‹ Mariages d'aventureChapitre 7 sur 23 · VII

VII

Depuis quinze jours, Pascal, autrefois si casanier, n'habitait plus chez lui. Ses amis venaient et ne le trouvaient pas.

Le domestique avait tous les jours la même réponse à la bouche:

--Monsieur est sorti, il a dit qu'il ne rentrerait pas de la soirée.

Jean Lantier cherchait en vain son associé pour une affaire qui ne souffrait, disait-il, aucun retard: pas d'associé.

Lorilleux se perdait en conjectures et se mourait d'inquiétude.

Cela ne pouvait durer, et un soir la même préoccupation réunit l'entrepreneur et le médecin. Tous deux, à dix heures du soir, attendaient Pascal dans son cabinet.

Jean Lantier, pressé par sa femme, voulait parler d'une de ses filles.

Lorilleux était décidé à inviter son ami à venir dîner en famille, le surlendemain, comptant lui présenter sa soeur.

A onze heures, Pascal rentra radieux. Il avait passé la soirée près de mademoiselle Antoinette, elle n'avait pas répondu: Non, à une question qu'il avait osé lui adresser tout bas.

Pascal rentrait avec la résolution bien arrêtée d'écrire à sa famille pour solliciter l'autorisation nécessaire, et d'annoncer hautement son mariage. C'était bien le meilleur moyen de détourner les soupçons, si quelqu'un pouvait en avoir. Ainsi il laissait M. de Saint-Roch et le chevalier de Jeuflas dans la coulisse dont ils ne devaient pas sortir. Les constructions de M. Gerbeau expliquaient parfaitement l'introduction de Pascal dans cette famille: les relations d'affaires sont souvent le prélude d'une bonne et sincère amitié.

--Ce n'est pas malheureux! s'écria Lorilleux, dès que le jeune ingénieur parut, voici deux heures que nous t'attendons. Te voir devient furieusement difficile. Mais tu es superbe! chez quel prince souverain as-tu dîné? Je ne te savais pas si beau.

Depuis sa première entrevue avec mademoiselle Gerbeau, Pascal en effet tournait au dandy.

--Il faut bien corriger un peu la feuille de figuier, répondit-il gaîment; quand on veut faire des conquêtes, on doit autant que possible revêtir l'armure du conquérant. Donc, tu es satisfait de mon armure?

--Conquêtes! conquérant, balbutia Lorilleux.

--Certainement. Ne vas-tu pas te fâcher de ce que j'ai adopté les idées dont tu me rebats les oreilles depuis un temps infini? Mais, à propos, depuis deux semaines que je t'ai à peine entrevu, as-tu découvert enfin ta jeune fille idéale?

Le médecin eut le pressentiment d'un horrible malheur.

--Non, pas encore, répondit-il; trouver une femme comme je la veux n'est pas facile.

--Je crois bien, dit Jean Lantier, mettre la main sur l'anguille dans le sac de vipères.

--Vous êtes aussi trop exigeants, reprit Pascal. Et, ma foi! comme je ne poursuis pas une chimère, j'ai trouvé. J'espère bien avoir pris l'anguille, comme dit Jean Lantier. Bref, mes amis, vous qui êtes mes meilleurs amis, vous saurez les premiers la grande nouvelle: Je me marie, c'est décidé.

Ce fut comme un coup de massue pour les deux amis du jeune ingénieur.

Lantier s'affaissa lourdement sur un fauteuil. Lorilleux demeura pétrifié, plus immobile que la femme de Loth après la métamorphose, plus pâle que sa cravate blanche de docteur. Pascal les regardait avec stupéfaction.

--Eh! mais, dit-il, la nouvelle de mon mariage ne paraît pas vous causer une joie folle. Je pensais que vous partageriez mon bonheur, je m'attendais à des félicitations...

--Ce n'est donc pas une plaisanterie? demanda Lantier.

--Une plaisanterie! J'espère bien qu'avant trois semaines nous célébrerons la noce, et je compte que vous en serez, Lantier, mon vieil ami. Et nous allons nous occuper de me bâtir une jolie petite maison, où nous pendrons la crémaillère avant l'hiver prochain.

--Je ferai tout ce qu'il vous plaira, dit l'entrepreneur avec un soupir. J'étais venu, ajouta-t-il, pour vous parler d'une affaire que j'ai, c'est-à-dire que j'avais en vue; mais comme rien ne presse, ce sera pour une autre fois. Il se fait tard aujourd'hui, et l'instant ne me paraît pas bien choisi.

En saluant Lorilleux qui ne le voyait pas, il serra la main de Pascal et sortit. On put entendre son pas lourd dans l'escalier que, deux heures auparavant, il avait monté leste et joyeux.

En même temps que Lantier sortait, Pascal passa dans une autre pièce, laissant Lorilleux seul dans son cabinet.

Alors seulement le médecin sortit de son immobilité. Mais ce fut pour se livrer à un de ces accès de rage froide que connaissent seuls les gens de cette trempe.

La bile, et non le sang, lui montait à la tête à flots pressés, lui serrait la gorge à l'étouffer, et l'aveuglait. D'un mot, Pascal venait de renverser le laborieux édifice de sa vie, il était enseveli sous les décombres.

Tout est perdu, plus d'espérance! Voilà les mots qui bourdonnaient à son oreille, et sa fureur redoublait. Il se sentait capable des plus grands crimes. Comme il haïssait cet homme qu'hier encore il nommait son ami! Et en quelques minutes sa haine avait pris d'effroyables proportions.

--L'infâme, disait-il d'une voix sourde, les dents serrées, le misérable, trahir ainsi notre amitié... Oh! il me paiera cher les horribles souffrances qu'il me donne. Le bonheur de sa vie ne suffira pas à me payer de tels moments.

Et il marchait çà et là, dans le cabinet, avec l'agitation fiévreuse d'un fou, l'oeil hagard, plus effrayant que le tigre qui tourne autour de sa loge. Ses doigts crispés heurtaient les murailles. Avec quel bonheur il aurait poignardé Pascal! Mais il cherchait, il voulait une vengeance plus raffinée.

Mais c'était déjà plus que n'en pouvait supporter le médecin. Cet accès furieux ne dura qu'une minute; il fut obligé de s'asseoir. Sa colère n'avait pas diminué, il était homme à l'entretenir pendant des années, mais peu à peu il recouvrait son sang-froid.

Sa figure contractée reprenait son masque habituel. Il réfléchissait, tout en froissant machinalement quelques papiers placés devant lui sur une table.

Tout à coup un nom au bas d'une lettre lui sauta aux yeux, un nom qui lui révélait l'énigme de la conduite de Pascal.--«Une lettre de M. de Saint-Roch,» se dit-il; et il lut ce billet qu'avait écrit l'ambassadeur matrimonial pour annoncer à son client la venue d'un de ses amis.

La date de cette lettre, qui concordait si bien avec la disparition de Pascal, valait pour Lorilleux les plus longues et les plus complètes explications.

--Plus de doute, pensa-t-il, c'est cette demoiselle Gerbeau qu'il épouse! S'il me faut une assurance encore pour me prouver que je ne me trompe pas, Pascal lui-même va me la donner tout à l'heure. Se marier par l'intermédiaire d'un M. de Saint-Roch! c'est horrible. Mais tout n'est pas perdu encore, murmura-t-il après un moment de réflexion. Je puis parer ce coup terrible et imprévu.

Et obéissant à une inspiration soudaine, qui illumina d'un rayon de joie sa pâle figure, il prit une plume et se prépara à écrire.

A ce moment la voix de Pascal retentit dans la pièce à côté.

--Eh bien! docteur, tu ne viens pas te chauffer? Il fait un froid de loup dans mon cabinet, nous serons ici beaucoup mieux pour causer. Apporte donc la boîte aux cigares.

--Je suis à toi, cria le médecin; laisse-moi achever une lettre...

Lorilleux écrivit en effet, non pas une lettre, mais deux. Voici la première:

«Cher monsieur Divorne,

«Si vous voulez éviter un irréparable malheur, accourez sans perdre une minute. Votre fils est tombé entre les mains d'un brocanteur de mariages que vous connaissez peut-être de nom, M. de Saint-Roch. Cet homme va le faire entrer dans une de ces familles que fuient tous les honnêtes gens, il va lui faire épouser une de ces jeunes filles qui ne trouvent pas de maris. Pascal est amoureux et aveugle. Il s'est caché et se cache de ses meilleurs amis. Leurs représentations seraient d'ailleurs inutiles, vous savez l'entêtement de votre fils. Seul vous pouvez sauver de la honte et du désespoir ce malheureux jeune homme.

«Un de vos amis.»

«P.S. Peut-être sera-t-il convenable de ne pas montrer cette lettre à Pascal. Venez, venez vite.»

La seconde lettre, destinée à M. Gerbeau, était ainsi conçue:

«Cher ami,

«Reçois mes compliments sincères: tu es un bon père et un gaillard sans préjugés. Tu maries ta fille à un homme qui t'a été présenté par M. de Saint-Roch, l'habile agent matrimonial. Antoinette sera bien heureuse! Tu dois être fier d'avoir pour gendre un homme enrichi par des spéculations véreuses,--si toutefois il est riche, ce dont je doute. Tu seras plus glorieux encore quand tu sauras pourquoi M. Pascal Divorne a été honteusement chassé de l'École des ponts et chaussées. Adresse-toi à lui pour le savoir. Allons, bonhomme, prépare les écus de la dot.

«Comme tu pourrais ne pas me croire, je t'envoie des pièces justificatives, un autographe de l'illustre Saint-Roch.

«Ton meilleur camarade te félicite. A quand la noce?»

Dans cette seconde missive, Lorilleux renferma soigneusement le billet de M. de Saint-Roch. Puis il plia les deux lettres anonymes, mit l'adresse à la première, et rejoignit Pascal pour savoir de lui où il fallait adresser la seconde. Le médecin était tout heureux, comme un homme qui vient de voir se briser en éclats, à deux pas de lui, une tuile qui semblait devoir lui tomber inévitablement sur la tête.

--Eh bien! demanda-t-il à Pascal, maintenant que nous voici seuls, vas-tu au moins me raconter le roman de tes amours, affreux cachottier?

Le jeune ingénieur ne demandait pas mieux. Quelle excellente occasion pour parler d'Antoinette! Il ne s'en fit pas faute, et fut prolixe comme un amoureux. Mais il eut bien soin d'omettre les noms de l'ambassadeur et du chevalier son compère. Il dit qu'une personne de ses connaissances lui avait adressé l'ancien fabricant qui avait besoin d'un architecte; il avait eu le bonheur de sauver la fortune de ce brave homme, et leur intimité datait de ce service. Il avait vu la jeune fille, il l'avait demandée, on la lui avait accordée, c'était tout.

--Tu as oublié, dit le médecin, le nom de cet estimable fabricant?

--Il s'appelle Gerbeau.

--Je ne m'étais pas trompé, pensa Lorilleux. Et où demeure, ajouta-t-il tout haut, l'heureux père de cette fille charmante?

--Rue Pavée, au numéro 5, répondit Pascal sans défiance.

--Quoi! tu te maries au Marais! Oh! fi, le bourgeois!

--Mon cher, le Marais est, après le faubourg Saint-Germain, le quartier des héritières; ne t'y trompe pas. C'est aussi un des rares recoins de Paris où l'on trouve encore des maisons habitables, avec de vrais appartements, et des escaliers où l'on peut passer deux de front.

--Allons, tu es un heureux mortel, fit le médecin. Mais, étourdi que je suis, j'ai oublié quelque chose dans l'épître que je viens de griffonner.

Et passant dans le cabinet de Pascal, il écrivit, en déguisant son écriture, comme il l'avait déjà déguisée, sur l'adresse de la seconde lettre anonyme:

A monsieur Monsieur GERBEAU, ancien négociant, 5, rue Pavée, au Marais. PARIS.

--Adieu, dit-il à Pascal quand il eut fini, je te laisse en tête à tête avec le souvenir de la belle Antoinette. Je vais mettre ma lettre à la poste et rentrer chez moi. Je tâcherai de rêver que j'ai trouvé une Antoinette, moi aussi.

Certes, Lorilleux n'avait aucun remords de l'infâme trahison dont il se rendait coupable. A ses yeux, la conduite de Pascal, le dommage qu'il lui causait, auraient excusé bien d'autres perfidies. Mais le coup qui l'avait frappé était trop récent pour qu'il n'en eût pas gardé quelques traces. Il avait beau être maître de soi, sa figure, si pâle d'ordinaire, semblait livide. Ses efforts pour se contraindre faisaient perler le long de ses tempes des gouttelettes de sueur. Sa main tremblait encore en serrant la main loyale de son ami.

--Tu as quelque chose d'extraordinaire ce soir, dit Pascal en le regardant fixement. As-tu éprouvé quelque vive contrariété? serais-tu malade?

--Je n'ai rien, en vérité, répondit Lorilleux sans rougir, jamais je ne me suis mieux porté.

Puis il sortit rapidement. Il sentait le besoin d'être seul. Les deux lettres qu'il avait dans sa poche le brûlaient. Arrivé devant le bureau de poste, il réfléchit:

--Si je mets à la poste ce soir, se dit-il, la lettre de M. Gerbeau, il fermera sa porte à Pascal très probablement; mais très probablement aussi Pascal trouvera le moyen d'avoir une explication, et il est possible qu'il s'ensuive une réconciliation. Si, au contraire, je laisse à M. Divorne le temps d'arriver, la colère des deux pères brouillera si bien les cartes que le mariage sera rompu à tout jamais. Il faut à M. Divorne quatre jours pour recevoir la lettre et accourir, c'est donc dans quatre jours seulement que je lancerai mon brûlot chez M. Gerbeau.

Et Lorilleux alla se coucher, content comme Titus lorsqu'il n'avait pas perdu sa journée.

Page 1