CHAPITRE XXVII
Le Gouvernement autrichien, estimant n'avoir plus de ménagements à garder vis-à-vis de Napoléon, lève le masque et prend définitivement parti contre lui.--L'empereur Alexandre et le prince Schwarzenberg, anecdote.--Mouvement que se donne Bausset pour se remettre d'aplomb sur ses jambes.--Propos de l'archiduc Jean relatif à la famille royale d'Espagne.--Silence de l'Impératrice sur les affaires vis-à-vis de mon grand-père.--Mort de la comtesse Neipperg.--Bavardage intarissable de Marie-Louise pendant cette période de son existence.--Le 4 mai (Ascension), Marie-Louise fait ses dévotions.--Adieux de mon grand-père au fils de Napoléon et à Marie-Louise.--Son départ de Vienne.--Lettres de Metternich à Marie-Louise.--Lettre de Gourgaud (1818) à la même.
Les lettres que le général Neipperg envoyait à Marie-Louise étaient venues confirmer la nouvelle des succès importants remportés par les armées de l'Autriche, et celle des défaites successives essuyées par les troupes napolitaines. Débarrassé désormais de toute appréhension sérieuse du côté de l'Italie, le Gouvernement autrichien, pleinement rassuré et prenant confiance dans le résultat final des hostilités, cessa dès lors toute espèce de communication avec Napoléon. Bientôt après le départ pour Gand du baron de Vincent, désigné pour reprendre ses fonctions diplomatiques auprès du roi Louis XVIII, fut irrévocablement décidé. Les journaux de Vienne se virent en même temps autorisés à publier, dans leurs colonnes, les clauses du traité du 25 mars 1815, ce qui ne leur avait pas été permis jusqu'à ce moment. Ce traité, conclu, comme on le sait, entre l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie était la consécration du traité de Chaumont, qui excluait l'empereur Napoléon du gouvernement de la France. Il stipulait également la réunion des forces militaires des quatre Puissances contractantes, qu'il s'agissait de diriger, contre lui, pour l'empêcher de reprendre la couronne et de se maintenir sur le trône. Le roi de France était invité à prêter son concours, dans la mesure de ses moyens, aux armées de cette formidable coalition.
Quant à l'empereur de Russie dont le départ était annoncé comme prochain, Mme de Mitrowsky racontait à son sujet une petite anecdote assez plaisante. L'empereur Alexandre, souvent désœuvré depuis la rupture de ses relations d'intimité avec le prince Eugène et le départ de l'ancien vice-roi d'Italie, allait passer presque toutes ses journées chez le prince Schwarzenberg. Le feld-maréchal autrichien se montrait, paraît-il, obsédé de cette assiduité par trop flatteuse. A peine avait-il projeté, par exemple, une réunion de parents ou d'amis à sa terre de Dornbach, et se faisait-il une fête d'y passer tranquillement sa journée, dans une intimité sans contrainte, que le czar, l'ayant appris, s'empressait de lui annoncer qu'il serait de la partie!... Schwarzenberg, ennemi de l'étiquette et peu cérémonieux de sa nature, exhalait à ce sujet, disait-on, les plaintes et les récriminations les plus amères, et ne dissimulait pas la hâte qu'il éprouvait de se dérober à la tâche, passablement ingrate, de jouer le rôle de pourvoyeur des plaisirs et des distractions de l'autocrate russe.
Rien ne transpirait, en attendant, des travaux du Congrès dont les séances avaient recommencé. Elles étaient devenues quotidiennes, se prolongeant toute la journée et souvent fort tard. On attendait à Vienne l'arrivée de lord Gordon, chargé par le Cabinet de Londres d'apporter, au Congrès, des communications importantes.
Cependant Bausset, à la nouvelle du départ prochain de mon grand-père, se donnait un mal infini pour arriver à se remettre d'aplomb sur ses jambes. Marie-Louise se rendait quelquefois chez lui, certaine d'y rencontrer un auditeur bénévole, qui jamais ne la contrariait. Elle y répétait, avec force détails, les principes et les sentiments qui lui avaient dicté la résolution de ne jamais retourner en France; vantait les succès des armes autrichiennes en Italie, et surtout les exploits de son cher général, qui lui écrivait assez fréquemment des lettres de plus de dix pages.
Le 24 avril l'empereur François interrogea lui-même sa fille sur l'époque à laquelle mon grand-père avait l'intention de partir pour la France. Puis, sans lui reparler davantage de la visite à rendre au préalable à M. de Metternich, il lui demanda si les passeports nécessaires avaient été délivrés. Sur la réponse négative de l'Impératrice Marie-Louise, le monarque autrichien déclara qu'il allait donner des ordres à cet égard à son premier ministre. Dans la journée l'Impératrice reçut la visite de son oncle, l'archiduc Jean, dont le départ pour l'armée d'Italie était fixé au surlendemain. Ce prince, parlant de son futur voyage, lui dit en plaisantant qu'en passant par Vérone il aurait sans doute l'occasion d'y contempler «une ménagerie célèbre». En tenant ces irrévérencieux propos l'archiduc Jean faisait allusion à la famille royale d'Espagne: Charles IV, la reine sa femme et Godoï, réfugiés à la même époque dans cette ville!
Marie-Louise était devenue de plus en plus réservée sur les affaires vis-à-vis de mon grand-père. Elle ne lui parlait plus que de la pluie et du beau temps, et évitait soigneusement de le tenir au courant même des plus insignifiantes nouvelles politiques. Ce dernier s'en apercevait fort bien, mais ne pouvait s'en étonner, bien que son _Journal_ mentionne sans commentaires, à plusieurs reprises: «Silence, sur les affaires, de l'Impératrice avec moi.»
Ledit _Journal_ signale également à la date du 27 avril l'incident suivant: «A. (sans doute M. Amelin chargé de remplacer M. Ballouhey absent) m'annonce qu'il a mission de me remettre 12.000 francs. Je refuse de les accepter autrement qu'à titre de prêt.» Un point et c'est tout. Le laconisme regrettable de cette note nous empêche de deviner le motif de ce mystérieux cadeau. Seul celui auquel cet envoi était destiné, aurait pu nous éclairer sur son but ou sa raison d'être; mais il n'en a laissé nulle explication dans ses écrits.
Le 30 avril une nouvelle parvint à Schönbrunn où elle excita un vif intérêt, c'était celle de la mort de la comtesse Neipperg. Cette dame qui était restée dans le Würtemberg, dont le général était originaire--pendant qu'il venait chercher à Vienne l'emploi de ses talents--mourut dans le courant d'avril, après deux jours de maladie, laissant quatre garçons. Elle avait été disait-on, très jolie, mais d'une intelligence médiocre. Le comte Neipperg l'avait enlevée à son mari, qui vivait encore quelques mois avant la mort de sa femme. La manière dont Marie-Louise annonça la nouvelle de cette mort, à table, ne parvenait pas à dissimuler, paraît-il, la satisfaction intérieure qu'elle ne pouvait manquer d'en éprouver. Encore un obstacle de supprimé entre elle et le cher général, obstacle qui n'aurait pas été l'un des moins embarrassants... La mort successive de leurs deux conjoints devait permettre en effet à Neipperg et à Marie-Louise de s'unir un jour, six ans plus tard, par un mariage morganatique.
La narration des menus faits, survenus pendant la dernière semaine que mon grand-père a passée, auprès de Marie-Louise, à Schönbrunn, n'offrirait plus qu'un intérêt si secondaire et si restreint qu'il nous a paru superflu de l'entreprendre. Le moment du départ approchait; les innombrables et insupportables formalités nécessaires à l'obtention des passeports avaient fini par être remplies. Mon grand-père se trouvait donc sur le point de quitter, pour toujours, la terre de l'exil auquel il s'était volontairement condamné; il allait revoir la France, sa famille, ses amis, le souverain qu'il n'avait pour ainsi dire jamais quitté depuis près de quatorze ans, et auquel il demeurait si profondément attaché. Que d'émotions diverses devaient alors l'agiter! Les séparations sont toujours pénibles, même quand les personnes auxquelles il faut dire adieu ont perdu de leur prestige et sont descendues de leur piédestal... Le retour en France, auprès de Napoléon, se préparant à lutter contre toutes les forces de l'Europe unies contre un seul homme avait, d'autre part, dans ces circonstances tragiques, quelque chose de particulièrement angoissant! Il fallait partir cependant; depuis longtemps déjà l'existence qu'il menait à Schönbrunn et à Vienne était un calvaire pour l'âme loyale du fidèle serviteur de Napoléon. Il ne pouvait s'épancher en toute confiance, ni parler sans contrainte que devant la seule Mme de Montesquiou, chez laquelle il allait parfois déjeuner ou bien dîner, pendant les derniers jours qui précédèrent son départ.
Une des dernières observations que mon grand-père ait eu l'occasion de faire, avant de quitter Schönbrunn, et dont il a été question dans ses _Mémoires_, est à retenir. Elle est relative aux interminables bavardages de l'impératrice Marie-Louise, à table ou après les repas, pendant cette première semaine du mois de mai 1815. C'était un flux de paroles qui sortait de sa bouche, et se déversait sans interruption. Ces propos ininterrompus roulaient généralement sur la façon dont Marie-Louise entendait régler sa future existence à Parme, où elle habiterait le palais du Jardin l'hiver, le château de Colorno le printemps, sur sa résolution de passer ses étés à Vienne, etc., enfin sur toutes sortes de projets de voyage entre temps.
On eût dit que la femme de Napoléon cherchait à s'étourdir, à ne pas réfléchir surtout, dans cet instant critique où le sort des batailles, toujours incertain, allait prononcer son arrêt. Si le triomphe des alliés s'affirmait, c'était la fortune de Napoléon s'écroulant dans l'abîme; mais si la victoire au contraire venait raffermir sa couronne, quelle serait la misérable destinée de Marie-Louise, séparée par sa propre faute d'un époux auréolé d'une gloire nouvelle, séparée de son fils qu'on n'oserait plus refuser de restituer au vainqueur?...
Malgré sa nature frivole et sa tête futile, il nous semble impossible que ces pensées et bien d'autres encore n'aient pas alors fréquemment traversé le cerveau de l'impératrice Marie-Louise. Quel trouble profond ne pouvait manquer d'envahir son âme, livrée ainsi à d'importuns remords et à la plus pénible anxiété... L'idée seule de ce que mon grand-père serait en mesure de raconter à Napoléon sur Schönbrunn, Vienne et ce qui s'y était passé sous ses yeux, suffisait à rendre nerveuse et agitée l'épouse et la mère coupable. Dieu sait cependant avec quel tact et quelle dignité l'empereur Napoléon allait apprécier la conduite de Marie-Louise, s'abstenant de proférer à son sujet la moindre parole de reproche, allant même au-devant de ce que mon grand-père aurait voulu dire pour excuser l'Impératrice[102].
[102] Méneval. _Mémoires_, t. III, chap. VIII, p. 519 et 520.
Le 4 mai 1815, jour de la fête de l'Ascension, Marie-Louise s'acquitta de ses dévotions dans la chapelle du château de Schönbrunn à 7 heures du matin, en présence de l'Empereur son père. Ce jour-là le comte San Vitale, nommé depuis le mois de novembre précédent, grand chambellan de la duchesse de Parme, remplit les fonctions de sa charge pour la première fois. Le fils de M. de San Vitale devait par la suite devenir, beaucoup plus tard, le gendre de Marie-Louise et du général Neipperg. La mission du confesseur de l'épouse de Napoléon ne pouvait manquer d'être particulièrement délicate. Sut-il lui donner les utiles conseils dont sa conscience troublée aurait eu un si réel besoin, ou bien, esclave de la politique autrichienne, se borna-t-il, au moyen de recommandations vagues, à lui laisser suivre ses propres inspirations? C'est un secret que Marie-Louise a emporté dans le tombeau. Elle fut loin, dans tous les cas, de se conformer, comme on a pu s'en convaincre, aux prescriptions pourtant si formelles de la loi divine.
Avant de quitter définitivement la capitale de l'Autriche, mon grand-père tenait surtout à prendre congé de son cher petit prince. Ce fut au palais impérial de Vienne qu'il trouva le fils de Napoléon au milieu de son nouvel entourage: «Je remarquai avec peine, dit-il dans ses _Mémoires_[103], son air sérieux et même mélancolique. Il avait perdu son enjouement et cette loquacité enfantine qui avait tant de charme en lui. Il ne vint pas à ma rencontre, comme à son ordinaire, et me vit entrer sans aucun signe qui annonçât qu'il me connût. On eût dit que le malheur commençait son œuvre sur cette jeune tête, qu'une grande leçon de la Providence semblait avoir parée d'une couronne, à son entrée dans la vie, pour donner un nouvel exemple de la vanité des grandeurs humaines. C'était comme une de ces victimes ornées de fleurs qui étaient destinées aux sacrifices. Quoiqu'il fût déjà, depuis plus de six semaines, confié aux personnes avec lesquelles je le trouvai, il ne s'était pas encore familiarisé avec elles, et il semblait regarder, avec méfiance, ces figures qui étaient toujours nouvelles pour lui. Je lui demandai, en leur présence, s'il me chargerait de quelques commissions pour son père que j'allais revoir. Il me regarda d'un air triste et significatif, sans me répondre; puis, dégageant doucement sa main de la mienne, il se retira silencieusement dans l'embrasure d'une croisée éloignée. Après avoir échangé quelques paroles avec les personnes qui étaient dans le salon, je me rapprochai de l'endroit où il était resté à l'écart, debout et dans une attitude d'observation; et comme je me penchais vers lui pour lui faire mes adieux, frappé de mon émotion, il m'attira vers la fenêtre et me dit tout bas, en me regardant avec une expression touchante: _Monsieur Méva, vous lui direz que je l'aime toujours bien_. Le pauvre orphelin sentait déjà qu'il n'était plus libre, et qu'il n'était pas avec des amis de son père[104].»
[103] Méneval. T. III chap. VIII, p. 512.
[104] Méneval. _Mémoires_, t. III, chap. VIII.
Combien la destinée de ce pauvre enfant semblait cruelle à ceux qui l'affectionnaient véritablement, à mon grand-père qui, dans une de ses lettres--on s'en souviendra peut-être--assurait à ma grand'mère qu'il l'aimait autant que ses chers petits enfants! La conduite de Marie-Louise, quelque répréhensible qu'elle puisse paraître aux regards de la postérité, aurait été jugée sans doute avec moins de sévérité, si cette princesse n'eut pas été mère en même temps qu'épouse! Mais ce rôle de mère dont elle a semblé s'acquitter avec un si indifférent égoïsme, ne lui permettra guère, croyons-nous, de rencontrer, parmi les historiens, d'apologiste convaincu.
Vers la fin de la première semaine de mai 1815 (le samedi 6 mai), mon grand-père prenait congé à neuf heures du soir, de l'Impératrice pour laquelle il avait conservé, en dépit de lui-même, un attachement que n'obtiennent pas toujours les princes qui en sont le plus dignes. Il est vrai que, dans l'espèce, ce prince était une princesse, bien jeune encore, et demeurée très enfant. Tant que la chose avait été possible, il l'avait mise en garde contre les embûches tendues à son innocence, et il avait assez longtemps réussi à exercer une sorte de tutelle protectrice sur son inexpérience et sur sa candeur du début. De part et d'autre la séparation devait être pénible; vive et sincère allait être l'émotion, ressentie par Marie-Louise et par mon grand-père, au moment de l'adieu définitif. Nous allons laisser la parole à ce dernier, qui saura l'exprimer mieux que nous:
«Ce fut le 6 mai, vers 10 heures du soir, que je fis mes derniers adieux à l'Impératrice; elle parut très émue en les recevant. Elle eut la bonté de me témoigner ses regrets de mon départ, en me disant qu'elle sentait que tout rapport allait cesser désormais entre elle et la France, mais qu'elle conserverait toujours le souvenir de cette terre d'adoption. Elle me chargea d'assurer l'Empereur de tout le bien qu'elle lui souhaitait, et me dit qu'elle espérait qu'il comprendrait le malheur de sa position. Elle me répéta qu'elle ne prêterait jamais la main à un divorce; qu'elle se flattait qu'il consentirait à une séparation amiable et qu'il n'en concevrait aucun ressentiment; que cette séparation était devenue indispensable, mais qu'elle n'altérerait pas les sentiments d'estime et de reconnaissance qu'elle conservait. Elle me fit présent d'une tabatière ornée de son chiffre en diamants, comme souvenir, et me quitta pour me cacher l'émotion qui la gagnait. Je me séparai moi-même d'elle, le cœur oppressé, et dans un état de véritable affliction[105].»
[105] Méneval, _Mémoires_, chap. VIII, T. III.
Le 9 juin 1815, la souveraineté du duché de Parme était définitivement attribuée à Marie-Louise par l'article 99 de l'acte final du congrès de Vienne.
Nos récits sont à peu près terminés; que pourrions-nous y ajouter encore? Notre but n'est pas de reproduire, dans cet ouvrage, les différents épisodes du voyage de mon grand-père de Vienne jusqu'à Paris où il arriva, le 15 mai 1815, quelques semaines avant Waterloo. Il n'y a pas lieu de raconter davantage sa première entrevue après son retour et sa longue conversation, le même jour, avec Napoléon au palais de l'Élysée. Les _Mémoires_ qu'il a laissés donnent, à cet égard, des explications détaillées, qui ne concernent que très indirectement l'impératrice Marie-Louise. Nous avons seulement pensé qu'il serait intéressant pour le lecteur de replacer, sous ses yeux, deux lettres adressées après le désastre de Waterloo, par M. de Metternich, à Marie-Louise. Ces lettres avaient pour objet d'annoncer à la femme de Napoléon, le sort de son époux trahi par la fortune, et tombé au pouvoir des Anglais. La première de ces lettres, datée de Paris, où le ministre de l'empereur François avait été obligé de se rendre, est du 18 juillet 1815. Nous la transcrivons ci-après:
«Madame. J'ai promis, avant mon départ de Vienne, d'informer directement Votre Majesté impériale de ce qui serait relatif au sort de Napoléon. Elle verra par l'article ci-joint, extrait du _Moniteur_, qu'il vient de se rendre à bord du vaisseau anglais le _Bellérophon_, après avoir vainement tenté d'échapper à la surveillance des croiseurs qui avaient été établis devant Rochefort. D'après un arrangement fait entre les puissances, il sera constitué prisonnier au fort Saint-Georges, dans le nord de l'Écosse, et placé sous la surveillance de commissaires russe, autrichien, français et prussien. Il y jouira d'un très bon traitement et de toute la liberté compatible avec la plus entière sûreté qu'il ne puisse échapper.»
La seconde lettre adressée par le même personnage à Marie-Louise, est datée du 13 août de la même année, la voici:
«Madame. Napoléon est à bord du _Northumberland_, et en route pour Sainte-Hélène. Nous n'avons pas de nouvelles de son départ de Torbay autres que par le télégraphe; mais nous savons que c'est en pleine mer qu'il a quitté un vaisseau pour l'autre. On l'a fait partir sur le _Bellérophon_ parce que la foule des curieux augmentait tellement autour de ce vaisseau, que l'on n'eut pas été entièrement sûr qu'il n'y aurait point d'esclandre.»
«Quelle sécheresse dans ces lettres!», ajoute M. de Saint-Amand, à l'ouvrage duquel nous les avons empruntées: «Pas un mot de pitié pour une si mémorable infortune!»[106] La générosité vis-à-vis d'un ennemi par terre n'était pas dans les habitudes de M. de Metternich. En ce qui concerne l'impératrice Marie-Louise ou plutôt la duchesse de Parme, elle n'osa manifester, dans cette circonstance, ni une plainte, ni un regret, quels qu'aient pu être, en réalité, ses sentiments les plus intimes. Elle était d'ailleurs trop occupée de ses nouvelles affections pour s'apitoyer longtemps sur le sort du père de son fils, de l'époux dont elle avait partagé, pendant cinq ans, le trône et la gloire. Nous ne nous sentons pas le courage de continuer la biographie de cette princesse, ni de poursuivre le récit de l'existence banale et terre à terre qu'elle a menée, à Parme et à Vienne, jusqu'à sa mort survenue en 1847. Nous terminerons donc ce volume, presque sans autres commentaires, par la transcription d'une lettre bien connue déjà, adressée à Marie-Louise en 1818, et signée du général Gourgaud. Le compagnon de captivité de l'Empereur, aussitôt après son retour de Sainte-Hélène en Europe, s'était empressé de la faire parvenir à Parme. Cette lettre pathétique demeura, elle aussi, sans écho; voici en quels termes émouvants elle était conçue:
«Madame,
»Si Votre Majesté daigne se rappeler l'entretien que j'ai eu avec elle en 1814, à Grosbois, lorsque la voyant malheureuse, pour la dernière fois, je lui fis le récit de tout ce que l'Empereur avait éprouvé à Fontainebleau, j'ose espérer qu'elle me pardonnera le triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que l'empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés, celui que vous avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de l'Europe, celui sur le sort duquel je vous ai vue répandre tant de larmes lorsqu'il s'éloignait de vous, périt de la mort la plus cruelle, captif sur un rocher au milieu des mers, à deux mille lieues de ses plus chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa femme et de son fils, sans aucune consolation. Depuis mon départ de ce roc fatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était capable d'entreprendre; mon espoir a été déçu: j'ai appris qu'aucun individu pouvant rappeler votre époux, vous peindre sa situation, vous dire la vérité, ne pouvait vous approcher; en un mot, que vous étiez, au milieu de votre Cour, comme au milieu d'une prison. Napoléon en avait jugé ainsi. Dans ses moments d'angoisse lorsque, pour lui donner quelques consolations, nous lui parlions de vous, souvent il nous a répondu: «Soyez bien persuadés que si mon épouse ne fait aucun grand effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car Marie-Louise est la vertu même!»
[106] Saint-Amand. _Marie-Louise, l'île d'Elbe et les Cent-Jours._
Des circonstances extraordinaires avaient uni la destinée d'une princesse, très jeune et sans aucune fermeté de caractère, à celle du plus grand génie des temps modernes. La politique égoïste et froide, qui avait formé cette union, n'a pas hésité à la briser, le jour où Napoléon a vu s'écrouler l'édifice majestueux qu'il avait fondé à coups de victoires. Le mot du prince Schwarzenberg, à l'époque des premiers revers subis par l'Empereur, était déjà un avertissement quand il laissait échapper ces paroles significatives: «La politique a fait le mariage, la politique peut le défaire!» Si coupable qu'ait été Marie-Louise, elle n'est en réalité qu'à moitié responsable des défaillances morales, des fautes graves auxquelles elle a fini par se laisser entraîner, et mon grand-père, dans le jugement qu'il porte sur la seconde femme de l'empereur Napoléon, a pu dire avec raison: «Réservons notre indignation pour ceux qui ont provoqué et précipité sa chute.»
Ceux qui ont provoqué ce triste résultat, par tous les moyens dont ils disposaient, ne sont autres que l'empereur d'Autriche et sa troisième femme, Marie-Louise-Béatrix d'Este, enfin le ministre Metternich et son principal instrument, Neipperg.
La peur, la haine et la vengeance ont marqué chacun de leurs procédés; aussi l'impartiale histoire infligera-t-elle indubitablement à l'œuvre qu'ils ont accomplie la flétrissure que cette œuvre a méritée à si juste titre.
ÉPILOGUE
Au cours des dernières années qui précédèrent la chute de la Monarchie de juillet 1830, le frère de mon père, mon oncle Eugène de Méneval, se trouvait à Vienne en qualité de premier secrétaire de l'ambassade française en Autriche. Il eut la curiosité de chercher à voir sa marraine, l'ex-impératrice Marie-Louise qui faisait, dans cette ville, de fréquents séjours; il parvint enfin à en obtenir une audience. Il a souvent raconté, depuis, l'impression pénible sous tous les rapports qu'il remporta de sa visite à la veuve du général Neipperg, remariée à cette époque avec M. de Bombelles.
Le filleul de Marie-Louise se vit effectivement en présence, paraît-il, d'une vieille femme édentée, décharnée, offrant aux regards de ceux qu'elle admettait à venir la visiter tous les symptômes de la décrépitude, et l'aspect d'une véritable ruine. Dans les courts instants d'entretien que la princesse autrichienne lui accorda, mon oncle put observer avec surprise que l'oublieuse souveraine s'abstint même de prononcer le nom de mon grand-père, encore vivant à cette date, et que Marie-Louise devait précéder dans la tombe.
«La duchesse de Parme se borna, dit-il, à rappeler dans quelques paroles, qu'elle voulut rendre obligeantes, le souvenir agréable qu'elle avait conservé de ma mère.»
Marie-Louise évitait avec un soin tout particulier toute allusion au temps où elle avait été impératrice et femme de Napoléon. Ces importuns souvenirs, on le conçoit, la gênaient, ce qui tendrait à faire supposer que le remords de son ingrate conduite l'a poursuivie secrètement jusqu'à la fin de ses jours. Peu de mois après la visite que nous venons de raconter, cette souveraine, à l'âme si peu royale, mourait à Vienne à l'âge de cinquante-six ans, le 18 décembre 1847.
FIN
APPENDICE
_Extrait des souvenirs historiques de mon grand-père. Caractère de Marie-Louise._
Marie-Louise avait apporté en France ses défauts et ses qualités, une extrême défiance d'elle-même, une absence complète de volonté. Aucune pensée d'ambition ne s'est révélée en elle. Si elle n'avait montré jusqu'à quel point l'idée de la célébrité lui répugnait, on aurait pu penser que ses prétentions se bornaient à jouir du reflet des rayons que lui renvoyait la couronne de son illustre époux, et qu'elle considérait toute espèce de gloire comme devant disparaître devant l'éclat d'une si grande renommée.
Impératrice, elle pouvait montrer de l'éloignement pour les affaires, puisqu'elle n'y était point initiée; mais régente, elle a conservé la même indifférence. Avec le pouvoir de décider les questions, avec la sagacité et les connaissances nécessaires pour les bien comprendre, elle ne prenait rien sur elle: elle s'empressait de se rendre à l'avis qui lui était soumis, comme pour en finir plus vite et pour décliner toute responsabilité. Résignée au présent, l'avenir ne la préoccupait pas; elle se délassait de l'ennui qui la gagnait en cultivant les arts, le dessin, la musique. Sa timidité naturelle, entretenue par la vie claustrale qu'elle avait menée jusqu'au jour de son mariage, était encore augmentée par les préventions qui lui avaient été inspirées contre l'esprit français dont elle redoutait les sarcasmes; elle était au reste d'autant moins contrariée dans son goût pour la retraite que l'Empereur s'en accommodait tout à fait.
La catastrophe qui a frappé l'Empereur l'a jetée dans une douleur voisine du désespoir. Pendant les premiers mois d'une séparation qui devait être éternelle, elle s'est plus d'une fois reproché de n'avoir pas tenté l'impossible pour se réunir à lui, quoiqu'elle fût quelquefois préoccupée de la crainte que l'adversité et l'inaction n'aigrissent le caractère de l'Empereur, et qu'elle n'eût plus les mêmes chances d'être heureuse dans sa nouvelle situation. Ce regret, quoiqu'il ne fût pas tout à fait pur, lui était suggéré par le souvenir des tendres égards qu'elle avouait avoir trouvés en lui; elle craignait aussi que le tort de cette séparation ne lui fût imputé et ne lui nuisît dans l'opinion; car le public lui demanderait un compte personnel de ses actions, depuis que, livrée à elle même, elle avait perdu l'égide de l'irresponsabilité dont l'Empereur l'avait jusque-là couverte. A mesure que Napoléon l'avait plus connue, il s'était applaudi de son choix. Le caractère de cette princesse lui paraissait avoir été formé pour lui; elle lui avait donné du bonheur et des consolations au milieu des soucis de sa vie orageuse. Dans les relations habituelles elle était facile et bienveillante, sans perdre de sa dignité. Jamais une plainte ni un reproche ne sont sortis de sa bouche. Douée d'un caractère doux mais réservé et circonspect, ses sentiments n'avaient pas, dans leur expression, une grande vivacité. Elle était bienfaisante et aimait à donner; elle avait de la simplicité et de la finesse à la fois, une gaîté douce et de l'esprit sans causticité. Instruite, elle ne faisait point parade de ses connaissances, elle craignait d'être accusée de pédantisme. Compagne de l'Empereur, ses qualités attachantes avaient gagné l'affection de son époux, comme sa douceur inaltérable avait séduit toutes les personnes qui vivaient dans son intimité.
On se tromperait en supposant que le devoir luttait péniblement en elle contre les inclinations; elle était naturelle et ne savait pas cacher ses impressions; mais l'événement a prouvé que, si elle était portée à la vertu en ce qu'elle a de facile, elle a manqué de la force nécessaire pour la pratiquer en ce qu'elle a de rigoureux. L'absence sans espoir de retour, des confidences mensongères, d'adroites flatteries, des promesses séduisantes et des oppositions menaçantes qu'elle n'a pas eu le courage de braver, ont rencontré en elle une malheureuse disposition à s'accommoder aux événements imprévus et à les accepter comme irrémédiables.
_Lettre du comte Marescalchi au baron de Méneval._
Parme, le 9 juillet 1814.
Mon cher Méneval, vous pouvez être sûr de mon empressement pour les affaires et pour le service de Sa Majesté; vous me connaissez et c'est assez; mais je ne vous cache pas qu'ici je me trouve dans une bien cruelle position. Je suis arrivé que--comme j'ai eu l'honneur de vous l'écrire--on avait déjà tout organisé, et avec un système et des mesures qui sont absolument au-dessus des forces de ce pays. C'est le désordre immédiat dans lequel est l'administration qui m'épouvante. La station des troupes et les devoir entretenir à nos frais absorbent tout l'argent qui se verse dans la caisse, et la dépense en est si considérable, que, ne pouvant pas y faire face avec tout ce qu'on perçoit, la dette publique augmente de jour en jour, et ceux qui fournissent en nature ou qui sont obligés de prêter des vivres et des logements, réclament des secours, sans quoi ils sont à la veille de quitter.
Dépourvus ainsi de moyens, les contribuants se trouvent dans l'impossibilité de payer les impôts, la roue ne tourne que très lentement, et le pays ne présente pas la moindre ressource et d'aucune espèce.
L'objet donc qui m'intéresse en ce moment davantage est la réduction des troupes ou du moins qu'elles soient mises sur le pied de paix, comme on l'a déjà fait au commencement du mois dans la Lombardie. J'en ai montré la nécessité à Sa Majesté l'empereur et à Son Altesse le prince de Metternich. Si l'impératrice est encore à Vienne, engagez-la à en parler aussi, autrement elle viendra ici, mon cher Méneval, qu'elle n'aura pas de quoi vivre.
Je profite du départ du général Nugent pour vous faire arriver cette lettre plus promptement et voilà encore un autre malheur. Les postes retardent, de manière que pour recevoir ici une réponse de Vienne, il y faut au moins un mois.
Je vous ai rendu compte que nous manquons tout à fait de linge et d'argenterie; mais il y a un autre objet sur lequel il me faut connaître les volontés de Sa Majesté. Hors deux anciennes voitures de gala, nous n'avons de quoi servir ici l'impératrice, ni voitures, ni harnais; et si l'on doit lui faire trouver des voitures de service, ce sera un autre embarras, et il faut me l'écrire tout de suite. Ni à Parme, ni à Milan même, on ne fait plus usage que de petites diligences, ou de certaines voitures de campagne sans siège. Donc ce sera difficile d'en acheter et de s'en procurer; il faudra peut-être même les ordonner.
Adieu, je vais travailler, et j'ai l'antichambre remplie de créanciers, d'ecclésiastiques auxquels on n'a pas payé leurs pensions depuis une année, de magistrats qui ne sont pas payés depuis trois mois, de fournisseurs qui sont épuisés... Enfin c'est un abîme, et ne croyez pas que je vous en impose. Si j'arrive à dresser cette machine vous me ferez une statue.
Je suis toujours et de tout mon cœur avec toute l'estime et la reconnaissance,
Votre ami et serviteur:
N. MARESCALCHI.
_Lettre de M. de Bausset au baron de Méneval._
Parme, ce 12 août 1814.
Malgré tous mes beaux projets, mon cher Méneval, je suis à Parme depuis quelques jours. L'espoir d'y être utile m'a fait braver la crainte d'y être encore plus mal reçu que le sieur Cappei[107]. Vous aurez appris qu'il s'est opéré de grands changements dans le gouvernement. Le tout s'est fait sans qu'il en ait été donné préalablement communication à notre féal Marescalchi. La visite de son successeur lui a appris le changement de son attitude, et je l'ai encore trouvé tout chaud de son désappointement. Personne n'avait de meilleures intentions; mais il ne pouvait se décider à porter les grands coups. Tout le provisoire est à bas, mais aussi les mécontents en sont augmentés... Marescalchi m'a fait connaître une partie des nouvelles instructions qui lui ont été adressées en sa qualité nouvelle de ministre d'Autriche près le gouvernement de Parme. On y déploie une sévérité extrême sur tout ce qui peut avoir rapport à la France, et il lui est enjoint de ne souffrir la présence d'aucun Français dans les États de Parme, si ce n'est pourtant ceux qui accompagneront l'impératrice, et on lui renouvelle de plus fort d'apporter une grande surveillance sur tout ce qui peut regarder l'île d'Elbe... Ordre aussi de faire partir les cinquante-cinq Polonais pour leur pays s'ils ne veulent pas s'enrôler dans les armées autrichiennes. Comme il leur est dû trois mois de solde, leur réclamation exige une nouvelle réponse de Vienne. Peut-être Sa Majesté l'impératrice parviendra-t-elle à obtenir de son père de les garder à son service, chose qu'ils désirent vivement.
[107] Nom d'un agent envoyé à Parme par Marie-Louise.
L'article du règlement constitutionnel, qui dit qu'il n'y aura point d'étrangers employés dans le gouvernement, ne regarde pas les Français attachés à l'impératrice, et chose assez remarquable, le ministre nouveau est un compatriote de ma femme et né en Irlande, première infraction; de plus le sieur abbé Commensard, nouveau conseiller d'État est également né irlandais. Comme vous voyez il y a des accommodements avec le ciel. Il ne faut pas se dissimuler les avantages réels d'un changement subit dans le gouvernement de Parme. Il en résulte nécessairement une grande économie dans les ressorts politiques, et déversement de faveur qui tourne au profit de Sa Majesté qui est devenue pour les uns un refuge, et un espoir pour tout ce qui, étant supprimé, se flatte d'être employé de nouveau.
J'ai été très bien accueilli dans ce pays. On me sait gré de ne fermer ma porte à personne, pas même aux très nombreux marmitons des anciens ducs. Je m'occupe à préparer tout ce qui est nécessaire à l'établissement de la maison. Le désordre est grand, les ressources nulles, puisque la régence, non contente des dettes énormes qui vous sont connues, a eu l'extrême _attention_ d'hypothéquer le domaine particulier de la couronne jusqu'à la fin de novembre.
Sa Majesté se flatte de venir ici bientôt; mon cher Méneval, j'ai peine à croire que son père y consente. A en juger par les nuages politiques qui environnent l'ouverture du Congrès de Vienne, il est probable que l'Italie pourrait bien n'être pas tranquille. Le roi de Naples s'agite beaucoup. Il a une armée superbe, un trésor au grand complet, et ses forces se sont singulièrement accrues par les désertions de presque toute la vieille armée d'Italie qui a pris du service auprès de lui. On murmure tout bas, et je vous le dis de même tout bas, qu'il a des prétentions sur les états de Bologne, et qu'il est occupé en ce moment à passer les revues de ses troupes sur les frontières des trois légations.
... Ce pays est triste, les femmes y sont peu jolies. L'atmosphère est brûlante, l'Opéra médiocre, le palais très vieux; mais je m'occupe d'établir le logement de Sa Majesté au palais du _Jardin_. Avec quelques milliers de francs, elle aura un beau palais, tout à fait indépendant.
Avez-vous entendu dire dans votre ville que l'on devait proposer au Congrès un échange des duchés de Parme avec les trois légations Bologne, Ferrare et Ravenne? L'empereur d'Autriche en a parlé sur ce ton à Marescalchi, supposé toutefois que les prétentions de Sa Majesté napolitaine soient réduites à leur juste valeur. De tout cela il faut conclure que le sort de Sa Majesté est incertain; que son voyage, malgré ses désirs, est encore éloigné, et que vraisemblablement nous sommes encore destinés à aller goûter les douceurs ineffables du séjour de Schœnbrunn. La volonté de Dieu soit faite! Je suis dévoué pour jamais au service de Sa Majesté et je lui resterai fidèle partout et en tout. L'empereur d'Autriche a nommé le comte de San Vitale grand chambellan de Sa Majesté. C'est une nouvelle qu'Elle n'a sue que par moi.
J'oubliais de vous dire que le palais de Colorno est beau, bien conservé et à peu près meublé. Il n'en est pas de même des autres vieux palais; à peine y a-t-il des murailles!
Veuillez agréer, etc.,
_Signé_: BAUSSET.
_Lettre de Marie-Louise à la comtesse de Montesquiou._
Mme la comtesse de Montesquiou, voulant prévoir le cas, qui j'espère, avec l'aide de Dieu, n'arrivera pas, où mon fils viendrait à être atteint d'une maladie qui exigerait les secours du médecin, je désire que vous fassiez appeler alors M. le docteur Franck dans lequel j'ai confiance. Si une consultation devenait nécessaire vous voudriez bien prier le premier médecin de l'Empereur, mon auguste père, de joindre ses conseils à ceux de M. Franck et de mon médecin.
Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ait, madame la comtesse de Montesquiou, en sa sainte garde. Écrit au château de Schöenbrunn, le 19 juin 1814.
_Signé_: MARIE-LOUISE.
_Lettre du grand chambellan, comte Wrbna au baron de Méneval._
Monsieur le Baron!
Je n'ai pas manqué de remettre au courier qui partira ce soir pour Vienne la lettre que vous avez bien voulu m'envoyer pour Sa Majesté l'impératrice Marie-Louise, duchesse de Parme, et je saisis cette occasion pour vous renouveler, Monsieur le Baron, les assurances de la considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Monsieur le Baron, Votre très humble et très obéissant serviteur, Le Comte R. DE WRBNA.
Paris, ce 19 août 1815.
_Anecdote concernant Marie-Louise duchesse de Parme._
M. Darlincourt arriva à Ischel par Salzbourg, lorsqu'on apprit la nouvelle de la chute de cheval que venait de faire le duc de Bordeaux.
Il y trouva Marie-Louise avec sa cour qui se composait: 1º du comte de Bombelles, grand maître de sa maison; 2º de la comtesse de San Vitale, sa fille, jeune et jolie dame d'honneur; 3º des baronnes Palaviccini et Sobel, dames du palais; 4º du comte de San Vitale (gendre), chambellan; 5º du colonel de Richer, trésorier; 6º de son chapelain; 7º du jeune comte de Montenuovo (fils), un des beaux officiers de l'Allemagne.
Marie-Louise parla de la France. Elle dit qu'Elle aurait pu la connaître; mais que son temps s'était passé en représentations et à écouter des harangues, de sorte que tout ce qu'elle a pu en contempler à son aise, ce sont les physionomies des maires et des adjoints. (Dans ce souvenir éclate la répugnance qu'elle a toujours eue pour la représentation.)
Elle parla d'une superstition commune à Vienne comme au reste de l'Allemagne: la Dame blanche! Elle apparaît à Vienne quand un membre de la famille impériale doit mourir. La mère de Marie-Louise était mourante. Sa jeune sœur Léopoldine l'aperçoit derrière le fauteuil de sa mère et l'en avertit. L'Impératrice lui répond que c'est la Dame blanche qui vient la chercher. En effet, le lendemain l'Impératrice était morte.
Un employé du château aperçoit le fantôme dans sa tournée. Le lendemain, on apprend la mort de l'archiduc Rodolphe qu'on ne savait pas en danger de mort.
L'archiduc Antoine voit une femme à genoux près de son lit pendant qu'il recevait les sacrements. C'était la Dame blanche. Il meurt le lendemain.
Il y a aussi une Dame blanche à Berlin. Elle se montra à la mort du Grand Frédéric.
Il y a à Munich une Dame noire, qui avait été l'Électrice de Bavière en 1785. Elle annonce aussi la mort des personnages de la famille royale.
Il y a à Bareuth une Dame mortuaire qui a aussi sa célébrité.
Etc., etc., etc.
_Copie de la lettre de Mme la comtesse de Montesquiou à M. Ballouhey en date du 12 août 1832._
Veuillez, Monsieur, me rendre le service de faire passer, par une occasion sûre, la lettre que je renferme dans celle-ci, je dis sûre à cause du désir que j'ai qu'elle parvienne à celle qui en est l'objet. Il m'a paru impossible, malgré la loi que je m'étais faite, de garder le silence dans le moment d'une aussi grande douleur et qui est si légitimement partagée par mon cœur. Moins je voulais croire aux nouvelles si tristes que vous m'aviez données à votre dernière visite, plus j'ai été accablée de ce triste événement, et qui était pour moi inattendu.
Les jugements de Dieu sont impénétrables! adorer et se taire est ma devise depuis longtemps; mais j'aime à reconnaître dans cette mort prématurée la preuve que la Providence, dans sa miséricorde, lui réservait une couronne immortelle, que les puissances de la terre ne pourront plus lui enlever. Cette manière d'envisager les choses n'empêche pas les larmes de couler, mais elle les rend moins amères.
Agréez, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération distinguée.
_Signé_: M., Comtesse DE MONTESQUIOU.
_Lettre de mon grand-père à sa femme à propos de la mort du duc de Reichstadt._
Le 9 août 1832.
Des bains du mont Dore.
J'étais bien préparé, ma chère amie, à la perte douloureuse dont j'ai appris ici la nouvelle. J'avais vu, avant de quitter Paris, une lettre du Dr Malfatti à Antomarchi, qui lui donnait de longs détails sur la nature de la maladie de l'infortuné prince. Il était attaqué d'une phtisie tuberculeuse, arrivée à son dernier période et malheureusement incurable. Depuis longtemps les médecins sollicitaient son éloignement de Vienne. Mais la Sainte-Alliance s'y est constamment opposée. Metternich n'a pas osé lui désobéir, et l'Empereur s'est séparé de son petit-fils en pleurant pour ne pas le voir mourir. Dieu nous préserve d'avoir des cœurs de souverain! C'est un nouvel attentat dont la coalition s'est chargée et qui ajoute à l'exécration que lui vouera la postérité. Je crois au désespoir de sa mère, mais je ne la crois pas inconsolable. Dieu lui pardonne! Que de maux sa faiblesse nous a causés! Une profonde obscurité couvre l'adolescence et la mort du jeune infortuné. Les crimes qu'a vu commettre le Moyen âge étaient empreints d'une énergie sauvage qui avait quelque grandeur, mais quel dégoût, mêlé d'horreur, inspire cette lâcheté de cœur qui n'ose pas assassiner, mais qui fait mourir d'une lente agonie un jeune homme dont l'âme ardente et généreuse se consume dans d'impuissants efforts, sans trouver une âme dont les sentiments et les pensées répondent aux siens. Je ne sais quel sentiment domine en moi, de l'indignation ou de la douleur. Mon repos en est troublé pour toute ma vie, et je tâche en vain d'écarter ces fâcheux souvenirs. J'ai trouvé dans la maréchale Ney et dans madame Tascher une sympathie qui a eu quelque douceur pour moi, mais elles ne peuvent sentir tout ce que j'éprouve.
TABLE DES MATIÈRES
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AVANT-PROPOS I