‹ Marthe, et autres nouvellesChapitre 3 sur 20 · À une chanteuse

À une chanteuse

Un fifre qui piaule et siffle d’un ton sec,

Un basson qui nasille, un vieux qui s’époumone

À cracher ses chicots dans le cou d’un trombone,

Un violon qui tinte ainsi qu’un vieux rebec

Un flageolet poussif dont on suce le bec,

Un piston grincheux, la grosse caisse qui tonne,

Tel est, avec un chef pansu comme une tonne,

Scrofuleux, laid enfin à tenir en échec

La femme la plus apte aux amoureuses lices,

L’orchestre du théâtre. – Et c’est là cependant

Que toi, mon seul amour, toi, mes seules délices,

Tu brames tous les soirs d’infâmes ritournelles

Et que, la bouche en cœur, l’œil clos, le bras pendant,

Tu souris aux voyous, ô la Reine des belles !

Et ce n’est pas signé !

— Dis donc, Ginginet, cela s’appelle casser du sucre sur la tête du chef d’orchestre ; il faudra lui montrer ces « versses », ça le fera rogner, ce racleur !

— Allons, mesdames, en scène, cria un monsieur vêtu d’un chapeau noir et d’un macfarlane bleu ; en place, l’orchestre commence !

Les femmes se levèrent, jetèrent un manteau sur leurs épaules nues, se secouèrent toutes frissonnantes et, suivies par les hommes qui interrompaient leur pipe ou leur partie de bésigue, s’en furent à la queue leu leu par la petite porte qui donnait accès dans les coulisses.

Le pompier de service était à son poste et, bien qu’à moitié mort de froid, il avait des flambes dans les yeux quand il regardait le dessous des jupes de quelques danseuses égarées dans cette revue. Le régisseur frappa les trois coups, la toile se leva lentement, découvrant une salle bondée de monde.

À n’en pas douter, le spectacle le plus intéressant n’était pas sur la scène, mais bien dans la salle. Le théâtre de Bobino, dit Bobinche, n’était point rempli, comme ceux de Montparnasse, de Grenelle et des autres anciennes banlieues, par des ouvriers qui voulaient écouter sérieusement une pièce. Bobino avait pour clientèle les étudiants et les artistes, une race bruyante et gouailleuse si jamais il en fût. Ils ne venaient point dans cette cahute, tapissée de méchant papier amarante, pour se pâmer aux lourds mélodrames ou aux folles revues, ils venaient pour crier, rire, interrompre la pièce, s’amuser enfin ! Aussi le rideau fut-il à peine remonté que les braiments commencèrent ; mais Ginginet n’était pas homme à s’émouvoir pour si peu, sa longue carrière dramatique l’avait accoutumé aux vacarmes et aux huées. Il salua gracieusement ceux qui l’interrompaient, conversa avec eux, entremêlant son rôle de boutades à l’adresse des braillards : bref il se fit applaudir. La pièce marchait cependant assez mal, elle clopinait dès la seconde scène. La salle recommença à tempêter. Ce qui la délecta, ce fut surtout l’entrée d’une actrice énorme dont le nez marinait dans un lac de graisse. La tirade, éjaculée par la bonde de cette cuve humaine, fut scandée à grands renforts de « larifla, fla, fla ». La pauvre femme était ahurie et ne savait si elle devait rester ou fuir. Marthe parut : le charivari cessa.

Elle était charmante avec son costume qu’elle avait elle-même découpé dans des moires et des soies à forfait. Une cuirasse rose, couturée de fausses perles, une cuirasse d’un rose exquis, de ce rose faiblissant et comme expiré des étoffes du Levant, serrait ses hanches mal contenues dans leur prison de soie ; avec son casque de cheveux opulemment roux ; ses lèvres qui titillaient, humides, voraces, rouges, elle enchantait, irrésistiblement séduisante !

Les deux plus intrépides hurleurs, qui se répondaient de l’orchestre au paradis, avaient cessé leurs cris : « anneau brisé, la sûreté des clefs, cinq centimes, un sou ! orgeat, limonade, bière ! » Soutenue par le souffleur et par Ginginet, Marthe fut applaudie à outrance. Dès que sa romance fut versée, le brouhaha reprit plus furieusement. Le peintre qui siégeait aux stalles du bas, et l’étudiant en vareuse rouge qui nichait en haut, au poulailler, s’égosillèrent de plus belle, en lazzis et en calembredaines, à la grande joie des spectateurs que la pièce ennuyait à mourir.

Accotée près de la rampe, à l’un des portants, Marthe regardait la salle et se demandait lequel de ces jeunes gens avait pu lui adresser la lettre, mais tous les yeux étaient braqués sur elle, tous flamboyaient en l’honneur de sa gorge ; il lui fut impossible de découvrir parmi tous ces admirateurs celui qui lui avait envoyé le sonnet.

La toile tomba sans que sa curiosité fût assouvie.

Le lendemain soir, les acteurs étaient d’humeur massacrante, ils s’attendaient à un nouveau vacarme et le directeur qui remplissait les fonctions de régisseur, vu l’absence des fonds, se promenait fiévreusement sur la scène, attendant que le rideau se levât.

Il se sentit soudain frappé sur l’épaule et, se retournant, se trouva face à face avec un jeune homme qui lui serra la main et, très calme, dit :

— Vous vous portez toujours bien ?

— Mais… mais oui… pas mal… et vous ?

— Ça boulotte, je vous remercie. Maintenant entendons-nous : vous ne me connaissez pas, moi non plus. Eh bien ! je suis journaliste et j’ai l’intention d’écrire un article mirifique sur votre théâtre.

— Ah ! enchanté, bien ravi, certainement ! mais dans quel journal écrivez-vous ?

— Dans la Revue mensuelle.

— Connais pas. Et ça paraît quand ?

— Généralement tous les mois.

— Enfin… asseyez-vous donc.

— Je vous remercie, mais je n’en profiterai pas.

Et il s’en fut dans le foyer où jacassaient les acteurs et les actrices.

C’était un habile homme que le nouveau venu ! Il dit un mot aimable à l’un, un mot aimable à l’autre, promit à tout le monde un article gracieux, à Marthe surtout qu’il regardait d’un œil si goulu qu’elle n’eut pas de peine à deviner qu’il était l’auteur de la lettre.

Il revint les jours suivants, lui fit la cour ; bref, il parvint un soir à l’entraîner chez lui.

Ginginet, qui surveillait le manège du jeune homme, entra dans une furieuse colère qu’il épancha, à grands flots, dans le sein de Bourdeau, son collègue et ami.

Tous deux s’étaient attablés dans un cabaret des plus borgnes, pour boire chopine ensemble. Je dois à la vérité de dire que Ginginet s’était teint, depuis l’après-midi, la gargamelle d’un rouge des plus vifs ; il prétendait avoir dans la gorge des dunes qu’il arrosait à grandes vagues de vin, bientôt il pencha, pencha la tête sur la table, trempa son nez dans le verre et, sans s’adresser à son compagnon qui dormassait plus ivre que lui peut-être, il éructa un monologue pointillé et haché par une série de soubresauts et de hoquets.

— Bête, la petite, très bête, supérieurement bête, ah ! mais oui ! prendre un amant c’est bien s’il est riche ; mieux vaut sans cela garder le vieux museau de Ginginet – pas beau, c’est vrai – Ginginet – pas jeune, c’est encore vrai, – mais artiste lui ! artiste ! et elle lui préfère un greluchon qui fait des vers ! un métier de crève-la-faim ! c’est clair, comme ma voix – pas ce soir par exemple – je suis rogomme comme tout – ça me rappelle tout ça la chanson que je chantais à Amboise quand j’étais premier ténor au Grand Théâtre, ma gloire passée, quoi ! – la chanson de « ma femme et de mon parapluie ». Étaient-ils bêtes, au reste, ces couplets ! comme si une poupée et un landau à baleines c’était pas la même chose ! tous les deux se retournent et vous lâchent quand il fait mauvais ! Eh ! Bourdeau, écoute donc, je te disais que j’étais un père pour elle, un père noble qui la laissait battre de l’œil devant les jeunes gens riches, mais devant des pauvres, devant des raffalés comme ça, pouah ! zut ! raca ! je deviens père sérieux ; et ému jusqu’aux larmes, Ginginet accentua son soliloque par un vigoureux coup de poing sur la table, qui fit moutonner le vin dans son verre et éclaboussa son vieux masque pelé de larges gouttes rouges. – Il pleut dehors, il pleut dedans, poursuivit-il, bonsoir la compagnie, je vais me coucher. Eh ! Bourdeau, eh ! las-d’aller ! lève-toi, c’est ton camarluche qui t’appelle ! ça se chantait autrefois à Amboise, je ne sais plus sur quel air par exemple. – Ah ! Sambregois ! quel coffre, quel creux j’avais alors ! ô malheur de malheur ! dire que tout cela est parti en même temps que mes cheveux ! Eh toi, loufiat, cria-t-il au garçon, voilà de la braise, éteins-la, il y a cinq chopines à payer et en avant les baladins ! et quant aux bourgeois, lanturlu !

Et ce disant, il harpa par le bras gauche Bourdeau qui butait des savates, rossignolait du nez, bedonnait du ventre, dandinait de la hure, chantait à gueule-que-veux-tu, l’éloge des guimbardes et des grands vins !

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