Chapitre 5 La maison hantée
C’était en 1858.
J’étudiais plus ou moins au Collège de Nicolet.
Notre directeur, l’abbé Thomas Caron – Dieu bénisse un des plus saints prêtres de notre temps, et l’un des plus nobles cœurs qui aient honoré l’humanité ! – l’abbé Thomas Caron me permettait d’aller tous les soirs travailler dans sa chambre, durant ce que nous appelions les « trois quarts d’heure » – période importante qui s’écoulait entre la prière du soir et le coucher, et que cinq ou six d’entre nous employaient à étudier l’histoire, et le reste… à « cogner des clous ».
Il me tolérait même quelquefois jusqu’au moment de sa tournée dans les dortoirs, c’est-à-dire une heure de plus.
Que voulez-vous ? Comme dans tous les autres collèges du pays, il était de tradition à Nicolet de défendre comme un crime aux élèves la perpétration d’un seul vers français.
Que le vers fût rimé ou non ; que la mesure y fût ou n’y fût pas, il importait peu ; l’intention était tout.
Or, non seulement j’étais un coupable, mais j’étais encore un récidiviste incorrigible.
Et le brave abbé, indulgent pour toutes les faiblesses – ne comprenant guère d’ailleurs pourquoi l’on fait un crime à des collégiens de rythmer en français ce qui leur passe de beau et de bon dans la tête, tandis qu’on les oblige de s’ankyloser l’imagination à charpenter des vers latins, d’autant plus boiteux qu’ils ont de plus vilains pieds et de plus belles chevilles, – le brave abbé m’avait dit :
— Le règlement est là, vois-tu, je n’y puis rien. Mais viens à ma chambre, le soir ; tu auras une table, une plume, de l’encre et du papier. Si tu fais des vers, c’est moi qui te punirai.
Cela m’avait donné confiance, et, tous les soirs – pendant que le saint homme lisait son bréviaire ou confessait quelque garnement coupable de désobéissance ou de distraction dans ses prières – je piochais courageusement mes alexandrins, en rêvant toutefois aux océans de délices dans lesquels devaient nager les heureux possesseurs d’un dictionnaire de rimes.
J’avouerai que l’inspiration ne donnait pas toujours ; et lorsque le bon abbé voulait bien faire diversion à mes efforts par la lecture d’un article de journal plus ou moins intéressant, je ne protestais pas plus qu’il ne faut au nom de mes droits outragés.
Il en était de même lorsqu’un visiteur se présentait.
Si je sentais qu’il n’y avait point indiscrétion, je n’avais aucun scrupule à lâcher une strophe à moitié finie pour écouter de mes deux oreilles, quand la conversation devenait intéressante.
Le soir dont je veux vous parler, elle l’était.
Le visiteur – aucun inconvénient à le nommer – s’appelait l’abbé Bouchard ; il était curé à Saint-Ferdinand, dans le township d’Halifax.
Il se rendait – avec un ancien élève nommé Legendre – à Trois-Rivières, où il allait consulter son évêque au sujet d’une affaire mystérieuse à laquelle il s’était trouvé mêlé, et dont il ne se rendait aucun compte.
Voici en résumé ce qu’il nous raconta :
Vous allez peut-être me prendre pour un fou, dit-il. Je vous l’avouerai, du reste, je me demande moi-même quelquefois si ce que j’ai vu et palpé est bien réel : et je douterais de ma propre raison si des centaines de mes paroissiens – hommes intelligents et dignes de foi – n’étaient pas là pour attester les mêmes faits.
En tout cas, si le témoignage des sens peut avoir quelque valeur et quelque autorité, je serais sur mon lit de mort que je n’ajouterais ni ne retrancherais une syllabe à ce que je vais vous dire.
À peu de distance de mon presbytère, il existe une petite maison pauvre, habitée par une veuve et ses deux enfants : un garçon d’à peu près vingt-quatre ans, et sa sœur cadette qui, elle aussi, a dépassé la vingtaine. L’appartement n’est composé que d’une seule pièce.
Dans un coin, le lit de la mère ; dans l’autre, celui de la fille ; au centre et faisant face à la porte d’entrée, un poêle à fourneau – ce que nos campagnards appellent un poêle « à deux ponts ».
Le garçon, lui, couche au grenier, qui communique avec l’étage inférieur par une trappe et une échelle.
L’autre jour, le bedeau vint m’annoncer qu’on avait « jeté un sort » chez les Bernier.
— Allez donc vous promener, lui dis-je, avec vos sorts. Vous êtes fou !
— Mais, monsieur le curé, un tel et un tel peuvent vous le dire.
— Vous êtes fou tous ensemble ; laissez-moi tranquille ! J’eus beau, cependant, me moquer de ces racontars, tous les jours ils prenaient une telle consistance, les témoins se présentaient si nombreux, les détails semblaient si positifs, que cela finit par m’intriguer, et je consentis à me rendre aux sollicitations de plusieurs personnes qui désiraient me voir juger par moi-même des choses extraordinaires qui se passaient, disait-on, chez les Bernier.
Le soir même, j’arrivais sur les lieux en compagnie de M. Legendre, que voici ; et je me trouvai au milieu d’une dizaine de voisins et voisines réunis là par la curiosité.
Il n’y avait pas cinq minutes que j’étais entré que j’avais pris place sur une des chaises plus ou moins éclopées qui, avec les lits, le poêle, une vieille table et un coffre, composent l’ameublement du logis, lorsqu’un son métallique me fit tourner la tête.
C’était tout carrément le tisonnier qui s’introduisait de lui-même dans ce que nous appelons la « petite porte » du poêle.
Convaincu que tout cela n’était qu’une supercherie, et bien déterminé à la découvrir, je ne me laissai pas impressionner tout d’abord par la vue de cette tige de fer qui semblait animée par quelque force mystérieuse.
Je la pris dans ma main, pour m’assurer si elle n’était pas mue par quelque fil invisible.
Nulle apparence de rien de ce genre.
Au même instant, voilà la trappe de la cave qui se soulève, et des centaines de pommes de terre se mettent à monter et à trotter dans toutes les directions sur le plancher.
Je pris de la lumière, ouvris la trappe et visitai la cave.
Personne ! rien d’étrange, si ce n’est les pommes de terre qui se précipitaient dans mes jambes et roulaient sous mes pieds, en cabriolant du haut en bas et du bas en haut des quelques marches branlantes qui conduisaient au sous-sol.
Je remontai assez perplexe, mais pas encore convaincu.
À peine eus-je reparu dans la chambre, ma chandelle à la main, qu’une vieille cuiller de plomb, lancée par je ne sais qui, vint tomber droit dans mon chandelier.
Cela me parut venir de la table ; et je n’en doutai plus quand je vis tout ce qu’il y avait de cuillers cassées, de couteaux ébréchés et de fourchettes veuves de leurs fourchons, sortir du tiroir et sauter aux quatre coins de la pièce avec un cliquetis de vieille ferraille.
J’ouvris le tiroir et l’examinai attentivement.
Il était dans l’état le plus normal du monde.
Pas un fil, pas un truc.
Cela commençait à m’intriguer vivement.
Je repris mon siège, et me remis à observer avec plus d’attention que jamais.
Pendant tout ce temps, les autres spectateurs – désireux d’avoir mon avis, et, dans ce but, voulant probablement me laisser toute liberté d’action – restaient silencieux et tranquilles, chuchotant à peine de temps en temps quelques paroles entre eux.
— Tiens, fit tout à coup la mère Bernier, qu’est donc devenue ma tabatière ? Je viens de la déposer ici sur le bout de mon rouet. C’est encore ce vieux démon qui fait ça pour me taquiner, j’en suis sûre. Il me fait quelquefois chercher ma tabatière durant des heures ; et puis tout à coup il me la remet là, sous le nez.
— Il ne la vide pas, au moins ? demanda quelqu’un.
— Non, mais il ne me la remplit pas non plus, bien qu’elle en ait grand besoin. C’est à peine s’il me reste une prise ou deux dans le fond.
Je ne fis guère attention à ce bavardage, mon regard était attiré depuis un instant vers le lit de la jeune fille, où il me semblait voir remuer quelque chose.
— Allons, dis-je aux quelques jeunes gens qui se trouvaient là, que le moins peureux de vous autres aille voir qui est caché là-dessus.
Un gros gaillard s’avance, se baisse, et au moment où il se glissait la tête sous la couchette, reçoit une claque en plein visage qui l’envoie rouler à deux pas plus loin.
Tout le monde avait entendu le bruit du soufflet, et chacun put en constater les traces sur la figure du pauvre diable qui l’avait reçu.
Je repris la chandelle, et regardai sous le lit : il n’y avait rien.
En revanche, je fus témoin, comme je relevais la tête, du phénomène le plus extraordinaire et le plus concluant qui puisse frapper les sens d’un homme éveillé et compos mentis.
C’est ce phénomène, absolument inexplicable et radicalement impossible sans intervention surnaturelle, qui est la cause de mon voyage ici.
Jugez-en.
Cette couchette de la jeune fille est faite, comme plusieurs couchettes d’enfants à la campagne, avec de petits barreaux verticaux qui en font tout le tour, à distance de quelques pouces les uns des autres, emmortaisés par le haut et par le bas dans la charpente du lit.
Les uns peuvent être plus ou moins solides dans leurs alvéoles ; mais j’ai pu constater – plus tard – que la plupart adhéraient aux mortaises, parfaitement immobilisés.
Imaginez-vous donc si je restai pétrifié, lorsque ma chandelle à la main, je vis là, sous mes yeux, tous ces barreaux se mettre à tourner d’eux-mêmes comme des toupies, avec un bruit de machine en rotation, sans que personne autre que moi fût à portée du lit.
Et, pendant ce temps-là, les vitres tintaient, les cuillers sautaient, toute la ferblanterie de la maison jouait du tambour, et les pommes de terre dansaient une sarabande diabolique dans tous les coins.
Je passai mon chandelier à quelqu’un, et j’empoignai deux des barreaux : ils me roulèrent dans les mains en me brûlant la peau.
M. Legendre en fit autant : ses solides poignets n’eurent pas plus de succès que les miens.
J’étais abasourdi.
Mais un incident comique devait se mêler à toute cette fantasmagorie ; je me retournai tout à coup, sur une exclamation de la mère Bernier :
— Monsieur le curé ! criait-elle, voici ma tabatière revenue. Et voyez, elle est pleine ! Décidément, les sorciers ont du bon.
La vieille prenait vaillamment son parti des circonstances ; et quant à moi, j’avais aussi pris le mien.
Me voici, accompagné d’un témoin, qui peut déclarer que je n’ai pas perdu la raison, et demain j’aurai une entrevue avec mon évêque.
— Mais, intervint M. l’abbé Caron, à quoi les gens de la maison attribuent-ils tout cela ?
— Voici ! répondit le curé de Saint-Ferdinand.
On raconte que, quelques jours avant ces manifestations, un vieux mendiant – c’est toujours quelque vieux mendiant – était entré chez les Bernier et leur avait demandé à manger.
On lui avait donné des pommes de terre bouillies, mais sans lui offrir à partager ni la table de famille, ni le morceau de lard qui se trouvait dessus.
Le vieux était parti mécontent, grommelant les paroles de rigueur :
— Vous vous souviendrez de moi !
En le regardant aller, on l’avait vu se pencher sur un ruisseau qui coule au coin de la maison, et y jeter quelque chose.
Le premier seau d’eau qu’on avait retiré du ruisseau s’était répandu de lui-même sur le plancher.
On en avait puisé d’autres, mais pas moyen d’en retenir une goutte dans aucun vase de la maison.
La famille dut s’approvisionner ailleurs.
On sait le reste.
L’abbé Bouchard quitta le collège le lendemain matin et, le soir venu, je dis à notre bon vieux directeur :
— Eh bien, que pensez-vous de ce qui nous a été raconté hier au soir ?
— Peuh ! me répondit-il avec une certaine hésitation ; il y a une jeune fille dans la maison, cela pourrait bien tout expliquer.
Et il changea de conversation.
Que voulait-il dire ?
Avait-il un pressentiment des futures découvertes de Charcot relatives aux phénomènes de l’hystérie ?
En tout cas, je n’entendis reparler de cette étrange histoire qu’un peu plus tard, à Québec, où je rencontrai le même curé Bouchard, accompagné cette fois d’un nommé Bergeron.
— Voyons, lui dis-je, et votre affaire de sorciers, où en est-elle ?
— Cela s’est passé comme c’est venu, me répondit-il, j’ai exorcisé, et tout a été fini.
— Je vais vous le dire, moi, fit le nommé Bergeron, quand le curé eut tourné le dos.
On a pris les moyens ordinaires pour se débarrasser de ces sortilèges.
Voyant que les prières du curé n’aboutissaient à rien, un jour qu’un vieux moyeu de roue était entré de lui-même dans la maison et s’était précipité dans le poêle qu’il avait failli démonter, le jeune Bernier saisit le moyeu et se mit à le larder de coups de couteau.
Le lendemain, le mendiant dont la visite avait été le signal de tout le tintamarre, fit son apparition, livide, courbé, tremblant, marchant avec peine et demandant pardon.
— Cherchez dans le ruisseau, dit-il ; vous y trouverez un petit caillou vert. Enterrez-le bien profondément quelque part, et rien d’extraordinaire ne vous arrivera plus.
C’est ce qu’on fit, et tout rentra dans le calme.
Mais le plus surprenant, c’est que le jour même où le moyeu de roue avait été ainsi lacéré par une lame d’acier, un vieux mendiant s’était présenté chez un médecin d’une paroisse voisine de Saint-Ferdinand, le dos tout sillonné de coupures sanguinolentes…
Vrai ou non, c’est ce qu’on m’a rapporté, fit mon interlocuteur sous forme de conclusion.
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