dès ce jour, et par la puissance de ce dilemme, le monde tout entier entra forcément dans ses calculs de la politique européenne, en élargit le cadre et parfois le brisa.
Si le tsar invoquait contre les sujets rebelles de l’Espagne la légitimité du droit monarchique, la diplomatie américaine, hésitant encore à proclamer en leur faveur le droit des peuples, demandait du moins que l’Europe n’intervînt pas contre leur liberté. Au fond, de Pétersbourg ou de New-York, on voulait également la voie libre aux entreprises que l’on préparait dans les Balkans, dans l’Amérique du Sud. Légitimité ou liberté, Sainte-Alliance ou non-intervention, sous leur forme et dans leurs formules différentes mais contemporaines, dissimulent des calculs et des ambitions très analogues. Le public, libéral ou monarchique, pouvait se méprendre sur la portée apparente de ces programmes. Ils étaient faits pour le tromper. Les diplomates qui nous éclairent sur leur valeur ont rectifié, dès cette époque, les opinions qu’ils ne pouvaient pas partager. Ce que nos agents à la cour de Russie disaient d’Alexandre Ier, de sa dissimulation et des intentions détournées de la Sainte-Alliance, Hyde de Neuville à Philadelphie l’écrivait du peuple américain: «Cette nation voit encore moins la liberté des autres peuples que l’intérêt de son commerce et de sa grandeur.»
Parmi ces diplomates, les plus intéressés à veiller sur les ambitions des États-Unis, c’étaient assurément les hommes politiques de l’Angleterre. Après l’Espagne, nulle puissance n’était plus exposée aux dangers de l’extension américaine que la Grande-Bretagne au Canada, aux Antilles. Elle se trouvait dans la nécessité de protéger ses frontières coloniales, comme l’Autriche dans l’obligation de fermer les Balkans à la Russie pour défendre les siennes. Dans la politique de non-intervention que proclamait l’Amérique, Castelreagh avait reconnu le dessein des États-Unis d’intervenir, et d’arracher à l’Espagne, en écartant l’Europe, la liberté de ses colonies. Sollicité par Adams d’accepter l’indépendance des États insurgés, Castelreagh s’y refusa obstinément de 1819 à 1822: il espérait d’autre part que la Sainte-Alliance russe contenue par Metternich à Aix-la-Chapelle, à Troppau, n’aiderait pas le roi d’Espagne contre ses sujets rebelles. C’était des deux côtés conserver une stricte neutralité, limiter en Orient, en Occident les ambitions du tsar Alexandre Ier et celles de l’Union américaine. Le cabinet tory s’attacha à cette politique pacifique pour préserver l’Angleterre des dangers qui menaçaient son domaine aux deux extrémités du monde, depuis le Canada jusqu’aux Indes.
Mais il parut en 1822 que ce moyen ne suffisait plus. Le 8 mars 1822, le Président de l’Union, Monroë, venait annoncer aux Chambres son intention formelle de reconnaître comme États indépendants et libres les colonies espagnoles. Vingt jours après, le Congrès sanctionnait cette décision. En vain affirma-t-on encore que cette déclaration était conforme à la plus stricte neutralité, que les États-Unis, refusant à l’Europe le droit d’intervenir, n’intervenaient pas. Un nouveau message du Président, à la fin de l’année, fit entendre qu’au besoin les États-Unis emploieraient la force pour soutenir les insurgés: leur programme de non-intervention dissimulait mal une alliance effective.
Et voilà qu’au même instant, le Congrès de Vérone encouragea le réveil militaire de la France, lui donna mandat de rétablir Ferdinand VII en Espagne, laissa enfin espérer à la Russie une intervention de la Sainte-Alliance en Amérique. Entre toutes ces ambitions déchaînées qui risquaient de se heurter au delà de l’Atlantique, que devenait la politique pacifique de l’Angleterre et quel serait son rôle, si elle s’obstinait à demeurer neutre, le jour où la crise éclaterait?
Dès le milieu de 1822, l’opinion anglaise s’émut de ces menaces. Les marchands de Londres surtout appelèrent l’attention du gouvernement sur le risque qu’ils couraient de perdre un monde colonial convoité sous prétexte de non-intervention par les États-Unis, par la France au nom de la Sainte-Alliance. «Si le pouvoir de l’Espagne est ruiné en Amérique, à quel système politique, à quels intérêts obéissons-nous? demandait à Londonderry Lowe, interprète de l’opinion anglaise. «Il faut reconnaître ces nouveaux États. Il n’y a pas à hésiter entre la gloriole de gagner la palme de fidélité à de vieux principes et l’ennui d’être privé de grands avantages. Il est heureux sans doute que nos intérêts s’accordent avec les progrès d’un peuple vers la conquête de ses droits. Mais ce n’est pas là une politique qui prend sa source dans des sentiments ou des doctrines de parti. Regardez la côte et la position de la Colombie qui commande à l’Atlantique et au Pacifique.»
Un mois après avoir reçu cet appel, Castelreagh se tuait. Ce fut le grand mérite de Canning, aussitôt qu’il le remplaça, d’avoir entendu ces avis: il inaugura une politique capable de sauvegarder les intérêts de l’Angleterre dans cette crise redoutable. Il eut la vision très nette de l’étendue et de l’importance de la question qui allait se régler entre l’Europe et l’Amérique. Dès le 8 novembre 1822, il écrivait à Wellington: «Chaque jour me persuade que dans l’état présent du monde, de la péninsule espagnole, de l’Angleterre, les questions américaines sont, sans aucune proportion, de beaucoup plus importantes pour nous que celles d’Europe, et que si nous ne les saisissons pas d’une main ferme, pour notre avantage, l’occasion perdue ne se retrouvera plus.» Quatre ans plus tard et son œuvre accomplie, il répétait au Parlement, à la veille de sa mort: «J’ai regardé l’Europe sous un autre angle que mes contemporains. J’ai vu l’Espagne et l’Amérique.»
C’est sous cet angle qu’il faut, pour le comprendre et l’expliquer, examiner son système. Le problème américain que Canning devait résoudre au profit de l’Angleterre était d’une solution malaisée et dangereuse. S’il se déclarait avec les États-Unis pour les colonies espagnoles, il rompait avec la Sainte-Alliance; il risquait de jeter l’Espagne entre les mains de la Russie et de la France, et de provoquer une intervention de l’Europe favorable à cette dernière. Si, d’autre part, il laissait les États-Unis intervenir seuls en faveur des insurgés, l’Amérique du Sud ne leur appartiendrait-elle pas en fin de compte, et de droit?
Canning avait d’abord cherché à retarder les progrès de la Sainte-Alliance et de la France au delà des Pyrénées. C’eût été, si le cabinet dont il faisait partie lui avait permis des mesures hostiles et efficaces, supprimer peut-être un des deux termes du problème. Puis, en secret, il avait envoyé l’ordre aux consuls anglais d’aider les insurgés dans leur œuvre d’indépendance, de rivaliser de zèle avec les agents des États-Unis. Ce n’étaient encore que des demi-mesures insuffisantes.
A la fin de l’année 1823, la crise s’aggrava. Les termes du problème se resserraient par les victoires des Français en Espagne, les exigences de la Russie, les proclamations de Monroë. Le 26 décembre 1823, sur les conseils du cabinet français, Ferdinand VII adressa à l’Europe une demande de médiation avec ses sujets rebelles d’Amérique: il sollicitait en sa faveur les décisions d’un Congrès de la Sainte-Alliance. Presque à la même date, le Congrès américain entendit une déclaration capitale de Monroë (2 décembre 1823), résumé de l’histoire de l’Union depuis trente ans où se trouvait proclamé ce principe que «le moyen de vaincre les préjugés locaux et les jalousies était de rendre l’Union attentive à ses grands intérêts en Amérique.» Le Président comparait fièrement la situation des États-Unis en 1783, en 1823: «En élargissant la base de notre système et nos domaines, nous avons rendu impraticable la dissolution de l’Union et du Pacte fédéral.» Pour prévenir à jamais le retour des maux qui avaient à l’intérieur menacé l’Union, Monroë préconisait l’emploi des mêmes remèdes, l’exploitation de l’Amérique du Sud, indépendante et libre, fermée à l’influence des Européens. Il déclarait enfin publiquement l’alliance conclue entre les États-Unis et les colonies espagnoles: il était prêt à défendre celle-ci contre toute attaque. Cet acte célèbre, déclaration de guerre à la Sainte-Alliance, si elle intervenait dans l’Amérique du Sud, quand l’Union y était formellement intervenue, régla définitivement et sans délai l’attitude et le système politique de Canning.
«Il apparaît clairement, dit-il le 1er février 1824, que si une grande partie du globe restait plus longtemps sans existence reconnue et sans relations politiques avec les gouvernements établis d’Europe, la conséquence serait très dangereuse pour les intérêts des nations européennes.» Contre les doctrines de Monroë, il fallait agir au plus vite. En proclamant le droit de non-intervention, les États-Unis se réservaient le droit d’intervenir seuls dans l’Amérique du Sud. Résolument, pour leur retirer ce privilège, Canning leur emprunta leur langage, leurs formules, refusa à l’Autriche et à la Russie le pouvoir d’intervenir contre les peuples libres, afin que l’Angleterre pût les défendre au delà de l’Atlantique. Il invita, au mois de juin 1824, la France à l’imiter «car, disait-il, ce n’étaient pas seulement les intérêts essentiels de l’Angleterre, mais les intérêts du vieux et du nouveau monde qui étaient en jeu.» On le voit alors, pour rompre avec la Sainte-Alliance, injurier Metternich, flatter à Londres l’agent de Monroë, Rush, affecter de ne plus traiter qu’avec lui, proclamer la non-intervention, pour s’en réserver la direction et le profit. Depuis le mois de septembre 1823, il y pensait. Le message de Monroë, les menaces de la Russie l’y décidèrent.
Notre agent à Londres, au mois de juin 1824, reçut ses confidences: elles éclairent la portée de l’adhésion que Canning donnait alors aux doctrines formulées pour la première fois en Amérique. «Les raisons, lui dit-il, que les puissances invoquaient en faveur de leur intervention en Espagne, il les aperçoit dans l’autre hémisphère. Il transporte aux États-Unis les considérations de voisinage et de gouvernement que les puissances continentales ont fait valoir en Europe.» Ainsi la non-intervention au delà de l’Atlantique, c’était la même chose que la Sainte-Alliance en deçà. Et Canning ajoutait: «Il faut y faire entrer la France et l’Angleterre parce que leur commerce les rapproche, et que l’Atlantique n’est pas une barrière:» mot très profond et digne d’un grand politique qui voyait, comme un historien dégagé des petites choses par le recul du temps, les développements généraux de l’humanité. Cela même effrayait un peu notre agent qui termina le récit de cette conversation par cette conclusion: «En suivant cette métaphysique, on irait à substituer un système d’intervention à un autre, l’alliance maritime à la Sainte-Alliance, le nouveau monde à l’ancien.»
Cette critique demeure pourtant le jugement qui éclaire le mieux la politique de Canning, dans ses origines et par ses vrais motifs. On se tromperait si d’après les invectives de Canning contre Metternich, ou par les reproches du chancelier autrichien au nouveau ministre anglais, on les considérait comme les champions opposés du droit des peuples et des souverains. Autrichiens ou Anglais, ils employaient au fond les mêmes moyens au service de leur pays. «M. Canning, disait Metternich, appartient à cette classe d’hommes qui parfois entrent dans une association sans pour cela attacher leurs vœux sincères à son succès; spéculent sur les profits du moment, et ne tâchent pas moins d’assurer leur capital en dehors de l’entreprise.» Qu’avait donc fait d’autre Metternich en adoptant la Sainte-Alliance, en prenant ses formules, en parlant son langage plus haut parfois que la Russie? Il avait donné l’exemple à Canning; le jour où celui-ci vit la nécessité de parler le même langage que les États-Unis, de leur emprunter leurs formules de non-intervention, il feignit d’entrer dans leur système. Il en fit celui de l’Angleterre, pour qu’elle en retirât le bénéfice comme le profit de la Sainte-Alliance avait été pour l’Autriche.
De la politique de Metternich, celle de Canning ne différait donc que par la forme et l’objet. Les procédés étaient les mêmes, et la tactique semblable: refuser aux États-Unis les avantages exclusifs qu’ils exigeaient dans l’Amérique du Sud, en se posant avec eux comme le champion des peuples insurgés, et procurer à l’Angleterre aussi le bénéfice des principes de Monroë, c’était exactement ce qu’avait fait, pour fermer aux Russes les Balkans, Metternich, habile à parler le langage d’Alexandre Ier, à tirer parti pour l’Autriche seule de ce programme. C’est une grande erreur d’opposer le système anglais de non-intervention à la Sainte-Alliance. Il faut les rapprocher: ils ne se contredisent point, ils se succèdent et se remplacent.
La liberté des peuples, que Canning va invoquer, comme l’Autriche a joué de la légitimité, simple prétexte pour l’Angleterre comme pour les États-Unis. Aucune de ces deux nations, répètent tous nos envoyés à l’étranger, ne se soucie d’appuyer des révolutionnaires: elles recherchent leur intérêt. Ni Alexandre Ier ni Metternich n’avaient attendu autre chose de leurs déclarations en faveur des souverains.
La vérité fut que le système proclamé, pratiqué par l’Angleterre à partir de 1824 fut ce qu’avait été la Sainte-Alliance aux mains de Metternich: un moyen de prévenir, de régler même avantageusement le conflit redoutable pour l’Europe que les ambitions des États-Unis soulevaient alors sur les frontières de l’empire britannique. Les déclarations de Monroë coïncidèrent avec l’exécution qui semblait prochaine des promesses faites depuis deux ans par l’Autriche à Alexandre Ier. Pour détourner le tsar de l’Orient, les alliés de Vérone lui avaient promis une action en Amérique, à contre-cœur. Ils étaient pris à leurs offres. «M. de Metternich, écrivait alors M. de Villèle, a ville gagnée quand il a levé l’obstacle aux dépens de ceux qu’il accumule pour le lendemain. Dieu veuille que l’orage entassé par l’abus d’un tel système ne finisse par éclater! Les ravages en seront incalculables.» Entre l’Europe et l’Union américaine, l’orage en effet s’amassait, lorsque Canning prit la direction de la politique anglaise. Il pouvait être fatal à l’Angleterre surtout, autant que des commotions orientales devaient l’être pour l’Autriche. En face de ce danger, «la guerre frappant à droite, à gauche sur son chemin», Canning enleva à Metternich pendant trois ans la direction des affaires européennes, pour maintenir la paix du monde. Il fit en sorte que l’Angleterre, après l’Autriche, eût l’honneur et le bénéfice de cette œuvre. Par un jeu de bascule, il régla la balance entre l’ancien monde et le nouveau, entre l’Europe et l’Angleterre. Son règne dura moins que celui de Metternich: il s’appuyait sur les mêmes principes, sur un emploi adroit de formules empruntées aux États-Unis, sur une coalition d’ambitions contraires, sur l’opposition des convoitises. Après une nouvelle période de paix, il était condamné à disparaître dans la mêlée de ces convoitises.
BIBLIOGRAPHIE
Les indications de livres, pour cette étude, sont les mêmes que celles qui seront données à la fin du chapitre suivant.