LVI
LES PRESSENTIMENTS.
«Mon pauvre Robert, je reçois de toi une lettre si triste, je me sens en ce moment si désespérée, si coupable, qu’il me paraît impossible de trouver des paroles pour t’exprimer mes regrets, ma souffrance, mon repentir.
»Mes larmes sont bien amères, mais que peuvent des larmes, que peuvent des sanglots pour celui qui est la cause de ses propres douleurs?
»Tu me dis ne pas avoir reçu de lettres de moi, on les aura prises, interceptées comme étant indignes de toi.
»C’est la sixième lettre bien longue que je t’écris; l’idée que tu me crois oublieuse me désespère, un souvenir t’aurait fait tant de bien!
»L’épreuve est au-dessus de mes forces, vois-tu, et je deviendrai folle si tout m’accable ainsi sans relâche.
»Tu m’accuses sans cesse d’ingratitude, moi qui ne vis que pour toi et par ton souvenir! moi qui n’ai pas une pensée qui ne me ramène à toi!
»Ah! si tu me crois aussi indigne, tu dois être bien malheureux.
»Mais non, ton cœur doit démentir ces paroles dictées par une imagination ardente et souvent injuste.
»Puisque tu m’as aimée et dis m’aimer encore, je veux espérer, j’ai besoin de cela pour ranimer mon courage abattu par la maladie, le dégoût, les fatigues et l’ennui.
»Quand je reçois de tes nouvelles, je pleure toujours, mais ces larmes sont douces, car ton souvenir les console.
»Si loin que tu sois, mon âme est à toi; ma pensée, mon amour t’enveloppent.
»Tu dis que j’ai fait ton malheur.
»Eh bien! je l’aurai fait sans faire mon bonheur.
»J’ai bien souffert, va, mais je ne suis pas à ta hauteur et je ne veux plus chercher de repos ni de consolations; je vivrai dans mes larmes pour me punir de t’avoir méconnu, et je finirai par la retraite ou le suicide.
»Garde-toi, Robert, soigne-toi, car s’il t’arrivait malheur, je mourrais; du reste, ma vie est finie, elle me quittera comme tout ce qui m’a entourée.
»Je sens que mon âme sera errante jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé la tienne.
»Ta famille t’abandonne, dis-tu, je ne puis le croire; mais si cela est, tant mieux, je te défendrai sans elle, et tu seras bien à moi.
»Je te l’ai dit, je crois en toi et j’espère en Dieu; lui seul a pu te donner la force de supporter cette misère.
»Je vais le prier avec ferveur pour qu’il te conserve.
»Je t’envoie une bruyère de France.
»Je t’aime avec le plus pur de mon cœur, garde-toi pour moi encore une larme, un baiser.
»Du courage... espère.
»CÉLESTE.»
Je me laissai aller au chagrin; ma conscience ne trouvait plus d’excuses.
Deux choses arrivaient à mon cœur: le souvenir de Robert et celui de ma petite fille, sa tendresse, ses jeux, son bavardage, me faisaient oublier; et je me surprenais jouant avec elle comme si j’avais son âge.
Ma position ne me permettait pas de rester seule avec mes peines; dans cette vie dont j’espérais la fin, les larmes et les bonnes pensées n’ont pas cours; on n’achète que baisers ou éclats de rire.
On me donna une pièce à jouer, intitulée: la Fille de madame Grégoire.
Cela m’occupa; les nuits étaient si longues pour moi que je les passais à travailler.
Mon ignorance me pesait plus que jamais, mais mes efforts étaient inutiles.
Les études ne pouvaient s’accorder avec ma vie agitée.
Trois mois s’étaient écoulés depuis que j’avais reçu la lettre de Robert. Mon inquiétude devenait une fièvre ardente.
Je faisais mille conjectures;--peut-être m’avait-il oubliée!
Si ce genre de vie l’avait tué!
Cette pensée s’enfonçait dans mon cœur comme une pointe d’acier.
--Mon Dieu! me disais-je, c’est impossible! ce serait trop affreux!... Oh! je suis insensée!... Une lettre peut se perdre,--ce n’est qu’un retard.
Les pensées, les souvenirs, si pénibles qu’ils soient, aident toujours un peu à la vie réelle.
Chaque jour je faisais de nouvelles connaissances.
Un soir, au foyer des artistes, aux Variétés, je vis un petit monsieur dans un si drôle de paletot-sac, que je ne pus m’empêcher de rire, ce qui était fort inconvenant, car je voyais ce monsieur pour la première fois.
Il était très-petit, assez gros d’embonpoint, et ses jambes me parurent trop petites pour supporter son buste.
Sa tête était forte, son front large, sa physionomie intelligente, son œil vif et spirituel.
Il causait et riait avec toutes les personnes qui l’entouraient et semblait connaître et être connu de tout le monde.
C’était à moi à entrer en scène; je sortis du foyer.
Quand je revins il contait une histoire.
On l’entourait, je fis comme les autres, et je n’en fus pas fâchée, car c’était un conteur très-amusant.
Je demandai à une de mes camarades comment on l’appelait; elle me regarda d’un air étonné, et me dit:
--Comment, vous ne le connaissez pas? c’est Couture, le peintre, celui qui a fait l’Orgie romaine.
--Je connais le tableau, je connais le nom de l’auteur, mais il me semble ne l’avoir jamais vu en personne.
--C’est un homme de beaucoup de talent, mais d’un caractère très-original. Tenez, il raconte une autre histoire, écoutez.
Je m’approchai plus près pour entendre.
--Figurez-vous, disait-il, qu’il y a quelque temps, j’étais sur la porte cochère de mon atelier, en train de fumer ma cigarette, dans une tenue assez débraillée, quand une voiture s’arrête à vingt pas. Une très-jolie dame en descend avec des paquets, des cartons, et regardant de mon côté.
--Hé! l’ami!
Comme je ne bougeais pas, elle recommença son hé, et me fit signe de la main d’avancer.
Si elle eût été laide, je ne me serais pas dérangé; mais elle était très-bien, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui être agréable.
--Tenez, me dit-elle, en me montrant ses paquets, montez tout cela chez moi au cinquième, à gauche.
Je la regardai, un peu étonné; mais je pris les colis, et je la suivis.
Arrivé en haut, je n’en pouvais plus; elle me fit mettre les paquets chez elle, fouilla dans sa bourse et me donna dix sous.
Je les pris et sortis tenant mon sérieux, bien que j’eusse une envie de rire qui m’étouffait.
Elle m’avait pris pour un commissionnaire.
Ça ne me fâcha point du tout, parce que j’en avais bien l’air.
Le lendemain, je lui envoyai ma carte et ses cinquante centimes, en lui disant que j’avais été trop heureux de lui être utile, et que si elle aimait la peinture, elle pouvait s’acquitter envers moi en venant visiter mon atelier.
Elle adorait les arts, et l’artiste en profita.
Puis, se retournant de mon côté, et m’adressant la parole pour la première fois, il me dit:
--Si vous avez des courses à faire, je suis à votre disposition.
Je me mis à rire et lui répondis:
--Au même prix, n’est-ce pas?
--Oh! comme vous voudrez, je n’ai pas de tarif, moi. Je suis bon garçon, je prends ce qu’on me donne.
--Eh bien! je vous offre une tasse de thé, demain, chez moi, avec quelques amis.
Il me promit de venir, et me tint parole.
Il est d’une gaieté qui ne tarit jamais.
On le dit très-avare de sa peinture; je trouve qu’il a raison, elle est assez belle pour ça.
Il est très-amusant; quand quelqu’un de laid veut lui faire faire son portrait, il répond:
--Revenez dans un an, je suis trop pressé.
La figure est un livre où il prétend lire, sans jamais se tromper, le caractère des gens.
Il sacrifie les traits à la pensée; ce qu’il refuse aux uns pour de l’argent, il le donne aux autres, pourvu que la physionomie lui convienne.
La mienne lui plut sans doute, car il me proposa de faire un dessin d’après moi, semblable à celui qu’il avait fait de Mme George Sand et de Béranger.
Vous pensez bien que j’acceptai avec reconnaissance.
Ce dessin est probablement la seule chose qui restera de moi, parce qu’il est signé du nom d’un grand artiste!
Il mit à peine trois heures à le faire.
Peu de jours après, je gagnai un procès qui, sans être d’une grande importance, devait avoir de l’influence sur le gain des autres.
Pour que personne n’ignorât ce triomphe sur mes adversaires, je donnai une soirée, et puis je n’étais pas fâchée de montrer le dessin fait par l’auteur des Enrôlés volontaires.
Mon portrait eut un grand succès, et son auteur reçut force compliments.
Parmi les souvenirs que j’ai gardés des quelques personnes réunies chez moi ce soir-là, vient naturellement se placer en première ligne Alexandre Dumas fils.
Ce n’était point encore le Molière de notre époque, mais il était le fils de son père, et son nom faisait retourner toutes les têtes.
Il était d’un caractère froid, son esprit était sceptique, profond, quelquefois méchant; mais s’il vous disait une chose gracieuse, s’il vous adressait un compliment, on pouvait y croire, car il n’était pas banal et ne jetait pas ses éloges aux vents.
Il avait assisté à la première représentation de la Revue de 1852, et avait dit à plusieurs personnes en parlant de moi:
--Elle a chanté, joué, dit à merveille; si elle veut travailler, elle aura un véritable talent. Peut-être lui ferai-je un rôle.
A cette époque critique de ma vie, cet encouragement était pour moi d’une grande importance.
Je savais qu’il s’adressait de l’auteur à l’artiste, ma qualité de femme n’y entrait pour rien.
Si M. Dumas rendait justice à ma manière d’être, il avait, en mainte occasion, montré de l’éloignement pour ma personne; mon nom de guerre lui avait déplu lorsque j’étais à l’Hippodrome.
C’était donc un admirateur dont je pouvais m’enorgueillir à juste titre; et puis, je l’ai déjà dit, j’étais fatiguée de toutes ces conquêtes faciles et ennuyeuses qui se groupaient chaque jour autour de moi.
Le talent, l’esprit me paraissaient, pour un homme, la plus enviable de toutes les richesses.
J’aurais voulu vivre au milieu de tous ces esprits supérieurs, mais je n’avais aucun droit à cette insigne faveur; c’est à vol d’oiseau que j’avais eu l’occasion d’apprécier Dumas père, Méry, Augier, Murger, Théophile Gautier, Camille Doucet, M. de Girardin et Nestor Roqueplan.
Il en est des grands hommes comme des femmes vraiment honnêtes; ils sont accessibles aux petits parce qu’ils sont simples de manière, bons et indulgents.
Un nom devrait figurer en tête de tous ces noms; je ne veux pas le nommer, mais il est inscrit dans mon cœur et ne s’effacera jamais.
Homme au-dessus des autres par la naissance et surtout par le mérite, il a été mon bon génie, mon appui en mainte circonstance, et n’a pas dédaigné de m’aider de ses conseils.
Cœur droit, loyal, indépendant et dégagé de vains préjugés, il m’avait découverte avant que je me connusse moi-même.
On dit que chacun a son étoile au ciel; moi, je puis affirmer que j’avais la mienne sur la terre.
Robert ne m’avait pas écrit depuis quatre mois! il devait lui être arrivé quelque malheur.
Bien que je fusse rentrée dans cette vie agitée, que je fusse occupée à mon théâtre, que l’aisance et le luxe fussent revenus autour de moi peut-être avec plus d’abondance que jamais, le souvenir de Robert ne me quittait pas.
C’était une vraie torture pour mon cœur.
Ma petite Caroline était ma seule consolation réelle.
C’était un ange de douceur et de bonté; sa mère ne l’aurait jamais aimée plus que moi.
J’étais sortie avec elle pour faire des emplettes rue de la Chaussée-d’Antin.
Je fus séduite par de ravissants petits bonnets que je vis en étalage, et j’entrai pour en acheter un à Caroline.
Je venais de la prendre dans mes bras pour qu’on pût les lui essayer.
En voyant en face la marchande, je poussai un ah!... si étonné, que je faillis laisser tomber l’enfant, ce qui serait arrivé si elle n’avait eu ses petits bras passés autour de mon cou.
Je venais de reconnaître, dans la belle personne qui me faisait voir de la lingerie, ma petite mendiante du dépôt, ma compagne de la correction.
Elle n’était pas changée.
C’était bien sa jolie figure, ses cheveux noirs et brillants.
Je l’examinais avec un plaisir inouï.
J’attendais qu’elle me reconnût; mais elle me regarda à peine; mon examen semblait la gêner.
J’aurais voulu l’embrasser.
Je lui pris la main; je la serrai; elle me regarda d’un air stupéfait.
J’allais lui dire:
--Mais tu ne me reconnais donc pas?
Je m’arrêtai court; une voix intérieure me disait:
--Pourquoi rappeler à cette pauvre fille une rencontre aussi triste pour elle que pour toi?
Elle a peut-être le bonheur de l’avoir oubliée. Tant mieux!
Elle ne peut me reconnaître, j’ai eu la petite vérole depuis que nous ne nous sommes vues.
Elle, elle est toujours aussi jolie.
Comme elle paraît heureuse avec sa robe de mérinos!
Pendant que je faisais ces réflexions, Caroline, montée sans façon sur le comptoir, se promenait au milieu des chiffons empilés; elle jouait avec Louise et voulait à toute force lui essayer un bonnet. Louise lui rendait ses caresses.
J’achetai tout ce qu’elle me fit voir; elle eut bien tort de ne pas me proposer tout le contenu de sa boutique, je l’aurais payé sans marchander.
Une fois sortie, j’eus envie de pleurer.
Pauvre petite Louise! je me la rappelais m’offrant la moitié de son pain.
Pour la première fois depuis cette affreuse époque de ma vie, je m’en souvenais avec plaisir.
Son souvenir me faisait l’effet d’un parfum qui se sauve de la fange où l’on va l’engloutir.
Je rentrai chez moi, me promettant bien d’y retourner. Une voiture était à ma porte, Victorine m’attendait depuis une heure.
--Enfin! me dit-elle, ce n’est pas malheureux; je croyais que vous ne reviendriez jamais. On ne vous voit plus.
Vous êtes fière avec vos amies depuis votre succès de la Revue.
Je vous fais mon compliment.
Vous savez, je suis franche, je vous avais trouvée mauvaise, je vous l’avais dit.
Vous avez travaillé, je viens vous dire: C’est mieux.
Qu’est-ce que c’est que ça? fit-elle en montrant ma fille adoptive.
Oh! ma chère, je retire mon compliment.
Comment, vous, une femme d’imagination, vous imitez vos camarades?
Vous avez tort; si petit qu’on soit, il faut être soi.
--Qu’est-ce que vous voulez dire?
--Comment! vous êtes avec elle au théâtre et vous ne connaissez pas l’histoire du petit? mais on en parle ici, à Madrid, partout où les femmes ont une langue.
Votre camarade ne fait rien pour la gloire, tout pour la réclame: elle lit dans un journal qu’une femme vient de mourir et laisse un petit garçon orphelin.
Elle ne va pas chez le magistrat en personne lui offrir de servir de mère à l’enfant, elle écrit à un journal qui publie sa lettre; on lui accorde le petit garçon; il faut qu’elle le fasse voir à tout le monde.
Sa mère est morte depuis quinze jours; au lieu de lui acheter un habit de deuil, elle le déguise en Ecossais.
Elle lui apprend une scène de tragédie.
Quand il y a du monde, elle lui dit: Comment a-t-on tué ta mère?
L’enfant fait le simulacre de donner des coups de poignard et dit d’un air sauvage:
--Comme ça, en se frappant la poitrine.
Mais aujourd’hui, la farce est jouée, le petit a fait son effet, on ne le voit plus, il est relégué on sait où.
Pauvre enfant! on aurait mieux fait de le laisser où il était.
--Je ne comprends pas ce que vous me dites ou ce que vous voulez me dire, ma chère Victorine.
Ce que je sais, c’est que votre nature a beaucoup de celle du reptile, toutes vos paroles sentent le venin.
Vos conseils m’ont poussée dans une voie où je ne me serais peut-être pas fourvoyée, si, au lieu de vous connaître, j’avais connu une femme au cœur moins corrompu, à l’âme moins sèche.
Le scepticisme, la philosophie seyent mal aux femmes.
Pendant un temps, elles peuvent se servir de ces armes-là avec succès, mais un jour vient où elles se blessent elles-mêmes.
Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de croire à quelque chose.
L’isolement de l’âme est le pire de tous les isolements.
La créature a besoin de croire ou d’aimer.
Quand à moi, je ne me consolerai jamais du départ de mon pauvre Robert.
J’ai besoin d’amies qui adoucissent les violences de mon caractère, qui polissent mon esprit, et vous n’êtes point faite pour cela, au contraire.
--C’est-à-dire que vous ne voulez plus me voir, dit-elle en se levant.
--Le moins possible; vous me rappelez des souvenirs pénibles.
--Vous me regretterez, me dit-elle en s’éloignant; mon caractère, c’est le vôtre. J’ai sur la tête dix années de désillusions que vous n’avez pas encore, patience! cela viendra et vous vous rappellerez d’aujourd’hui.
Elle partit sans que j’y prisse garde.
J’étais préoccupée, inquiète; ce silence de Robert me paraissait surnaturel.
La présence de cette femme venait de raviver mes souvenirs, je rêvais tout éveillée.
J’avais de si étranges préoccupations que je me croyais un peu folle.
Tantôt je voyais Robert sur un vaisseau démâté en pleine mer; son regard était tourné vers moi, il était plein d’amour et de pardon.
Tantôt je le voyais à mes côtés, son regard ardent semblait vouloir m’anéantir.
J’avais peur; toutes ces hallucinations produites par l’agitation et l’inquiétude de mes pensées ne me quittaient pas depuis quelques jours.
On sonna très-fort à ma porte, et je courus ouvrir, croyant que c’était lui.
Un de mes amis venait m’inviter à dîner avec Maria.
--Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi; mais je ne sais pas ce que j’ai; je suis dans une disposition d’esprit extraordinaire.
Si j’étais petite maîtresse, je dirais que j’ai des vapeurs, car il me passe devant les yeux comme un nuage derrière lequel je voudrais regarder.
Non, je ne sortirai pas aujourd’hui.
--Venez dîner ici, demain, si vous voulez, j’ai quelques personnes.
Il accepta et je restai seule.
Je me couchai de bonne heure; impossible de dormir.
Je voyais le grand portrait de Robert se balancer, quitter le mur et venir à moi.
Je rallumais ma bougie; il était à sa place.
Je me rendormais, j’entendais sa voix, je me levais, en lui disant: Que me veux-tu?
J’écoutais et je n’entendais rien.
Evidemment, j’avais le cauchemar, mais il était obstiné.
A six heures, mes invités arrivèrent; comme je regardais toujours la porte, on me demanda si j’attendais encore quelqu’un?
--Non, mais je suis stupide depuis hier. Je suis distraite au point de ne pas savoir ce que je fais.
Mes invités étaient gais, je faisais de mon mieux pour être aimable, mais mon rire était nerveux.
Je ne savais pourquoi j’aurais voulu qu’ils fussent à cent lieues de chez moi.
Il était à peu près neuf heures, quand ma domestique entra.
Elle avait l’air bouleversé.
Mon concierge la suivait et avait l’air encore plus effaré qu’elle.
--Madame!... ah! si vous saviez...
--Quoi donc? lui dis-je brusquement.
--Ah! madame, c’est... M. le comte ne vous a pas écrit?
--Eh bien? dis-je en me levant malgré moi.
--Eh! bien, madame, il est à Paris.
--Robert! criai-je en quittant brusquement ma place, qui vous a dit cela?
--Madame, il a parlé au concierge. Comme on lui a dit que vous aviez du monde, il n’a pas voulu monter; il est dans le passage du Havre.
Ma langue semblait paralysée.
Il me prit un tremblement nerveux qui faisait claquer mes dents.
Je regardais tout le monde sans rien voir, mon cœur battait à se rompre.
Je voulais courir et je ne pouvais faire un pas; je fus obligée de m’asseoir quelques secondes pendant lesquelles on me crut folle.
J’aurais voulu cacher, anéantir tous ceux qui m’entouraient.
J’aurais voulu que cette maudite table fût engloutie.
Quoi! il y avait festin chez moi, le champagne pétillait dans les verres, les lumières se reflétaient dans les plats d’argent que Robert m’avait donnés, et lui, il était à ma porte comme un pauvre abandonné. Je trouvais ma situation odieuse.
--Faites-le monter, me dit une de mes amies.
Ces paroles me rappelèrent à la raison.
--Non, non, m’écriai-je en me sauvant, je vous en supplie, partez de suite.
Ma femme de chambre me courait après avec un manteau et un chapeau.
Je vis Robert.
C’était bien lui; mais dans quel état, grand Dieu!
Il avait laissé pousser toute sa barbe; sa figure était maigre et brunie, ses yeux étaient ternes, son front pâle; la souffrance était écrite sur tous ses traits.
Ses vêtements se ressentaient du désordre d’un long voyage; il n’avait pourtant rien perdu de sa distinction.
Lorsqu’il m’aperçut, il vacilla comme un homme qui reçoit une blessure, mais il se remit vite et releva la tête pour me regarder en face.
Je voulais l’embrasser, il m’arrêta d’un regard.
Je n’osais ni avancer ni parler.
Ce fut lui qui rompit ce terrible silence:
--Il n’y a que les morts qui ne reviennent jamais! Vous étiez en fête, n’est-ce pas? je vous ai dérangée.
--Vous ne le croyez pas, Robert, j’avais invité de mes amies à dîner.
--Je n’ai pas le droit de vous demander qui était chez vous.
J’aurais dû attendre à demain, vous écrire.
Mais vous savez combien mon cœur est lâche; j’arrive à l’instant et il m’a amené malgré moi.
Il serait mal à vous de me reprocher ma faiblesse, elles sont toutes dans la nature.
Celui qui ne sait pas dompter la sienne lorsqu’elle le torture est plus à plaindre qu’à blâmer.
Je ne crains ni le danger ni la mort.
J’ai de l’énergie, du courage, rien ne m’effraye, excepté l’idée de ne plus vous revoir.
Oh! vous devez me mépriser, vous qui avez une volonté de fer.
Ma faiblesse fait votre force.
Céleste! épargnez-moi.
Voulez-vous venir à mon hôtel? nous avons à causer de vos affaires.
Je le suivis sans oser lui répondre un mot, mais il voyait bien que mon âme était à ses pieds.
Arrivés à son hôtel, il me dit:
--Tenez! voilà ce que je vous ai rapporté.
--Et il découvrit des cages pleines de ravissants petits oiseaux de toutes couleurs.
--Voilà, dit-il, quatre mois que je les soigne afin de vous les offrir. J’avais froid la nuit pour les garantir du vent avec ma couverture.
Je me mis à pleurer, car il ne m’avait pas embrassée.
Il me prit la main et me dit en la serrant doucement:--Mon amour serait indigne s’il était matériel.
Je suis l’amant de ton esprit.
Je vous l’ai déjà dit, Céleste, ce que j’aime en vous, ce n’est pas Mogador; c’est une autre femme qui se débat dans votre enveloppe.
J’ai voulu lutter, me défendre, je suis brisé.
Il faut avoir pitié des vaincus.
Je lui embrassai les mains, elles portaient les traces de larges cicatrices à peine fermées.
Il reprit en m’enveloppant de son regard profond:
--Si tu savais comme je t’aime, Céleste! Depuis que je me sais abandonné des miens, je ne lutte plus avec le penchant qui m’entraîne.
--Et moi qui étais si inquiète de ne plus recevoir des lettres de toi, je croyais que tu m’avais oubliée.
--T’oublier! je ne le puis plus.
Il releva sa manche et me montra mon nom et la date de son départ tatoués en encre bleue sur son bras droit.
--Après t’avoir écrit ma dernière lettre, espèce de journal que tu n’auras pas lu, je restai encore trois mois aux mines.
Le courage ne m’a pas fait défaut un seul instant, mais avec le courage, il faut la santé qui donne la force, et je suis tombé dangereusement malade.
On ne peut travailler seul aux mines; comme les autres, je m’étais associé avec un mineur nommé Faubare.
C’était un Français, un ancien matelot qui, je crois, avait déserté son bord.
Malgré sa rudesse et sa force, il pouvait à peine lutter avec moi, tant je travaillais avec ardeur.
Le pauvre garçon m’avait entendu appeler monsieur le comte par ce chevalier d’industrie qui m’avait vendu mon claim, et il me disait:
--Dis donc, Lecomte, passe-moi ma pioche, mon seau. Va couper du bois dans la forêt, fais le thé.
Comme ma plus grande souffrance était de manquer de linge propre, j’allais en laver au bord de la rivière.
Il me demandait si j’avais été blanchisseur à Paris.
Les eaux n’étaient pas encore retirées, les trous étaient submergés, et l’on était souvent obligé de se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture.
Cette eau est une espèce de vase acide qui vous brûle la peau; vois mes mains, j’ai eu des plaies jusqu’aux coudes, mes jambes ont été littéralement dépouillées; tout cela n’eût rien été si nous avions trouvé de quoi vivre, mais tous nos efforts étaient vains.
Lorsque Faubare me vit ainsi, il refusa de me laisser continuer.
Je n’avais jamais été à même d’apprécier d’aussi près un cœur d’ouvrier, et je dois dire que celui-là était plein de noblesse et de générosité, car il travaillait pour moi, m’apportant chaque jour, sous ma tente, tout ce que j’avais besoin et me rendant le compte fidèle de ce qu’il gagnait pour l’association.
J’avais beau lui dire qu’elle n’existait plus, puisque je ne pouvais rien faire, que je me regardais comme son débiteur, il ne voulait rien entendre.
Il faisait sa cuisine en chantant et me donnait toujours le meilleur morceau.
J’attendais avec une anxiété cruelle des lettres, des nouvelles de France; je n’avais rien demandé, mais il me semblait impossible qu’on m’eût ainsi abandonné.
J’écrivis à Sidney, espérant que le consul avait quelque chose pour moi, il m’envoya une lettre de toi.
Je serais mort là sans autre ressource que la charité de ce brave garçon, si le jeune homme que j’avais rencontré à Londres et qui était commis voyageur pour une grande maison de Paris, n’était venu à mon secours.
En voyant l’état où j’étais, il me dit:
--Vous ne pouvez rester ici, il est impossible que vous n’ayez pas quelques ressources en Europe, je vais vous prêter de quoi faire votre voyage, retournez en France, et revenez avec des marchandises.
--Mais, dis-je à Robert, il y a quelques jours on faisait courir le bruit ici qu’un de vos proches parents vous avait envoyé quelque mille francs.
--C’est faux, me dit-il avec un sourire plein d’amertume.
J’ai, en effet, trouvé une lettre à mon adresse en arrivant à Londres, mais on ne m’y donnait qu’un conseil.
Je refusai d’abord de partir, mais on n’eut pas grand’peine à me convaincre que ce voyage était indispensable à mes intérêts, pour ma vie peut-être.
En partant, je donnai à Faubare tout ce que je possédais; ma tente, mes outils, mon pistolet et la propriété des claims, que j’avais achetés.
Tout cela était une petite fortune pour lui.
Rien ne peut égaler son étonnement lorsque je lui signai l’acte de donation qui devait le mettre en règle en cas de réclamation.
--Comte de...! disait-il en tournant tout autour de moi. Comment, tu es... mais je croyais que tu t’appelais Lecomte.
Ah! si j’avais su, par exemple! Mais moi, j’ai été élevé dans l’un des domaines de votre grand-père, et je vous ai laissé travailler comme le chien de notre berger.
Tenez, je ne suis qu’une brute, et si vous êtes tombé malade, c’est de ma faute.
Quand j’ai vu vos mains saigner sur l’ouvrage, j’aurais dû m’apercevoir qu’elles n’étaient pas faites pour manier la pioche.
J’ai embrassé Faubare en pleurant, puis je suis retourné à Sidney avec cet autre ami qui était venu me chercher, inspiré par son bon cœur.
Quand le bâtiment eut levé l’ancre, je regrettai d’être parti.
La nuit, quand je regardais et que je voyais des étoiles filer, je croyais voir pleurer le ciel sur ma folie!
J’aurais dû rester, mourir là-bas, mais je pensais à vous; vous vous disiez poursuivie et j’espérais arriver à temps pour vous être utile.
Personne n’a le droit de reprendre ce que je vous ai donné quand j’étais riche.
Je mis Robert à peu près au courant de tout ce qui s’était passé pendant son absence.
La rougeur lui monta au front quand il sut ce dont on l’avait accusé.
J’eus beaucoup de peine à calmer son agitation, il refusa de venir demeurer chez moi, dans cet appartement qui lui avait en partie appartenu.
Je compris le sentiment qui le faisait agir; il était trop pauvre pour payer son loyer, et moi, j’avais trop de cœur pour l’éclabousser dans les rues avec les voitures qu’il m’avait données.
Sans le prévenir, j’envoyai tout à l’hôtel des ventes.
Une personne qui avait envie de mon appartement fut agréée par le propriétaire, et me dégagea de mon bail.
Je louai, pour mille francs par an, un appartement au rez-de-chaussée, rue de Navarin.
J’avais un petit jardin pour ma filleule, et ce quartier était assez éloigné du centre élégant pour dépayser Robert de certains voisinages qui auraient pu lui donner des regrets ou le faire souffrir de la vie plus que modeste à laquelle il était condamné désormais.
Je vendis la plus grande partie de ce qui me restait en cachemires et bijoux, afin de vivre auprès de lui sans être à sa charge le temps qu’il resterait en France.
Je payai tout ce que je devais ainsi que quelques dettes qu’il avait faites pour moi, mais pour lesquelles cependant lui seul était engagé.
Robert n’avait pas vu assez clair dans ses affaires d’intérêt pour s’apercevoir de tous ces détails pécuniaires.
D’ailleurs, quoi que je fisse, il ne voulut pas demeurer chez moi.
Il loua une petite chambre dans un hôtel, rue Laffitte, mais il passait toutes ses journées auprès de moi.
Le théâtre lui portait ombrage; je l’aimais beaucoup à cette époque, je venais d’obtenir un grand succès; je touchais à un second, mais je l’abandonnai avec bonheur, puisque cela me mettait à même de sacrifier quelque chose à celui qui m’avait tout sacrifié. Amis, amies, jouissances du luxe, d’amour-propre, j’abandonnai tout, j’aurais voulu lui donner ma vie.
Ma nature, mon caractère se révélaient enfin à mes propres yeux.
J’avais été toute ma vie humiliée de recevoir, je me sentais fière de donner.
J’employais mille finesses pour faire accepter ces riens qui sont tout un poëme.
J’avais racheté tout ce que les créanciers de Robert avaient fait vendre: des tableaux, des effets, des armes.
Chaque chose pour lui était un souvenir, une relique.
Il me témoigna plus de gratitude pour ces riens que si je lui eusse rendu un million.
Tout entière au bonheur de faire ce que je faisais, j’oubliais qu’un grand malheur pesait encore sur ma tête.
Le procès en appel à la cour impériale de Bourges allait être jugé.
Je ne pouvais encore disposer de ma maison du Poinçonnet, joli petit cottage que les habitants du pays ont baptisé du nom pompeux de château, nom sur lequel mes adversaires s’appuyèrent pour faire beaucoup de bruit.
Avec peu, en effet, il eût pu paraître naturel que j’eusse une maison de campagne, mais un château! cela était révoltant, il fallait me déposséder.
Les hommes d’affaires, les magistrats de Châteauroux surent à quoi s’en tenir relativement à cette gasconnade, et ne se laissèrent pas influencer par des phrases.
Mais à Bourges, comment les choses allaient-elles se passer au dernier moment?
La crainte me rendait profondément triste.
Le grand jour arriva enfin; il fallut rassembler tout son courage et partir.
Je fis un résumé de ces Mémoires pour donner à la cour.
Robert en fit une note de son côté, précisant les faits, donnant des chiffres à l’appui et me défendant avec tout ce qu’il avait de cœur, mais il resta à Paris.
Ce que j’ai souffert pendant les trois jours que ces débats ont duré, Dieu seul le sait.
En entrant sous le vestibule de ce grand palais de Jacques Cœur, où siége aujourd’hui le tribunal, le froid des voûtes m’enveloppa comme un linceul, mes dents claquèrent, j’étais pâle à faire peur aux statues de pierre.
Toutes les voix résonnaient à mes oreilles comme des instruments de cuivre.
Mon nom mille fois répété par l’écho me fit peur.
L’impatience, l’inquiétude, une volonté plus forte que la mienne m’avaient amenée au tribunal.
Cachée derrière une colonne, je m’entendais traiter avec tant de mépris que je perdis la tête et me laissai glisser à genoux en pleurant.
Alors, j’oubliai le tribunal, les juges, je me crus dans une église et je priai Dieu avec ferveur.
Je lui demandai pardon du passé, lui promettant de faire mieux dans l’avenir, s’il voulait m’absoudre.
Dieu est bon, sa clémence est infinie.
Je sentis le calme et la résignation rentrer en moi.
Je sortis du palais comme j’y étais entrée, sans être vue, et j’attendis que mon sort se décidât.
J’avais bien fait de m’armer de patience; les débats, comme je l’ai dit, après avoir duré trois jours et avoir fait plus de bruit que s’il s’était agi d’un grand criminel, furent clos et le jugement remis à quinzaine.
Je revins à Paris.
Les émotions, les secousses avaient été si vives, que mes traits en gardèrent l’empreinte pendant plusieurs mois.
Robert me demanda pardon de m’avoir exposée à toutes ces tribulations, généralement au-dessus des forces de la femme.
Ce jour-là je fus heureuse de toutes mes misères.
J’aurais voulu avoir eu à souffrir davantage.
Cela ne se serait pas fait attendre si, comme je l’ai dit, Dieu, en qui j’avais mis toute ma confiance, ne m’avait donné la résignation.
Huit jours après les débats de Bourges eut lieu mon procès au tribunal de commerce à Paris.
Il s’agissait des quarante mille francs que Robert me devait et pour lesquels il m’avait fait des lettres de change.
Cet argent était en réalité ma fortune, car la maison était hypothéquée et il était dû beaucoup à Châteauroux.
Le tribunal de la place de la Bourse déclara que ces lettres de change étaient des effets de complaisance et ne pouvaient être regardés comme sérieux.
J’éprouvai une contrariété passagère, mais j’avais placé ma confiance au-dessus des hommes, j’espérais encore quand tout semblait désespéré.
L’avocat général de Bourges fit un résumé écrasant pour moi.
Il voulut flétrir, frapper un parti en ma personne, arrêter la contagion du mal fait à la société par mes pareilles, en donnant sur moi l’exemple du châtiment.
La cour était nombreuse; elle remit à huitaine sa délibération et me donna gain de cause.
Ce fut un beau jour pour moi et une grande confusion pour mes adversaires.
En réalité, je n’en avais qu’un, mais il avait cherché quelques petits débiteurs de Robert, en leur promettant de payer les frais qui pourraient être faits, qu’il gagnât ou qu’il perdît.
Plusieurs noms groupés ensemble devaient donner plus de force à ses prétentions.
Quelques-uns se désistèrent pendant le cours de ces procès qui semblaient devoir être interminables; d’autres avouèrent qu’ils regrettaient d’être entrés dans cette voie où ils s’étaient laissé entraîner par de faux rapports.
Enfin, le plus intéressé à ma perte se croyait déjà possesseur de mon petit château de cartes, et parlait de réformes, de changements, d’améliorations à faire lorsqu’il l’habiterait.
Il avait gagné au tribunal de commerce, il est vrai, mais cela était en première instance.
J’allais interjeter appel de ce jugement, et cela menaçait de durer encore longtemps, quand les choses prirent une direction sur laquelle je ne comptais plus.
Mon domicile fut envahi en mon absence par cinq personnes solidaires les unes pour les autres de cette inqualifiable violation des droits, prenant, je l’ai déjà dit, dans mes papiers et ceux de Robert ce qui leur convenait.
Je déposai des plaintes au parquet; on parut d’abord ne pas donner une grande importance à ces faits; mais un beau matin, lorsque le tour de cette affaire fut venu, elle se classa et parut causer un grand effroi à ceux qui en avaient ri jusqu’alors.
C’est qu’ils savaient mieux que moi que la justice, quand elle est instruite, punit sévèrement l’homme de loi qui fait un mauvais usage des pouvoirs qui lui ont été confiés.
Le tribunal de Châteauroux condamna à un mois de suspension et aux frais l’huissier qui les accompagnait dans cette injuste perquisition.
Il disait pour toute défense:
--J’ai exécuté les ordres de l’avoué de Paris; j’ai fait ce qu’il faisait lui-même, croyant qu’il agissait en vertu d’un droit ou d’un pouvoir quelconque.
Il y avait bien là de quoi effrayer ces messieurs qui, en fait de pouvoirs, n’avaient que ceux qu’ils s’étaient arrogés.
Poussés par la crainte, ils me firent proposer un arrangement plus avantageux pour moi que celui que j’avais sollicité pendant deux ans.
Je refusais alors de sacrifier la moitié de ce que je possédais, comme j’y aurais consenti à cette époque afin d’en finir.
Ils revinrent humiliés, confus, me prier de retirer mes plaintes, m’envoyèrent de leurs amis qui me supplièrent de me désister, m’offrant de me rembourser immédiatement l’argent de mon hypothèque; mais je n’avais pas été la seule victime de ces brutalités sans nombre, et Robert m’obligea à refuser pendant plusieurs jours qui durent leur paraître bien longs.
Si cet argent lui avait appartenu, il l’aurait volontiers sacrifié à l’ombre d’une réparation, mais il comprit qu’il ne pouvait me forcer à un si grand sacrifice, et il me donna carte blanche.
Non-seulement je fus dégagée de la responsabilité qu’on voulait faire peser sur moi, mais encore j’exigeai que le bijoutier reprît pour son compte la créance du jeune homme pour lequel Robert avait si légèrement donné sa garantie.
Puis, leur demandant combien il leur devait personnellement, je leur payai le tout en son nom; la somme s’élevait à 20,000 francs.
Il valait mieux que Robert me les dût qu’à ces vilaines gens qui l’avaient si fort maltraité.
D’ailleurs, Robert m’avait fait part de ses projets.
Il voulait entreprendre quelque chose, faire du commerce.
Ses créanciers l’en auraient peut-être empêché.
Comme cela, il était libre et sans entraves.
Certes, dissiper sa fortune est un grand tort, mais il est excusable quand on a le courage de la refaire.
Robert eut beau me gronder, se fâcher, ce qui était fait était fait.
J’étais bien sûre que pas un de ceux que j’avais payés ne rendrait l’argent en échange d’une promesse.
Robert fit tout ce qu’il put pour se procurer cette somme afin de me la rembourser.
Personne ne l’aida à se dégager de ce qu’il croyait devoir appeler sa reconnaissance envers moi.
Il ne m’en devait pourtant pas; ce que j’avais fait était tout naturel.
Une partie de ses dettes devaient avoir été faites pour moi, à mon insu, il est vrai, mais n’avais-je pas profité de ses dons et fait-on de la générosité lorsqu’on rend ce qui vous a été donné d’une façon irréfléchie?
Malgré le proverbe: «Il faut que jeunesse se passe,» l’homme qui s’est ruiné aussi ostensiblement s’est déclassé aux yeux du monde; il n’inspire aucune confiance aux gens sérieux, et il semble que le présent doive toujours être ce qu’a été le passé.
Avec ce raisonnement souvent injuste, on met d’immenses entraves à des difficultés déjà si difficiles à vaincre pour celui qui commence un apprentissage à trente ans.
Partout Robert se trouvait face à face avec la méfiance et l’incrédulité.
Il sollicita une place, on la lui refusa.
Il chercha des marchandises, on le prit pour un chevalier d’industrie.
Souvent il se rebutait, et il se serait fait sauter la cervelle si je n’avais fait descendre en lui un peu de cette confiance qui m’était rendue, un peu de cette énergique ardeur qui augmentait toujours chez moi en présence des difficultés à combattre.
Enfin, à force de recherches, de persévérance, il trouva un grand négociant qui voulut bien l’aider sans le connaître.
Il l’écouta, le conseilla et lui promit des marchandises pour une somme assez importante.
M. Bertrand (c’est le nom de ce nouvel ami de Robert) était un homme plein de cœur.
Avec son expérience, il devina une grande intelligence, une grande envie de bien faire chez cet homme que l’on croyait incapable.
Lorsque Robert se fut assuré du travail, sa seule ressource pour l’avenir, il me proposa sérieusement de m’emmener.
Avant cette époque, comme il n’avait rien, il ne m’en avait parlé que d’une façon indirecte, et ses demandes avaient toujours été subordonnées à un: Si je réussis.
J’avoue que je n’avais jamais envisagé l’idée d’un pareil voyage sans effroi, et puis, j’avais vingt raisons pour refuser.
S’il m’emmenait, cela allait encore jeter de la déconsidération sur lui, ses rapports avec le monde en souffriraient et cela ferait diminuer ses chances de fortune.
Sa famille serait indignée et persisterait à le laisser vivre dans cet abandon qui lui avait été si douloureux.
Mais son idée était bien arrêtée; il combattit mes objections avec toute la chaleur dont son âme était capable.
--Je n’ai que toi au monde, me dit-il; si tu refuses de me suivre, je ne partirai pas.
Mon courage, c’est toi! mon pays sera partout où tu seras.
Que m’importe l’opinion des miens? Se sont-ils souvenus de moi quand mon cœur avait besoin du leur?
Ils ont détourné la tête, dans la crainte que j’aie besoin d’eux.
Aujourd’hui, je suis heureux de cet abandon, parce qu’il me fait libre.
Jamais je n’aurai un regret, jamais je ne te ferai un reproche; mais j’ai besoin de toi pour vivre comme on a besoin d’air pour respirer.
J’avais cru devoir lui dire ce que je lui avais dit, mais je pensai qu’il était inutile de refuser plus longtemps, car par-dessus tout, mon désir le plus ardent, mon vœu le plus cher était de ne plus le quitter.
Je ne lui posai qu’une seule condition: c’est que ma fille adoptive me suivrait partout, je ne voulais la confier à personne.
Sa réponse fut deux gros baisers sur les joues de l’enfant. J’avais dit à Robert tout ce que j’avais fait pendant son absence. Cependant je n’avais pas osé lui avouer l’existence de ces Mémoires, mais ils ne m’appartenaient plus.
Ne sachant pas si Robert reviendrait, j’en avais disposé avant qu’ils fussent terminés, et voici comment:
Au plus fort de mes procès, un de mes amis, M. A... me demanda de les lui prêter. Il les lut, fut étonné, et les fit circuler sans que je le susse.
Lorsqu’il me rendit mes six volumes, ils avaient été lus par dix personnes.
J’en citerai quelques-unes dont l’opinion, sans qu’elles s’en doutassent, dicta ma conduite dans cette circonstance et peut la faire excuser.
La première fut M. Camille Doucet.
Son esprit doux et délicat s’effraya de ces révélations brutales, mais il ne les condamna pas, sachant que j’y avais été contrainte.
Mme Emile de Girardin, cette grande âme placée par Dieu au-dessus des autres âmes, compatissante pour ceux qui souffrent, indulgente et pleine de pitié pour tout ce qui est déchu, devina avec les délicatesses de son cœur de femme que la mort devait être préférable au suicide moral que j’avais accompli; quoique souffrante, elle passa la nuit à lire ces pages tombées de ma main comme des larmes tombent des yeux.
--Peu importe qui pleure, disait l’auteur de Marguerite ou les Deux Amours.
Nous devons écouter la plainte de tous ceux qui souffrent.
J’ai trouvé la lecture de ces Mémoires très-attachante, et si jamais ils sont publiés, ils auront du succès parmi ceux qui les comprendront tels qu’ils sont.
M. Dumas les lut aussi; son imagination ardente, son extrême bienveillance l’emportèrent bien au delà de la réalité, parce qu’il avait mesuré d’un coup d’œil les difficultés que j’avais eues à vaincre pour rallier ces souvenirs épars, les mettre en ordre, et rapporter des choses si difficiles à dire.
L’auteur d’Antony, que je connaissais à peine, parla de ces Mémoires à tout le monde.
Il inséra même dans son journal (le Mousquetaire) quelques lignes capables d’éveiller la curiosité et l’intérêt de ses nombreux amis.
A cette époque, j’eus l’occasion de me rencontrer avec une femme dont la réputation a fait grand bruit, sans doute parce qu’il y avait en elle deux personnalités et un surnom.
Un jour, c’était une chatte séduisante, souple, gracieuse; le lendemain, un vrai lion rugissant, griffes aiguës, œil étincelant, dents blanches qui déchirent, rien n’y manquait; la ressemblance était telle enfin que le nom lui en resta.
Ce nouveau roi du désert régna sur un coin de Paris pendant longtemps, sans qu’on sût quel était son mode de gouvernement.
Le Lion est petite, blonde; ses traits sont insaisissables pour moi comme son caractère, il y a en elle des élans de cœur ou de haine surnaturels.
Elle est puissante par ses amis, entourage haut placé qui lui reste fidèle envers et contre tous.
Elle m’a rendu un service à moi qu’elle connaissait à peine; on dit qu’elle en rend à beaucoup de monde, c’est peut-être pour cela qu’elle a des ennemis, et qui sait si dans les plus acharnés elle ne reconnaîtrait pas ses obligés?
Je l’ai trop peu vue pour me former une opinion sur son véritable caractère.
J’aime mieux voir un peu par moi-même que d’entendre dire beaucoup; ce dont je me suis convaincue, c’est que son esprit est un des plus subtils et des plus amusants que j’aie jamais rencontrés.
C’est un feu roulant, quelquefois chargé à mitraille; personne ne lui échappe, personne ne peut lui tenir tête.
Elle connaît tout, voit tout, entend tout et en fait son profit; douée d’une mémoire incroyable, elle sait l’histoire de chacun sur le bout du doigt; les heures passent auprès d’elle comme des minutes.
On ne veut plus la revoir quand elle vous a fait une blessure morale, ce qui arrive souvent; mais alors elle redevient chatte.
Elle vous fait oublier avec une parole, un bout de lettre bien tourné, une grosse égratignure qu’elle vous a faite en riant.
Un homme d’esprit qui est son ami depuis vingt-cinq ans disait, en parlant d’elle:
--C’est une sorcière ou une fée. Il doit y avoir quelque chose comme cela.
Ce même ami, qui nous était commun, me mit en rapport avec un éditeur.
Je fis un traité; je n’avais pu me résigner à brûler ce que j’avais eu tant de mal à construire.
J’avais passé bien des jours et des nuits à faire et refaire sans cesse.
Je devais à ce travail constant un goût très-vif pour la retraite; loin de m’effrayer, la solitude, l’isolement m’apparaissaient avec des charmes inconnus jusqu’alors.
Lorsque Robert revint, il était trop tard pour m’empêcher d’entrer dans cette voie de publicité, où, du reste, j’étais entrée à cause de lui.
Je commençai mes préparatifs de départ; cela n’est pas une petite affaire quand on entreprend un si long voyage.
Mes meubles, tout ce que je possédais était expédié au Havre, lorsque Robert reçut sa nomination à une place qu’il avait sollicitée et sur laquelle il ne comptait plus depuis quelques mois.
Il voulut refuser à cause de moi; je refusai de partir s’il n’acceptait pas.
Il y avait pour lui une question d’avenir; mon avenir, à moi, je m’en inquiétais peu.
Je trouverai toujours le moyen de vivre d’un travail quelconque, mais lui... J’aurais mieux aimé mourir que le revoir exposé de nouveau à toutes les misères qu’il avait subies.
J’éprouve quelques terreurs à m’en aller si loin de mon pays, de ma beauté, de ma jeunesse. Il ne m’en restera bientôt plus que le souvenir. On ne peut aimer longtemps que la vertu, les mérites; pour aimer la femme qui vieillit, il faut qu’on l’estime, qu’elle soit la mère de vos enfants.
Si Robert allait redevenir ce qu’il était, violent, emporté! S’il allait se venger de m’avoir aimée! Si cette mer, dont le murmure me fait peur, allait m’engloutir! Si, enfin, je ne pouvais jamais revenir dans ce Paris où je suis née et que j’aime comme j’aimais ma mère, lorsque j’étais enfant!...
Peut être mourrai-je abandonnée là-bas, sous ce soleil brûlant qui dévore les plantes et les hommes.
Le portrait qu’il m’en a fait dans ses lettres n’est-il pas effrayant?
En cela, comme en toutes choses, que la volonté de Dieu soit faite! que ma destinée s’accomplisse!
Peut-être de grands événements m’attendent-ils à l’autre bout de cet horizon que je ne puis traverser de la pensée? Je vous écrirai chaque jour.
Puisse ce second journal, s’il vous parvient jamais, être plus intéressant et mieux écrit que celui-ci.
Si mes mémoires paraissent après mon départ, Robert n’en saura rien, car nous allons rester quatre mois en mer.
Et puis, qui les lira? quelques amis.
Ils passeront inaperçus, comme tout ce qui manque d’intérêt.
Si la critique allait s’en occuper!
Eh bien! qu’elle fasse selon sa conscience.
Je vais tenter, pendant le cours de cette longue traversée, la miséricorde de celui qui nous jugera tous. Dieu seul condamne sur l’Océan!
FIN.
NOTES
Craignant de n’avoir pas fait assez bien comprendre les raisons qui m’ont poussée à faire ces tristes révélations, je donne la copie des mémoires faits par mes défenseurs pour mes juges pendant le cours de ces procès. Les réponses adressées à mes adversaires diront assez à quel point ils m’accablaient, et si je ne reproduis pas ici les injures dont ils m’ont abreuvée sans relâche et sans pitié pendant trois années qui m’ont paru trois siècles, c’est que je crois qu’ils ont vivement regretté de s’être laissé entraîner dans une voie qui a failli les perdre et qui les a certainement compromis.
TRIBUNAL CIVIL DE CHATEAUROUX.
Note pour mademoiselle Céleste, contre M. D...
Un jour la société D...-B... a rêvé qu’elle allait devenir propriétaire du petit domaine du Poinsonnet. Elle ne peut renoncer à cette illusion sans se venger. Elle se venge par des injures ou des révélations étrangères à la discussion. On la dénonce. Rien n’est respecté, ni les regrets, ni les droits. Vous lui ferez justice, mais elle aura été obligée de se confesser publiquement, de dire aux hommes ce qu’elle n’aurait avoué à un confesseur qu’en rougissant et parlant bas.
Aux outrages, mademoiselle Céleste opposera des raisons. Sûre de son bon droit, elle se défendra surtout par le souvenir des faits.
La vivacité des attaques dont elle est l’objet, dans la note publiée sous le nom de M. D..., lui donne apparemment le droit de regarder en face son adversaire, de lui demander qui il est.
Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le monde? Nous le dirons tout à l’heure.
Qu’est-ce que c’est que M. D... dans le procès? Rien du tout.
M. D... n’a droit de faire ce procès qu’autant qu’il est créancier. Or il ne l’est plus, il a été complétement désintéressé.
M. D... est porteur d’une hypothèque de 45,000 fr. qui frappe, de la manière la plus utile, sur les biens de M. de ***.
Après M. D..., il y a encore une marge considérable. Pure allégation! simple éventualité! s’écrie mon honorable adversaire! Comment? allégation! éventualité! Mais M. D... en est convenu dans l’interrogatoire qu’il a subi à Paris, et dont le texte est sous les yeux du tribunal de Châteauroux. M. D... a été obligé d’avouer qu’il n’a été que le prête-nom de M. B..., qu’il allait être payé, que s’il ne l’était pas encore, c’est que probablement M. B... avait intérêt à ce retard.
Le procès se fait sous son nom, mais il n’y porte aucune préoccupation personnelle, et c’est à peine s’il s’est exactement informé des progrès de la procédure.
Nous avons fait un pas dans la cause. En ôtant le masque dont s’est affublé M. D..., nous trouvons derrière M. B...
M. B..., c’est bien le véritable adversaire de mademoiselle Céleste, c’est celui qu’elle a rencontré partout, dans le prétoire du tribunal comme dans la cour du Poinsonnet.
M. B... est-il créancier?
Il le dit, mais M. de ***, qui depuis douze ans a laissé entre les mains de son bijoutier banquier plus de 130,000 fr. de sa fortune, sous forme de billets et sous forme d’hypothèques, conteste le compte de son créancier, et le tribunal de la Seine est saisi d’une contestation élevée contre la créance de M. B...
Mademoiselle Céleste sait parfaitement qu’une des douleurs de ce procès, c’est de la forcer à révéler les fautes et les entraînements de sa vie. Elle sait qu’elle doit entrer dans le sanctuaire de la justice, comme on entre au tribunal de la pénitence. C’est l’attitude qu’elle n’a cessé de garder... devant ses juges. Mais elle ne se croit pas obligée de courber le front sous les outrages dont cherchent à l’abreuver MM. D... et B... Devant une attaque qui manque de mesure et de générosité, elle se relève sous l’affront, et, se retournant vers ses accusateurs, elle prend la liberté de leur demander qui ils sont pour l’insulter.
Si MM. D... et B... s’étaient toujours renfermés dans le strict exercice de la profession de joailliers, ils n’auraient pas aujourd’hui l’occasion qu’ils croient avoir trouvée de faire du puritanisme sur les débris des fortunes de fils de famille ruinés. Si MM. D... et B... s’étaient bornés à vendre des bijoux pour les corbeilles de mariage, ils ne seraient pas ou ne prétendraient pas être les créanciers de M. de ***. Leurs noms ne retentiraient pas dans des procès où les noms de fraude sont prononcés, et où des notes d’une exagération ridicule sont réduites, par la justice, à des proportions plus raisonnables. MM. D... et B... se souviennent que la défense de mademoiselle Céleste a plaidé qu’à côté des fils de famille qui se ruinaient, les femmes momentanément associées à leur existence pouvaient échapper à la gêne ou à la misère; mais MM. D... et B... ont oublié, sans doute, que la défense de mademoiselle Céleste a retracé un tableau complet du monde où M. de *** a rencontré MM. D... et B... Ils ont oublié que la défense s’est attachée à peindre ces spéculateurs de sang-froid, qui, surveillant la ruine progressive des jeunes gens entraînés par leurs passions, finissent par s’enrichir de leurs dépouilles.
Nous ne demandons pas mieux que d’évoquer de nouveau, devant les magistrats qui jugeront le procès, les images de cette existence parisienne, contre laquelle MM. D... et B... tonnent aujourd’hui avec une si vertueuse indignation. Les juges seront inévitablement frappés de ce contraste. D’un côté, des faiblesses, de l’affection, des fautes. De l’autre, du calcul et de l’égoïsme. Au surplus, sans sortir de la cause, mademoiselle Céleste propose à MM. D... et B... d’accepter un juge entre elle et eux. C’est M. de ***. Il est tombé d’assez haut et dans un abîme assez profond, pour voir clair, aujourd’hui, dans le passé de sa vie. Il expie assez courageusement les fautes de sa jeunesse pour jeter sur les entraînements de son existence un regard ferme et assuré. Que pense-t-il de mademoiselle Céleste? Il lui a conservé une affection sincère et sérieuse, il lui écrit les lettres les plus amicales. Que pense-t-il de MM. D... et B...? Il les considère comme les mauvais génies de sa vie.
Tous les titres, on veut bien le reconnaître, sont en faveur de mademoiselle Céleste. Qu’oppose-t-on à nos preuves?
On ne donne, il est vrai, que deux raisons principales. Réfuter ces deux raisons, c’est réfuter tout le mémoire produit au nom de nos adversaires.
On dit: 1º que les ressources personnelles de mademoiselle Céleste ne lui ont jamais permis de songer à acheter un terrain pour y faire construire le Poinsonnet.
2º Qu’à l’époque où l’acquisition a eu lieu, si M. de *** n’était pas complétement ruiné, il était sur le penchant du désastre financier dans lequel son patrimoine a été englouti.
Nous avons démontré au tribunal que mademoiselle Céleste pouvait parfaitement payer la propriété qui lui appartient. Sa famille n’était pas dénuée de ressources; son grand-père a tenu pendant cinquante-six ans un hôtel garni rue de Bercy. Nous avons justifié qu’à une époque contemporaine de son acquisition dans le Berry elle a vendu à Paris un fonds d’hôtel garni, connu sous le nom d’hôtel Cléry, et qui était sa propriété particulière. Une partie du mobilier de cet hôtel a même servi à compléter celui du Poinsonnet. Nous avons rapporté son engagement et la preuve des appointements qu’elle touche au théâtre des Variétés. Quand on veut l’insulter, d’ailleurs, on lui oppose sa fortune; quand on veut la dépouiller, on lui objecte sa misère. Il faudrait choisir. Elle a montré au tribunal des titres d’acquisitions de rentes, elle a prouvé que des cadeaux considérables lui ont été faits, en dehors de ce que M. de *** a pu dépenser pour elle. Son mobilier de Paris est une petite fortune. La société D...-B... ne peut l’ignorer, puisqu’elle en a également été tentée, et qu’il a fallu un jugement du tribunal pour mettre un terme, à cet égard, à sa convoitise. Ajoutons que toutes les dépenses du Poinsonnet sont loin d’être payées, que mademoiselle Céleste a engagé des valeurs, a contracté des obligations, indépendamment des 6,000 fr. d’hypothèque que le tribunal connaît.
Il n’est pas plus vrai de dire qu’au moment où le Poinsonnet a été construit, M. de *** était sur le point d’être ruiné. N’oublions pas d’abord que l’important, au point de vue de la cause, est précisément de savoir si M. de *** se croyait ou ne se croyait pas ruiné. Le doute à cet égard n’est pas possible. M. de *** espérait, et avec raison, que ses propriétés seraient vendues 800,000 francs. C’est par suite d’une dépréciation, aussi considérable qu’inattendue, qu’en son absence, les immeubles ont été vendus moitié de leur valeur, et que sa déconfiture a été consommée en huit jours. En admettant donc que le Poinsonnet fût une libéralité de M. de ***, elle serait antérieure de deux ans aux poursuites des créanciers, elle n’aurait jamais pu, par conséquent, être faite en fraude de leurs droits. Sous ce point de vue encore, mademoiselle Céleste ne saurait être dépouillée de ce qui lui appartient.
Battus sur ce terrain, MM. D... et B... invoquent des vraisemblances.
Ils épuisent tous les termes de la vénerie, de l’art héraldique; ils accumulent toutes les hypothèses pour montrer que M. de *** aurait pu avoir l’idée d’acheter le Poinsonnet pour lui-même. Eh! messieurs, ne vous donnez pas tant de mal! Nous vous accordons que M. de *** aurait pu avoir cette idée. L’a-t-il eue? Voilà le point à établir.
Il nous est aisé de prouver le contraire, puisque c’est lui précisément qui a donné à mademoiselle Céleste la pensée de replacer son argent de cette façon.
Vous criez à l’invraisemblance! attendez; les faits vont vous convaincre.
Le bulletin de la poste aux chevaux, laissé au dossier, prouve qu’à la date par nous indiquée, le mobilier de mademoiselle Céleste a été conduit dans le Berry. Les frais de transport ont coûté 600 fr.; c’est ce mobilier, dont nous avons donné les factures, Vigand et autres, qui n’a jamais cessé d’être la propriété de mademoiselle Céleste, et qui a été depuis transporté chez elle au Poinsonnet.
Trois ans après, la liaison de mademoiselle Céleste avec M. de *** avait changé de caractère; aux illusions commencèrent à succéder des appréciations plus froides et plus raisonnables. La famille de M. de *** voulait le marier. Mademoiselle Céleste n’apportait à ces projets, dont elle comprenait la nécessité, aucun obstacle. Sa correspondance l’atteste. Mais ce lien ne pouvait se rompre en un jour. M. de *** comprenait que la vie commune devenait impossible. Mais il ne pouvait consentir à laisser s’éloigner de lui la femme qui avait été pendant trois ans la compagne de sa vie. C’est alors qu’il eut l’idée de l’engager à acheter un petit domaine, dans le but de se créer ou une retraite pour l’avenir, ou un revenu avantageux. Se séparant de M. de ***, elle devait reprendre son mobilier, qui allait tout naturellement trouver sa place au Poinsonnet. On chercha d’abord un emplacement convenable. Mademoiselle Céleste ne nie pas que M. de *** l’ait dirigée dans cette recherche; mais elle l’accompagnait toujours, et rien n’a été fait sans son assentiment. La position du Poinsonnet, à quelques mètres de la forêt, a paru avantageuse. «Si vous n’habitez pas un jour ou l’autre par vous-même, lui disait M. de ***, vous trouverez facilement à louer votre propriété comme rendez-vous de chasse.» Qu’on ne s’étonne donc pas si le Poinsonnet a reçu une approbation qui rappelle tous les attributs de la chasse; à l’origine, mademoiselle Céleste ne comptait occuper que la maison du garde. Elle a cédé à un entraînement naturel aux personnes qui viennent d’acheter et aux conseils de M. de ***. Elle a fait venir Lamarche le maçon, et Duly le charpentier. Elle leur a tracé à la plume, sur un morceau de papier, le plan du pavillon qu’elle voulait.
Pour mieux marquer l’intention de la rupture projetée entre elle et M. de ***, elle est revenue à Paris et s’est engagée au théâtre des Variétés.
M. de *** n’était point brouillé avec mademoiselle Céleste. Il séparait sa vie de la sienne, mais sans pensée de rupture définitive. Qu’y avait-il d’extraordinaire à ce qu’il s’occupât de la réalisation d’un projet qu’il avait inspiré, et dans lequel se trouvait la trace de son souvenir?
Y a-t-il lieu de s’étonner davantage si M. de *** a fait à ses frais, avec sa voiture et ses chevaux, le transport du mobilier de mademoiselle Céleste, comme nous le reprochent si haut MM. D... et B...?
Des mois s’étaient écoulés, le mariage de M. de *** avait manqué. Alors seulement M. de *** commença à s’apercevoir des embarras d’argent qui allaient le presser de toutes parts. Il mit sa terre en vente, et s’ennuyant tout seul dans le Berry, il prolongea ses séjours au Poinsonnet.
Le tribunal a su, du reste, que si ces messieurs avaient des yeux de lynx pour apercevoir les traces du passage de M. de *** au Poinsonnet, ils étaient complétement frappés de cécité devant les robes, les amazones, les métiers à tapisserie, les ouvrages à la main de mademoiselle Céleste.
Le reste des propriétés de M. de *** avait été vendu en son absence, avec des pouvoirs émanés de lui, mais qu’il n’avait pas donnés pour vendre à si bas prix, ce qui a donné lieu à des réclamations par lui adressées à M. M..., procureur de la République.
Alors seulement M. de *** a connu, pour la première fois, toute l’étendue de sa ruine.
Il est retourné au Poinsonnet, a vendu ses chiens à M. M..., ainsi qu’à deux ou trois autres personnes dont le nom nous échappe, a envoyé une partie de sa sellerie en payement à Johns, son sellier, a vendu une voiture et un cheval à M. S..., a donné à son piqueur, qu’il avait depuis six ans, les chiens trop jeunes pour être vendus, et le petit sanglier, dont il a été tant question dans ce procès. Il n’a laissé que ses effets exclusivement personnels, a mis en ordre tous les papiers et tous les reçus des travaux dont il avait surveillé l’exécution au Poinsonnet.
Les adversaires triomphent de ce qu’une grande partie de ces reçus est au nom de M. de ***. Qu’y a-t-il de surprenant? M. de *** était sur les lieux, mademoiselle Céleste était momentanément absente, les ouvriers et les entrepreneurs lui apportaient des factures ainsi conçues, il ne prenait pas la peine de les faire rectifier; mais les entrepreneurs qui avaient été appelés à l’origine des travaux savaient très-bien qu’ils travaillaient pour le compte de mademoiselle Céleste.
Mademoiselle Céleste, d’ailleurs, ne fait pas difficulté d’en convenir. La fausseté de sa position, dans le Berry, par suite de ses relations avec M. de ***, était pour tous les fournisseurs une cause d’embarras. Elle avait toujours eu la discrétion de ne pas se faire appeler madame de ***, et craignant de la désobliger en l’appelant mademoiselle, les fournisseurs lui adressaient jusqu’à ses gants au nom de M. de ***. S’il y avait eu la moindre pensée de fraude, soit de la part de M. de ***, soit de la part de mademoiselle Céleste, on se serait bien gardé de prendre les reçus au nom de M. de ***, et l’absence même de toutes précautions à cet égard est la preuve de la sincérité des actes faits deux ans auparavant.
Une autre preuve non moins forte de la sincérité de ces actes se trouve dans la correspondance de M. de ***. Nous avons produit dix lettres de M. de *** qui ne sont pas évidemment écrites pour les besoins de la cause, et où il reconnaît à chaque ligne ce droit de propriété de mademoiselle Céleste.
Le tribunal n’oubliera pas d’ailleurs la visite que mademoiselle Céleste a faite au Poinsonnet, et qui lui a été si amèrement reprochée. Elle a vu et rangé tous les papiers, tous les reçus dont on se fait une arme contre elle.--Rien ne lui était plus facile que de les emporter ou de les détruire. Elle les a scrupuleusement laissés à leur place, de sorte qu’aujourd’hui nous sommes fondés à dire à nos adversaires: Toutes ces pièces dont vous faites un si grand étalage sont sans intérêt, puisque mademoiselle Céleste les a laissées à votre disposition, ou si elles sont susceptibles de discussion, vous êtes obligés de vous incliner devant la parole d’un adversaire, qui vous a donné un tel exemple de loyauté!
Nous devons, au surplus, le rappeler, MM. D... et B... n’ont pas éprouvé la moindre émulation de générosité.
En dehors même du procès, ils n’ont rien épargné à mademoiselle Céleste: injures, mauvais procédés, ils ont tout accumulé. Ils ont fouillé ses papiers, scruté ses correspondances, envahi son domicile en son absence.
Contre tant d’attaques aussi violentes qu’injustes, mademoiselle Céleste n’a qu’une force, son bon droit, elle n’a qu’une espérance et qu’un appui, c’est la protection qu’elle attend avec confiance de la justice.
Chronique de l’Indre.
23 août 1852.
Une foule immense se pressait mardi dernier, dans la salle d’audience du tribunal civil de Châteauroux. Deux avocats célèbres, appartenant l’un et l’autre au barreau de Paris, avaient été annoncés.
Il s’agissait d’un procès suivi par un créancier de M. le comte de ***, contre mademoiselle C...
On ne saurait exprimer la verve, l’entraînement avec lesquels l’illustre avocat de mademoiselle C... a abordé successivement les aspects divers de la cause.
Tout l’auditoire était sous le coup d’une vive émotion.
Mᵉ M..., avec cette parole toujours grave d’un maître du barreau, s’est constamment attaché à resserrer son procès sur le terrain du droit, pour mieux le dégager de l’impression produite par la brillante plaidoirie que l’on venait d’entendre.
Le barreau de Châteauroux a pris sa belle part dans cette lutte oratoire; Mᵉ Moreau, son bâtonnier, plaidant pour un intérêt analogue à celui de mademoiselle C..., a résolûment abordé les principes et les a exposés avec la science et la force de logique qui le distinguent.
C’était une fortune que la rencontre de ces trois hommes de talent, et la population en conservera longtemps le souvenir.
Si notre réserve nous interdit de rien préjuger d’une cause mise en délibéré, nous devons constater que le public nombreux qui assistait aux débats confirmait, en sortant du palais, ce fait avancé par Mᵉ D..., qu’au lieu d’exciter les prodigalités de M. le comte de ***, sa cliente s’est toujours efforcée de les combattre.
COUR IMPÉRIALE DE BOURGES.
Note pour mademoiselle C..., contre M. D... saisissant; B..., intervenant.
§ Ier.
Question à juger.
MM. D... et B... reconnaissent que mademoiselle Céleste a en sa faveur le titre et la possession.
Mais ils prétendent que ce titre et cette possession ne sont qu’une apparence mensongère.
MM. D... et B... sont demandeurs, ils doivent détruire l’efficacité du titre et de la possession de mademoiselle Céleste, et puisqu’ils allèguent la fraude, c’est à eux de la prouver.
Remplissent-ils cette double condition?
Mademoiselle Céleste, dont les papiers ont été fouillés par ses adversaires, avant comme après, et malgré les arrêts de la justice, n’est-elle pas en droit d’exiger au moins que cette preuve, pour être admise, ne laisse rien à désirer?
§ II.
Les fins de non-recevoir.
Avant d’aborder la discussion, MM. D... et B... (page 2 de leur second mémoire) insinuent que M. Pierre, intervenant, aurait renoncé à la fin de non-recevoir tirée des articles 2209 et 2210 du code Napoléon.
M. Pierre a si peu renoncé à ce moyen, que Mᵉ Guillot, plaidant pour lui, a formellement rappelé le principe plus sévère encore, que l’action révocatoire n’était ouverte qu’au créancier qui ne trouvait pas dans les autres biens de son débiteur un gage suffisant pour sa créance. Donc nécessité de discussion préalable des biens que le débiteur a hypothéqués spécialement ou dont la propriété dans ses mains n’est contestée par personne.
Ce moyen eût-il été abandonné par M. Pierre, mademoiselle Céleste aurait le droit de le reprendre et de le soutenir devant la cour, puisqu’elle a déclaré en première instance qu’elle se rendait commune la défense de M. Pierre à cet égard.
Dans ce système, n’a-t-elle pas plaidé à Bourges que M. D... était payé totalement par sa collation dans l’ordre de la Châtre?
Quant à M. B..., le chiffre de sa créance est encore douteux, puisqu’il y a appel du jugement rendu par le tribunal de la Seine.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il reçoit 10,000 francs dans les ordres, et qu’au moyen de l’opposition qu’il vient de pratiquer entre les mains de M. de la Châ..., débiteur de M. de ***, par suite du transport que M. B... lui a fait de sa créance, M. B... se trouve avoir deux garanties pour une.
N’oublions pas d’ailleurs quel est le caractère du procès. C’est une action en fraude qui est dirigée contre nous.
Cette action n’appartient ni à M. D..., ni à B...
En effet, deux choses constituent la fraude, l’intention et le préjudice.
D..., payé sur les immeubles dont le prix est distribué à la Châtre, ne subit aucun préjudice par suite des actes qu’il attaque.
B..., créancier postérieur au 13 août 1850, ne peut imputer à M. de *** l’intention de nuire à ses droits.
B..., embarrassé par la date de son titre, qui est de juillet 1851, prétend en vain que les causes de cette seconde obligation sont antérieures, au moins pour partie, à l’acquisition du Poinsonnet. Cela ne pourrait être vrai que pour une portion extrêmement minime, par deux raisons: la première, c’est que cette obligation comprend le prix du transport de 39,000 fr. sur M. de la Châ..., transport qui n’a eu lieu qu’en juin 1851. La seconde, c’est que la première obligation D... et B... étant du 10 mai 1850, les fournitures faites dans l’intervalle sont nécessairement très-importantes.
Ajoutons que dans tous les cas cette portion est déjà couverte par les 10,000 francs que M. B... touche dans les ordres.
Pour échapper à des moyens aussi décisifs, l’adversaire a été obligé de se retrancher derrière la théorie de la simulation absolue, qui a le double inconvénient de venir tard dans la cause et d’être en désaccord avec tous les faits, tous les actes et toutes les circonstances du procès.
Au point de vue moral, il serait par trop fort que M. B... pût attaquer des droits acquis et des actes authentiques, pour la sauvegarde de créances dont l’origine est si peu digne d’intérêt et qui seraient encore moins excusables si M. de *** était à cette époque ruiné, comme le prétendent MM. D... et B...
§ III.
Objet du procès.
Le procès a un double objet: le mobilier du Poinsonnet, le pavillon du Poinsonnet.
§ IV.
Mobilier.
Mademoiselle Céleste adresse aux adversaires les questions suivantes:
Est-il constaté qu’elle ait fait transporter en Berry son mobilier de la place de la Madeleine?
Est-il constaté qu’elle ait déboursé les frais de ce transport?
Oui, car elle rapporte au dossier la quittance de la poste aux chevaux: le fait n’a même pas été contesté.
Ne produit-elle pas des factures s’appliquant à ce mobilier?--Oui, incontestablement. Il y en a même qu’elle a fait enregistrer dès le lendemain de la saisie, aux droits de 200 francs environ, pour mettre sa demande à l’abri de toutes fins de non-recevoir, en énonçant régulièrement, au moins pour partie, les preuves de sa propriété. On comprend du reste, par l’énormité de cette dépense, qu’elle n’ait pas pu faire enregistrer toutes les factures.
Il est facile de reconnaître l’application de ces factures, qui remontent aux années 1844, 1845, 1846, 1847, toutes années antérieures aux relations de M. de *** avec mademoiselle Céleste; elle ne doit donc pas ce mobilier aux libéralités de M. de ***.
B... a pris communication de ces factures. Il est allé chez les marchands, comme le prouvent plusieurs lettres que nous avons représentées, et il n’a rien articulé à l’encontre des pièces produites.
Cependant il veut faire vendre le tout!
Bien différente a été la conduite de mademoiselle Céleste. N’est-il pas constaté que, par ses conclusions signifiées en première instance, elle a reconnu et distingué, parmi les objets mobiliers qui lui appartiennent, ceux qui avaient été déposés chez elle par M. de ***, et qu’elle a demandé acte de sa reconnaissance à cet égard.
Oui, tel était le but du voyage, voyage nécessaire, qu’elle a fait au Poinsonnet, parce qu’en tout elle voulait agir avec loyauté. C’est par ce motif qu’elle a marqué de numéros les objets qui ne lui appartenaient pas.
En résumé, M. B..., qui devait prouver contre mademoiselle Céleste, ne rapporte aucune justification.
Mademoiselle Céleste, qui n’avait aucunes preuves à faire, les rapporte toutes.
§ V.
Acquisition et construction du Poinsonnet.
Mademoiselle Céleste procédera de même que pour le mobilier.
N’est-il pas constant que le prix de l’hôtel Cléry est en rapport avec le prix de l’acquisition de la location du Poinsonnet?
N’est-il pas constant que mademoiselle Céleste a envoyé de Paris divers objets qui sont entrés dans la construction du Poinsonnet, tels que les cheminées de marbre, poêle, treillis en fer qui sont dans le parterre, corbeille en fil de fer, volière, etc.?
Toutes les factures à son nom sont au dossier.
La correspondance ne justifie-t-elle pas qu’à diverses reprises et pendant la durée des travaux, mademoiselle Céleste a envoyé de l’argent à Châteauroux?
Ne représentons-nous pas les quittances des ouvriers, payés par suite de l’emprunt Pierre, pour lequel mademoiselle Céleste a donné une procuration datée de Paris, où elle était retenue par son service au théâtre, cette procuration enregistrée, légalisée avant toutes poursuites?
Tous les ouvriers qui restent à payer ne comptent-ils pas sur mademoiselle Céleste pour leur payement? Ce n’est pas là une feinte, un moyen d’intéresser la justice; mademoiselle Céleste a énoncé formellement cet engagement dans la lettre publiée par ses adversaires; elle l’a pris en effet, elle l’exécutera, la justice reconnaissant son droit. C’était son obligation, puisque les ouvriers travaillaient en réalité pour elle.
Mademoiselle Céleste ne conteste pas que beaucoup des mémoires des travaux du Poinsonnet sont au nom de M. de ***, cela a été expliqué par nous dans la note de première instance, nous n’avons pas besoin d’y revenir.
Elle ne disconvient pas non plus que M. de *** ait voulu lui faire quelques cadeaux pour aider à la construction du pavillon.
M. de *** n’était pas ruiné alors, M. de *** se croyait, et avec raison, au-dessus de ses affaires: il avait bien le droit de faire des libéralités de bien peu d’importance quand on les compare à sa situation. Le ministère public a semblé reconnaître qu’à ce moment M. de *** aurait pu, d’un trait de plume, faire à mademoiselle Céleste cadeau du pavillon tout construit; ce qu’il pouvait faire pour le tout, comment n’aurait-il pas pu le réaliser pour des payements sans importance?
Ces libéralités, d’ailleurs, n’ont jamais existé qu’en projet. Mademoiselle Céleste a été obligée de payer avec ses ressources personnelles, et ce qui n’est pas payé, c’est elle qui le doit.
Le compte du Poinsonnet n’est pas difficile à faire:
Mademoiselle Céleste a commencé par payer au vendeur 6,000 fr. Elle a emprunté de M. Pierre 6,000 Ses lettres prouvent qu’elle a envoyé de Paris 5,000 Ses lettres, confirmées par les factures à l’appui, prouvent encore qu’elle a envoyé: cheminées, treillages et poële, etc., le tout pour une somme de 3,500 Il est dû à Châteauroux pour le Poinsonnet une somme d’environ 12,000 -------- Cela donne en total 32,500
C’est, à quelques centaines de francs près, le prix de revient du Poinsonnet.
Les adversaires se sont bien gardés d’annoncer des chiffres précis à la cour, ils ne parlent que par 30 ou 60,000 fr., mais si on leur demande des détails ils n’en fournissent aucun.
Ils ont pris nos pièces, ils les ont même envoyées à Paris, sans qu’elles fussent revêtues d’aucun visa. Mademoiselle Céleste avait protesté par acte signifié contre de tels abus, et avait même demandé que les pièces fussent retirées du procès. C’est le motif pour lequel elle n’avait pas exploré plus tôt ce qu’elles contenaient.
Si la construction du Poinsonnet avait été la propriété de M. de ***, comment n’aurait-il pas pris les bois nécessaires à cette construction sur les dépendances de la terre de ***.
Lors même que les allégations des adversaires seraient aussi vraies qu’elles ont été prouvées fausses quant aux coupes des bois, il est bien évident que M. de ***, qui ne craint pas, dans le système des adversaires, de déshonorer sa propriété, eût bien trouvé, en abattant quelques arbres de bordures, le bois nécessaire à la construction d’un pavillon de 15 mètres de long sur 11 mètres de large.
Les factures de Lemerle sont produites par les adversaires au milieu des pièces qui ont été remises par le séquestre.
Donc pour le terrain nous pouvons, comme pour le mobilier, dire que MM. D... et B... n’ont rien prouvé, et que mademoiselle Céleste, qui n’a rien à prouver, a rapporté toutes les pièces désirables.
§ VI.
Présomptions de simulation invoquées par les adversaires.
PREMIÈRE PRÉSOMPTION.
Situation de fortune de M. de ***.
Où donc eût été l’intérêt de faire des actes simulés au préjudice de ses créanciers pour un homme qui avait la conviction que sa fortune dépassait deux fois son passif, et qui, au moment de la vente de ses biens, croyait encore que, tous ses créanciers étant payés, il lui restait 150 ou 200,000 francs.
Vous méconnaissez aussi les enseignements de cette correspondance que vous avez arrachée au secret qui lui était destiné. Relisez, et vous verrez que, quand M. de *** s’aperçoit enfin de sa ruine, son désespoir éclate, et qu’au lieu de se ménager une retraite pour y vieillir, il ne pense qu’à se faire soldat en Afrique ou mineur en Australie.
C’est alors que, par un sentiment de délicatesse qui a touché le cœur de la cour, mademoiselle Céleste lui offre, dans les termes les plus affectueux, les ressources dont sa famille et elle peuvent disposer.
C’est alors qu’elle lui dit dans une lettre: «Garde mes 40,000 fr., tu peux t’en servir pour tenter la fortune, je n’en ai pas besoin maintenant; si tu me les rendais, il me faudrait bien les replacer.»
Si ce ne sont pas les termes mêmes de la lettre que nous n’avons pas sous les yeux, c’en est certainement le sens.
Cette idée de prête-nom est vraiment incroyable, et elle ne pouvait germer que dans l’esprit de M. B...
DEUXIÈME PRÉSOMPTION.
M. B... met sous ce paragraphe l’analyse des nombreux procès qu’il crée de tous côtés.
Il s’étourdit du bruit qu’il fait lui-même.
Pourquoi tant de tapage?
Apprécions à notre tour le caractère et les motifs de cette guerre si acharnée qu’il a déclarée à mademoiselle Céleste.
Est-il inscrit sur le Poinsonnet? Non, sa créance résulte d’une obligation avec affectation spéciale sur les terres de M. de ***.
Rêve-t-il donc quelque marc le franc avec les créanciers chirographaires dont il a fixé le chiffre à 300,000 fr.?
Nous lui faisons la même question quant au mobilier.
Ce serait bien désintéressé de sa part, et nous avons quelque peine à croire au désintéressement de M. B...
La violation du domicile de mademoiselle Céleste, l’exploration illégale de ses papiers et de ceux de M. de ***, exécutée par M. B... en personne, n’avaient-elles pas un but caché? Voulait-on priver M. de *** des papiers qui lui étaient nécessaires pour discuter le chiffre des créances D... dans le procès de Paris.
Espérait-on se procurer des armes pour attaquer la créance Céleste?
La cour ne perdra pas de vue quelles inimitiés pouvait nourrir contre mademoiselle Céleste un homme à l’égard duquel elle s’était crue autorisée à se servir, dans sa correspondance, d’expressions que nous n’avons pas cru devoir répéter en plaidant, d’un homme à l’influence duquel elle cherchait à soustraire M. de ***.
Dans son ardeur à tout incriminer, M. B... a prétendu que mademoiselle Céleste avait produit à l’ordre pour une créance de 20,000 fr.
Rien de plus inexact.
Mademoiselle Céleste ne figure pas à l’acte; le notaire a fait accepter l’obligation par son clerc. Elle n’a pas produit à l’ordre. En énonçant ce fait devant la cour, mademoiselle Céleste a dit la vérité.
L’insistance que vous mettez ne peut servir qu’à une chose, c’est à donner une nouvelle preuve qu’à cette époque M. de *** ne se croyait pas ruiné. Nous aimons à en trouver l’aveu dans votre bouche.
TROISIÈME PRÉSOMPTION.
On crie à l’invraisemblance parce que mademoiselle Céleste aurait songé à se créer pour elle-même, au Poinsonnet, une petite propriété avec l’idée de louer la locature et le chenil, comme rendez-vous de chasse.
Qu’y a-t-il d’inadmissible dans cette idée qui lui avait été donnée par M. de ***, par M. le comte de T... et M. le comte de B...
La demande de location qui lui est faite par diverses personnes, demande dont elle justifie par des lettres envoyées à la cour, prouve assez que cette idée n’était pas aussi extraordinaire, aussi dénuée de sens que M. B... se plaît à le dire.
Au nombre des personnes qui ont écrit, nous pouvons citer M. H., notaire à Châteauroux.
QUATRIÈME ET CINQUIÈME PRÉSOMPTIONS.
Il aurait été de bon goût de la part de M. B... de ne pas insister sur les ressources que mademoiselle Céleste a pu posséder en dehors de son théâtre et des économies de sa famille.
Ainsi que nous le disions dans notre première note, quand on veut insulter mademoiselle Céleste, on lui oppose sa fortune; quand on veut la dépouiller on lui objecte sa misère.
Nous avons charitablement averti M. B... de la contradiction dans laquelle il était tombé. Son habile avocat est venu à son secours. Il a imaginé une théorie intermédiaire qui consiste à plaisanter mademoiselle Céleste sur l’administration de sa fortune.
Trêve de généralités.
Que veulent les adversaires? Forcer une dernière fois mademoiselle Céleste à une discussion pénible. Elle en aura le courage pour éclairer la justice, elle a justifié d’un titre de rente tout à fait étranger à M. de ***.
On a répondu que si elle l’avait eu, elle l’aurait encore. Nous ne comprenons pas cette persistance des adversaires, nous avons positivement offert de prouver que la rente avait été vendue par elle le jour de l’achat de l’hôtel Cléry, et nous avons nommé l’agent de change qui a fait la négociation.
Devant l’audace d’un nouveau démenti, nous produisons les deux bordereaux.
Il serait aisé à mademoiselle Céleste de faire d’autres justifications et de souffler sur le fragile château de cartes dont se composent les hypothèses échafaudées par M. B..., si elle n’était pas arrêtée par des scrupules que la Cour comprendra, et si elle ne reculait pas à l’idée de prononcer des noms qui ne doivent pas figurer au procès.
Si une chose nous a surpris dans le mémoire de M. B..., c’est de le voir invoquer la correspondance entre mademoiselle Céleste et M. de ***, comme contenant la preuve de la fraude qu’il allègue.
Le laconisme avec lequel il en parle prouve du reste qu’il ne se croit pas bien assuré sur ce terrain.
Jamais, peut-être, on n’a vu un pareil abus du droit dans les fastes judiciaires et à la suite une pareille déconvenue.
Voici un plaideur qui arrive, par tous les moyens imaginables, à se procurer les papiers les plus secrets, les correspondances les plus intimes de ses adversaires.
La défense qui lui est opposée n’a plus rien de libre ni de spontané; elle n’a plus le choix de ses armes. Tout est mis à jour, tout est révélé.
Il n’y a rien dans la correspondance au point de vue de la fraude, il y a tout au point de vue de la sincérité des actes et de la loyauté que mademoiselle Céleste n’a cessé d’apporter dans les déclarations qu’elle a faites devant la justice.
Nous en avons la ferme conviction, cette correspondance sera le salut de sa cause.
La Cour a les lettres sous les yeux, elle en a bien pénétré le sens. Elle rapprochera les sentiments exprimés des faits et des actes, elle acquerra la preuve irréfragable que le récit que nous avons présenté est vrai et sincère.
Au lieu de s’attacher aux minutes comme le fait M. B..., elle appréciera avec élévation.
Nous en dirons autant de la lettre à laquelle se rattache le nom de M. T. de ***.
Nous avons beau lire et relire cette lettre, nous n’y voyons rien dont on puisse tirer argument contre mademoiselle Céleste.
Le but de la lettre est de prier M. T. de *** de racheter les objets personnels à son frère. La seule allusion faite au procès n’exprime que l’inquiétude bien naturelle chez une femme engagée pour la première fois dans un procès d’où dépend toute sa fortune.
Cette lettre, au surplus, a reçu de M. T. de *** lui-même, sur le sens dans lequel on voulait l’interpréter, un démenti dont les adversaires ont dû comprendre la portée.
Vous prétendez, messieurs, avoir été autorisés à la produire; mais il est constant aujourd’hui que vous ne la possédez que par l’effet d’une surprise, et que, loin de vous avoir encouragés, M. T. de *** repousse non-seulement le sens que vous lui donnez, mais l’usage que vous en faites.
Nous croyons avoir répondu à toutes les objections des adversaires, et il nous paraît inutile d’insister davantage.
Pourquoi aurions-nous dans les arguments de M. B... plus de confiance qu’il ne paraît en avoir lui-même?
En relisant les dernières lignes du Mémoire, nous trouvons les prémisses bien pompeuses et la conclusion bien modeste.
Après avoir crié bien haut que la preuve de la fraude est faite, on se résume à demander une enquête pour tâcher de courir après quelques indices.
C’est toujours le même système.
On a commencé par dire: Si nous pouvions avoir les papiers explorés au Poinsonnet, on y trouverait le démenti des actes. On a eu ces papiers en première instance, et on n’y a rien trouvé.
On s’est rejeté alors sur la correspondance. On a dit et répété: Si nous pouvions avoir la correspondance, elle nous donnerait gain de cause. Cette correspondance, pour vous ôter tout prétexte, nous vous l’avons livrée; vous n’y avez trouvé que la preuve des bons sentiments de mademoiselle Céleste.
Maintenant on a l’air de soupirer après une enquête; si elle avait lieu, elle tournerait certainement à la confusion des adversaires.
La Cour a donc encore plus de raisons pour confirmer le jugement du tribunal de Châteauroux que le tribunal de Châteauroux n’en avait pour le rendre.
Mademoiselle Céleste a fait sa confession dans ce procès.
M. B..., lui, n’a rien confessé. Si quelques actes de sa vie ont été révélés à la justice, ils n’ont été connus que bien malgré lui et par la lecture de pièces et documents judiciaires.
S’il n’a pas fait sa confession, en revanche il a fait beaucoup de morale.
Mais un tel langage n’a aucune valeur de sa part; M. B... est évidemment trop intéressé.
Où aboutirait d’ailleurs cette morale dans le procès? Elle arriverait, sous le prétexte que M. de *** peut avoir déboursé quelque argent sur les travaux du Poinsonnet, à dépouiller mademoiselle Céleste de tout ce qui lui appartient, de tout ce qui appartient à sa famille.
Enoncer un pareil résultat, c’est le rendre moralement impossible.
TRIBUNAL DE COMMERCE.
Note pour mademoiselle Céleste, contre M. B... et MM. Crémieux, Guillemot, Legris.
Mademoiselle Céleste demande la permission au tribunal de mettre sous ses yeux un résumé très-succinct des moyens qu’elle oppose à la demande de M. B..., et à celle des créanciers qui ont cru devoir intervenir dans le procès, à la suite de M. B...
Cette discussion très-rapide comporte tout naturellement l’examen des deux moyens de forme et de la question du fond.
§ 1er.
Fin de non-recevoir.
Non-recevabilité de la tierce opposition.
1º M. B...
M. B... est non recevable à former tierce opposition au jugement obtenu par mademoiselle Céleste contre M. de ***.
En effet, au moment où l’obligation de mademoiselle Céleste a pris naissance, M. B... n’avait aucun droit. Le titre qui a donné lieu au jugement de mademoiselle Céleste contre M. de *** est du 15 avril 1851.
Or, quel est le titre présenté par M. B...?
C’est une obligation de 46,000 francs en date du 19 juillet 1851.
M. B... a essayé d’établir une confusion: il a prétendu que les fournitures, causes de cette obligation, remontaient à une époque antérieure à 1850.
Cette affirmation est démentie par tous les faits de la cause.
D’abord, l’obligation du 19 juillet 1851 a été précédée d’une autre obligation de 45,000 francs, en date du 18 mai 1850, souscrite par M. de ***, au bénéfice de M. D..., prédécesseur, associé, et plus tard prête-nom de M. B... Cette première obligation porte, au bas de l’obligation même: pour solde de tout compte.
Cette obligation venait elle-même postérieurement à un jugement du tribunal de commerce de la Seine, pour une somme de 15,879 francs 30 cent., auquel jugement M. de *** a acquiescé le 26 janvier 1849.
Il est donc certain, par cette première raison, que les causes de l’obligation du 19 juillet 1851 sont postérieures à 1850.
Nous apportons une nouvelle preuve, c’est une facture signée de M. B..., en date du 13 mars 1851, et portant: pour solde de tout compte, facture remise au Tribunal.
Nous apportons enfin une troisième raison: c’est que l’obligation de 1851 se compose en grande partie, jusqu’à concurrence de trente et quelque mille francs, d’un transport de créance La Châ... et Liév..., que M. de *** avait garanti. Les reçus de M. B... portant la date de 1851 sont au dossier.
Est-il besoin de rappeler que M. B... est en ce moment en instance devant la cour impériale de Paris sur la validité de son titre, dont la base se trouve encore dans des fournitures, et dans une garantie obtenue de la bonne foi de M. de ***?
Voici un extrait de l’obligation B..., en date du 19 juillet 1851.
A été extrait littéralement ce qui suit:
M. de *** déclare, sous les peines de droit, qu’il est célibataire, et qu’il n’a jamais été tuteur, curateur ou comptable de deniers publics;
Que les immeubles ci-dessus hypothéqués ne sont grevés d’aucun privilége, mais qu’ils sont grevés par hypothèque conventionnelle:
1. De la somme de 150,000 francs, due, etc. 2. 3. 4. 5. 6.
Et par hypothèque judiciaire:
1. de la somme de 40,000 fr. due à mademoiselle Céleste, en vertu d’un jugement rendu par le tribunal de commerce de la Seine, dans le courant du mois d’avril dernier;
2. Et de 2,000 fr. dus, etc.
Dans une pareille situation, M. B... n’a pu prendre lui-même au sérieux le procès qu’il nous faisait. Il marchait de déception en déception; après avoir plaidé longtemps sous le nom de D..., payé dans l’ordre sous le nom de D..., dont les aveux trop naïfs avaient compromis le succès de tant de poursuites, M. B... s’était décidé à agir par lui-même. Mais voilà que son titre même constitue une fin de non-recevoir contre l’action qu’il a intentée.
Comment faire?
M. B... s’est mis en quête pour trouver des alliés. Il a cherché parmi les créanciers de M. de *** les éléments d’une coalition contre mademoiselle Céleste.
La plupart de ces créanciers ont refusé de s’associer à cette guerre, que rien ne justifie. Nous le prouvons par leurs lettres. Trois seulement y ont consenti. Ce sont MM. Legris, Guillemot, Crémieux.
Voyons si M. B... doit se féliciter de cette diversion judiciaire.
2º M. LEGRIS.
Nous n’avons plus besoin d’en parler. M. Legris s’est désisté de sa demande, quand il a su ce qu’on voulait faire de son nom.
3º M. GUILLEMOT.
M. Guillemot n’est que le cessionnaire de M. Thomas B..., à qui M. de *** avait, en 1851, racheté une voiture d’occasion pour une somme de cinq mille francs. Il a reçu déjà une somme de deux mille francs, à valoir sur sa créance, dans le courant de 1853. M. Guillemot, si nous sommes bien informés, n’a poursuivi que parce que M. B... lui a garanti les frais, et c’est ce que M. d’Orléans, son huissier, serait disposé à attester, s’il en était besoin. Car M. Guillemot n’a dans le procès aucun intérêt personnel. Que la créance de mademoiselle Céleste soit ou ne soit pas payée, il ne viendra pas dans l’ordre en rang utile. Il ne toucherait rien que ce que M. B... voudrait bien lui donner. Le défaut d’intérêt est une véritable fin de non-recevoir contre M. Guillemot, aux termes d’une jurisprudence constante, qui décide que la tierce opposition, formée par un créancier au jugement rendu en faveur d’un autre créancier, est non recevable, lorsque la décision attaquée ne change en rien la position du demandeur vis-à-vis du débiteur commun. (Arrêt de cassation du 9 juin 1847.)
Voilà donc une intervention qui ne peut servir en rien la cause de M. B..., puisque M. Guillemot est non recevable, comme M. B... lui-même.
4º M. CRÉMIEUX.
Il n’est pas possible de voir une intervention plus malencontreuse.
Contre M. Crémieux nous n’avons que le choix des fins de non-recevoir.
1º Il est payé dans l’ordre. Dans le cas où, comme il le prétend, il lui manquerait quelque chose, il ne pourrait l’attribuer qu’à sa complaisance pour M. B..., qui a surchargé ces procédures de frais énormes, et discrédité les derniers immeubles vendus.
2º M. Crémieux a connu le jugement de mademoiselle Céleste, ainsi que l’inscription hypothécaire prise en exécution de ce jugement, puisqu’il a commencé par accepter une hypothèque, après celle de mademoiselle Céleste. Il a fait plus, il trouvait sa position tellement bonne et assurée, que connaissance prise de l’état hypothécaire, il a, par complaisance et sans y être forcé, fait la gracieuseté de son rang à M. Blanchard, banquier, à Tours, qui n’a consenti à prêter 16,000 fr. à M. de *** qu’à cette condition.
3º M. Crémieux enfin, dans l’obligation même qui lui sert de titre, a, comme M. B..., laissé énoncer la déclaration faite par M. de ***, de toutes les hypothèques qui le précèdent, et notamment de l’hypothèque prise au nom de mademoiselle Céleste, pour sûreté d’une créance de 40,000 fr.
--M. de *** déclare sous les peines de droit:
Que ses immeubles sont grevés par hypothèque conventionnelle,
1º.
2º, etc.,
et par hypothèque judiciaire, de la somme de 40,000 fr. due à mademoiselle Céleste, en vertu d’un jugement rendu par le tribunal de commerce de la Seine, dans le courant du mois dernier.
Par tous ces motifs, M. Crémieux est non recevable, comme M. B... Nous pouvons leur opposer à tous deux une jurisprudence non méconnue des adversaires, aux termes de laquelle l’acquiescement au jugement ou arrêt susceptible de tierce opposition constitue une fin de non-recevoir. Ainsi doit être rejetée la tierce opposition incidemment formée à un jugement qu’on a connu et qu’on a laissé exécuter. (Arrêt de Paris du 18 avril 1833.)
Nous avons donc établi, par ce qui précède, que ni M. B..., ni aucun des créanciers intervenants n’ont le droit de former tierce opposition au jugement obtenu par mademoiselle Céleste.
Ce jugement subsiste donc avec toute sa force.
§ 2.
Régularité des lettres de change.--Compétence du tribunal de commerce.
Les adversaires ont essayé de démontrer que les lettres de change étaient irrégulières, et que mademoiselle Céleste était à Paris le 5 avril 1850, jour de la souscription des lettres de change à Châteauroux; qu’elle y était également le jour de l’endossement.
Pour se procurer des pièces, ils ont employé des moyens aussi scabreux que la razzia du Poinsonnet.
Qu’ont-ils trouvé?
1º Un drame-vaudeville, intitulé les Deux Anges, qui a été joué pour la première fois le 9 avril 1850.
2º Une affiche en date du 12 avril portant le nom de mademoiselle Céleste.
3º Une facture de pianos en date du 10 avril 1850, et deux billets de la même date.
Il n’est pas possible de se mystifier soi-même plus complétement.
Le rôle de madame Bompart, dans la pièce des Deux Anges, n’a pas été créé par mademoiselle Céleste. Il l’a été par mademoiselle Lydie.
Nous rapportons pour attester ce fait un certificat du régisseur des Folies, signé également par le directeur, et une attestation de M. de Saint-Hilaire, auteur des Deux Anges.
Nous rapportons mieux encore; nous rapportons les affiches du 9, du 10 et du 11 avril, où le nom de mademoiselle Céleste ne figure pas, et où figure celui de mademoiselle Lydie.
Comment se fait-il que les adversaires, qui ont rapporté les affiches du 12, aient négligé de se procurer les affiches précédentes?
Que devons-nous accuser? Est-ce leur défaut d’attention? Le tribunal en jugera.
Il n’est pas jusqu’aux notes de l’hôtel de Châteauroux que mademoiselle Céleste n’ait retrouvées.
Il n’est pas besoin de faire remarquer au tribunal que la facture de piano et les billets ne signifient exactement rien dans la cause. La date d’une facture et de billets qui ne sont pas passés dans le commerce n’a rien d’authentique.
En voici la preuve. Mademoiselle Céleste rapporte un certificat de M. Moulé, qui atteste que le piano qu’il a livré le 10 lui avait été commandé quelque temps avant la livraison.
Le prix et le mode de payement étaient donc convenus d’avance.
Où d’ailleurs les adversaires veulent-ils en venir? Le trajet de Châteauroux à Paris est de sept heures. Est-ce qu’on ne peut pas être le matin à Châteauroux et l’après-midi à Paris.
Ainsi tombent une à une toutes les objections péniblement échafaudées contre la régularité des lettres de change.
C’est donc avec raison que le tribunal de commerce, dans son jugement du 15 avril 1851, a reconnu sa compétence et sanctionné les titres de mademoiselle Céleste.
Ce jugement, est-il besoin de le faire remarquer, n’a pas été rendu avec précipitation.
L’assignation a été donnée le 7 avril 1851; puis, suivant la pratique sage et habituelle du tribunal de commerce, la cause a été continuée du 9 au 15 avril, jour auquel a été rendu le jugement.
Tombe-t-il sous le sens que si mademoiselle Céleste avait voulu organiser une fraude, elle eût emprunté le nom de sa mère?
Si M. de *** avait voulu faire tort à ses créanciers, n’aurait-il pas choisi toute autre personne que mademoiselle Céleste pour prête-nom, et n’aurait-il pas été plus simple à lui de garder son conseil judiciaire qui, grâce aux complaisances de M. B... et de ses autres fournisseurs, parfaitement confiants dans sa loyauté, ne gênait en rien M. de *** pour ses dépenses?
§ 3.
Le fond du procès.
On n’a cessé, au cours de ces procès, d’accuser mademoiselle Céleste d’avoir été une des principales causes de la ruine de M. de ***.
C’est une des choses qui lui ont été le plus pénibles, et elle demande la permission de se servir de la position que les adversaires lui ont faite, en s’emparant de sa correspondance, pour repousser cette accusation, dont les échos ont remonté jusqu’à la cour de Bourges.
Nous choisissons au hasard dans les extraits de cette correspondance.
Voici une lettre de 1850, époque à laquelle mademoiselle Céleste était aux Folies.
«Je viens des Folies, il est dix heures, je trouve une lettre pour toi, je m’empresse de l’envoyer, car il y a dessus pressé. Je vais la faire mettre à la poste de suite. Du courage, il faut sortir de là, il y avait trop de choses entre nous pour que nous pussions être heureux. Il faut que tu penses à ta fortune, à ton avenir. Je souffre déjà, je t’ai déjà bien regretté depuis ce matin. Je t’écrirai tant que tu voudras, mais je le sais, tu touches chaque jour à ta ruine du bout du doigt, il ne faut pas faire ce plaisir à tous ces gens qui sont jaloux de toi, il faut démentir ceux qui disent que tu tires à ta fin. Mais tu me verras toujours. Quand même tu serais marié, je serai ton amie, qui fais des vœux pour ton bonheur.
»Je t’embrasse,
»CÉLESTE.
»Jeudi, dix heures du soir: j’ai fait des démarches aujourd’hui, je vais entrer au Palais-Royal.»
Dans une autre lettre, elle écrivait à M. de ***:
«Mieux vaut une petite réalité que de grandes illusions...
»Je serais heureuse, si tu voulais prendre un bon parti, plutôt que de te laisser aller à la douleur, si, après m’avoir revue, tu voulais faire un petit voyage, te marier...»
Mademoiselle Céleste n’a jamais cherché à abuser de l’influence qu’elle avait sur M. de ***. Qu’on en juge.
«Je te l’ai dit, mon bon Robert, je ne suis pas de force à supporter tes plaintes et tes reproches; l’on ne fait pas son caractère, je ne puis souffrir l’isolement, ce n’est pas ma faute; j’en ai peur et tu ne fais rien pour m’y faire prendre goût. Je débutais hier jeudi, j’avais besoin d’être calme, j’ai reçu ta lettre le matin et me voilà en pleurs, tu m’accables de reproches.
»Pourquoi veux-tu que je n’aie pas pour la solitude la peur que tu as eue du mariage toute ta vie? bien souvent, pourtant, tu as fait des projets. La destinée est écrite, on ne la conduit pas, on la suit. Je crois que tu aurais pu faire autre chose de moi; nous avons pris à rebours. Je t’ai toujours dit: Marie-toi, je n’aime pas cette vie calme; mais je finis par trouver tes accusations tellement exagérées, que je fouille ma vie passée avec toi et que je m’excuse un peu, en pensant que je ne t’ai jamais menti sur le genre de vie que je préférais. On ne peut pas toujours ce qu’on veut. Tu as voulu me régénérer, cela était impossible: c’est aujourd’hui que je serais infâme, si j’acceptais ce que tu m’as offert, puisque je sens que je ne pourrais pas remplir des devoirs sacrés.
»J’ai, etc.
»CÉLESTE.»
Mademoiselle Céleste conseillait à M. de *** de diminuer son luxe et elle savait elle-même réduire ses dépenses et s’imposer des privations.
«Il faut que tes intérêts soient les miens, c’est-à-dire que tu me permettes de te gronder quelquefois et de te donner des conseils. Si tu m’avais écoutée, les deux années de privations seraient finies et nous serions à notre aise. Enfin c’est à faire au lieu d’être fait; donne des ordres en partant, que l’on fasse vendre tes chevaux à tout prix, cela coûte à nourrir. Je ne suis pas moins raisonnable que toi, je vendrai le mien à la première occasion.»
Dans cet ordre d’idées, nous ne pouvons résister au désir d’imprimer une dernière lettre, qui dénote combien mademoiselle Céleste avait à cœur de faire prendre une bonne résolution à M. de ***, et comment elle repoussait les reproches que celui-ci, souvent, dans son humeur injuste, lui adressait.
Pour faire éclater la vérité aux yeux du tribunal, mademoiselle Céleste n’a pas reculé devant ce que ces souvenirs ont de cruel et ces révélations intimes d’affligeant pour une femme.
Abordons maintenant une autre série de preuves. Les passages des lettres que nous allons citer désormais convaincront le tribunal de la réalité des prêts que mademoiselle Céleste a faits à M. de ***, pour l’empêcher d’emprunter à des taux usuraires, et de la délicatesse qu’elle mettait pour les lui faire accepter, sachant bien que M. de ***, quoique souvent très-pressé d’argent, n’aurait rien voulu recevoir, s’il avait pu deviner les sources d’une partie des fonds dont mademoiselle Céleste disposait.
Les extraits que nous allons donner étant nombreux, et se rapportant à la même démonstration, nous les classerons par numéros qui représentent chacun un fragment de lettre.
1.
Tout s’arrangera avec du temps, ne t’inquiète pas des 2,000 fr. de la fin du mois. Tu les auras, mon grand-père me les prêterait, s’il y avait besoin. J’emporterai les 15,000 fr. de samedi avec moi, pour que tu puisses donner de petits à-comptes.
2.
Enfin, l’on m’avait prêté de l’argent, madame de Seine: mon grand-père a payé et les a donnés à maman, c’est à elle que je dois, c’est-à-dire que je suis quitte.
3.
Quand j’aurai mes 40,000 fr., il faudra bien les replacer. Si tu trouves quelque entreprise, tu sais que tu peux disposer de mon argent.
4.
Je pourrai encore faire 3,000 fr. au Mont-de-Piété; écris-moi de suite si cela pourra te tirer d’embarras pour quelques jours, je te les enverrai de suite en mettant mes boucles d’émeraude en gage.
5.
J’ai reçu en réponse à ma lettre de sottises la lettre que je vous envoie, et le même soir j’ai reçu 4,000 fr.
6.
Ecris-moi pour quel chiffre Thomas te poursuit, je tâcherai d’arranger cela, puisque c’est le plus pressé.
M. B... est venu voir où tout cela en était. Je ne l’ai pas reçu, je lui ai fait dire que je ne savais rien.
7.
Ne t’inquiète pas de moi: je n’ai besoin de rien; j’ai un billet des gens qui m’ont acheté mon hôtel. Je l’escompterai, cela me fera aller quelque temps.
8.
Si tu vends, nous aurons mes 40,000 fr. Si nous ne les avons pas, eh bien, je chercherai quelques ressources dans mes effets. J’aurai toujours assez avec ce que me doit Charles C...; ainsi, cet argent, s’il rentre, est à toi, du moins la moitié: je n’en veux pas, disposes-en comme tu le voudras. Informe-toi si quelqu’un veut prendre 20,000 fr. d’hypothèque à ma place. Cela t’aidera un peu, ne me refuse pas.
9.
Morel n’offre que 1,000 fr. du dockart; si tu veux le garder, je lui vendrai ma petite voiture 1,400 fr.; garde ta voiture si tu y tiens le moins du monde, ne te gêne pas.
10.
Quant à cet entremetteur de mariages, de qui même tu m’envoies les injures, je ne le connais pas. Que veut-il? Que lui ai-je fait? N’es-tu pas allé à Lyon? N’est-ce pas pour cela que je suis entrée au théâtre?
--Sitôt que tu voulais te marier, je rentrais au théâtre.
Je vais tout vendre sans regret: je suis contente même de me défaire de toutes ces choses qui m’ont coûté tant de larmes. Je prendrai un petit appartement rue Vivienne et une bonne; nous dépenserons peu. Tu tâcheras de faire valoir ton argent et le mien; cela t’occupera et dans quelque temps nous partirons pour toujours.
J’aurais été si heureuse que tu prisses une femme qui te donnât la fortune et le bonheur.
Tu sais bien que je ne t’ai jamais rien demandé. T’ai-je jamais mis à contribution?
Je vais envoyer mes émeraudes en gage; je les retirerai quand j’aurai mon argent.
11.
Je crois que c’est un grand malheur que tu n’aies pas vendu hier, car nous voilà dans une crise qui menace d’être assez longue. Ne crois pas, mon bon Lionel, que si je m’inquiète de cette vente, ce soit à cause de moi. Non, je te l’ai dit, cet argent est à toi. Je veux que tu t’en serves, s’il rentre, pour tenter quelque chose. Je te l’ai dit aussi, tu ne peux pas partir, tu mourrais là-bas. Je ne veux pas que tu partes dans cet affreux pays.
12.
Ma mère va me faire prêter quelque cents francs.
Je suis allée voir M. Thiébaut, c’est un brave homme que j’ai toujours trouvé quand j’ai eu besoin de lui.
13.
Comment vas-tu faire pour Thomas B...? Tu sais ce que je t’ai dit, si cela peut suffire. Je puis encore faire 3,000 fr., ne te gêne pas. Cela me fera plaisir de te rendre un peu du bien que tu m’as fait.
14.
Quel parti vas-tu prendre? C’est bien effrayant une vente judiciaire. Je puis t’envoyer deux ou trois mille francs[2].
[2] Voir dans le dossier d’autres preuves, notamment un cadeau de 20,000 fr. et la vente de la rente d’Espagne.
Interrogeons aux mêmes époques la correspondance de M. de ***, et nous y trouverons la preuve des mêmes faits.
1.
Espères-tu réussir pour ton bureau? Réfléchis bien, tu es peut-être encore bien jeune, et, en plaçant bien ton argent et attendant un peu plus tard, peut-être retrouveras-tu une aussi belle occasion. Je ne t’envoie pas encore aujourd’hui tes 1,200 francs.
Je t’envoie 200 fr., dont 100 fr. que je te dois et 100 fr. que je t’ai promis. Je t’enverrai les 1,000 fr. d’ici à deux ou trois jours.
2
Je vous envoie 1,000 fr. à valoir sur les 3,000 fr. que je vous dois. C’est le seul argent que j’ai pu ramasser; d’ici la fin du mois, j’espère m’acquitter des 2,000 fr. restant.
3
Rien ne m’est rentré encore. J’attends de l’argent ces jours-ci, et mes bois doivent se vendre vers le 2 décembre. Je suis pour le moment sans le sou. Je serai à Paris vers le 5 ou le 6 du mois prochain, et alors je régulariserai toutes tes affaires et nous aviserons ensemble à faire un bon placement de ton argent (commencement de 1850).
Nous terminerons cette note en donnant une dernière lettre de mademoiselle Céleste, qui contient l’histoire et comme le résumé de sa liaison avec M. de ***. Au milieu de l’exaltation des sentiments, le tribunal y verra la preuve la plus positive, la plus évidente de la créance de mademoiselle Céleste contre M. de ***. Autant elle met d’insistance pour rentrer aujourd’hui dans ce qui lui appartient, autant elle a opposé de résistance aux cadeaux que M. de *** voulait lui faire et qui pouvaient lui porter préjudice. Ainsi, elle lui a renvoyé plusieurs fois une reconnaissance de 20,000 fr., et quand pour la lui faire accepter il lui a fait cadeau d’une hypothèque de 20,000 fr., elle a formellement refusé de signer, et avant même de savoir si cette dernière hypothèque viendrait en ordre utile, elle ne s’est pas présentée aux ordres, se bornant à maintenir énergiquement son droit pour l’hypothèque de 40,000 fr.
«Tu m’avais promis 20,000 fr., c’est vrai; mais je voyais ta ruine: le premier jour j’étais effrayée, j’aurais voulu que tu te mariasses pour nous deux, mais l’idée ne m’était pas venue que tu pourrais prendre une autre maîtresse: tu pourrais tout sauver en te mariant.
»J’ai pris ailleurs ce que je ne pouvais te demander, ce que je ne voulais te demander ni prendre, car je te l’ai renvoyé bien des fois ce billet que tu m’avais donné. Je n’ai pas supporté la douleur de te savoir avec une autre, j’ai payé bien cher ton retour à moi. Le peu que j’avais je l’ai mis à ta disposition, j’aurais voulu te donner ma vie, tes affaires allaient mal, tu avais pris cet appartement qui était une charge énorme, la peur me reprit et je te demandai de me reconnaître mon argent, c’était mal, mais j’avais peur. Cette peur m’a donné un ennui continuel. J’avais tout en espérance, rien en réalité, la nuit je me tourmentais, le jour je cachais mon inquiétude sous le luxe. Cette femme m’a fait bien du mal: j’ai lutté d’amour-propre: alors, voiture, chevaux, bijoux, toilette, j’ai tout désiré; pardon, ce n’est pas un combat contre toi, non, je t’aimais, mais quelquefois avec rage; je voudrais aujourd’hui donner ma vie pour réparer le passé. L’ennui, cette ombre de soi-même que l’on traîne partout, s’est accroché à moi pour toujours; je n’ai plus de santé, plus de jeunesse; j’ai perdu ma gaieté, je suis rentrée dans un théâtre, parce que je veux quitter Paris dans un an; j’irai en Russie, au bout du monde, je veux faire des envieuses, je ne veux pas que l’on se réjouisse de notre séparation. Si j’avais ma petite fortune, je vendrais tous ces oripeaux qui cachent tant de larmes, et je m’habituerais à la vie modeste avec laquelle je dois finir; mais voilà toujours où a été mon désespoir, je te disais: J’aimerais mieux avoir 100 fr. par mois sûrs, que d’être comme nous sommes. Cela n’a jamais pu se réaliser, Dieu ne l’a pas voulu, puisqu’il n’a pas mis en moi l’énergie nécessaire. Oui, je t’ai aimé, je t’aime encore, tu as été, tu es, tu seras toujours mon dernier amour. L’isolement et l’oisiveté me font mourir, c’est au-dessus de ma volonté, mais tu ne m’as jamais connue autrement. Ce n’est pas à cause du malheur qui te frappe aujourd’hui. Tu me parles de mon peu de dévouement. Dis-moi, quand j’aurais vécu près de toi malgré mon goût et lorsque tu me voyais l’air ennuyé, si tu ne me renvoyais pas. Je t’aime, je suis une misérable créature que ton mépris désespère, pourtant je ne t’ai jamais menti; le premier jour je t’ai dit que j’étais incapable d’une heure de dévouement quand il s’agissait de vivre à la campagne. Pardonne-moi, je t’en prie à mains jointes, j’ai été peut-être plus coupable que je ne le sais, mais je ne l’ai pas médité. Ecris-moi, mais pas de ces mots que contient ta lettre, ou ne m’écris plus jamais. Je pense à toi comme on pense à Dieu. Je te respecte comme l’ange qui m’a tendu la main. Crois-moi, si mon corps a été avili, il y a une place bien pure dans mon cœur et mon âme que tu as habitée et qui est toujours à toi.»
Le tribunal nous pardonnera ces détails et ces productions de lettres. Mais, en présence de la guerre qui est faite à mademoiselle Céleste par M. B..., elle avait besoin de montrer que les prétentions de ses adversaires étaient aussi mal fondées en équité, qu’inacceptables en droit.
MÉMOIRE
A MESSIEURS DE LA COUR IMPÉRIALE DE BOURGES,
PAR M. DE ***.
La position que les sieurs D... et B... veulent me donner dans un procès où mon nom se trouve malheureusement mêlé, me force, au retour d’un long voyage, à sortir du silence et de l’inaction que je m’étais imposés. Victime, je me taisais et j’acceptais sans murmure les conséquences de mes faiblesses, dont D... et B... étaient les escompteurs depuis de longues années; ils veulent changer les rôles! Je ne le souffrirai pas. Mes faiblesses n’ont fait tort qu’à moi: MM. D... et B... ne sont pas mes juges, et je leur défends de donner à ma conduite une interprétation mauvaise. Vous oubliez, messieurs, qui vous êtes, et en essayant de rejeter sur moi des soupçons qui ne peuvent m’atteindre, souvenez-vous que vous vous servez de lettres qui m’ont été soustraites illégalement.
Ma plainte à ce sujet est déposée au parquet de Châteauroux, de Bourges, et elle le sera également au parquet de Paris. Il s’est trouvé des officiers publics assez complaisants pour servir mes adversaires au mépris de la loi. Je ne redoute pas la publicité donnée à ces lettres intimes, mais il faudra que je retrouve les papiers qui ont rapport à la créance D... et B..., papiers qui en prouveront l’origine.
Je viens de lire le mémoire publié dans l’intérêt de MM. D... et B... Tous les documents qui servent de base à ce mémoire sont sans fondement. Je laisse de côté les injures que je méprise, et c’est par des faits vrais que je veux répondre à ce que mes adversaires avancent. Page 4 du mémoire, ils disent: «Si l’obligation hypothécaire est postérieure à l’acte simulé, il est certain que les causes de cette obligation, au moins pour partie, remontent à une époque antérieure à cet acte, et cela suffit.»
Je répondrai que lorsque B... est venu à l’hôtel Chatam me faire souscrire une seconde obligation de 46.000 fr., 1º l’inscription de mademoiselle Céleste existait depuis longtemps, à la connaissance de B...; 2º je ne devais alors à B..., d’après ses comptes, que 10 à 12,000 fr., dettes dont on retrouvera l’origine dans les bijoux qui sont encore dans son magasin; 3º je cédai aux sollicitations de B..., et je consentis à souscrire l’obligation de 46,000 fr., ignorant combien était illusoire la créance de M. de la C... que m’offrait B..., qui, pour me décider, me donna 3,000 fr.--Ainsi, B... connaissait ma position hypothécaire et la trouvait bonne, puisqu’il employait tous les moyens pour y prendre la place qu’il y a.
J’ai pris le château de... et ses dépendances moyennant une somme de 804,000 fr. sans fonds de cheptels dans les domaines. Les cheptels qui garnissaient les domaines appartenaient aux fermiers belges qui les occupaient. Pendant les deux premières années de mon administration, ne recevant aucun fermage, je fus obligé de résilier leurs baux et de prendre en payement des sommes qu’ils me devaient les bestiaux qui garnissaient ces domaines et qui n’étaient plus suffisants pour les exploiter. Je fus obligé, pour trouver de nouveaux fermiers, de porter à 4.000 fr. par domaine les fonds de cheptels. Quant à la question des bois, mon père, deux ans avant sa mort, avait vendu à M. le marquis de B..., propriétaire des forges du Centre, pour 101,000 fr. de bois. Les bois restants furent la seule ressource que je tirai de la propriété, ressource qui fut largement absorbée par les achats de bestiaux, les constructions et les améliorations qui décidèrent de nouveaux fermiers à affermer les domaines avec une diminution de 25 pour cent sur les anciens baux.--Ainsi, je n’ai pas distrait pour 45,000 fr. de fonds de cheptels, comme le dit ce mémoire, puisque je n’en ai pas reçu et que j’en ai laissé de considérables.
Avant le partage, pendant que les biens étaient indivis, le bois de la Touche a été vendu pour 10,000 fr. par l’administrateur judiciaire de la fortune. Qu’ai-je donc vendu? 43,500 fr. de bois, répartis ainsi: 17,000 fr. aux forges de Vierzon, 12,000 fr. à Gibaut, marchand de bois à Châteauroux, et 12,000 fr. à Baronnet et Barbier, à Ardentes. Plus, 2,500 fr. de traverses pour le chemin de fer de Bordeaux.--M. B..., sur ses ventes, a su avoir sa part, touchant des billets de marchands de bois.
Voilà comment j’ai déshonoré ma terre de..., j’en ai recueilli 43,500 fr., et j’y ai dépensé plus de 100,000 fr. Vous dites que le château m’avait été compté pour 100,000 fr. dans les partages; le château et ses dépendances n’est compté que pour 30,000 fr. et le mobilier pour 7,000 fr.
Si, d’après le cahier des charges, je n’ai pas trouvé d’acquéreur pour la vente tentée le 20 mai 1850, on ne peut pas l’attribuer à la mauvaise administration de la terre, mais aux circonstances malheureuses de cette époque. Quant aux biens que j’avais à cette date vendus en Berry, ils étaient éloignés du château d’une ou plusieurs lieues, et leur vente ne détruisait en rien l’ensemble de la terre.
Au moment où une seconde vente, faite par un abus de pouvoir à M. S..., est venue me ruiner, B... et D... prétendent que j’avais une dette chirographaire considérable. Ceci est encore faux. Ils doivent connaître ma position, puisqu’ils ont su trouver dans tous mes papiers les noms des divers fournisseurs auxquels je devais.--A quoi cela se monte-t-il? Un tailleur, 4,000 fr.; un bottier, 5 ou 600 fr.; un chapelier, 1,000 fr.; un chemisier, 3,000 fr.; enfin bref, 7 à 8,000 fr. Ajoutez à cela 7 à 8,000 fr. à un ami, M. de Saint-G..., restant d’une dette plus considérable, datant de longtemps.
Voilà donc 15 à 16,000 fr. de dettes chirographaires, qui devraient monter à 20,000 fr. en 1850.
Je le répète, M. B... doit savoir que ces chiffres sont exacts, puisqu’il est allé chez tous ces créanciers pour les engager à se joindre à lui dans les poursuites qu’il voulait faire.
Y a-t-il réussi? Non, parce que tous ont confiance en ma loyauté.
Tous les chiffres de M. B... sont donc erronés comme ses prétendues créances de 91,000 fr.
L’appartement de la rue de Joubert a été payé par moi 14,000 fr. à Monbro, tapissier, qui l’avait acheté 12,000 fr. à M. de Mackau; en le quittant, j’ai enlevé ce mobilier, dans lequel il y avait beaucoup d’objets auxquels je tenais par caprice ou par souvenir. Je ne l’ai quitté que parce que j’avais des idées de mariage en vue.
Je devais bien réellement 40,000 fr. à mademoiselle Céleste ou à sa famille. Quant à la dernière inscription de 20,000 fr. à mademoiselle Céleste, c’est un cadeau que j’ai voulu lui faire sans son aveu au moment de quitter le Berry et la France quelques jours plus tard. Quand mademoiselle Céleste bâtissait le Poinsonnet, quand, d’après ses instructions, je suivais ces travaux,--j’étais fermier de la chasse de la forêt de Châteauroux depuis mon arrivée en Berry,--et non du jour où elle acquérait ce terrain, non pas de plusieurs hectares, mais à peine d’un arpent. Ces messieurs ont déjà beaucoup rabattu de leurs appréciations.
Le château imaginaire que mes adversaires ont construit au Poinsonnet ne se trouve être, de leur propre aveu, qu’un simple pavillon de chasse, et le parc splendide de ce château un arpent de parterre.
Je le répète, si j’ai rompu le silence dans cette affaire, c’est que B... et D... m’y ont forcé. Dépouillé par eux depuis de longues années de sommes considérables, il est temps que je me révolte et que je repousse, par des faits et des chiffres, des allégations fausses.
Je compte sur l’appui du ministère public, désormais complétement éclairé, pour me protéger contre des faits aussi incroyables.
Quant à la lettre de mon frère, produite au procès, elle ne se trouve entre les mains de MM. D... et B... que par une surprise, et à ce premier tort ils en ont ajouté un deuxième, celui de dénaturer complétement le sens de cette lettre, comme la cour peut en juger par la lettre que mon frère m’a remise comme protestation contre un acte que je pourrais, à bon droit, tenir autrement pour un procédé indigne de son caractère.
COMTE DE ***.
«Je soussigné, certifie que la lettre qui été produite au tribunal de Bourges, par M. B..., m’a été écrite par mademoiselle Céleste, pour m’engager à racheter divers objets de famille qui étaient restés chez elle au Poinsonnet, et que cette lettre que M. B... m’avait prise pour prendre des renseignements sur la vente du Poinsonnet qu’il me disait, à tort, devoir avoir lieu prochainement, devait m’être rendue le lendemain.
»J’apprends, avec étonnement et indignation, qu’elle a servi comme pièce au procès, et je désavoue toute participation à un acte semblable, et surtout la signification toute fausse qu’on a voulu lui donner.
»COMTE DE ***.»
FIN.
TABLE
Pages
XLVI. Départ (suite) 1
XLVII. Correspondance 9
XLVIII. Mon cours de droit 80
XLIX. Le théâtre des Variétés 97
L. Une étoile 111
LI. Une vieille connaissance 124
LII. Denise 145
LIII. Pressentiments 160
LIV. Les mines d’Australie (Journal d’un mineur) 183
LV. Journal d’un mineur (suite) 199
LVI. Les pressentiments 218
NOTES 266