XIX
Le père du pauvre enfant revint un peu avant minuit. Il ne posa aucune question. Il resta seulement un long moment à regarder le cadavre de son fils, s’approcha du lit, posa sa main sur le front du mort,--sa poitrine se gonfla d’un énorme soupir, comme si toute la machine allait se briser en sanglots,--et ce fut tout: pas un pli de son visage ne broncha.
Il revint vers le milieu de la pièce, enleva son cache-nez, son pardessus, les plaça calmement sur le dossier d’une chaise, et, se tournant vers moi:
--Vous pouvez aller vous coucher, cher monsieur, dit-il. Je le veillerai.
Je m’étais levé, et j’allais m’en aller, j’avais déjà la main au bouton de la porte, quand quelque chose éclata en moi, qui était de la rage et du désespoir:
--Ah! dis-je, quels crimes on peut commettre avec les meilleurs sentiments du monde!
Il me regarda surpris:
--Que voulez-vous dire?
--Pourquoi avez-vous donné à cet enfant le dégoût de la vie? Pourquoi ne l’avez-vous pas laissé vivre? Pour qui donc prenez-vous Dieu? Pour un monstre avide de sang?
Il hocha la tête comme s’il venait d’assister à l’accès de colère d’un gamin:
--Allez... Allez, me dit-il. Vous êtes fatigué.
--A quoi avez-vous sacrifié le malheureux qui est couché là? m’écriai-je. Il pouvait vivre, fonder une famille, se rendre utile,--et être heureux, en somme!
--Il n’y a de bonheur, dit-il, qu’en Dieu.
--Mais est-ce que Dieu n’est pas aussi bien ici que dans l’au-delà. N’est-il pas _plus sûrement_ ici?
--Lui, dit le vieillard, s’il était sûr de quelque chose, ce n’était pas de ce monde: c’était de l’autre.
Je m’en fus...
Zarnitsky m’attendait en essuyant ses verres et ses assiettes.
--Mort? me demanda-t-il.
--Oui, mort! répondis-je. Tué par des fous!
--Mais, fit Zarnitsky, est-ce qu’il n’y a pas que des fous?
Minuit sonnait. Je montai dans ma chambre et me mis au lit.