‹ Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2Chapitre 12 sur 18 · XI

XI

LE CONSEILLER RÉAL ET L'ANECDOTE DU DUC DE ROVIGO[474]

[Note 474: Ci-dessus, page 440.]

Voici l'anecdote:

Après l'exécution du jugement, dit le duc de Rovigo, je repris le chemin de Paris. J'approchais de la barrière, lorsque je rencontrai M. Réal qui se rendait à Vincennes en costume de conseiller d'État. Je l'arrêtai pour lui demander où il allait: «À Vincennes, me répondit-il; j'ai reçu hier au soir l'ordre de m'y {p.599} transporter pour interroger le duc d'Enghien.» Je lui racontai ce qui venait de se passer, et il me parut aussi étonné de ce que je lui disais que je le paraissais de ce qu'il m'avait dit. Je commençai à rêver. La rencontre du ministre des relations extérieures (Talleyrand) chez le général Murat me revint à l'esprit, je commençai à douter que la mort du duc d'Enghien fut l'ouvrage du premier Consul.

M. Thiers, qui plaide, lui aussi, non coupable, pour le premier Consul, s'est naturellement emparé de l'anecdote du duc de Rovigo, et il a échafaudé sur elle tout son système de défense.

Cependant, écrit-il, tout n'était pas irrévocable dans les ordres du premier Consul: il restait un moyen encore de sauver le prince infortuné. M. Réal devait se transporter à Vincennes pour l'interroger longuement et lui arracher ce qu'il savait sur le complot... M. Maret (secrétaire général et chef du cabinet du premier Consul) avait lui-même, dans la soirée, déposé chez le conseiller d'État Réal l'injonction écrite de se rendre à Vincennes pour voir le prisonnier. Si M. Réal voyait le prisonnier... se sentait touché par sa franchise... M. Réal pouvait communiquer ses impressions à celui qui tenait la vie du prince dans ses puissantes mains... M. Réal, exténué de fatigue par un travail de plusieurs jours et de plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de l'éveiller. L'ordre du premier Consul ne lui fut remis qu'à cinq heures du matin...

Et M. Thiers ajoute:

C'était un accident, un pur accident qui avait ôté au prince infortuné la seule chance de sauver sa vie et au premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire... On est à la merci d'un hasard, d'une légèreté! La vie des accusés, l'honneur des gouvernements dépendent quelquefois de la rencontre la plus fortuite!

Le hasard a bon dos; mais il ne faudrait pourtant pas trop charger ses épaules.

À qui fera-t-on croire que le conseiller d'État Réal, dans des circonstances comme celles où l'on se trouvait, avait intimé à ses domestiques une défense de l'éveiller, qui se serait appliquée même au premier Consul et au chef de {p.600} son cabinet? Comment admettre que Maret, fort de l'autorité de son maître et dans une occasion où la gloire de ce dernier était en jeu, n'aurait pas forcé la consigne?

M. Thiers a dit lui-même, à propos des ordres signés par Bonaparte et remis à Savary: «Ces ordres étaient complets et positifs... Ils contenaient l'injonction... de se réunir immédiatement pour tout finir dans la nuit et si, comme on ne pouvait en douter, la condamnation était une condamnation à mort, de faire exécuter sur-le-champ le prisonnier.»--On est au soir (c'est encore M. Thiers qui nous le dit), encore quelques heures, et le prince sera fusillé. Bonaparte, cependant, est revenu à d'autres sentiments: il veut essayer d'un moyen de sauver le prince, et c'est à M. Réal qu'il va confier cette mission. Comme il n'y a pas une minute à perdre, Maret, son envoyé, verra donc Réal sur-le-champ, il le verra coûte que coûte, il ne sortira pas de son hôtel qu'il ne l'ait vu partir pour Vincennes au galop de ses chevaux!... Maret arrive à l'hôtel du conseiller d'État.--Monsieur est couché, disent les domestiques...--Et discrètement Maret se retire, non pourtant sans laisser un pli chez le concierge!!

· · ·

La brochure du duc de Rovigo donna naissance, en 1823, à plusieurs autres écrits, dont l'un, intitulé: Extrait de Mémoires inédits sur la Révolution française, avait pour auteur Méhée de la Touche, ancien chef de division aux ministères des relations extérieures et de la guerre, qui avait joué, lui aussi, un rôle important dans l'affaire du duc d'Enghien.

Je déclare, écrivait Méhée, qu'il n'est pas vrai que M. de Rovigo ait rencontré, le jour de l'assassinat, en habit de conseiller d'État, M. Réal, qui avait, dit-il, ordre de Napoléon d'aller interroger le duc d'Enghien. Cette journée était assez remarquable pour être restée dans la mémoire de beaucoup de personnes qui sont, je n'en doute pas, à même d'attester le même fait. Je défierais M. Réal de nier qu'ayant reçu de lui, de la part du premier {p.601} Consul, l'ordre de me rendre le matin dans son bureau, pour des affaires qui seront éclaircies dans une autre occasion, je n'aie été le prendre dans sa maison et qu'après avoir assisté à sa toilette où il n'y avait rien du costume de conseiller, nous nous soyons rendus ensemble dans ses bureaux, rue des Saints-Pères, où je passai plusieurs heures à écrire des détails que Napoléon lui avait ordonné de me demander. Je soutiendrai à quiconque voudrait donner le change à l'opinion, qu'à deux heures après-midi M. Réal n'était pas sorti et qu'il n'a pas pu avoir d'entretien avec M. de Rovigo sur la route de Vincennes, où il n'avait pas besoin d'aller pour savoir ce qui se passait et où il n'y avait plus d'interrogatoire à faire.

Méhée, sans doute, n'est point de ceux dont le témoignage s'impose; mais il faut bien croire que son démenti n'était point ici sans valeur, puisque le duc de Rovigo, en 1828, reproduisant, au tome II de ses Mémoires, sa brochure de 1823, a eu bien soin de supprimer tout ce qui avait trait à sa rencontre avec Réal sur la route de Vincennes. De la fameuse anecdote, il n'est plus dit un traître mot!

Dans ses Témoignages historiques, ou Quinze ans de haute police sous Napoléon (1833), Desmarest, le confident et le bras droit de Réal, a tout un chapitre sur l'Enlèvement et la Mort du duc d'Enghien. Il n'y est point parlé de la mission que Bonaparte aurait confiée à Réal, ni de la visite de Maret, ni de la rencontre sur la route de Vincennes. Et de tout cela non plus il n'est rien dit dans les Souvenirs mêmes de Réal, publiés en 1835 sous ce titre: Indiscrétions (1798-1830); Souvenirs anecdotiques et politiques tirés du portefeuille d'un fonctionnaire de l'Empire, mis en ordre par M. Desclozeaux (Paris, Dufey, 2 vol. in-8{o}).

Chateaubriand a donc eu raison de mettre en doute l'anecdote contée par le duc de Rovigo et de tenir pour «non recevable» l'argument qu'en ont voulu tirer les avocats de Bonaparte.

{p.602} XII

LA COMTESSE DE NOAILLES[475]

[Note 475: Ci-dessus, page 528.]

Nathalie-Luce-Léontine-Joséphine de Laborde de Méréville, fille de M. de Laborde, banquier de la cour, avait épousé, en 1790, Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc, comte de Noailles, fils aîné du prince de Poix et petit-fils de cet héroïque duc de Mouchy qui, allant à la guillotine, le 27 juin 1794, à ceux qui lui criaient: «Courage, monsieur le maréchal!» répondait d'un ton ferme: «À quinze ans j'ai monté à l'assaut pour mon roi; à près de quatre-vingts je monterai à l'échafaud pour mon Dieu!»--À la mort de son beau-père (15 février 1819), Mme de Noailles devint duchesse de Mouchy. C'est elle que Chateaubriand a peinte, dans les Aventures du dernier Abencerage, sous le nom de Blanca, comme il s'est peint lui-même sous le nom d'Aben-Hamet:

Les mois s'écoulent, écrivait-il: tantôt errant parmi les ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de Saint-Louis, l'Abencerage exilé appelle le jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin: Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il aperçoit les premiers promontoires de l'Espagne! Blanca l'attend-elle sur ces bords? Se souvient-elle encore d'un pauvre Arabe qui ne cessa de l'adorer sous le palmier du désert?

Sur cette rencontre à Grenade de Chateaubriand et de Mme de Noailles, M. Hyde de Neuville, alors proscrit de France et réfugié en Espagne, nous a donné, dans ses Mémoires, d'intéressants détails:

{p.603} Mme de Noailles, depuis duchesse de Mouchy, dit-il, si justement nommée la belle Nathalie, voyageait depuis six mois en Espagne avec ses enfants et faisait d'assez longs séjours dans les villes qui pouvaient offrir de l'intérêt à sa curiosité artistique. Elle témoigna le désir de nous voir, et nous fûmes heureux de rencontrer une femme aussi aimable que bonne, qui connaissait tous nos amis de Paris, et qui, en nous parlant d'eux, réveillait nos plus chers souvenirs.

Mme de Noailles, dont l'éclat et la beauté avaient fait du bruit à son entrée dans le monde, n'avait plus cette première fraîcheur que je lui avais vue et qui n'appartient qu'à l'extrême jeunesse; mais elle avait conservé sa grâce, ses traits charmants et cette physionomie expressive et touchante qui ajoute tant à la beauté. Mme de Noailles était Mlle de Laborde; elle avait la distinction, l'instruction et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille[476], et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de bonté. Je n'ai pas connu une âme plus noble et plus généreuse. C'est à elle que j'ai dû une amitié précieuse qui est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle était très liée avec M. de Chateaubriand, alors en Terre-Sainte. Elle me parlait de lui sans cesse, et lorsque je le rencontrai peu de temps après, je crus le reconnaître sans jamais l'avoir vu.

[Note 476: La supériorité d'esprit de la vicomtesse de Noailles, fille de la duchesse de Mouchy, est connue. Elle a écrit la Vie de la princesse de Poix, sa grand-mère. Cet écrit, publié en 1855, est un chef-d'oeuvre de finesse et de grâce aristocratique. Une notice non moins remarquable sur la vicomtesse de Noailles est due à la plume de Mme Standish, née Sabine de Noailles (Note de M. Hyde de Neuville).]

Mme de Noailles avait passé deux mois à Grenade pour dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés. Elle parlait de l'Alhambra avec l'enthousiasme d'une artiste... Les Maures exaltaient tellement son imagination que nous fûmes sur le point de faire avec elle une course en Afrique, dont la traversée n'était que de quelques heures... C'est de ce grand enthousiasme pour ces moeurs dont Mme de Noailles était animée qu'est née la charmante nouvelle que Chateaubriand a appelée le Dernier Abencerage. Blanca y est bien l'image fidèle de l'aimable Nathalie, et dans la description de cette dame gracieuse et noble où il a peint la fille des Espagnes, j'ai cru souvent revoir l'amie commune qui nous avait charmés bien des fois en essayant les danses si attrayantes des pays que nous visitions ensemble. (Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville, tome I, p. 444 et suiv.).

{p.604} À quelques années de là, Mme de Noailles devenait folle. Le 20 septembre 1817, la duchesse de Duras écrivait à Mme Swetchine:

Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie...; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l'élévation de ses sentiments, et cette délicatesse, cette fierté blessée, qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite: on se juge avec tant de sévérité et pourtant l'abaissement est si pénible! et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration, qu'on a joui de cette admiration et qu'on sent qu'on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire! Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris, enfin ce malaise d'un coeur mal avec lui-même, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire: sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée, et elle a perdu la raison. Sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr tôt ou tard par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des demi-soldes déguisés[477]; enfin mille folies. Elle s'est confessée; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre; mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après sa mort, de dire qu'elle ne méritait pas l'abandon où on l'avait laissée, enfin des choses où l'on retrouvait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant. On voit, dans cet état où l'on ne déguise rien, combien son âme était douce et combien elle a dû souffrir... Vous sentirez tout cela. Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé; je ne lui ai écrit qu'il y a trois jours, j'espérais que cet horrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer. Je ne puis penser qu'à cela. (Madame Swetchine, sa vie et ses oeuvres, par le comte de Falloux, tome I, p. 184.)

[Note 477: Officiers récemment congédiés par une mesure qui avait fait beaucoup de mécontents.]

{p.605} TABLE DES MATIÈRES

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