L'ÉVASION
La nuit venait; des lumières piquaient de points ronges toute l'étendue du camp; des fumées montaient, droites dans l'air tranquille; je voyais autour des marmites des hommes accroupis, noirs sur la clarté, puis il y eut des danses, des chants et des musiques; on célébrait la victoire en buvant, en criant, en se disputant; on simula même des luttes corps à corps qui s'envenimèrent si bien que le sang coula. Puis, peu à peu, le silence se fit, tout s'éteignit; un lourd sommeil pesa sur ce soir de bataille.
Alors je me dressai sur mes pieds.
Il n'y avait pas de lune, seules les grandes étoiles palpitaient nu ciel. J'écoutai; je regardai dans la demi-obscurité. Les tentes formaient des monticules sombres, qui ondulaient à perte de vue. Aucun bruit, sauf le cri intermittent de lointaines sentinelles qu'on ne voyait pas. Devant la tente où mon maître était enchaîné, deux soldats en tuniques blanches, le fusil à l'épaule, marchaient lentement. Je distinguais parfaitement leurs longues robes claires et leur turban de mousseline. Par moments, le canon de leur fusil brillait, reflétant une étoile.
Tuer ces deux hommes, délivrer mon maître, fuir avec lui, est-ce que cela était possible?
Les sentinelles se promenaient lentement autour de la tente du prisonnier, marchant en sens inverse l'une de l'autre, de façon qu'elles voyaient à la fois de tous les côtés.
Comment les atteindre, sans qu'elles puissent donner l'éveil?
Immobile dans la nuit, je les suivais de l'œil, cherchant à bien comprendre leurs mouvements, les positions diverses qu'elles occupaient dans leur va-et-vient. Je remarquai qu'au moment où l'un des soldats rencontrait et croisait mon compagnon, il me tournait le dos, puis disparaissait derrière la tente et, qu'aussitôt, l'autre soldat, décrivant le cercle, me présentait aussi le dos. Un instant très court s'écoulait avant que le premier, me faisant face alors, reparût.
Je ne pouvais atteindre les geôliers tous les deux d'un seul coup, et si l'un me voyait attaquer l'autre, il avait le temps de donner l'alarme et d'éveiller tout le camp. C'était donc pendant cet instant si bref qu'il fallait agir.
Une vingtaine de pas me séparaient de la tente et cela augmentait la difficulté de l'entreprise en raccourcissant encore l'instant où j'étais invisible; il fallait la tenter cependant.
J'essayai de défaire l'entrave de mon pied. Je ne pus y réussir; mais, d'une secousse, j'arrachai le pieu qui me retenait. J'étais libre.
Choisissant le moment favorable, je fis quelques pas vers la tente; puis j'attendis un autre tour des soldats pour en faire encore quelques autres. Je gardai l'attitude d'un éléphant endormi et ils ne remarquèrent pas, dans l'obscurité, que je m'étais rapproché.
Il était temps. Il fallait agir: au prochain tour, pensais-je.
Mais mon cœur battait si fort que je fus obligé d'attendre encore. Ma seule peur était de ne pas réussir et j'avais aussi un peu d'angoisse à l'idée de massacrer, par traîtrise, ces deux inconnus. Après tout, les hommes ne m'avaient-ils pas donné l'exemple de la férocité? et, pour délivrer mon maître, j'aurais sacrifié, sans remords, toute l'armée ennemie.
Le sang-froid me revint subitement, et ce fut avec une lucidité extrême que je ménageai tous mes mouvements.
Le premier soldat fut saisi, étouffé par ma trompe sans qu'il y ait eu d'autre bruit que le craquement de ses os broyés. J'avais déjà rejeté son cadavre, quand l'autre se trouva en face de moi.
Il ne cria pas, tant sa terreur fut grande, mais fit instinctivement un bond en arrière, un bond si peu mesuré qu'il le fît tomber sur le dos. Le malheureux ne se releva pas, mon énorme pied s'abattant sur lui en fît une boue sanglante.
Je respirai longuement; puis je prêtai l'oreille: dans le lointain, toujours, le cri intermittent des sentinelles, qui veillaient aux limites du camp dont nous occupions le centre; on allait les relever bientôt, peut-être, ainsi que les geôliers du prince; il n'y avait pas un instant à perdre.
Pourtant je n'osais approcher mon maître brusquement, de peur de lui arracher un cri de surprise. Dormait-il, le cher prince? accablé de fatigue, ou pleurait-il silencieusement sur sa liberté et sa vie perdues? Je ne savais vraiment que faire, et l'épouvante de voir les minutes s'écouler me faisait courir un frisson sur la peau.
Tout à coup, il me vint une idée. J'arrachai d'un côté tous les pieux qui retenaient la tente et, la saisissant par le bas, je relevai toute une moitié, en la rejetant sur l'autre, comme eut pu le faire un vent de tempête. L'abri était enlevé de cette façon. Le prince m'apparut, assis sur le sol, le coude sur un genou, le front dans sa main.
Il releva la tête brusquement et tout de suite vit ma géante silhouette sur le ciel étoile.
--Iravata! murmura-t-il, mon ami, mon compagnon de misère!
Les larmes me venaient; mais il ne s'agissait pas de cela. Je touchai les chaînes de mon maître, les palpant, jugeant leurs forces. Ce n'était rien pour moi. D'un seul coup elles furent brisées; celles des pieds, puis enfin la plus lourde qui, reliée à une ceinture de fer, attachait le prince à une potence.
--Que fais-tu? Comment es-tu libre? demanda Alemguir, qui, peu à peu, sortait de sa prostration.
Tout à coup il comprit, se dressa debout.
--Mais tu me délivres! dit-il, tu veux me sauver.
Je fis signe que c'était cela, et qu'il fallait se hâter.
Calme et résolu, il rejetait les tronçons de chaînes. Je lui montrai celle que j'avais au pied et le pieu que je traînais. Il se baissa, défit l'entrave; puis je l'aidai à se hisser sur mon cou.
Ah! quel plaisir j'avais à le sentir là! mais nous étions loin d'être hors de danger.
Il ne parlait plus, concentrant toute son attention à bien diriger notre fuite.
Sortant de l'obscurité de la tente, il voyait mieux au dehors, et, de haut, il regarda autour de lui, écoutant le cri des sentinelles, pour se rendre compte de la disposition du camp, de son étendue, de sa plus proche limite. Il se penchait, dardait son regard, mais, au delà d'une centaine de pas, il était impossible de percer l'obscurité. Des routes étaient formées, entre les tentes alignées sans trop de désordre, mais ces routes devaient être gardées; et le prince jugea qu'il valait mieux se glisser entre les tentes dans l'enchevêtrement des ombres.
Nous avons l'avantage, malgré notre apparence pesante et notre massive corpulence, de pouvoir marcher sans faire plus de bruit que des panthères ou des chats. Tout un troupeau d'éléphants en voyage, s'il redoute quelque danger, saura ne pas faire craquer une brindille, ne pas froisser une feuille. L'oreille la plus fine ne percevrait pas le bruit de leurs pas, et qui les verrait défiler ainsi par centaines, dans un silence absolu, les prendrait pour des fantômes.
Il serait donc juste de dire: léger comme un éléphant, mais je pense que cette idée ne vient à personne.
[Illustration: D'UN SEUL COUP JE BRISAI LES CHAINES.]
Cette particularité explique comment je pus circuler entre ces milliers de tentes, y voyant mal, ayant pour passer, le plus souvent, bien juste la largeur de mon corps, sans rien accrocher, sans rien renverser, sans qu'aucun bruit put dénoncer notre présence.
Nous étions à la limite du camp, maintenant, et le plus difficile était de la franchir, car elle avait été rapidement fortifiée par des retranchements et des fossés. Mais ce travail hâtif était médiocre et peu solide.
Le prince se pencha tout près de mon oreille et me dit:
--Essaye de renverser le mur de terre dans le fossé de façon à le combler, tout en ouvrant une brèche.
C'était compris. Je me mis à l'œuvre. La terre, encore molle, cédait facilement; mais je ne pouvais éviter un choc sourd quand elle tombait dans le fossé. Le bruit était bien faible, bien étouffé, et cependant il me semblait formidable.
Enfin la brèche était faite! Je passai, puis, m'enfonçant dans la boue du fossé, je parvins à remonter sur l'autre bord.
Nous étions hors du camp et j'allongeai le pas avec allégresse.
Mais un cri retentit, un cri d'alarme. On nous avait vus dans l'espace découvert que je franchissais à toute vitesse. «Attention, mon maître!» Je le saisis, je le couchai en travers sur mes défenses, le soutenant avec ma trompe, sans ralentir ma course. Mon oreille très subtile avait perçu le bruit de fusils qu'on armait. On allait tirer sur nous; mais le prince, protégé par toute la masse de mon corps, ne risquait rien.
Une lueur brusque cingla l'obscurité; de multiples crépitements éclatèrent, et je reçus une poignée de balles sur la croupe. Elles y rebondirent; d'ailleurs ces petites billes de plomb n'étaient pas capables d'attaquer la rude peau d'un éléphant. Elles me piquèrent seulement comme des pointes rougies au feu. Une seconde décharge ne m'atteignit pas si ce n'est une balle qui, frôlant mon oreille, l'échancra d'un petit morceau.
Je courais plus vite, voulant atteindre un taillis qui du moins nous mettrait à l'abri des balles.
Au moment où je l'atteignais, j'entendis derrière nous le choc sourd des chevaux qui galopaient.
--Nous sommes poursuivis, dit Alemguir. Il avait repris sa place sur mon cou. Je me jetai au plus épais du fourré, faisant une trouée à l'aide de mes défenses, écrasant les branchages sous mes pieds. Mais cela nous retardait, dénonçait nos traces, laissait un chemin ouvert à nos ennemis. Impossible d'éviter ce danger, et l'inquiétude me donnait un tremblement qui me paralysait un peu. Mon maître, plein de sang-froid, me pariait doucement.
--Calme-toi, disait-il, rien n'est désespéré; tu sais combien les chevaux ont peur de toi; s'ils nous atteignent, tu n'auras qu'à te retourner et à fondre sur eux pour les affoler et les faire fuir.
Mais, sans pouvoir l'exprimer, je pensai:
--Les balles pourraient atteindre mon cher prince.
Cependant je me remis et je parvins à avancer plus vite. Le jour, qui vient si tôt en été, commençait à poindre.
Un bruit sourd et continu se rapprochait et empêchait de percevoir la galopade des chevaux.
--N'est-ce pas un torrent? dit Alemguir. Si nous pouvions l'atteindre et le mettre entre nous et ceux qui nous poursuivent, nous serions sauvés.
[Illustration: LA TERRE S'ÉBOULA ET JE TOMBAI A L'EAU AVEC UN POUF FORMIDABLE.]
Je dressai ma trompe, humant l'air pour m'orienter, et je changeai de direction.
Le taillis s'éclaircissait; j'avançais plus aisément entre de jeunes arbres et des roseaux que j'écrasais sous mes pieds, et nous fûmes bientôt devant une rivière torrentueuse qui courait au fond d'une gorge.
L'eau, qui bouillonnait par places et filait à donner le vertige, s'était creusé un lit dans la terre argileuse et semblait couler entre deux murailles.
--Hélas! dit le prince, ce que je croyais devoir nous sauver va nous perdre! Il est impossible de descendre dans cette rivière.
A mon avis, c'était difficile mais non impossible, et comme réfléchir perdait du temps, je me mis tout de suite à creuser la glaise avec mes défenses, à la pétrir sous mes pieds, à la rejeter à droite et à gauche, de façon à former une sorte d'escalier; mais quand je crus que je pouvais m'y risquer, la terre s'éboula et, glissant sur la boue gluante, j'entrai dans la rivière plus vite que je ne le voulais, avec un _pouf_ formidable qui fit rejaillir l'eau à une hauteur extraordinaire.
Par bonheur mon maître avait pu se cramponner à mon oreille et n'avait aucun mal. Je me consolai vite de ma chute, dont j'étais cependant un peu abasourdi.
Maintenant le courant nous emportait et je le laissai faire; il courait pour moi, tandis que je me reposai délicieusement dans la fraîcheur de l'eau qui me ranimait. Le prince aussi retrouvait ses forces. Il se pencha plusieurs fois pour boire dans le creux de sa main.
Tout à coup il tourna la tête.
--Voici nos ennemis! dit-il.
Les cavaliers, suivant la trouée que j'avais faite dans le taillis, venaient de déboucher sur la berge; ils nous aperçurent et, suivant la lancèrent de notre côté.
Le prince ne les quittait pas des yeux.
--Ils ajustent, me cria-t-il; pousse ton cri de guerre.
Je tirai du fond de mes poumons le plus terrible barrit qu'il me fût possible; il était assez réussi; et les échos se le rejetèrent à n'en plus finir. L'effet que mon maître voulait produire ne manqua pas; les chevaux épouvantés se cabrèrent dans des mouvements désordonnés et toute la charge des fusils s'éparpilla sans nous atteindre.
--Nous savons comment nous défendre à présent, dit Alemguir; plusieurs cavaliers sont désarçonnés et les autres ont beaucoup de peine à se faire obéir de leurs montures.
[Illustration: JE L'EMPOIGNAI AVEC MA TROMPE, ET L'ARRACHAIT DE SA SELLE.]
Je tournais le dos et ne pouvais rien voir, mais j'étais bien heureux de ce que j'entendais là. Le courant nous emportait toujours, et il n'y avait pas moyen d'aborder sur l'autre rive qui présentait toujours une muraille à pic, tandis que du côté de nos ennemis le terrain, de plus en plus, s'abaissait.
Les soldats de Mysore étaient parvenus à dompter leurs chevaux, et ils gagnaient sur nous rapidement; mais c'était un autre danger qui m'inquiétait tout à coup: je sentais l'eau m'emporter avec une rapidité croissante, inexplicable, comme attirée vers un gouffre. Je me mis, par de vigoureux coups de pieds, à lutter contre le courant, à essayer de rebrousser chemin, mais je ne retardai que de bien peu la course qui devenait vertigineuse. Le prince partageait mon angoisse.
--Aide-moi, dit-il, debout sur ton cou, je pourrai voir ce qui nous menace.
Je tendis ma trompe par-dessus mon front, et il s'y appuya pour se tenir debout.
--N'hésite pas, cria-t-il aussitôt d'une voix qui tremblait. Jette-toi sur le rivage où sont nos ennemis, la rivière tombe dans un abîme en une cataracte épouvantable.
De toutes mes forces je nageai vers le bord; mais une force supérieure à la mienne me tirait vers la chute, dont nous n'étions plus déjà qu'à une centaine de mètres.
--Courage! courage! cria mon maître qui haletait.
Je fis un effort désespéré, tendant tous mes muscles, mettant en jeu toute la vigueur dont j'étais doué. Mais j'étais à bout d'haleine, étourdi par le grondement terrible et si proche de la cataracte, et ce tourbillonnement de l'eau qui brouillait la vue.
Je croyais bien que tout espoir était perdu et j'allais m'abandonner, quand je sentis le fond sous mon pied! Cela ranima mon énergie; en deux poussées je fus à quelques mètres du bord, debout sur un fond de roches solides, les flancs secoués par un essoufflement cruel.
Le prince, dont je sentais encore les membres trembler, me flattait de la main, me disant de douces paroles. L'eau, en courant, écumait contre mes jambes massives, comme sur les piles d'un pont; mais elle ne pouvait plus m'emporter. Les soldats, avec des cris de joie, accouraient, nous visant tout à leur aise.
--Fonds sur eux! ordonna mon maître.
Je fis retentir le tonnerre de ma voix et je m'élançai hors de l'eau, la trompe haute. Les chevaux reprirent peur, bondissant, secouant le mors; plusieurs tournèrent bride, s'enfuirent ventre à terre. Le chef, cependant, s'acharnait; maîtrisant des éperons sa monture plus docile, il tira. La balle passa si près de la tête l'Alemguir qu'elle lui brûla les cheveux. Alors, transporte de fureur, je courus sur le soldat, et, l'ayant rejoint, je l'empoignai avec ma trompe et l'arrachai de sa selle.
Au cri qu'il poussa, au lieu de chercher à le secourir, ceux de ses compagnons qui tenaient encore, prirent la fuite. Pendant ce temps, je balançai le vaincu comme un trophée, puis je le lançai au milieu de la rivière où il tomba avec un _pouf_ presque aussi fort que le mien de tout à l'heure. Le misérable se débattit un instant, puis fut emporté, précipité avec la cataracte.
[Illustration]
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Chapitre X
GANÉÇA
Le soleil resplendissait maintenant, nous séchant de ses rayons. Nous étions sauvés, et cette joie-là emportait toutes les souffrances que nous avions endurées.
Le prince était descendu; debout devant moi, il me regardait avec reconnaissance.
--Sans toi me dit-il à l'heure qu'il est, ma tête roulerait dans le sang. Pendant notre fuite notre salut dépendait des minutes qui s'écoulaient, et, pour n'en pas distraire une seule, je ne t'ai remercié que dans mon cœur. Mais maintenant, solennellement, devant le soleil qui flamboie, je veux t'exprimer les sentiments que m'inspirent ton dévouement et ton héroïsme. O Iravata! sans toi, Saphir-du-Ciel, dans ses voiles de deuil, pleurerait ma mort; sans toi, je ne verrais pas l'enfant qui doit naître; mon nom serait obscurci par ma fin honteuse, mon royaume envahi et saccagé; tandis que moi vivant tout peut être réparé. Et c'est grâce à un être que les hommes croient inférieur à eux! Ah! la princesse de Siam a raison, c'est bien une âme royale et héroïque qui se cache sous ta rude enveloppe.
J'étais confus de tant d'éloges et je ne pouvais faire comprendre que, si j'avais une âme, c'était tout simplement une bonne âme d'éléphant, toute pleine d'affection pour celui qui m'avait le premier traité en ami.
Il me flattait doucement de la main, me regardait en souriant, d'un air attendri. Moi, par tous les moyens qui sont à notre portée: mouvements d'oreilles, trépignements sur place, longs reniflements, j'exprimai ma satisfaction.
--Je te jure, dit encore le prince, que tu seras toujours traité comme mon égal et considéré comme mon meilleur ami. Mais éloignons-nous encore; nos adversaires pourraient revenir en nombre, maintenant que mon évasion doit être connue de tous.
Nous descendîmes une côte assez raide, parallèle à la cataracte. Alors ce fut une belle plaine fertile dans laquelle la rivière, apaisée, peu profonde, coulait sur un lit de cailloux et de rochers. Je pus la passer à gué, à peu de distance de la cascade qui s'éparpillait en neige, et que le soleil emplissait d'étincelles et d'irisations.
C'était donc là le saut que nous avions manqué de faire! Il y avait de quoi frémir à le regarder, malgré toute la beauté dont la nature le paraît. Je cherchai des yeux le cavalier qui avait été broyé à cette place; mais il n'en restait plus trace.
Quand nous fûmes de l'autre côté, dans une prairie, couverte d'herbes fraîches et touffues, mon maître m'ordonna de manger.
--Voilà un bon repas pour toi, dit-il, dont il faut te hâter de profiter. Je regrette bien de ne pas pouvoir, comme toi, déjeuner de quelques touffes de verdure, car voilà longtemps que je n'ai rien pris.
[Illustration: IL S'ÉTAIT AGENOUILLÉ ET, A DEMI-VOIX, PRIAIT.]
Comment aurais-je pu manger quand lui souffrait de la faim! Je continuai d'avancer comme si je n'avais pas compris.
--Je t'entends bien, Iravata, dit le prince; tu veux te priver parce que je suis à jeun; mais il ne le faut pas; je sais quelles sont les exigences de ton vaste estomac; celui de l'homme est plus patient.
J'étais torturé surtout par la soif d'ailleurs, et je bus tout mon soûl dans la rivière.
--Mange; que ton estomac soit vide, cela ne remplira pas le mien.
J'arrachai par-ci par-là quelques brassées d'herbes, mais sans consentir à m'arrêter. Je cherchai des yeux si je n'apercevais pas quelques groupes de maisons, un village.
--Cela ne servirait à rien, dit Alemguir, qui me devina; on m'a dépouillé de tout, on ne m'a pas laissé un diamant, pas une roupie, et je ne suis pas encore assez dompté par le malheur pour consentir à mendier. Je n'ai réussi à sauver que mon sceau royal, l'idée m'étant venue, au moment où l'on me fit prisonnier, de retirer de mon doigt la bague qui le supporte, et de la mettre dans ma bouche. Je ne peux pas troquer ce cachet, qui servira à me faire reconnaître, contre de la nourriture; il faut donc patienter jusqu'à ce que nous rencontrions des êtres capables de comprendre la puissance de ma bague et qui me fournissent les moyens de regagner mes États.
Mon maître avait raison; il ne pouvait pas vendre sa bague.
Je pressai le pas pour sortir de cette insupportable prairie qui semblait être sans fin; mais j'avais beau avancer, les mêmes gazons frais et fleuris se déroulaient, avec, de loin en loin, quelques grands arbres, dont pas un ne portait de fruit, sans qu'aucun lieu habité n'apparût.
Le prince avait cueilli plusieurs larges feuilles, dont il s'était couvert la tête pour s'abriter des rayons brûlants de midi; il en avait posé aussi sur mon front sachant combien la chaleur nous est pénible.
Des cultures se montrèrent cependant, puis un bosquet de bambous géants, entre lesquels paraissait un édifice de pierre qui avait la forme d'une ruche.
--C'est une chapelle, dit Alemguir, ne manquons pas de rendre hommage au dieu qu'elle abrite et que nous trouvons sur notre route avant toute autre rencontre. Notre prière faite, il sera bon de se reposer à l'ombre du bosquet.
Quelle surprise, lorsque je fus devant l'ouverture de l'édicule sacré! le dieu de pierre, qui apparaissait au fond sous un dais de velours, était un homme avec une tête d'éléphant.
--Ganéça, le dieu de la Sagesse! s'écria le prince, le hasard seul ne m'a pas conduit là, devant celui à qui, plutôt qu'à tous, je dois rendre des actions de grâce!
Il s'était agenouillé au pied de l'autel et, à demi-voix, priait.
Pendant ce temps, ne pouvant pas entrer dans la chapelle étroite et peu profonde, j'examinai ce dieu singulier qui, sur un corps d'homme, portait une tête pareille à la mienne et appuyait le bout de sa trompe sur sa main droite. Je voyais le dessus de l'autel que mon maître prosterné ne pouvait apercevoir. Des offrandes toutes fraîches étaient déposées là, dans des plats et dans des corbeilles. O joie! il y avait des gâteaux, du beurre liquéfié, des fruits varies, plus que la nourriture d'un homme pendant trois jours.
Ma trompe atteignait l'autel. Dès que le prince eut achevé sa prière, je posai successivement plats et corbeilles devant lui.
--Les offrandes! s'écria-t-il; certes je n'aurais pas osé les prendre, malgré mon extrême besoin, mais, offertes par toi, je ne peux pas les refuser; il me semble que le dieu lui-même me les donne.... Et peut-être es-tu Ganéça.
Je n'étais pas Ganéça, mais un éléphant très satisfait: mon maître mangeait, et dans ce joli bois où nous étions, toutes sortes de racines et de plantes à mon goût allaient pouvoir me rassasier. Nous ferions une petite sieste, pendant les heures chaudes, puis nous gagnerions un lieu habité, sans nul doute très proche, à en juger par ces offrandes toutes récentes et par les émanations que mon odorat très subtil percevait dans l'air.
C'était délicieux après ce que nous avions enduré, et si Ganéça nous avait aidés, vraiment, à sortir de tous ces mauvais pas, comme le prince paraissait le croire, je me sentais tout disposé à le remercier très dévotement et même à le prier tous les jours, car, s'il est possible qu'il y ait pour nous un dieu, Ganéça est bien certainement le dieu des éléphants.
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Chapitre XI
ON NOUS PREND POUR DES VOLEURS
Nous étions à Beejapour depuis plusieurs mois, le prince Alemguir et moi, et beaucoup d'aventures nous étaient arrivées dans cette ville, la première rencontrée sur notre route à peu de distance de la chapelle de Ganéça.
Les maîtres actuels de l'Hindoustan, les Anglais, étaient en nombre à Beejapour où un gouverneur résidait. Nous étions donc la hors des atteintes du maharajah de Mysore, lui-même soumis aux conquérants anglais, et ne régnant qu'en leur payant un tribut; mais d'autres dangers nous menaçaient: mon maître, tout d'abord, fut pris pour un voleur!
En le voyant presque nu, hâve, dépouille de tout, les chevilles et les poignets gardant la meurtrissure de chaînes, on ne crut rien de ce qu'il affirmait. On le soupçonnait de s'être échappé d'une prison, et ce qu'on l'accusait d'avoir volé, c'était moi-même.
Alors on voulut me confisquer, me séparer de lui; mais quand on essaya de mettre la main sur moi, le cri de colère que je poussai fit fuir les agents de police et les badauds amassés, comme une volée de moincaux.
Les constables revinrent les premiers. Ils convinrent qu'il était possible que l'inconnu fût bien le propriétaire de l'éléphant, mais qu'il fallait venir s'expliquer devant le commissaire, qui jugerait.
Je couchai mon maître sur mes défenses comme j'avais fait une fois déjà pour le préserver des balles, et, le portant ainsi, au grand ébahissement de la foule, je suivis les agents.
Le commissaire, malgré l'évidence, nous fit subir plusieurs épreuves, pour s'assurer que le fugitif était bien mon possesseur; mais il conclut que cela ne l'empêchait pas d'être un personnage dangereux, un espion, un émissaire secret de quelques traîtres et qu'il fallait le garder en prison.
Alemguir ne cessait pas de demander à être conduit devant le gouverneur de Beejapour, avec lequel il s'expliquerait, mais le gouverneur était à la chasse, et les jours passaient sans amener son retour.
Le prince eût subi tous ces ennuis avec patience, si l'idée que Saphir-du-Ciel, ignorant tout de lui, devait mourir d'inquiétude, n'eût torturé son cœur. La retraite de l'armée avait dû lui apprendre la défaite et la captivité de son époux. Mais depuis, elle ne savait plus rien, elle pouvait le croire mort, ne pas vouloir lui survivre.
Il revint enfin, ce gouverneur, et tout de suite le prince comprit qu'il s'entendrait avec lui.
Sir Percy Murray était un homme maigre et long, à barbe blanche, avec des yeux bleus, gais et vifs, des manières affables et un air de bonté et de franchise.
Après qu'Alemguir lui eut dit qui il était, lui eut montré son sceau royal et conté ses revers et ses aventures, le gouverneur exprima tous ses regrets des ennuis que ses subalternes, par excès de zèle, lui avaient causé en son absence, et il invita le prince à venir habiter chez lui, à Jasmin-Cottage, aux environs de la ville.
Mon maître le suppliait de lui fournir les moyens de retourner à Golconde, où son absence pouvait causer de grands malheurs; mais sir Percy Murray, malgré toute sa courtoisie, ne pouvait, à ce qu'il affirmait, laisser un inconnu s'éloigner sans être assuré de son identité; il serait blâmé en haut lieu et risquerait d'être destitué, disait-il. Mais il pria le prince d'écrire à sa femme et de lui dire d'envoyer à Beejapour plusieurs notables personnages de Golconde et un témoin anglais, si cela était possible, pour venir reconnaître le prince, et, qu'aussitôt la preuve faite qu'il était bien celui qu'il disait être, on lui rendrait la liberté.
Pendant le voyage des envoyés, le gouvernement de Beejapour fit tous ses efforts pour rendre au prince la vie agréable. Son hospitalité était des plus cordiales, sa nombreuse famille, pleine de gaieté et d'entrain; on donna des fêtes champêtres, des soirées, des bals, et mon maître fut sinon distrait, du moins très intéressé par les mœurs, nouvelles pour lui, de la société anglaise.
Enfin, les messagers revinrent avec une lettre de Saphir-du-Ciel, et accompagnés de l'oncle du prince et de plusieurs amis, qui pleurèrent de joie en revoyant mon maître, sur lequel ils avaient pleuré de chagrin.
Alemguir, me traitant toujours en ami, vint me lire la lettre de la princesse et m'annoncer que nous partions le lendemain.
--S'il était possible de te faire voyager en chemin de fer, ajouta-t-il? nous arriverions le soir même; mais cela serait difficile et te déplairait peut-être.
Pourvu que ce ne fût pas sur mer, j'étais dispose à voyager de n'importe quelle façon. Je fis comprendre à mon maître que j'irais volontiers en chemin de fer, et cela fut décidé.
On m'installa dans un grand wagon découvert que l'on abrita sous une tente et que l'on tapissa d'une épaisse litière. Puis, à l'aide d'un plancher en pente douce, on m'y fit monter.
Il paraît que l'on n'avait jamais vu un éléphant prendre le chemin de fer, car il y eut beaucoup de badauds sur le quai de la gare, venus pour assister à mon embarquement.
Le prince me recommanda de me coucher, afin d'être moins secoué, et, après avoir fait ses adieux au gouverneur, qui l'avait accompagné avec plusieurs officiers anglais, il monta dans son compartiment et l'on ferma les portières.
Des coups de sifflet vibrèrent, et le train se mit en marche. N'ayant pas l'habitude d'aller en voiture, le mouvement me causa un peu de vertige; mais cela n'était rien à côte des abominables souvenirs de la traversée de Siam à Ceylan, et l'idée d'arriver avant la nuit me remplissait de joie. Aussi je pris mon mal en patience quand, augmentant de vitesse, le train nous emporta à toute vapeur vers Golconde.
[Illustration]
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