II
C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et avait tourné, marché, viré, sous l'oeil des clientes pour faire admirer les modèles nouveaux. Un coup de coeur pour un cabotin des Variétés, à figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes, l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider, qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père, cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée, dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille francs chez Wertheimer.
Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux. De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.
Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle, payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre. Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais, malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et termina par cette déclaration:
--Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'oeil? C'eût été humiliant pour le crédit de ton père!
Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte. Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible, quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.
L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes. Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal fréquenté où la matelote marinière est célèbre.
Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de l'ivresse.
Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron, Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de repos assuré pour la belle.
Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille, Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier, pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy, escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier, s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par cette apparition, le coeur serré, se regardèrent sans oser parler, tant ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et se leva:
--Où allez-vous? dit Emmeline.
--Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de colère.
--Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si vous voulez....
--Je vous en prie, cher ami....
--Et que ferai-je?
--Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler....
--Et s'il refuse de me suivre?
--Alors nous verrons!
Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:
--Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec nous, mon petit baron....
L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence:
--Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?
--Non. Mais, mon cher, ton père est avec Mme Vernier dans la salle. Il m'envoie te prier de venir lui parler....
--Quoi? Un cheveu?
Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.
--Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin.
--Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte toujours ce qu'il y a.
--Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans moi....
--Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein! Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!
Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:
--C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir! Tu vas avoir des histoires!
Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:
--Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté.
--Mais, mon cher, regimba le baron Templier.
--Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.
--C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière:
--Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....
--Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me....
Elle lui coupa la parole:
--Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et enfin....
--Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.
--Bonsoir, alors.
Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la ronde, et s'en alla.
Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort dispos, l'oeil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:
--Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris possession de vous-même.
Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage exprima le plus complet découragement; il soupira:
--Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!
Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau, et cria:
--Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas plutôt de la folie que de l'inconduite?
Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»
Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation financière. Il retrouva la force de s'écrier:
--Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te calmer!
--Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.
--Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois cents francs. C'est humiliant!
--Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande de scélérats qui te conduiront aux pires excès.
--Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin, dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur prendre de l'argent, mais pour leur en donner!
--Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies.
--Étiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!
--C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des renseignements. Ah! si tu savais!
La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec une curiosité très vive:
--Raconte un peu?
Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit:
--D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894, dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi, qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux. Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la tête en sang....
--J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture.
--Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des femmes aussi bien que des hommes.
--Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette! Quelle nature!
Vernier eut un retour de colère.
--Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration!
--Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute.
--Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas.
Christian goguenarda:
--Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?
--Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des vacances.... Moi aussi.
--Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public, et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de Saint-Lazare!
--Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de Mlle Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il sait très bien qu'on le ferait sauter.
--Sauter le préfet, cette drôlesse?
--Comme un bouchon de champagne!
--Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère!
--Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure.
Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec agitation.
--Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?
--Ah! non!
--Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht?
--J'ai le mal de mer!
--Le long des côtes de la Méditerranée.
--A Monte-Carlo?
--Non! cette fille irait t'y retrouver.
--Tu ne veux pourtant pas que je fasse voeu de chasteté....
--Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas un idiot.
Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:
--Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras, n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas... Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une bonne occasion, et adieu!...
--Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais plaquée.... C'est fini, hein?
Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit.
--Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais, moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!
Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés, entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes, c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes tremblantes, et rentraient chez eux.
Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes, avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort, tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction.
Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes, Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui changeait à vue d'oeil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient, et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire. Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son oeuvre excitatrice. Il donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison, pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait.
Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était sa manucure, Mme Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.
Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par Mme Mauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi, elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets, ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec Mme Mauduit des affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. Mme Mauduit et Mlle Dhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à Mme Mauduit des questions dans ce genre:
--Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?
--Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son pays....
--Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça?
--Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant est grand maintenant.... Quant à la soeur, elle est venue l'autre jour pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!
--Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile....
--J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le sait!
Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué, il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric. Mais Étiennette répondait laconiquement:
--C'est des anciens camarades à nous.
--Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le revolver au poing!
--Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on assassine avec des sourires.
--C'est égal, je voudrais voir Mme Mauduit, le «rigolo» à la main, faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup d'oeil peu ordinaire!
--Mon petit, si Mme Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre....
--Les Mémoires d'une Manucure? Fameux! Il faudra que j'en parle à Clamiron, qui connaît quelqu'un à la Revue des Deux-Mondes.
Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses railleries, que Mlle Dhariel était une personne avec laquelle il ne fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec une dangereuse facilité.
Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et parut devoir assurer le salut de Christian. Mlle Dhariel, comme tous les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette.
Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement. Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car Mlle Dhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et l'infection du pétrole.
Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse, rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver, agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis, brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie.
--Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son maître.
--Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que la voiture ne s'enflamme.
L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille accouraient.
--Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit!
Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le sol.
--Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi! Parfait!
Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur, il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus.
--J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas....
--Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une échelle, nous en ferons une civière.
Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre, au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy. Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre. Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:
--Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille. Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.
Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement. Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.
Quant à Mlle Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple, courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte. Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»
C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M. Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre, conduit par Mme Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:
--Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?
Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au docteur:
--Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!
Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement, tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:
--Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple.... Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe sans qu'elle soit broyée.
Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la propriété de M. Harnoy.
--C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages.... Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la mer....
--Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....
Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. Mme Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit gaiement:
--Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune.... Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....
--Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....
--Geneviève, tu vois, protesta Mme Harnoy....
--Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela devient bien rare.
La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles. Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian, en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence de Geneviève, il omit le chapitre des moeurs et ne fit point d'allusion aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.
Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.
--Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre fils, dit Mme Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand coeur, croyez-le bien....
--Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs. Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....
Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:
--Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils.... Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait son imprudence.
Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb. On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manoeuvrer avec la sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.
Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy, pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:
--Nom de nom!
--Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?
--Le père Vernier qui s'amène.
--Où est l'enfant?
--Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....
--Est-ce qu'il te lâche?
Étiennette eut un sourire d'orgueil.
--Ce serait donc le premier.
--Il en faut toujours un!
--Ce ne sera pas lui.
--Alors?
--Nous allons voir.
Elle dit à sa femme de chambre:
--Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?
--Dans le boudoir de Madame.
--Bien. Dites que j'y vais.
Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger:
--Dame aux camélias--acte 3--scène du père Duval.... Chouette!
--Tiens! tu ne roupilles plus, toi?
--J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment l'air d'être dans le délire du bonheur.
Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle.
--Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce vieux serin? Il ne m'avalera pas!
--Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours!
Étiennette fit un geste d'insouciance,:
--Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....
Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du tout saisi par l'allure majestueuse de Mlle Dhariel. Il la salua d'un signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il dit tout net:
--Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand on a pu le relever, il avait la jambe cassée.
--Ah! mon Dieu! Où est-il?
--Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est réduite, tout est pour le mieux....
--Mais je vais le faire transporter ici.
--C'est interdit par le médecin.
--Alors, j'irai le soigner....
--Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas que votre place soit dans leur maison.
A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans aigreur, Mlle Dhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se redressant.
--Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me donne-t-elle pas des droits particuliers?..
Vernier la coupa d'un geste sec et dit:
--Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre. N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun.
Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix tremblante:
--Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que vous êtes venu chez moi?
--Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de vous porter.
Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux blaguer, blaguons!»
Elle eut un sourire d'angoisse et dit:
--Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon coeur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?
--Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas.
Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette, au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de ces oeillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un signe de tête, comme au début, il dit:
--Mademoiselle, votre serviteur.
Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie naturelle librement épanchée:
--Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus publiquement! Attends, va!
Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et Clamiron l'attendaient.
--Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes?
--Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne.
--Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron.
--Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....
--Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!
Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté d'esprit:
--Où en étions-nous?
Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:
--J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma belle.
Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:
--J'en ai peur!
Étiennette répliqua froidement:
--C'est ce qu'on verra!