XLVI
DÉPART.
(Suite.)
La mesure de la douleur était au comble dans mon âme, et pour me soustraire à tant de peines, je me serais tuée sans la lettre que je reçus des gens chez qui était ma fille adoptive. La femme venait de tomber dangereusement malade; l’on me disait qu’on ne pouvait la garder. Je passai une nuit très-agitée et je me mis en route qu’il faisait à peine jour. Le pauvre petit ange commençait à parler; elle m’appelait sa mère; je la ramenai chez moi; je la serrai sur mon cœur, et je lui demandai en larmes s’il était vrai qu’un jour elle me maudirait.--Pauvre petite! elle ne pouvait comprendre, pourtant elle passait ses bras autour de mon cou, et m’embrassait en me disant: «Oh! je t’aime, ma marraine.» Je n’avais pas le droit de mourir; si Dieu m’avait envoyé cette innocente créature, c’était peut-être pour me donner l’occasion de réparer le mal que j’avais fait.
Deux jours plus tard, trois hommes vinrent saisir chez moi pour une somme de quarante-six mille francs, que Robert devait à son bijoutier, pour cette garantie qu’il avait donnée si imprudemment. J’avais toujours eu horreur du papier timbré et de ceux qui l’apportent; je les voyais toujours apparaître, dans mon imagination, avec de grosses moustaches, de grosses cannes et de vilains chapeaux. Je devins presque folle de peur et de chagrin.
Je voulais écrire à Robert; mais je jetai la plume avec rage.
--Non! dis-je, je serai plus généreuse que lui, je ne l’accablerai pas. Tant mieux qu’il ne me reste rien que mes larmes, nous nous en irons loin de cette ville maudite. Je travaillerai pour t’élever, ma petite Caroline; j’en ai perdu l’habitude, tant mieux! j’aurai plus de peine.
Je mis un voile et je me rendis à mon théâtre, car je jouais les reines des bals. Je dansai et je chantai la mort dans l’âme; mais j’étais habituée depuis longtemps à cette comédie. Ma vie s’était passée en mascarades de ce genre. Cette contrainte m’a rendue la plus malheureuse de toutes les créatures. Après avoir cru échapper à ce genre d’existence, l’idée d’une rechute me navrait le cœur.
J’avais fini ma pièce à neuf heures.
En sortant pour rentrer chez moi, je vis un homme dans le passage; il se glissait comme une ombre le long des murs et semblait me fuir. Je pressai le pas, car sa tournure m’avait frappée. Je me plaçai en face de lui.
C’était Robert, pâle, défait; son œil, si ardent d’ordinaire, était voilé de tristesse, mais l’ironie était toujours sur ses lèvres dédaigneuses.
--Ah! lui dis-je, vous ne m’éviterez pas; vous me devez une explication. Il se peut que j’aie été coupable, mais vous n’avez pas le droit de me torturer comme vous le faites depuis quelque temps. Dieu seul juge irrévocablement. Vous ne pouvez partir en me laissant l’idée qu’un homme me maudit sous le ciel. D’ailleurs, vous êtes déjà trop vengé; vos malédictions s’accomplissent. On m’intente des procès que je ne soutiendrai pas. Je vais quitter ce monde aussi malheureuse que vous.
Mes larmes me coupèrent la voix. Il me fit monter en voiture et m’accompagna chez moi.
--J’avais peur de ce qui arrive, me dit-il, et c’est ce qui m’a ramené à Paris. Mes biens ont été vendus la moitié de leur valeur. Non-seulement je suis ruiné, mais il me reste des dettes.
--Oui, et moi l’on m’attaque, disant que ce que j’ai est à vous. C’est une infamie, car ils savent bien le contraire; mais ils se disent: Une femme comme celle-là, nous aurons bon marché d’elle.
--Eh bien! me dit-il, faites-les mentir. Céleste, défendez-vous avec tout ce que vous avez d’énergie et d’intelligence! vous avez votre droit; il y a des juges. J’emporterais des regrets trop amers, si je vous savais malheureuse. Je voulais me faire soldat; mais je suis trop vieux, j’ai trente-trois ans. Je vais partir au bout du monde, en Australie. Peut-être pourrai-je vivre, comme tant d’autres, loin de la France; ne rien demander à personne, ne pas donner le spectacle de ma misère, c’est tout ce que je veux. Je n’ai pas d’idées, je vais aller où le navire me conduira.
Il resta chez moi. Nous payâmes nos joies passées par de longues nuits de larmes.
Une lettre du Berry nous tira de notre abattement.
On venait de saisir ma maison et nos meubles. On me disait qu’on allait attaquer l’hypothèque qu’il m’avait donnée en payement.
Tout me manquait à la fois... et je voyais venir la misère.
Les reproches injustes dont il m’accablait depuis quelque temps me revinrent en mémoire. En me trouvant si malheureuse, je les lui rendis avec usure.
--Eh bien! lui disais-je, vous qui n’aviez qu’insulte et mépris pour moi, qui me souhaitiez la misère, l’hôpital ou la prison, vous pouvez partir heureux. Allons, nous sommes quittes.--Une chose me console, c’est que je vous ai prédit ce qui nous arriverait à tous deux. Vous avez beau m’accabler, vous devez me rendre justice. Oh! le difficile, c’est de forcer votre orgueilleuse nature à s’avouer vaincue.--Partez! laissez-moi avec mon désespoir, car je vous le reprocherais. Il vous reste une famille, à vous; à moi, il ne me reste que la misère et les tourments.
Robert me regarda fixement, sans me répondre un mot. Il scrutait ma volonté; elle dut lui paraître implacable, car il sortit lentement, acceptant mes paroles comme un ordre d’exil.
Je fus chez un avoué qui me donna l’adresse d’un avocat, et je me mis en mesure de faire tête à l’orage qui se préparait. Pour traverser cette nouvelle crise, j’appelai à moi tout mon courage. Abattue cent fois, je me relevai par des efforts surnaturels. On me traîna devant les tribunaux. Mes adversaires, qui se sentaient vulnérables, crurent se grandir en me traînant dans la boue. Ils prirent mon passé et l’imprimèrent; si bien que, partout où j’allais, on s’éloignait de moi. Ils me marchèrent tellement sur le cœur que je devins cruelle. Je ne pensais plus qu’à me venger; puis je retombais, anéantie, dans mon impuissance.
Je quittai l’appartement rue Joubert pour le temps que durerait ce procès; car je ne voulais pas, si les juges étaient trompés par de fausses apparences être chassée de chez moi. Je ne pouvais me faire d’illusion; la lutte qui se préparait devait être longue, pénible; elle fut cruelle.
Je louai, avenue de Saint-Cloud, une petite maison et un jardin pour ma fille qui avait besoin d’air.
Toutes les femmes que j’avais connues dansaient en rond comme des sorcières autour de ma ruine. Je ne voulus pas leur laisser cette joie; je tâchai de les tromper, de me tromper moi-même, et, l’inquiétude au cœur, j’exagérai ma vie de luxe et de plaisirs.
Robert était parti. Il avait lutté jusqu’au dernier moment; vaincu, il regarda sa ruine en face, et, se sentant faible devant sa volonté, il sut du moins prendre une résolution courageuse; il mit cinq mille lieues entre lui et la poussière que faisait ce désastre de son bonheur perdu et de son opulence brisée.
Ce départ, qui devait influer si profondément sur ma vie, ne me fit pas tout d’abord l’impression que je devais en ressentir. Cette impression a été successive. Un mot de moi, et Robert serait revenu; ce mot, je ne voulus pas le dire. Je sentais trop bien que dans l’état de nos âmes et dans la situation de nos affaires, la continuation de notre liaison aurait fait notre malheur à tous deux. J’espérais que, le voyant loin de moi, sa famille lui rendrait son appui. Je restai inflexible. Plus tard, à mesure que j’appris les souffrances de son exil, mon cœur se détendit. J’appréciais mieux que je ne l’avais fait d’abord la grandeur du sacrifice qu’il m’avait fait en s’éloignant de moi. Pauvre Robert! nous avons assez souffert l’un par l’autre; il m’a assez dévoué, sacrifié sa vie, pour qu’on me pardonne l’orgueil que m’inspire le courage qu’il a montré au milieu de toutes les tortures morales et physiques qu’il a subies dans ses lointains voyages.
J’avais songé d’abord à en faire moi-même le récit; mais, en relisant sa correspondance, j’ai compris que ce que j’avais de mieux à faire, c’était de le laisser parler lui-même.
La première lettre que je reçus de lui était datée de Londres.