‹ Marthe, et autres nouvellesChapitre 15 sur 20 · Chapitre 1

Chapitre 1

Le garçon mit sa main gauche sur la hanche, appuya sa main droite sur le dos d’une chaise et il se balança sur un seul pied, en pinçant les lèvres.
— Dame, ça dépend des goûts, dit-il ; moi, à la place de monsieur, je demanderais du Roquefort.

— Eh bien, donnez-moi un Roquefort.

Et M. Jean Folantin, assis devant une table encombrée d’assiettes où se figeaient des rogatons et des bouteilles vides dont le cul estampillait d’un cachet bleu la nappe, fit la moue, ne doutant pas qu’il allait manger un désolant fromage ; son attente ne fut nullement déçue ; le garçon apporta une sorte de dentelle blanche marbrée d’indigo, évidemment découpée dans un pain de savon de Marseille.

M. Folantin chipota ce fromage, plia sa serviette, se leva, et son dos fut salué par le garçon qui ferma la porte.

Une fois dehors, M. Folantin ouvrit son parapluie et pressa le pas. Aux lames aiguës du froid vous rasant les oreilles et le nez, avaient succédé les fines lanières d’une pluie battante. L’hiver glacial et dur qui sévissait depuis trois jours sur Paris se détendait et les neiges amollies coulaient, en clapotant, sous un ciel gonflé, comme noyé d’eau.

M. Folantin galopait maintenant, songeant au feu qu’il avait allumé, chez lui, avant que d’aller se repaître dans son restaurant.

À dire vrai, il n’était pas sans craintes ; par extraordinaire, ce soir-là, la paresse l’avait empêché de réédifier, de fond en comble, le bûcher préparé par son concierge. Le coke est si difficile à prendre, songeait-il ; et il grimpa, quatre à quatre, ses escaliers, entra, et il n’aperçut, dans la cheminée, aucune flamme.

— Dire qu’il n’existe pas de femmes de ménage, pas de portiers qui sachent apprêter un feu, grogna-t-il, et il mit sa bougie sur le tapis et, sans se déshabiller, le chapeau sur la tête, il renversa la grille, l’emplit à nouveau, méthodiquement, ménageant dans sa construction des prises d’air. Il baissa la trappe, consuma des allumettes et du papier et il se dévêtit.

Soudain, il soupira, car il arrachait à sa lampe de profonds rots.

— Allons, bon, il n’y a pas d’huile ! Ah bien, en voilà une autre, c’est complet maintenant ! et il considéra, navré, la mèche qu’il venait de lever, une mèche éventée et jaune, à la couronne calcinée et tailladée de dents noires.

— Cette vie est intolérable, se dit-il, en cherchant des ciseaux ; tant bien que mal, il répara son éclairage, puis il se jeta dans un fauteuil et s’abîma dans ses réflexions.

La journée avait été mauvaise ; depuis le matin, il broyait du noir ; le chef du bureau où il était commis, depuis vingt ans, lui avait, sans politesse, reproché son arrivée plus tardive que de coutume.

M. Folantin s’était rebiffé et, tirant son oignon : « Onze heures juste », avait-il dit, d’un ton sec.

Le chef avait à son tour extrait de sa poche un puissant remontoir.

— Onze vingt, avait-il riposté, je vais comme la Bourse et, d’un air méprisant, il avait consenti à excuser son employé, en s’apitoyant sur l’antique horlogerie qu’il exhibait.

M. Folantin vit, dans cette ironique manière de le disculper, une allusion à sa pauvreté et il répliqua vivement à son supérieur qui, n’acceptant plus alors les écarts séniles d’une montre, se redressa et, dans des termes comminatoires, reprocha de nouveau à M. Folantin d’être inexact.

La séance, mal commencée, avait continué d’être insupportable. Il avait fallu, sous un jour louche salissant le papier, copier d’interminables lettres, tracer de volumineux tableaux et écouter en même temps les bavardages du collège, un petit vieux qui, les mains dans les poches, s’écoutait parler.

Celui-là récitait tout entier le journal et il l’allongeait encore par des jugements de son crû, ou bien il blâmait les formules des rédacteurs et il en citait d’autres qu’il eût été heureux de voir substituer à celles qu’il expédiait ; et il entremêlait ces observations de détails sur le mauvais état de sa santé qu’il déclarait s’améliorer un tantinet pourtant, grâce au constant usage de l’onguent populéum et aux ablutions répétées d’eau froide.

À écouter ces intéressants propos, M. Folantin finissait par se tromper ; les raies de ses états godaient et les chiffres couraient à la débandade, dans les colonnes ; il avait dû gratter des pages, surcharger des lignes, en pure perte d’ailleurs, car le chef lui avait retourné son travail, avec ordre de le refaire.

Enfin, la journée s’était terminée et, sous le ciel bas, au milieu des rafales, M. Folantin avait dû piétiner dans des parfaits de fange, dans des sorbets de neige, pour atteindre son logis et son restaurant et voilà que, pour comble, le dîner était exécrable et que le vin sentait l’encre.

Les pieds gelés, comprimés dans des bottines racornies par l’ondée et par les flaques, le crâne chauffé à blanc par le bec de gaz qui sifflait au-dessus de sa tête, M. Folantin avait à peine mangé et maintenant la guigne ne le lâchait point ; son feu hésitait, sa lampe charbonnait, son tabac était humide et s’éteignait, mouillant le papier à cigarette de jus jaune.

Un grand découragement le poigna ; le vide de sa vie murée lui apparut, et, tout en tisonnant le coke avec son poker, M. Folantin, penché en avant sur son fauteuil, le front sur le rebord de la cheminée, se mit à parcourir le chemin de croix de ses quarante ans, s’arrêtant, désespéré, à chaque station.

Son enfance n’avait pas été des plus prospères ; de père en fils, les Folantin étaient sans le sou, les annales de la famille signalaient bien, en remontant à des dates éloignées, un Gaspard Folantin qui avait gagné dans le commerce des cuirs presqu’un million ; mais la chronique ajoutait qu’après avoir dévoré sa fortune, il était resté insolvable ; le souvenir de cet homme était vivace chez ses descendants qui le maudissaient, le citaient à leurs fils comme un exemple à ne pas suivre et les menaçaient continuellement de mourir comme lui sur la paille, s’ils fréquentaient les cafés ou couraient les femmes.

Toujours est-il que Jean Folantin était né dans de désastreuses conditions ; le jour où la gésine de sa mère prit fin, son père possédait pour tout bien un dizain de petites pièces blanches. Une tante qui, sans être sage-femme, était experte à ce genre d’ouvrage, dépota l’enfant, le débarbouilla avec du beurre et, par économie, lui poudra les cuisses, en guise de lycopode, avec de la farine raclée sur la croûte d’un pain. – Tu vois, mon garçon, que ta naissance fut humble, disait la tante Eudore, qui l’avait mis au courant de ces petits détails, et Jean n’osait espérer déjà, pour plus tard, un certain bien-être.

Son père décéda très jeune et la boutique de papeterie qu’il exploitait rue du Four fut vendue pour liquider les dettes nécessitées par la maladie ; la mère et l’enfant se trouvèrent sur le pavé ; Madame Folantin se plaça chez les autres et devint demoiselle de magasin, puis caissière dans une lingerie et l’enfant devint pensionnaire dans un lycée ; bien que madame Folantin fût dans une situation réellement malheureuse, elle obtint une bourse et elle se priva de tout, économisant sur ses maigres mois, afin de pouvoir parer plus tard aux frais des examens et des diplômes.

Jean se rendit compte des sacrifices que s’imposait sa mère et il travailla de son mieux, emportant tous les prix, compensant aux yeux de l’économe le mépris qu’inspirait sa situation de pauvre hère, par des succès au grand concours. C’était un garçon très intelligent et, malgré sa jeunesse, déjà rassis. À voir la misérable existence que menait sa mère, enfermée, du matin au soir, dans une cage de verre, toussant, la main devant la bouche, sur des livres, demeurant timide et douce dans l’insolent brouhaha d’un magasin plein d’acheteurs, il comprit qu’il ne fallait compter sur aucune clémence du sort, sur aucune justice de la destinée.

Aussi eut-il le bon sens de ne pas écouter les suggestions de ses professeurs qui le chauffaient en vue d’exhausser leur réputation et de gagner des grades et, tâchant d’arrache-pied, il passa son baccalauréat, après sa seconde.

Il lui fallait sans tarder une place qui allégeât le pesant fardeau que supportait sa mère ; il demeura longtemps sans en découvrir, car son aspect chétif ne prévenait pas en sa faveur et sa jambe gauche boitait, par suite d’un accident survenu au collège, dans son enfance ; enfin, la malchance sembla tourner ; Jean concourut pour une place d’employé dans un ministère et il fut admis avec les appointements de quinze cents francs.

Quand son fils lui annonça cette bonne nouvelle, Madame Folantin sourit doucement : « Te voilà ton maître, dit-elle, tu n’as plus besoin de personne, mon pauvre garçon, il était grand temps » ; et en effet sa santé débile s’altérait de jour en jour ; un mois après, elle mourut des suites d’un gros rhume gagné dans la cage ventilée où elle demeurait, l’hiver comme l’été, assise.

Jean resta seul ; la tante Eudore était enterrée depuis longtemps ; ses autres parents étaient ou dispersés ou morts ; il ne les avait d’ailleurs pas connus ; c’est tout au plus s’il se souvenait du nom d’une cousine actuellement en province, dans un monastère.

Il se fit quelques camarades, quelques amis, puis arriva le moment où les uns quittèrent Paris et où les autres se marièrent ; il n’eut pas le courage de nouer de nouvelles liaisons et, peu à peu, il s’abandonna et vécut seul.

— C’est égal, la solitude est douloureuse, pensait-il maintenant, en remettant, un à un, des bouts de coke sur sa grille, et il songea à ses anciens camarades. Comme le mariage brisait tout ! On s’était tutoyé, on avait vécu de la même existence, l’on ne pouvait se passer les uns des autres et c’est à peine si l’on se saluait à présent lorsqu’on se rencontrait. L’ami marié est toujours un peu embarrassé, car c’est lui qui a rompu les relations, puis il s’imagine aussi qu’on raille la vie qu’il mène et enfin, il est, de bonne foi, persuadé qu’il occupe dans le monde un rang plus honorable que celui d’un célibataire, se disait M. Folantin, qui se rappelait la gêne et un peu la morgue d’anciens camarades entrevus depuis leur mariage. Tout cela, c’est bien bête ! Et il sourit, car le souvenir de ces compagnons de jeunesse le ramenait forcément au temps où il les fréquentait.

Il avait vingt-deux ans alors et tout l’amusait. Le théâtre lui apparaissait comme un lieu de délices, le café comme un enchantement, et Bullier, avec ses filles cabrant le torse, au son des cymbales et chahutant, le pied, en l’air, l’allumait, car dans son ardeur, il se les figurait déshabillées et voyait sous les pantalons et sous les jupes la chair se mouiller et se tendre. Tout un fumet de femme montait dans des tourbillons de poussière et il restait là, ravi, enviant les gens en chapeaux mous qui cavalcadaient en se tapant sur les cuisses. Lui, boitait, était timide, et n’avait pas d’argent. N’importe, ce supplice était doux, puis de même que bien des pauvres diables, un rien le contentait. Un mot jeté au passage, un sourire lancé par-dessus l’épaule, le rendaient joyeux et, en rentrant chez lui, il rêvait à ces femmes et s’imaginait que celles-là qui l’avaient regardé et qui lui avaient souri étaient meilleures que les autres.

Ah ! si ses appointements avaient été plus élevés ! Dépourvu d’argent comme il l’était, ne pouvant prétendre à lever des filles dans un bal, il s’adressait aux affûts des corridors, aux malheureuses dont le gros ventre bombe au ras du trottoir ; il plongeait dans les couloirs, tâchant de distinguer la figure perdue dans l’ombre ; et la grossièreté de l’enluminure, l’horreur de l’âge, l’ignominie de la toilette et l’abjection de la chambre ne l’arrêtaient point. Ainsi que dans ces gargotes où son bel appétit lui faisait dévorer de basses viandes, sa faim charnelle lui permettait d’accepter les rebuts de l’amour. Il y avait même des soirs où sans le sou, et par conséquent sans espoir de se satisfaire, il traînait dans la rue de Buci, dans la rue de l’Égout, dans la rue du Dragon, dans la rue Neuve-Guillemin, dans la rue Beurrière, pour se frotter à de la femme ; il était heureux d’une invite, et, quand il connaissait une de ces raccrocheuses, il causait avec elle, échangeait le bonsoir, puis il se retirait, par discrétion, de peur d’effaroucher la pratique, et il aspirait après la fin du mois, se promettant, dès qu’il aurait touché son traitement, des bonheurs rares.

Le beau temps ! – Et dire que maintenant qu’il était un peu plus riche, maintenant qu’il pouvait goûter à de meilleures pâtures et s’épuiser sur des couches plus fraîches, il n’avait plus envie de rien ! L’argent était arrivé trop tard, alors qu’aucun plaisir ne le séduisait.

Mais une période intermédiaire avait existé, entre celle où ces turbulences du sang le bouleversaient et celles où, incurieux, presque impuissant, il restait là, chez lui, dans un fauteuil, auprès du,feu. Vers les vingt-sept ans, le dégoût l’avait pris des femmes en carte, éparses dans son quartier ; il avait désiré un peu de cajolerie, un peu de caresse ; il avait rêvé de ne plus se précipiter à la hâte sur un divan, mais bien de temporiser et de s’asseoir. Comme ses ressources l’obligeaient à n’entretenir aucune fille, comme il était malingre et ne possédait aucun talent de société, aucune gaîté libertine, aucun bagou, il avait pu, tout à son aise, réfléchir sur la bonté d’une Providence qui donne argent, honneur, santé, femme, tout aux uns et rien aux autres. Il avait dû se contenter encore de banales dînettes, mais comme il payait davantage, il était expédié dans des salles plus propres et dans des linges plus blancs.

Une fois, il s’était cru heureux ; il avait fait connaissance d’une fillette qui travaillait ; celle-là lui avait bien distribué des à-peu-près de tendresse, mais, du soir au lendemain, sans motifs, elle l’avait lâché, lui laissant un souvenir dont il eut de la peine à se guérir ; il frémissait, se rappelant cette époque de souffrances où il fallait quand même aller à son bureau et quand même marcher. Il est vrai qu’il était encore jeune et qu’au lieu de s’adresser au premier médecin venu, il avait eu recours aux charlatans, sans tenir compte des inscriptions qui rayaient leurs affiches dans les rambuteaux, des inscriptions véridiques comme celle-ci : « remède dépuratif… » oui, pour la bourse ; – menaçantes comme celle-là : « on perd ses cheveux » ; – philosophiques et résignées comme cette autre : « vaut encore mieux coucher avec sa femme » ; – et, partout, l’adjectif gratuit accolé au mot traitement était biffé, creusé, ravagé à coups de couteaux, par des gens qu’on sentait avoir accompli cette besogne avec conviction et avec rage.

Maintenant les amours étaient bien finies, les élans bien réprimés ; aux halètements, aux fièvres, avaient succédé une continence, une paix profondes ; mais aussi quel abominable vide s’était creusé dans son existence depuis le moment où les questions sensuelles n’y avaient plus tenu de place !

— Tout cela ce n’est pas risible, pensait M. Folantin, en hochant la tête et il ajoura son feu. – On gèle ici, murmura-t-il, c’est dommage que le bois soit si cher, quelles belles flambées, on ferait ! – Et cette réflexion l’amena à songer au bois qu’on leur distribuait à gogo, au ministère, puis à l’administration elle-même et enfin à son bureau.

Là encore, ses illusions avaient été de courte durée. Après avoir cru qu’on arrivait à des positions supérieures par la bonne conduite et le travail, il s’aperçut que la protection était tout ; les employés nés en province étaient soutenus par leurs députés et ils arrivaient quand même. Lui, était né à Paris, il n’était aidé par aucun personnage, il demeura simple expéditionnaire et il copia et recopia, pendant des années, des monceaux de dépêches, traça d’innombrables barres de jonction, bâtit des masses d’états, répéta des milliers de fois les invariables salutations des protocoles ; à ce jeu, son zèle se refroidit et maintenant, sans attente de gratifications, sans espoir d’avancements, il était peu diligent et peu dévoué.

Avec ses 237 fr. 40 c. par mois, jamais il n’avait pu s’installer dans un logement commode, prendre une bonne, se régaler, les pieds au chaud, dans des pantoufles ; un essai malheureux tenté, un jour de lassitude, en dépit de toute vraisemblance, de tout bon sens, avait été d’ailleurs décisif et, au bout de deux mois, il avait dû naviguer de nouveau, au travers des restaurants, s’estimant encore satisfait d’être débarrassé de sa femme de ménage, madame Chabanel, une vieillesse haute de six pieds, aux lèvres velues et aux yeux obscènes plantés au-dessus de bajoues flasques. C’était une sorte de vivandière qui bâfrait comme un roulier et buvait comme quatre ; elle cuisinait mal et sa familiarité dépassait les bornes du possible. Elle posait les plats, bout-ci, bout-là, sur la table, puis s’asseyait en face de son maître, faisant chapelle sous ses jupes et roussinait, en rigolant, le bonnet de côté et les mains aux hanches.

Impossible d’être servi ; mais M. Folantin eût peut-être encore supporté cet humiliant sans-gêne, si cette étonnante dame ne l’avait dévalisé ainsi que dans un bois ; les gilets de flanelle et les chaussettes disparaissaient, les savates devenaient introuvables, les alcools se volatilisaient, les allumettes même brûlaient toutes seules.

Il avait pourtant fallu mettre un terme à cet état de choses ; aussi, M. Folantin rassembla son courage et, de peur que cette femme ne le pillât complètement pendant son absence, il brusqua la scène et, un soir, séance tenante, il la congédia.

Madame Chabanel devint cramoisie et sa bouche béa, vidée de dents ; puis elle se mit à gigoter et à battre de l’aile lorsque M. Folantin dit d’un ton aimable :

— Puisque je ne mangerai plus désormais chez moi, je préfère vous faire profiter des provisions qui restent plutôt que de les perdre ; nous allons donc, si vous le voulez bien, les passer en revue, ensemble.

Et alors il avait ouvert les armoires.

— Ça, c’est un sac de café et cette bouteille contient de l’eau-de-vie, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, c’en est, avait gémi madame Chabanel.

— Eh bien, c’est bon à conserver et je la garde, disait M. Folantin, et ainsi de tout ; la mère Chabanel n’héritait en fin de compte que de deux sous de vinaigre, d’une poignée de sel gris et d’un petit verre d’huile à lampe.

Ouf ! s’était écrié M. Folantin, alors que cette femme descendait l’escalier, en trébuchant contre les marches ; mais sa joie s’était vite éteinte ; depuis ce temps-là, son intérieur avait marché tout de guingois. La veuve Chabanel avait été remplacée par le concierge, qui trépignait le lit de coups de poing et apprivoisait les araignées dont il ménageait les toiles.

Depuis ce temps, la victuaille avait été aussi invraisemblable qu’indécise ; les stations chez les nourrisseurs du quartier n’avaient plus cessé et son estomac s’était rouillé ; la période des eaux de Saint-Galmier et des eaux de Seltz, de la moutarde masquant le goût faisandé des viandes et attisant la froide lessive des sauces, était venue.

À force d’évoquer toute la séquelle de ces souvenirs. M. Folantin tomba dans une affreuse mélancolie. Il avait subi vaillamment, depuis des années, la solitude, mais, ce soir-là, il s’avoua vaincu ; il regretta de ne pas s’être marié et il retourna contre lui les arguments qu’il débitait quand il prêchait le célibat pour les gens pauvres. – Eh bien, quoi ? les enfants, on les élèverait, on se serrerait un peu plus le ventre. – Parbleu, je ferais comme les autres, je m’attellerais à des copies, le soir, pour que ma femme fût mieux mise ; nous mangerions de la viande le matin seulement et, de même que la plupart des petits ménages, nous nous contenterions au dîner d’une assiettée de soupe. Qu’est-ce que toutes ces privations à côté de l’existence organisée, de la soirée passée entre son enfant et sa femme, de la nourriture peu abondante mais vraiment saine, du linge raccommodé, du linge blanchi et rapporté à des heures fixes ? – Ah ! le blanchissage, quel aria pour un garçon ! – On me visite quand on a le temps et l’on m’apporte des chemises molles et bleues, des mouchoirs en loques, des chaussettes criblées de trous comme des écumoires et l’on se fiche de moi lorsque je me fâche ! – Et puis, comment tout cela finira-t-il, à l’hospice ou à la maison Dubois, si la maladie se prolonge ; ici, invoquant la pitié d’une garde-malade, si la mort est prompte.

Trop tard… plus de virilité, le mariage est impossible. Décidément, j’ai raté ma vie. – Allons, ce que j’ai de mieux à faire, soupira M. Folantin, c’est encore de me coucher et de dormir. – Et, pendant qu’il ouvrait ses couvertures, et disposait ses oreillers, des actions de grâces s’élevèrent dans son âme, célébrant les pacifiants bienfaits du secourable lit.

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