TROISIÈME PARTIE - LIVRE PREMIER
CARRIÈRE POLITIQUE
1814-1830
De Bonaparte. -- Bonaparte. -- Sa famille. -- Branche particulière des Bonaparte de la Corse. -- Naissance et enfance de Bonaparte. -- La Corse de Bonaparte. -- Paoli. -- Deux pamphlets. -- Brevet de capitaine. -- Toulon. -- Journées de Vendémiaire. -- Suite. -- Campagnes d'Italie. -- Congrès de Rastadt. -- Retour de Napoléon en France. -- Napoléon est nommé chef de l'armée dite d'Angleterre. -- Il part pour l'expédition d'Égypte. -- Expédition d'Égypte. -- Malte. -- Bataille des Pyramides. -- Le Caire. -- Napoléon dans la grande pyramide. -- Suez. -- Opinion de l'armée. -- Campagne de Syrie. -- Retour en Égypte. -- Conquête de la Haute-Égypte. -- Bataille d'Aboukir. -- Billets et lettres de Napoléon. -- Il repasse en France. -- Dix-huit brumaire. -- Deuxième coalition. -- Position de la France au retour de Bonaparte de la campagne d'Égypte. -- Consulat. -- Deuxième campagne d'Italie. -- Victoire de Marengo. -- Victoire de Hohenlinden, -- Paix de Lunéville. -- Paix d'Amiens. -- Rupture du traité. -- Bonaparte élevé à l'empire. -- Empire. -- Sacre. -- Royaume d'Italie. -- Invasion de l'Allemagne. -- Austerlitz. -- Traité de paix de Presbourg. -- Le Sanhédrin. -- Quatrième coalition. -- Campagne de Prusse. -- Décret de Berlin. -- Guerre en Pologne contre la Russie. Tilsit. -- Projet de Partage du monde entre Napoléon et Alexandre. -- Paix. -- Guerre d'Espagne. -- Erfurt, -- Apparition de Wellington. -- Pie VII. -- Réunion des États romains à la France. -- Protestation du Souverain Pontife. -- Il est enlevé de Rome. -- Cinquième coalition. -- Prise de Vienne. -- Bataille d'Essling. -- Bataille de Wagram. -- Paix signée dans le palais de l'Empereur d'Autriche. -- Divorce. -- Napoléon épouse Marie-Louise. -- Naissance du roi de Rome.
La jeunesse est une chose charmante: elle part au commencement de la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d'Enna. La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune; les libations sont faites avec des coupes d'or; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celle du pilote; le pæan est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l'aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l'Amour, se fait remarquer sur les trirèmes, fier des sept chars qu'il a lancés dans la carrière d'Olympie. Mais à peine l'île d'Alcinoüs est-elle passée, l'illusion s'évanouit: Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n'ont pour alléger le poids de leurs chaînes que quelques vers d'Euripide.
Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage; elle n'avait pas la beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d'Aspasie; mais elle en avait les heures matineuses: et des désirs et des songes, Dieu sait! Je vous les ai peints, ces songes: aujourd'hui, retournant à la terre après maint exil, je n'ai plus à vous raconter que des vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais entendre encore les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à se consoler de la servitude des années.
Vous savez la mutabilité de ma vie dans mon état de voyageur et soldat; vous connaissez mon existence littéraire depuis 1800 jusqu'à 1813, année où vous m'avez laissé à la Vallée-aux-Loups qui m'appartenait encore, lorsque ma carrière politique s'ouvrit. Nous entrons présentement dans cette carrière: avant d'y pénétrer, force m'est de revenir sur les faits généraux que j'ai sautés en ne m'occupant que de mes travaux et de mes propres aventures: ces faits sont de la façon de Napoléon. Passons donc à lui; parlons du vaste édifice qui se construisait en dehors de mes songes. Je deviens maintenant historien sans cesser d'être écrivain de mémoires; un intérêt public va soutenir mes confidences privées; mes petits récits se grouperont autour de ma narration.
Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent point; ils virent une révolte où ils auraient dû voir le changement des nations, la fin et le commencement d'un monde: ils se flattèrent qu'il ne s'agissait pour eux que d'agrandir leurs États de quelques provinces arrachées à la France; ils croyaient à l'ancienne tactique militaire, aux anciens traités diplomatiques, aux négociations des cabinets; et des conscrits allaient chasser les grenadiers de Frédéric, des monarques allaient venir solliciter la paix dans les antichambres de quelques démagogues obscurs, et la terrible opinion révolutionnaire allait dénouer sur les échafauds les intrigues de la vieille Europe. Cette vieille Europe pensait ne combattre que la France; elle ne s'apercevait pas qu'un siècle nouveau marchait sur elle.
Bonaparte dans le cours de ses succès toujours croissants semblait appelé à changer les dynasties royales, à rendre la sienne la plus âgée de toutes. Il avait fait rois les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe; il avait donné la couronne de Naples à Murat, celle d'Espagne à Joseph, celle de Hollande à Louis, celle de Westphalie à Jérôme; sa soeur, Élisa Bacciochi, était princesse de Lucques; il était, pour son propre compte, empereur des Français, roi d'Italie, dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la Toscane, Parme et Plaisance; le Piémont était réuni à la France; il avait consenti à laisser régner en Suède un de ses capitaines, Bernadotte; par le traité de la confédération du Rhin, il exerçait les droits de la maison d'Autriche sur l'Allemagne; il s'était déclaré médiateur de la confédération helvétique; il avait jeté bas la Prusse; sans posséder une barque, il avait déclaré les Îles Britanniques en état de blocus. L'Angleterre malgré ses flottes fut au moment de n'avoir pas un port en Europe pour y décharger un ballot de marchandises ou pour y mettre une lettre à la poste.
Les États du pape faisaient partie de l'empire français; le Tibre était un département de la France. On voyait dans les rues de Paris des cardinaux demi-prisonniers qui, passant la tête à la portière de leur fiacre, demandaient: «Est-ce ici que demeure le roi de...?--Non, répondait le commissionnaire interrogé, c'est plus haut.» L'Autriche ne s'était rachetée qu'en livrant sa fille: le chevaucheur du midi réclama Honoria de Valentinien, avec la moitié des provinces de l'empire.
Comment s'étaient opérés ces miracles? Quelles qualités possédait l'homme qui les enfanta? Quelles qualités lui manquèrent pour les achever? Je vais suivre l'immense fortune de Bonaparte qui, nonobstant, a passé si vite que ses jours occupent une courte période du temps renfermé dans ces Mémoires. De fastidieuses productions de généalogies, de froides disquisitions sur les faits, d'insipides vérifications de dates sont les charges et les servitudes de l'écrivain.
· · ·
Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait mention dans les annales modernes est Jacques Buonaparte, lequel, augure du conquérant futur, nous a laissé l'histoire du sac de Rome en 1527, dont il avait été témoin oculaire. Napoléon-Louis Bonaparte, fils aîné de la duchesse de Saint-Leu, mort après l'insurrection de la Romagne, a traduit en français ce document curieux; à la tête de la traduction il a placé une généalogie des Buonaparte.
Le traducteur dit «qu'il se contentera de remplir les lacunes de la préface de l'éditeur de Cologne, en publiant sur la famille Bonaparte des détails authentiques; lambeaux d'histoire, dit-il, presque entièrement oubliés, mais au moins intéressants pour ceux qui aiment à retrouver dans les annales des temps passés l'origine d'une illustration plus récente.»
Suit une généalogie où l'on voit un chevalier Nordille Buonaparte, lequel, le 2 avril 1266, cautionna le prince Conradin de Souabe (celui-là même à qui le duc d'Anjou fit trancher la tête) pour la valeur des droits de douane des effets dudit prince. Vers l'an 1255 commencèrent les proscriptions des familles trévisanes: une branche des Buonaparte alla s'établir en Toscane, où on les rencontre dans les hautes places de l'État. Louis-Marie-Fortuné Buonaparte, de la branche établie à Sarzane, passa en Corse en 1612, se fixa à Ajaccio et devint le chef de la branche des Bonaparte de Corse. Les Bonaparte portent de gueules à deux barres d'or accompagné de deux étoiles.
Il y a une autre généalogie que M. Panckoucke a placée à la tête du recueil des écrits de Bonaparte; elle diffère en plusieurs points de celle qu'a donnée Napoléon-Louis. D'un autre côté, madame d'Abrantès veut que Bonaparte soit un Comnène, alléguant que le nom de Bonaparte est la traduction littérale du grec Calomeros, surnom des Comnène.[63]
[Note 63: Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès, tome I, p. 32 et suiv.--D'après Mme d'Abrantès, «lorsque Constantin Comnène aborda en Corse, en 1676, à la tête de la colonie grecque, il avait avec lui plusieurs fils, dont l'un s'appelait Calomeros ... Calomeros, traduit littéralement, signifie bella parte ou buona parte. Le nom de ce Calomeros, qui s'établit ensuite en Toscane, a donc été italianisé.»]
Napoléon-Louis croit devoir terminer sa généalogie par ces paroles: «J'ai omis beaucoup de détails, car les titres de noblesse ne sont un objet de curiosité que pour un petit nombre de personnes, et d'ailleurs la famille Bonaparte n'en retirerait aucun lustre.
«Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.»
Nonobstant ce vers philosophique, la généalogie subsiste, Napoléon-Louis veut bien faire à son siècle la concession d'un apophthegme démocratique sans que cela tire à conséquence.
Tout ici est singulier: Jacques Buonaparte, historien du sac de Rome et de la détention du pape Clément VII par les soldats du connétable de Bourbon, est du même sang que Napoléon Buonaparte, destructeur de tant de villes, maître de Rome changée en préfecture, roi d'Italie, dominateur de la couronne des Bourbons et geôlier de Pie VII, après avoir été sacré empereur des Français par la main de ce pontife. Le traducteur de l'ouvrage de Jacques Buonaparte est Napoléon-Louis Buonaparte, neveu de Napoléon, et fils du roi de Hollande, frère de Napoléon; et ce jeune homme vient de mourir dans la dernière insurrection de la Romagne, à quelque distance des deux villes où la mère et la veuve de Napoléon sont exilées, au moment où les Bourbons tombent du trône pour la troisième fois.
Comme il aurait été assez difficile de faire de Napoléon le fils de Jupiter Ammon par le serpent aimé d'Olympias, ou le petit-fils de Vénus par Anchise, de savants affranchis[64] trouvèrent une autre merveille à leur usage: ils démontrèrent à l'empereur qu'il descendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouverneur des îles Sainte-Marguerite se nommait Bonpart; il avait une fille; le Masque de fer, frère jumeau de Louis XIV, devint amoureux de la fille de son geôlier et l'épousa secrètement, de l'aveu même de la cour. Les enfants qui naquirent de cette union furent clandestinement portés en Corse, sous le nom de leur mère; les Bonpart se transformèrent en Bonaparte par la différence du langage. Ainsi le Masque de fer serait devenu le mystérieux aïeul, à face de bronze, du grand homme, rattaché de la sorte au grand roi.
[Note 64: Las Cases. CH.]
La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son écu trois fleurs de lis d'or. Napoléon souriait d'un air d'incrédulité à cette généalogie, mais il souriait: c'était toujours un royaume revendiqué au profit de sa famille. Napoléon affectait une indifférence qu'il n'avait pas, car il avait lui-même fait venir sa généalogie de Toscane (Bourrienne). Précisément parce que la divinité de la naissance manque à Bonaparte, cette naissance est merveilleuse: «Je voyais, dit Démosthène, ce Philippe contre qui nous combattions pour la liberté de la Grèce et le salut de ses Républiques, l'oeil crevé, l'épaule brisée, la main affaiblie, la cuisse retirée, offrir avec une fermeté inaltérable tous ses membres aux coups du sort, satisfait de vivre pour l'honneur et de se couronner des palmes de la victoire.»
Or, Philippe était père d'Alexandre; Alexandre était donc fils de roi et d'un roi digne de l'être; par ce double fait, il commanda l'obéissance. Alexandre, né sur le trône, n'eut pas, comme Bonaparte, une petite vie à traverser afin d'arriver à une grande vie. Alexandre n'offre pas la disparate de deux carrières; son précepteur est Aristote; dompter Bucéphale est un des passe-temps de son enfance. Napoléon pour s'instruire n'a qu'un maître vulgaire; des coursiers ne sont point à sa disposition; il est le moins riche de ses compagnons d'étude. Ce sous-lieutenant d'artillerie, sans serviteurs, va tout à l'heure obliger l'Europe à le reconnaître; ce petit caporal mandera dans ses antichambres les plus grands souverains de l'Europe:
Ils ne sont pas venus, nos deux rois? Qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie.
Napoléon, qui s'écriait avec tant de sens: «Oh! si j'étais mon petit-fils!» ne trouvait point le pouvoir dans sa famille, il le créa: quelles facultés diverses cette création ne suppose-t-elle pas! Veut-on que Napoléon n'ait été que le metteur en oeuvre de l'intelligence sociale répandue autour de lui; intelligence que des événements inouïs, des périls extraordinaires, avaient développée? Cette supposition admise, il n'en serait pas moins étonnant: en effet, que serait-ce qu'un homme capable de diriger et de s'approprier tant de supériorités étrangères?
· · ·
Toutefois si Napoléon n'était pas né prince, il était, selon l'ancienne expression, fils de famille. M. de Marbeuf, gouverneur de l'île de Corse, fit entrer Napoléon dans un collège près d'Autun[65]; il fut admis ensuite à l'école militaire de Brienne[66]. Élisa, madame Bacciochi, reçut son éducation à Saint-Cyr: Bonaparte réclama sa soeur quand la Révolution brisa les portes de ces retraites religieuses. Ainsi l'on trouve une soeur de Napoléon pour dernière élève d'une institution dont Louis XIV avait entendu les premières jeunes filles chanter les choeurs de Racine.
[Note 65: Bonaparte est resté trois mois et demi au collège d'Autun, du 1er janvier au 12 mai 1779. (Napoléon inconnu, par Frédéric Masson, tome I, p. 47-52.)]
[Note 66: Bonaparte est resté à l'École militaire de Brienne du 19 mai 1779 au 30 octobre 1784. (Masson, tome I, p. 53-86.)]
Les preuves de noblesse exigées pour l'admission de Napoléon à une école militaire furent faites: elles contiennent l'extrait baptistaire de Charles Bonaparte, père de Napoléon, duquel Charles on remonte à François, dixième ascendant; un certificat des nobles principaux de la ville d'Ajaccio, prouvant que la famille Bonaparte a toujours été au nombre des plus anciennes et des plus nobles; un acte de reconnaissance de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant du patriciat et déclarant que son origine est commune avec la famille Bonaparte de Corse, etc., etc.
«Lors de l'entrée de Bonaparte à Trévise,» dit M. de Las Cases, «on lui annonça que sa famille y avait été puissante; à Bologne, qu'elle y avait été inscrite sur le livre d'or ... À l'entrevue de Dresde, l'empereur François apprit à l'empereur Napoléon que sa famille avait été souveraine à Trévise, et qu'il s'en était fait représenter les documents: il ajouta qu'il était sans prix d'avoir été souverain, et qu'il fallait le dire à Marie-Louise, à qui cela ferait grand plaisir.»
Né d'une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Napoléon, violenté par la Révolution, ne fut démocrate qu'un moment; c'est ce qui ressort de tout ce qu'il dit et écrit: dominé par son rang, ses penchants étaient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le parrain de Napoléon, comme on l'a dit: ce fut l'obscur Laurent Giubega, de Calvi; on apprend cette particularité du registre de baptême tenu à Ajaccio par l'économe, le prêtre Diamante.
J'ai peur de compromettre Napoléon en le replaçant à son rang dans l'aristocratie. Cromwell, dans son discours prononcé au Parlement le 12 septembre 1654, déclare être né gentilhomme; Mirabeau, La Fayette, Desaix et cent autres partisans de la Révolution étaient nobles aussi. Les Anglais ont prétendu que le prénom de l'empereur était Nicolas, d'où en dérision ils disaient Nic. Ce beau nom de Napoléon venait à l'empereur d'un de ses oncles qui maria sa fille avec un Ornano. Saint Napoléon est un martyr grec. D'après les commentateurs de Dante, le comte Orso était fils de Napoléon de Cerbaja. Personne autrefois, en lisant l'histoire, n'était arrêté par ce nom qu'ont porté plusieurs cardinaux; il frappe aujourd'hui. La gloire d'un homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil à sa source n'est connu que de quelques Éthiopiens; à son embouchure, de quel peuple est-il ignoré?
· · ·
Il reste constaté que le vrai nom de Bonaparte est Buonaparte; il l'a signé lui-même de la sorte dans toute sa campagne d'Italie et jusqu'à l'âge de trente-trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus que Bonaparte: je lui laisse le nom qu'il s'est donné et qu'il a gravé au pied de son indestructible statue[67].
[Note 67: Ce nom de Buonaparte s'écrivait quelquefois avec le retranchement de l'u: l'économe d'Ajaccio qui signe au baptême de Napoléon a écrit trois fois Bonaparte sans employer la voyelle italienne u. CH.]
Bonaparte s'est-il rajeuni d'un an afin de se trouver Français, c'est-à-dire afin que sa naissance ne précédât pas la date de la réunion de la Corse à la France? Cette question est traitée à fond d'une manière courte, mais substantielle, par M. Eckard[68]: on peut lire sa brochure. Il en résulte que Bonaparte est né le 5 février 1768, et non pas le 15 août 1769, malgré l'assertion positive de M. Bourrienne. C'est pourquoi le sénat conservateur, dans sa proclamation du 3 avril 1814, traite Napoléon d'étranger.
[Note 68: La brochure d'Eckard, publiée en 1826, a pour titre: Question d'état civil et historique, Napoléon Buonaparte est-il né Français?]
L'acte de célébration du mariage de Bonaparte avec Marie-Josèphe-Rose de Tascher, inscrit au registre de l'état civil du deuxième arrondissement de Paris, 19 ventôse an IV (9 mars 1796), porte que Napoléon Buonaparte naquit à Ajaccio le 5 février 1768, et que son acte de naissance, visé par l'officier civil, constate cette date. Cette date s'accorde parfaitement avec ce qui est dit dans l'acte de mariage, que l'époux est âgé de vingt-huit ans.
L'acte de naissance de Napoléon, présenté à la mairie du deuxième arrondissement lors de la célébration de son mariage avec Joséphine, fut retiré par un des aides de camp de l'empereur au commencement de 1810, lorsqu'on procédait à l'annulation du mariage de Napoléon avec Joséphine. M. Duclos, n'osant résister à l'ordre impérial, écrivit au moment même sur une des pièces de la liasse Bonaparte: Son acte de naissance lui a été remis, ne pouvant, à l'instant de sa demande, lui en délivrer copie. La date de la naissance de Joséphine est altérée dans l'acte de mariage, grattée et surchargée, quoiqu'on en découvre à la loupe les premiers linéaments. L'impératrice s'est ôté quatre ans: les plaisanteries qu'on faisait sur ce sujet au château des Tuileries et à Sainte-Hélène sont mauvaises et ingrates.
L'acte de naissance de Bonaparte, enlevé par l'aide de camp en 1810, a disparu; toutes les recherches pour le découvrir ont été infructueuses.
Ce sont là des faits irréfragables, et aussi je pense, d'après ces faits, que Napoléon est né à Ajaccio le 5 février 1768. Cependant je ne dissimule pas les embarras historiques qui se présentent à l'adoption de cette date.
Joseph frère aîné de Bonaparte, est né le 5 janvier 1768; son frère cadet, Napoléon, ne peut être né la même année, à moins que la date de la naissance de Joseph ne soit pareillement altérée: cela est supposable, car tous les actes de l'état civil de Napoléon et de Joséphine sont soupçonnés d'être des faux. Nonobstant une juste suspicion de fraude, le comte de Beaumont, sous-préfet de Calvi, dans ses Observations sur la Corse, affirme que le registre de l'état civil d'Ajaccio marque la naissance de Napoléon au 15 août 1769. Enfin les papiers que m'avait prêtés M. Libri démontraient que Bonaparte lui-même se regardait comme étant né le 13 août 1769 à une époque où il ne pouvait avoir aucune raison pour désirer se rajeunir. Mais restent toujours la date officielle des pièces de son premier mariage et la suppression de son acte de naissance[69].
[Note 69: Depuis Eckard et Chateaubriand, cette question a été souvent agitée. Voir notamment, en faveur de la date de 1768, Th. Iung, Bonaparte et son temps, t. Ier, p. 39 et suiv.--Dr Fournier, Napoléon Ier (traduction Jaeglé, tome Ier, p. 5);--en faveur de la date de 1769, Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 898 et suiv., et surtout Frédéric Masson, Napoléon inconnu, t. Ier, p. 15-18.--Dans les Souvenirs intimes du baron Mounier, publiés en 1896, je trouve, sous la date du 22 février 1842, cette curieuse note: «J'avais cru que l'histoire de la naissance de Napoléon n'était qu'une petite invention en dénigrement; mais, l'autre jour, M. Séguier m'a dit qu'ayant été présenté au premier consul et persuadé que celui-ci était né en 1768, il lui avait répondu, à la question habituelle de l'âge,--le premier Consul ayant l'air de le trouver trop jeune: «J'ai le même âge que Votre Majesté, je suis né en 1768»; et que le premier Consul s'était tourné vers Caulaincourt en lui disant avec humeur: «Comment donc sait-il mon âge?» Quelques années après, M. Séguier en prit pied pour tenir un pari contre Hamelin (le mari de la célèbre), qui faisait naître Napoléon en 1769; M. Séguier gagna, au moyen de l'acte de naissance annexé à l'acte de mariage déposé aux archives des actes civils.»]
Quoi qu'il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien à cette transposition de vie: si vous fixez sa nativité au 15 août 1769, force est de reporter sa conception vers le 15 novembre 1768; or, la Corse n'a été cédée à la France que par le traité du 15 mai 1769; les dernières soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se sont même effectuées que le 14 juin 1769. D'après les calculs les plus indulgents, Napoléon ne serait encore Français que de quelques heures de nuit dans le sein de sa mère. Eh bien, s'il n'a été que le citoyen d'une patrie douteuse, cela classe à part sa nature: existence tombée d'en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays.
Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie italienne; il détesta les Français jusqu'à l'époque où leur vaillance lui donna l'empire. Les preuves de cette aversion abondent dans les écrits de sa jeunesse. Dans une note que Napoléon a écrite sur le suicide, on trouve ce passage: «Mes compatriotes, chargés de chaînes, embrassent en tremblant la main qui les opprime ... Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore corrompu nos moeurs.»
Une lettre écrite à Paoli en Angleterre, en 1789, lettre qui a été rendue publique, commence de la sorte:
«Général,
«Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.»
Une autre lettre de Napoléon à M. Gubica, greffier en chef des États de la Corse, porte:
«Tandis que la France renaît, que deviendrons-nous, nous autres infortunés Corses? Toujours vils, continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime? continuerons-nous à voir tous les emplois que le droit naturel nous destinait occupés par des étrangers aussi méprisables par leurs moeurs et leur conduite que leur naissance est abjecte?»
Enfin le brouillon d'une troisième lettre manuscrite de Bonaparte, touchant la reconnaissance par les Corses de l'Assemblée nationale de 1789 débute ainsi:
«Messieurs,
«Ce fut par le sang que les Français étaient parvenus à nous gouverner; ce fut par le sang qu'ils voulurent assurer leur conquête. Le militaire, l'homme de loi, le financier, se réunirent pour nous opprimer, nous mépriser et nous faire avaler à longs traits la coupe de l'ignominie. Nous avons assez longtemps souffert leurs vexations; mais puisque nous n'avons pas eu le courage de nous en affranchir de nous-mêmes, oublions-les à jamais; qu'ils redescendent dans le mépris qu'ils méritent, ou du moins qu'ils aillent briguer dans leur patrie la confiance des peuples: certes, ils n'obtiendront jamais la nôtre.»
· · ·
Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie ne s'effacèrent pas entièrement: sur le trône, il parut nous oublier; il ne parla plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des Français; cette phrase lui échappait: «Vous autres Français.»
L'empereur, dans les papiers de Sainte-Hélène, raconte que sa mère, surprise par les douleurs, l'avait laissé tomber de ses entrailles sur un tapis à grand ramage, représentant les héros de l'Iliade: il n'en serait pas moins ce qu'il est, fût-il tombé dans du chaume.
Je viens de parler de papiers retrouvés; lorsque j'étais ambassadeur à Rome, en 1828, le cardinal Fesch, en me montrant ses tableaux et ses livres, me dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napoléon; Il y attachait si peu d'importance qu'il me proposa de me les montrer: je quittai Rome, et je n'eus pas le temps de compulser les documents. Au décès de Madame mère et du cardinal Fesch, divers objets de la succession ont été dispersés; le carton qui renfermait les essais de Napoléon a été apporté à Lyon avec plusieurs autres; il est tombé entre les mains de M. Libri[70]. M. Libri a inséré dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars de cette année 1842 une notice détaillée des papiers du cardinal Fesch; il a bien voulu depuis m'envoyer le carton. J'ai profité de la communication pour accroître l'ancien texte de mes Mémoires concernant Napoléon, toute réserve faite à un plus ample informé quant aux renseignements contradictoires et aux objections à survenir.
[Note 70: Les papiers dont parle ici Chateaubriand avaient été, en 1815, enfermés par Napoléon lui-même dans un carton qu'il avait scellé de son cachet impérial et sur lequel il avait écrit ces mots: À remettre au cardinal Fesch seul. Ce carton fut emporté à Rome par Fesch, qui, dit-on, n'eut point la curiosité de l'ouvrir. À la mort du cardinal (13 mai 1839) son grand vicaire et futur biographe, l'abbé Lyonnet, rapporta à Dijon le carton impérial. Guillaume Libri, qui avait appris l'existence de ces papiers, décida leur détenteur à les lui vendre au profit des pauvres. La cession fut faite par acte notarié moyennant sept à huit mille francs. Après les avoir utilisés pour son travail de la Revue des Deux-Mondes: Souvenirs de la Jeunesse de Napoléon, manuscrits inédits, Libri les vendit très cher au comte d'Ashburnham. Le fils de ce dernier ayant mis en vente, en 1883, la collection paternelle, l'une des plus riches de l'Europe en documents de toutes sortes, le gouvernement italien s'est rendu acquéreur, l'année suivante, moyennant la somme de 23,000 livres sterling (675,000 francs), d'un lot d'environ dix-huit cents manuscrits, parmi lesquels figuraient les papiers de jeunesse de Napoléon. Ils se trouvent aujourd'hui à la Bibliothèque Laurentienne, à Florence.--Voir Frédéric Masson, Napoléon inconnu, tome Ier, Introduction.]
· · ·
Benson, dans ses Esquisses de la Corse (Sketches of Corsica), parle de la maison de campagne qu'habitait la famille de Bonaparte:
«En allant le long du rivage de la mer d'Ajaccio, vers l'île Sanguinière, à environ un mille de la ville, on rencontre deux piliers de pierre, fragments d'une porte qui s'ouvrait sur le chemin; elle conduisait à une villa en ruine, autrefois résidence du demi-frère utérin de madame Bonaparte, que Napoléon créa cardinal Fesch. Les restes d'un petit pavillon sont visibles au-dessous d'un rocher; l'entrée en est quasi obstruée par un figuier touffu: c'était la retraite accoutumée de Bonaparte, quand les vacances de l'école dans laquelle il étudiait lui permettaient de revenir chez lui.»
L'amour du pays natal suivit chez Napoléon sa marche ordinaire. Bonaparte, en 1788, écrivait, à propos de M. de Sussy, que la Corse offrait un printemps perpétuel; il ne parla plus de son île quand il fut heureux; il avait même de l'antipathie pour elle; elle lui rappelait un berceau trop étroit. Mais à Sainte-Hélène sa patrie lui revint en mémoire: «La Corse avait mille charmes pour Napoléon[71]; il en détaillait les plus grands traits, la coupe hardie de sa structure physique. Tout y était meilleur, disait-il; il n'y avait pas jusqu'à l'odeur du sol même: elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés; il ne l'avait retrouvée nulle part. Il s'y voyait dans ses premières années, à ses premières amours; il s'y trouvait dans sa jeunesse au milieu des précipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes.»
Napoléon trouva le roman dans son berceau; ce roman commence à Vanina, tuée par Sampietro, son mari[72]. Le baron de Neuhof, ou le roi Théodore, avait paru sur tous les rivages, demandant des secours à l'Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis, après s'être fait couronner roi des Corses, qui ne savaient à qui se donner[73]. Voltaire en rit. Les deux Paoli, Hyacinthe et surtout Pascal, avaient rempli l'Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco[74] pria J.-J. Rousseau d'être le législateur de la Corse[75]; le philosophe de Genève songeait à s'établir dans la patrie de celui qui, en dérangeant les Alpes, emporta Genève sous son bras. «Il est encore en Europe, écrivait Rousseau, un pays capable de législation; c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe[76].»
[Note 71: Mémorial de Sainte-Hélène.]
[Note 72: Vanina d'Ornano, femme du corse Sampietro, fut étranglée par son mari, qui la tenait pour criminelle, parce que, voulant le sauver, elle avait imploré sa grâce auprès du sénat de Gênes, qui l'avait frappé de proscription (1567).]
[Note 73: Théodore, baron de Neuhof, né à Metz vers 1690, était parvenu, après d'étranges aventures, à se faire nommer roi de Corse en 1736 sous le nom de Théodore Ier, et à délivrer presque en entier son royaume de la tyrannie génoise. Obligé de quitter la Corse pour chercher de nouveaux secours sur le continent, il tenta d'y revenir en 1738 et en 1743 et, empêché de débarquer, se réfugia à Londres où ses créanciers le firent enfermer dans la prison pour dettes. En 1753, Horace Walpole ouvrit en sa faveur une souscription, dont le produit servit à adoucir les rigueurs de sa captivité, et plus tard il lui fit ériger un tombeau dans le cimetière de Sainte-Anne de Westminster.]
[Note 74: Mathieu, comte de Buttafuoco (1731-1806). Lors de la réunion de la Corse à la France, à laquelle les Génois venaient de céder leurs droits (1768), il devint un des principaux agents choisis par le ministre Choiseul pour traiter avec Pascal Paoli, qui ne consentait qu'au protectorat français; Buttafuoco réussit à faire prévaloir l'annexion. Il fut élu en 1789, par la noblesse de l'île de Corse, député aux États-Généraux, et siégea dans les rangs de la minorité. Il émigra après la session, rentra en Corse avec les Anglais en 1794 et resta, à partir de ce moment, étranger à la vie politique.]
[Note 75: Le Projet de constitution pour les Corses, par J.-J. Rousseau a été publié pour la première fois en 1861 dans le volume de M. Streckeisen-Moulton, Oeuvres et correspondance inédites de J.-J. Rousseau.]
[Note 76: Contrat social, livre II, chapitre X.]
Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut élevé à cette école primaire des révolutions; il ne nous apporta pas à son début le calme ou les passions du jeune âge, mais un esprit déjà empreint des passions politiques. Ceci change l'idée qu'on s'est formée de Napoléon.
Quand un homme est devenu fameux, on lui compose des antécédents: les enfants prédestinés, selon les biographes, sont fougueux, tapageurs, indomptables; ils apprennent tout, ou n'apprennent rien; le plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne partagent point les jeux de leurs compagnons, qui rêvent à l'écart et sont déjà poursuivis du nom qui les menace. Voilà qu'un enthousiaste a déterré des billets extrêmement communs (sans doute italiens) de Napoléon à ses grands parents; il nous faut avaler ces puériles âneries. Les pronostics de notre futurition sont vains; nous sommes ce que nous font les circonstances; qu'un enfant soit gai ou triste, silencieux ou bruyant, qu'il montre ou ne montre pas des aptitudes au travail, nul augure à en tirer. Arrêtez un écolier à seize ans; tout intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige, fixé à trois lustres, restera un imbécile; l'enfant manque même de la plus belle des grâces, le sourire: il rit, et ne sourit pas.
Napoléon était donc un petit garçon ni plus ni moins distingué que ses émules: «Je n'étais, dit-il, qu'un enfant obstiné et curieux.» Il aimait les renoncules et il mangeait des cerises avec mademoiselle Colombier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait que l'italien; son ignorance de la langue de Turenne était presque complète. Comme le maréchal de Saxe Allemand, Bonaparte Italien ne mettait pas un mot d'orthographe; Henri IV, Louis XIV et le maréchal de Richelieu, moins excusables, n'étaient guère plus corrects. C'est visiblement pour cacher la négligence de son instruction que Napoléon a rendu son écriture indéchiffrable. Sorti de la Corse à neuf ans, il ne revit son île que huit ans après. À l'école de Brienne, il n'avait rien d'extraordinaire ni dans sa manière d'étudier, ni dans son extérieur. Ses camarades le plaisantaient sur son nom de Napoléon et sur son pays; il disait à son camarade Bourrienne: «Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai.» Dans un compte rendu au roi, en 1784, M. de Kéralio affirme que le jeune Bonaparte serait un excellent marin; la phrase est suspecte, car ce compte rendu n'a été retrouvé que quand Napoléon inspectait la flottille de Boulogne.[77]
[Note 77: Voici le texte complet de cette note, dont l'auteur, le chevalier de Kéralio, maréchal de camp, était chargé de l'inspection des treize écoles royales militaires créées en 1775 par Louis XVI: «M. de Buonaparte (Napoléon) né le 15 août 1769, de 4 pieds 10 pouces, a fait sa quatrième. Constitution, santé excellente, caractère soumis, doux, honnête, reconnaissant, conduite très régulière, s'est toujours distingué par son application aux mathématiques. Il sait très passablement son histoire et sa géographie. Il est très faible dans les arts d'agréments. Ce sera un excellent marin, digne d'entrer à l'école de Paris.»]
Sorti de Brienne le 14 octobre 1784[78], Bonaparte passa à l'École militaire de Paris[79]. La liste civile payait sa pension; il s'affligeait d'être boursier. Cette pension lui fut conservée, témoin ce modèle de reçu trouvé dans le carton Fesch (carton de M. Libri):
«Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Biercourt la somme de 200 provenant de la pension que le roi m'a accordée sur les fonds de l'École militaire en qualité d'ancien cadet de l'école de Paris.»
[Note 78: Dans une note de sa main, qu'il intitule: Époques de ma vie, Bonaparte a donné une date un peu différente. La note porte: Parti pour l'École de Paris le 30 octobre 1784.]
[Note 79: Napoléon est resté un an à l'École militaire de Paris, du 31 octobre ou du 1er novembre 1784 au 28 octobre 1785.]
Mademoiselle Permon-Comnène (madame d'Abrantès), fixée tour à tour chez sa mère à Montpellier, à Toulouse et à Paris, ne perdait point de vue son compatriote Bonaparte: «Quand je passe aujourd'hui sur le quai de Conti, écrit-elle, je ne puis m'empêcher de regarder la mansarde, à l'angle gauche de la maison au troisième étage: c'est là que logeait Napoléon toutes les fois qu'il venait chez mes parents.»
Bonaparte n'était pas aimé à son nouveau prytanée: morose et frondeur, il déplaisait à ses maîtres; il blâmait tout sans ménagement. Il adressa un mémoire au sous-principal sur les vices de l'éducation que l'on y recevait: «Ne vaudrait-il pas mieux les astreindre (les élèves) à se suffire à eux-mêmes, c'est-à-dire, moins leur petite cuisine qu'ils ne feraient pas, leur faire manger du pain de munition ou d'un qui en approcherait, les habituer à battre, brosser leurs habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes?» C'est ce qu'il ordonna depuis à Fontainebleau et à Saint-Germain.
Le rabroueur délivra l'école de sa présence et fut nommé lieutenant en second d'artillerie au régiment de La Fère[80].
[Note 80: La Note, déjà citée, de Napoléon porte: Parti pour le régiment de la Fère en qualité de lieutenant en second. 30 octobre 1785. Le régiment de la Fère était un régiment d'artillerie; il était alors en garnison à Valence.]
Entre 1784 et 1793 s'étend la carrière littéraire de Napoléon, courte par l'espace, longue par les travaux. Errant avec les corps d'artillerie dont il faisait partie à Auxonne, à Dôle, à Seurres, à Lyon, Bonaparte était attiré à tout endroit de bruit comme l'oiseau appelé par le miroir ou accourant à l'appeau. Attentif aux questions académiques, il y répondait; il s'adressait avec assurance aux personnes puissantes qu'il ne connaissait pas; il se faisait l'égal de tous avant d'en devenir le maître. Tantôt il parlait sous un nom emprunté, tantôt il signait son nom qui ne trahissait point l'anonyme. Il écrivait à l'abbé Raynal, à M. Necker; il envoyait aux ministres des mémoires sur l'organisation de la Corse, sur des projets de défense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe d'Ajaccio, sur la manière de disposer le canon pour jeter des bombes. On ne l'écoutait pas plus qu'on n'avait écouté Mirabeau lorsqu'il rédigeait à Berlin des projets relatifs à la Prusse et à la Hollande. Il étudiait la géographie. On a remarqué qu'en parlant de Sainte-Hélène il la signale par ces seuls mots: «Petite île.» Il s'occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait sur les historiens, les philosophes, les économistes, Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith; il réfutait le Discours sur l'origine et les fondements de l'égalité de l'homme et il écrivait: «Je ne crois pas cela; je ne crois rien de cela.» Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien, avait fait deux copies d'une histoire esquissée par Napoléon. Le manuscrit de cette esquisse s'est retrouvé en partie dans le carton du cardinal Fesch: les recherches sont peu curieuses, le style est commun, l'épisode de Vanina est reproduit sans effet. Le mot de Sampietro aux grands seigneurs de la cour de Henri II après l'assassinat de Vanina vaut tout le récit de Napoléon «Qu'importent au roi de France les démêlés de Sampietro et de sa femme!»
Bonaparte n'avait pas au début de sa vie le moindre pressentiment de son avenir; ce n'était qu'à l'échelon atteint qu'il prenait l'idée de s'élever plus haut: mais s'il n'aspirait pas à monter, il ne voulait pas descendre; on ne pouvait arracher son pied de l'endroit où il l'avait une fois posé. Trois cahiers de manuscrits (carton Fesch) sont consacrés à des recherches sur la Sorbonne et les libertés gallicanes; il y a des correspondances avec Paoli, Salicetti, et surtout avec le P. Dupuy, minime, sous-principal à l'école de Brienne, homme de bon sens et de religion qui donnait des conseils à son jeune élève et qui appelle Napoléon son cher ami.
À ces ingrates études Bonaparte mêlait des pages d'imagination; il parle des femmes; il écrit le Masque prophète, le Roman corse, une nouvelle anglaise, le Comte d'Essex; il a des dialogues sur l'amour qu'il traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon une lettre de passion à une inconnue aimée; il fait peu de cas de la gloire, et ne met au premier rang que l'amour de la patrie, et cette patrie était la Corse.
Tout le monde a pu voir à Genève une demande parvenue à un libraire: le romanesque lieutenant s'enquérait de Mémoires de madame de Warens. Napoléon était poète aussi, comme le furent César et Frédéric: il préférait Arioste au Tasse; il y trouvait les portraits de ses capitaines futurs, et un cheval tout bridé pour son voyage aux astres. On attribue à Bonaparte le madrigal suivant adressé à madame Saint-Huberti jouant le rôle de Didon; le fond peut appartenir à l'empereur, la forme est d'une main plus savante que la sienne:
Romains qui vous vantez d'une illustre origine, Voyez d'où dépendait votre empire naissant! Didon n'a pas assez d'attrait puissant Pour retarder la fuite où son amant s'obstine Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux, Eût été reine de Carthage, Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux, Et votre beau pays serait encor sauvage.
Vers ce temps-là Bonaparte semblerait avoir été tenté de se tuer. Mille béjaunes sont obsédés de l'idée du suicide, qu'ils pensent être la preuve de leur supériorité. Cette note manuscrite se trouve dans les papiers communiqués par M. Libri: «Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? du côté de la mort ... Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains, et j'attendrais patiemment que la nature eût achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère?»
Ce sont là les rêveries de tous les romans. Le fond et le tour de ces idées se trouvent dans Rousseau, dont Bonaparte aura altéré le texte par quelques phrases de sa façon.
Voici un essai d'un autre genre; je le transcris lettre à lettre: l'éducation et le sang ne doivent pas rendre les princes trop dédaigneux à l'encontre: qu'ils se souviennent de leur empressement à faire queue à la porte d'un homme qui les chassait à volonté de la chambrée des rois.
«FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES RELATIVES À MON ÉTAT ACTUELL.
«MANIÈRE DE DEMANDER UN CONGÉ.
«Lorsque l'on est en semestre et que l'on veut obtenir un congé d'été pour cause de maladie, l'on fait dresser par un médecin de la ville et un cherugien un certificat comme quoi avant l'époque que vous désigné, votre senté ne vous permet pas de rejoindre à la garnison. Vous observeré que ce certificat soit sur papier timbré, qu'il soit visé par le juge et le commandant de la place.
«Vous dressez allors votre memoire au ministre de la guerre de la manière et formulle suivante:
«À Ajaccio, le 21 avril 1787.
«MÉMOIRE EN DEMANDE D'UN CONGÉ.
«CORPS ROYAL DE L'ARTILLERIE. | «RÉGIMENT DE LA FÈRE | «Le sieur Napolione de | «Soupplie monseigneur le Buonaparte, lieutenant en | maréchal de Ségur de vouloir second au régiment de | bien lui accorder un La Fère, artillerie. | congé de 5 mois et demie | à compter du 16 mai prochain | dont il a besoin | pour le rétablissement de | sa senté, suivant le certificat | de médecin et cherugien | ci-joint. Vu mon peu | de fortune et une cure | coûteuse, je demande la | grace que le congé me | soit accordé avec appointement. | | «BUONAPARTE.
«L'on envoie le tout au colonel du régiment sur l'adresse du ministre ou du commissaire-ordonnateur, M. de Lance, soit que l'on lui écrive sur l'adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur des guerres à la cour.»
Que de détails pour enseigner à faire un faux! On croit voir l'empereur travailler à régulariser les saisies des royaumes, les paperasses illicites dont son cabinet s'encombrait.
Le style du jeune Napoléon est déclamatoire; il n'y a de digne d'observation que l'activité d'un vigoureux pionnier qui déblaye des sables. La vue de ces travaux précoces me rappelle mes fatras juvéniles, mes Essais historiques, mon manuscrit des Natchez de quatre mille pages in-folio, attachées avec des ficelles; mais je ne faisais pas aux marges de petites maisons, des dessins d'enfant, des barbouillages d'écolier, comme on en voit aux marges des brouillons de Bonaparte; parmi mes juvéniles ne roulait pas une balle de pierre qui pouvait avoir été le modèle d'un boulet d'étude.
Ainsi donc il y a une avant-scène à la vie de l'empereur; un Bonaparte inconnu précède l'immense Napoléon; la pensée de Bonaparte était dans le monde avant qu'il y fût de sa personne: elle agitait secrètement la terre; on sentait en 1789, au moment où Bonaparte apparaissait, quelque chose de formidable, une inquiétude dont on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menacé d'une catastrophe, on en est averti par des commotions latentes; on a peur; on écoute pendant la nuit; on reste les yeux attachés sur le ciel sans savoir ce que l'on a et ce qui va arriver.
· · ·
Paoli avait été rappelé d'Angleterre sur une motion de Mirabeau, dans l'année 1789. Il fut présenté à Louis XVI par le marquis de La Fayette, nommé lieutenant général et commandant militaire de la Corse. Bonaparte suivit-il l'exilé dont il avait été le protégé, et avec lequel il était en correspondance? on l'a présumé. Il ne tarda pas à se brouiller avec Paoli: les crimes de nos premiers troubles refroidirent le vieux général; il livra la Corse à l'Angleterre, afin d'échapper à la Convention. Bonaparte, à Ajaccio, était devenu membre d'un club de Jacobins; un club opposé s'éleva, et Napoléon fut obligé de s'enfuir. Madame Letizia et ses filles se réfugièrent dans la colonie grecque de Carghèse, d'où elles gagnèrent Marseille. Joseph épousa dans cette ville, le 1er août 1794, mademoiselle Clary, fille d'un riche négociant. En 1792, le ministre de la guerre, l'ignoré Lajard[81], destitua Napoléon, pour n'avoir pas assisté à une revue[82].
[Note 81: Pierre-Auguste Lajard (1757-1837). Il fut ministre de la guerre du 16 juin au 24 juillet 1792. Décrété d'accusation après le 10 août, il passa en Angleterre et y resta jusqu'après le coup d'État de brumaire. Bonaparte ne lui accorda pas l'autorisation de reprendre son rang dans l'armée, mais sous l'Empire il lui donna une pension de 6,000 francs comme ancien ministre.]
[Note 82: Bonaparte fut, en effet, destitué un moment, à la fin de 1791, pour ne s'être point trouvé présent à la revue de rigueur du mois de décembre: il était alors lieutenant au 4e régiment d'artillerie. Le 10 juillet 1792, il fut réintégré dans son emploi. Ce fut le ministre Lajard qui le réintégra dans ses droits, mais ce n'était pas lui qui avait signé la mesure de révocation. Le ministre qui destitua le lieutenant Bonaparte, et qui était alors aussi fameux que Lajard était ignoré, devait devenir plus tard l'aide de camp particulier de Napoléon, l'accompagner pendant la campagne de Russie et être nommé, en 1813, son ambassadeur à Vienne: c'était le comte Louis de Narbonne.]
On retrouve Bonaparte à Paris avec Bourrienne dans cette année 1792. Privé de toute ressource, il s'était fait industriel: il prétendait louer des maisons en construction dans la rue Montholon, avec le dessein de les sous-louer. Pendant ce temps-là la Révolution allait son train; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant avec Bourrienne de chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, près le Palais-Royal, vit venir cinq à six mille déguenillés qui poussaient des hurlements et marchaient contre les Tuileries; il dit à Bourrienne: «Suivons ces gueux-là;» et il alla s'établir sur la terrasse du bord de l'eau. Lorsque le roi, dont la demeure était envahie, parut à l'une des fenêtres, coiffé du bonnet rouge, Bonaparte s'écria avec indignation: «Che c....! comment a-t-on laissé entrer cette canaille? il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore.»
Le 20 juin 1792, j'étais bien près de Bonaparte: vous savez que je me promenais à Montmorency, tandis que Barère et Maret cherchaient, comme moi, mais par d'autres raisons, la solitude. Est-ce à cette époque que Bonaparte était obligé de vendre et de négocier de petits assignats appelés Corset[83]? Après le décès d'un marchand de vin de la rue Sainte-Avoye, dans un inventaire fait par Dumay, notaire, et Chariot, commissaire-priseur, Bonaparte figure à l'appel d'une dette de loyer de quinze francs, qu'il ne put acquitter: cette misère augmente sa grandeur. Napoléon a dit à Saint-Hélène: «Au bruit de l'assaut aux Tuileries, le 10 août, je courus au Carrousel, chez Fauvelet, frère de Bourienne, qui y tenait un magasin de meubles.» Le frère de Bourrienne avait fait une spéculation qu'il appelait encan national; Bonaparte y avait déposé sa montre; exemple dangereux: que de pauvres écoliers se croiront des Napoléons pour avoir mis leur montre en gage!
[Note 83: Le corset était un petit assignat de 5 livres.]
· · ·
Bonaparte retourna dans le midi de la France le 2 janvier an II[84]; il s'y trouvait avant le siège de Toulon; il y écrivait deux pamphlets: le premier est une Lettre à Matteo Buttafuoco[85]; il le traite indignement, et fait en même temps un crime à Paoli d'avoir remis le pouvoir entre les mains du peuple: «Étrange erreur, s'écrie-t-il, qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l'homme qui, par son éducation, l'illustration de sa naissance, sa fortune, est seul fait pour gouverner!»
[Note 84: Les termes dont se sert ici Chateaubriand sont de nature à donner lieu à une confusion de dates. L'an I va du 21 septembre 1792 au 21 septembre 1793; l'an II va du 22 septembre 1793 au 21 septembre 1794. Le mois de janvier an II appartient donc à l'année 1794. Or, ce n'est pas de l'année 1794 que veut parler ici Chateaubriand, puisque les divers incidents dont il va parler sont tous antérieurs à 1794. La Lettre à Matteo Buttafuoco est du mois de janvier 1791; le Souper de Beaucaire est du mois de juillet 1793; c'est dans la première quinzaine de septembre 1793 que Bonaparte arrive et est employé devant Toulon. L'erreur commise par Chateaubriand est venue de ce que Bonaparte a daté comme suit sa Lettre à Buttafuoco: «De mon cabinet de Milleli, le 23 janvier, l'an II.» Or, cette lettre, je l'ai dit, est du 23 janvier 1791. L'usage, à ce moment, était d'appeler l'année 1791 l'an deux de la liberté.]
[Note 85: Lettre de M. Buonaparte à M. Matteo Buttafuoco, député de la Corse à l'Assemblée nationale; brochure de 21 pages in-8º, sans lieu ni nom d'imprimeur. D'après Quérard, elle fut imprimée de fait à Dôle chez Fr.-X. Joly.]
Bien que révolutionnaire, Bonaparte se montrait partout ennemi du peuple; il fut néanmoins complimenté sur sa brochure par Masseria, président du club patriotique d'Ajaccio.
Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pamphlet, le Souper de Beaucaire[86]. Bourrienne en produit un manuscrit revu par Bonaparte, mais abrégé et mis plus d'accord avec les opinions de l'empereur au moment qu'il revit son oeuvre. C'est un dialogue entre un Marseillais, un Nîmois, un militaire et un fabricant de Montpellier. Il est question de l'affaire du moment, de l'attaque d'Avignon par l'armée de Carteaux, dans laquelle Napoléon avait figuré en qualité d'officier d'artillerie. Il annonce au Marseillais que son parti sera battu, parce qu'il a cessé d'adhérer à la Révolution. Le Marseillais dit au militaire, c'est-à-dire à Bonaparte: «On se ressouvient toujours de ce monstre qui était cependant un des principaux du club; il fit lanterner un citoyen, pilla sa maison et viola sa femme, après lui avoir fait boire un verre du sang de son époux.--Quelle horreur! s'écrie le militaire; mais ce fait est-il vrai? Je m'en méfie, car vous savez que l'on ne croit plus au viol aujourd'hui.»
[Note 86: Voici le titre complet de cette brochure qui fut imprimée à Avignon, où elle eut deux éditions: SOUPER DE BEAUCAIRE ou DIALOGUE entre un militaire de l'armée de Carteaux, un marseillais, un nîmois et un fabricant de Montpellier sur les événements qui sont arrivés dans le ci-devant Comtat à l'arrivée des Marseillais.]
Légèreté du dernier siècle qui fructifiait dans le tempérament glacé de Bonaparte. Cette accusation d'avoir bu et fait boire du sang a souvent été reproduite. Quand le duc de Montmorency fut décapité à Toulouse, les hommes d'armes burent de son sang pour se communiquer la vertu d'un grand coeur.
· · ·
Nous arrivons au siège de Toulon. Ici s'ouvre la carrière militaire de Bonaparte. Sur le rang que Napoléon occupait alors dans l'artillerie, le carton du cardinal Fesch renferme un étrange document: c'est un brevet de capitaine d'artillerie délivré le 30 août 1792 à Napoléon par Louis XVI[87], vingt jours après le détrônement réel, arrivé le 10 août. Le roi avait été renfermé au Temple le 13, surlendemain du massacre des Suisses. Dans ce brevet il est dit que la nomination du 30 août comptera à l'officier promu à partir du 6 février précédent.
[Note 87: M. Frédéric Masson (Napoléon inconnu, tome II, p. 400) a donné un fac-similé de ce brevet du 30 août.]
Les infortunés sont souvent prophètes; mais cette fois la prévision du martyr n'était pour rien dans la gloire future de Napoléon. Il existe encore dans les bureaux de la guerre des brevets en blanc, signés d'avance par Louis XVI; il n'y reste à remplir que les vides d'attente; de ce genre aura été la commission précitée. Louis XVI, renfermé au Temple, à la veille de son procès, au milieu de sa famille captive, avait autre chose à faire que de s'occuper de l'avancement d'un inconnu.
L'époque du brevet se fixe par le contre-seing; ce contre-seing est: Servan. Servan, nommé au département de la guerre le 8 mai 1792, fut révoqué le 13 juin même année; Dumouriez eut le portefeuille jusqu'au 18; Lajard prit à son tour le ministère jusqu'au 23 juillet; d'Abancourt lui succéda jusqu'au 10 août, jour que l'Assemblée nationale rappela Servan, lequel donna sa démission le 3 octobre. Nos ministères étaient alors aussi difficiles à compter que le furent depuis nos victoires.
Le brevet de Napoléon ne peut être du premier ministère de Servan, puisque la pièce porte la date du 30 août 1792; il doit être de son second ministère; cependant il existe une lettre de Lajard, du 12 juillet, adressée au capitaine d'artillerie Bonaparte[88]. Expliquez cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le document en question de la corruption d'un commis, du désordre des temps, de la fraternité révolutionnaire? Quel protecteur poussait les affaires de ce Corse? Ce protecteur était le maître éternel; la France, sous l'impulsion divine, délivra elle-même le brevet au premier capitaine de la terre; ce brevet devint légal sans la signature de Louis, qui laissa sa tête, à condition qu'elle serait remplacée par celle de Napoléon: marchés de la Providence devant lesquels il ne reste qu'à lever les mains au ciel.
[Note 88: Voir cette lettre de Lajard et les explications dont M. Frédéric Masson l'accompagne, au tome 11, page 400, de Napoléon inconnu.]
· · ·
Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports aux flottes anglaises[89]. Carteaux d'un côté et le général Lapoype de l'autre, requis par les représentants Fréron, Barras, Ricord et Saliceti, s'approchèrent de Toulon. Napoléon, qui venait de servir sous Carteaux à Avignon, appelé au conseil militaire[90], soutint qu'il fallait s'emparer du fort Mulgrave, bâti par les Anglais sur la hauteur du Caire, et placer sur les deux promontoires l'Éguillette et Balaguier des batteries qui, foudroyant la grande et la petite rade, contraindraient la flotte ennemie à l'abandonner. Tout arriva comme Napoléon l'avait prédit: on eut une première vue sur ses destinées.
[Note 89: Le 27 août 1793.]
[Note 90: Bonaparte, lors du siège de Toulon, était chef de bataillon au 2e régiment d'artillerie.]
Madame Bourrienne a inséré quelques notes dans les Mémoires de son mari; j'en citerai un passage qui montre Bonaparte devant Toulon:
«Je remarquai, dit-elle, à cette époque (1795, à Paris), que son caractère était froid et souvent sombre; son sourire était faux et souvent fort mal placé; et, à propos de cette observation, je me rappelle qu'à cette même époque, peu de jours après notre retour, il eut un de ces moments d'hilarité farouche qui me fit mal et qui me disposa à peu l'aimer. Il nous raconta avec une gaieté charmante qu'étant devant Toulon où il commandait l'artillerie, un officier qui se trouvait de son arme et sous ses ordres eut la visite de sa femme, à laquelle il était uni depuis peu, et qu'il aimait tendrement. Peu de jours après Bonaparte eut ordre de faire une nouvelle attaque sur la ville, et l'officier fut commandé. Sa femme vint trouver le général Bonaparte, et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser son mari de service ce jour-là. Le général fut insensible, à ce qu'il nous disait lui-même avec une gaieté charmante et féroce. Le moment de l'attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours été d'une bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le pressentiment de sa fin prochaine; il devint pâle, il trembla. Il fut placé à côté du général, et, dans un moment où le feu de la ville devint très fort, Bonaparte lui dit: Gare! voilà une bombe qui nous arrive! L'officier, ajouta-t-il, au lieu de s'effacer se courba et fut séparé en deux. Bonaparte riait aux éclats en citant la partie qui lui fut enlevée[91]».
[Note 91: Mémoires de M. de Bourrienne, tome I, p. 78.]
Toulon repris, les échafauds se dressèrent; huit cents victimes furent réunies au Champ de Mars; on les mitrailla. Les commissaires s'avancèrent en criant: «Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent; la République leur fait grâce», et les blessés qui se relevaient furent massacrés. Cette scène était si belle qu'elle s'est reproduite à Lyon après le siège.
Que dis-je? aux premiers coups du foudroyant orage Quelque coupable encor peut-être est échappé: Annonce le pardon et, par l'espoir trompé, Si quelque malheureux en tremblant se relève, Que la foudre redouble et que le fer achève. (L'abbé DELILLE[92].)
[Note 92: Malheur et Pitié, par l'abbé Delille, chant III.]
Bonaparte commandait-il en personne l'exécution en sa qualité de chef d'artillerie? L'humanité ne l'aurait pas arrêté, bien que par goût il ne fût pas cruel.
On trouve ce billet aux commissaires de la Convention: «Citoyens représentants, c'est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée: ni l'âge ni le sexe n'ont été épargnés. Ceux qui n'avaient été que blessés par le canon républicain ont été dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de l'égalité. Salut et admiration.
«BRUTUS BUONAPARTE, citoyen sans-culotte.»
Cette lettre a été insérée pour la première fois, je pense, dans la Semaine, gazette publiée par Malte-Brun. La vicomtesse de Fors (pseudonyme) la donne dans ses Mémoires sur la Révolution française; elle ajoute que ce billet fut écrit sur la caisse d'un tambour; Fabry le reproduit, article Bonaparte, dans la Biographie des hommes vivants; Royou, Histoire de France, déclare qu'on ne sait pas quelle bouche fit entendre le cri meurtrier; Fabry, déjà cité, dit, dans les Missionnaires de 93, que les uns attribuent le cri à Fréron, les autres à Bonaparte. Les exécutions du Champ de Mars de Toulon sont racontées par Fréron dans une lettre à Moïse Bayle de la Convention et par Moltedo[93] et Barras au comité de salut public.
[Note 93: Jean-André-Antoine Moltedo, né à Vico (Corse) le 14 août 1751, grand-vicaire de l'évêque constitutionnel de la Corse, membre de l'administration de ce département, député de la Corse à la Convention nationale, puis au Conseil des Cinq-Cents, consul de France à Smyrne (1797-1798), directeur des Droits-réunis dans les Alpes-Maritimes (1804), conseiller à la Cour impériale d'Ajaccio (1811-1815), mort à Vico le 26 août 1829.]
De qui en définitive est le premier bulletin des victoires napoléoniennes? serait-il de Napoléon ou de son frère? Lucien, en détestant ses erreurs, avoue, dans ses Mémoires, qu'il a été à son début ardent républicain. Placé à la tête du comité révolutionnaire à Saint-Maximin, en Provence, «nous ne nous faisions pas faute, dit-il, de paroles et d'adresses aux Jacobins de Paris. Comme la mode était de prendre des noms antiques, mon ex-moine prit, je crois, celui d'Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pamphlet a attribué à Napoléon cet emprunt du nom de Brutus, mais il n'appartient qu'à moi[94]. Napoléon pensait à élever son propre nom au-dessus de ceux de l'ancienne histoire, et s'il eût voulu figurer dans ces mascarades, je ne crois pas qu'il eût choisi celui de Brutus.»
[Note 94: Lucien Bonaparte, à l'époque du siège de Toulon, était garde-magasin des subsistances à Saint-Maximin (Var). «Bien que Saint-Maximin, dit M. Frédéric Masson (Napoléon et sa famille, I, 86), fût un médiocre théâtre pour un homme tel que lui, il n'avait point dédaigné de mettre les habitants à la hauteur. Grâce à lui et à Barras, Saint-Maximin était devenu Marathon; lui-même ne se nommait plus Lucien mais Brutus. À la Société populaire, où il était l'unique orateur, il régnait sous le titre de président, et il cumulait avec ce pouvoir délibératif, le pouvoir exécutif comme président du Comité révolutionnaire. Il en usait: plus de vingt habitants de la ville, des plus honorables et des plus respectés, étaient, par ses ordres, en prison comme suspects. «Des gens que j'aurais rougi d'approcher, a-t-il écrit plus tard, des galériens, des voleurs, étaient devenus mes camarades.»--Lorsqu'il se maria quelques mois plus tard, le 4 mai 1794 (15 floréal an II), avec Catherine Boyer, soeur de l'aubergiste chez qui il logeait, il prit, dans l'acte de mariage, la dénomination de Brutus Buonaparte.]
Il y a courage dans cette confession. Bonaparte, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, garde un silence profond sur cette partie de sa vie. Ce silence, selon madame la duchesse d'Abrantès, s'explique par ce qu'il y avait de scabreux dans sa position: «Bonaparte s'était mis plus en évidence, dit-elle, que Lucien, et quoique depuis il ait beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s'y tromper. Le Mémorial de Sainte-Hélène, aura-t-il pensé, sera lu par cent millions d'individus, parmi lesquels peut-être en comptera-t-on à peine mille qui connaissent les faits qui me déplaisent. Ces mille personnes conserveront la mémoire de ces faits d'une manière peu inquiétante par la tradition orale: le Mémorial sera donc irréfutable[95]».
[Note 95: Mémoires de la duchesse d'Abrantès, tome I, p. 181.]
Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet que Lucien ou Napoléon a signé: comment Lucien, n'étant pas représentant de la Convention, se serait-il arrogé le droit de rendre compte du massacre? Était-il député de la commune de Saint-Maximin pour assister au carnage? Alors comment aurait-il assumé sur sa tête la responsabilité d'un procès-verbal lorsqu'il y avait plus grand que lui aux jeux de l'amphithéâtre, et des témoins de l'exécution accomplie par son frère? Il en coûterait d'abaisser les regards si bas après les avoir élevés si haut.
Admettons que le narrateur des exploits de Napoléon soit Lucien, président du comité de Saint-Maximin: il en résulterait toujours qu'un des premiers coups de canon de Bonaparte aurait été tiré sur des Français; il est sûr, du moins, que Napoléon fut encore appelé à verser leur sang le 13 vendémiaire; il y rougit de nouveau ses mains à la mort du duc d'Enghien. La première fois, nos immolations auraient révélé Bonaparte: la seconde hécatombe le porta au rang qui le rendit maître de l'Italie; et la troisième lui facilita l'entrée à l'empire.
Il a pris croissance dans notre chair; il a brisé nos os, et s'est nourri de la moelle des lions. C'est une chose déplorable, mais il faut le reconnaître, si l'on ne veut ignorer les mystères de la nature humaine et le caractère des temps: une partie de la puissance de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est à l'aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes; une origine innocente est un obstacle.
Robespierre jeune avait pris Bonaparte en affection et voulait l'appeler au commandement de Paris à la place de Hanriot. La famille de Napoléon s'était établie au château de Sallé[96], près d'Antibes. «J'y étais venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques jours avec ma famille et mon frère. Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. Il vint un jour plus préoccupé que de coutume, et, se promenant entre Joseph et moi, il nous annonça qu'il ne dépendait que de lui de partir pour Paris dès le lendemain, en position de nous y établir tous avantageusement. Pour ma part cette annonce m'enchantait: atteindre enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne pouvait balancer. On m'offre, nous dit Napoléon, la place de Hanriot. Je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien! qu'en dites-vous? Nous hésitâmes un moment. Eh! eh! reprit le général, cela vaut bien la peine d'y penser: il ne s'agirait pas de faire l'enthousiaste; il n'est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu'à Saint-Maximin.--Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir.--Moi, soutenir cet homme! non, jamais! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris; mais c'est ce que je ne veux pas être. Il n'est pas temps. Aujourd'hui il n'y a de place honorable pour moi qu'à l'armée: prenez patience, je commanderai Paris plus tard. Telles furent les paroles de Napoléon. Il nous exprima ensuite son indignation contre le régime de la Terreur, dont il nous annonça la chute prochaine, et finit par répéter plusieurs fois, moitié sombre et moitié souriant: Qu'irais-je faire dans cette galère?»
[Note 96: «Château-Sallé, une de ces bastides ensoleillées qui seraient ailleurs des maisons bourgeoises, mais qui, du paysage, de la végétation et de la lumière, prennent des airs pittoresques et reçoivent des apparences.» Frédéric Masson, Napoléon et sa famille,