XLIX
LE THÉATRE DES VARIÉTÉS.
Je fis mes préparatifs pour rentrer dans Paris, car la saison commençait à devenir trop rigoureuse, et puis la raison qui m’avait éloignée de chez moi n’existait plus.
Je travaillais avec ardeur à mon théâtre, mais j’avais de ce côté bien des ennuis, à cause des petites perfidies des femmes et de la mauvaise volonté des directeurs et auteurs, qui s’obstinaient à me faire jouer des soubrettes, des grisettes et des danseuses.
Je n’avais ni l’organe, ni la taille, ni le physique de ces emplois. J’étais mauvaise parce que j’étais toujours à faux.
J’étais très-mécontente du rôle qui m’avait été donné dans la pièce récemment distribuée. Ce rôle était celui de la reine des Bacchantes, espèce de figuration que tout le monde aurait pu jouer; il s’agissait seulement d’être bien faite, car le costume ressemblait à celui des tableaux vivants.
Ce n’était pas ce qu’on m’avait promis, et je signifiai au directeur que s’il ne voulait pas me donner un rôle que je pusse travailler, je quitterais le théâtre. On en parla aux auteurs, qui finirent par me donner, au refus d’une autre, le rôle du Palais de Cristal, dans la revue de 1852.
Je me donnais un mal dont on aurait dû me savoir gré. Une nouvelle danse, l’Impériale, venait de paraître; on me pria de la danser avec Page. J’acceptai, quoique depuis longtemps je désirasse en finir définitivement avec cette chorégraphie qu’on m’imposait dans toutes les pièces, toujours et à tout propos.
J’aimais tout ce qui avait du talent; je défendais mes préférées avec une chaleur qui me laissait toujours maîtresse du terrain quand il y avait discussion.
Il va sans dire que j’étais fanatique du talent de la grande tragédienne, talent magique, sublime, incontestable, qui trouvait pourtant ses détracteurs au milieu de méchantes cabotines sans autre esprit qu’une méchanceté constante et sans autre mérite qu’un joli visage. On la lapidait au physique ou au moral, la jalousie féminine trouve toujours prise.
Un jour, pendant une des répétitions de la revue, une jolie petite juive parlait très-irrespectueusement de Rachel, cette véritable reine de ses coreligionnaires. Je ne pus m’empêcher de prendre la défense de celle qui n’était pas là pour répondre, bien que je ne la connusse que pour l’avoir vue jouer et l’avoir applaudie comme tout le monde. Je me souvenais seulement d’avoir pleuré, tremblé, pâli plus que les autres en l’écoutant.
Après avoir assisté à une représentation de Phèdre, je rentrai chez moi en proie à la fièvre; j’avais le délire de l’enthousiasme; j’entendis toute la nuit tinter à mes oreilles la voix vibrante, plaintive ou sonore de la tragédienne. Jamais statue antique ne m’avait paru aussi belle que Rachel!
Cette puissance concentrée, ce sourire plein de haine et de mépris, ce regard plein de colère ou d’amour, tout cela était nouveau pour moi et m’avait paru surnaturel. Pendant le temps que dura cette représentation, mon âme resta suspendue aux plis de la tunique dont la grande actrice sait si bien se draper; tout disparut autour de moi, je ne vis plus et n’entendis plus qu’elle. Je restai longtemps sous le charme qui me faisait adorer le Théâtre-Français.
Je disais donc que, comme toutes les puissances, Rachel était attaquée, et que moi, qui étais sérieusement éprise de son génie, je me révoltais quand on ne la trouvait pas parfaite.
--Elle est fière, impertinente, hautaine, disait donc ce jour-là la juive en question en parlant d’Andromaque. Je l’ai connue dans la misère, je lui ai prêté jusqu’à mes robes quand elle chantait dans les rues, et aujourd’hui elle ne me salue pas.
Cette ingratitude me paraissait incompatible avec le caractère de Rachel. Je savais, car les secrets de son existence appartenaient au public comme tous ceux des grands hommes, je savais qu’elle était généreuse jusqu’à la prodigalité, insouciante des grandeurs où l’avait élevée son génie, et que, loin de rougir de sa misère passée, elle en parlait elle-même et s’entourait volontiers de ceux qui l’avaient connue quand elle était enfant. Je donnai donc un démenti à ma chère camarade en l’assurant qu’elle se vantait en disant avoir connu Rachel, et surtout l’avoir obligée de ses robes. Elle jura ses grands dieux qu’elle disait la vérité; je la crus moins que jamais et je me promis d’en avoir le cœur net.
On n’était pas reçu à toute heure chez Mlle Rachel, quand on y était reçu, parce que les curieux et les importuns auraient envahi son petit hôtel de la rue Trudon. On m’avait prévenue, mais je me dirigeai chez elle en sortant du théâtre, décidée à voir par moi-même.
En effet, le concierge, qui se trouvait dans une jolie petite niche en entrant à droite, me fit signe de m’asseoir dans un beau fauteuil à la Voltaire, et me pria d’examiner ses tableaux et ses curiosités le temps qu’il irait voir si Mlle Rachel était visible. Je regrettais d’être venue. Qu’allais-je dire? comment allais-je m’y prendre? quel prétexte allais-je inventer pour motiver ma visite? La vérité était le dernier des moyens que je voulusse évoquer.
J’en étais là de mes réflexions quand un domestique en livrée entra, ce n’était pas celui qui était allé m’annoncer; le nouveau venu me regarda tout à son aise, puis, après m’avoir examiné quelques secondes, comme si sa réponse devait être subordonnée à l’air qu’il me trouvait, il me dit:
--Madame est dans son cabinet de travail, elle ne reçoit pas aujourd’hui; revenez jeudi à deux heures, madame vous recevra. Si ce que vous avez à lui dire est pressé, écrivez-lui.
J’avais eu peur d’un refus formel, mon cœur se dégonfla, et j’éprouvai autant de joie, à l’idée de voir et de causer quelques secondes avec cette femme sublime à mes yeux, qu’un astronome en aurait eu à se promener à pied dans les astres. Je dînais ce soir-là chez une personne qui avait un beau jardin, on me permit de faire un bouquet, je le trouvai si beau à cause des fleurs rares qu’il renfermait, que je l’envoyai à Mlle Rachel avec une lettre où je la remerciais de vouloir bien me recevoir.
Je n’avais pas encore trouvé mon prétexte, il vint me trouver lui-même. Le jeudi matin, à onze heures, un artiste, un père de famille qui avait un bénéfice aux Variétés la semaine suivante, vint m’offrir des places et surtout se recommander à moi pour lui en placer. Je pris deux loges de face une bonne avant-scène, et je me rendis chez Mlle Rachel.
J’avais passé deux heures à ma toilette; j’étais toute gaie et triste à la fois.
Je n’aurai jamais d’audience royale, mais si cela m’arrivait, je ne serais certes pas plus émue que je ne l’ai été lorsque le domestique me dit:
--Par ici, mademoiselle. Madame est malade, mais elle vous recevra quand même.
Il passa devant moi pour me montrer le chemin, nous montâmes un petit escalier tortueux. Arrivé au second, il ouvrit une porte et m’annonça.
--Faites entrer, répondit la voix qui m’avait fait tressaillir tant de fois.
La pièce dans laquelle on venait de m’introduire était plus longue que large, elle était simplement meublée; la tenture était en perse, le tapis de Smyrne. Ce qui me frappa par son étrangeté, ce fut le costume de Rachel.
Elle était couchée dans un lit qui faisait face à la porte. Son buste sortait à demi. Elle portait, par-dessus un peignoir de batiste admirable, une jaquette de velours vert, soutachée d’or, les manches étaient faites à la grecque. Autour de sa tête était enroulée, avec un art infini, une écharpe algérienne aux couleurs voyantes. De chaque côté de cette espèce de turban à la juive, retombaient sur ses épaules les bouts frangés de l’écharpe. Ses cheveux noirs et un peu frisés naturellement s’échappaient par places en petites boucles soyeuses.
En une seconde, elle me fit croire à toutes ces beautés israélites décrites dans l’histoire sainte, si bien illustrée par Horace Vernet. Je fus interdite, honteuse; on m’avait toujours dit que je ressemblais à Rachel. En ce moment, cette ressemblance me paraissait impossible, injurieuse pour elle. Elle aussi cherchait à découvrir cette prétendue ressemblance, car elle m’examina quelques secondes en silence.
--Asseyez-vous, me dit-elle en m’indiquant, avec sa main blanche comme de l’albâtre, le fauteuil qui se trouvait auprès de son lit.--Vous m’avez fait dire que vous aviez à me parler, que puis-je pour vous être agréable?
--Mon Dieu, madame, lui dis-je, un peu rassurée par la façon toute gracieuse avec laquelle ces paroles étaient dites; ce matin encore, je cherchais un prétexte qui vous parût au moins passable, il est venu à moi aujourd’hui. Je crois aux dit-on; on prétend que j’ai du bonheur, mais je ne veux point me servir d’un détour.
Ce qui m’a amenée à votre porte la première fois, c’est un immense désir de vous voir de près, afin de vous exprimer ma gratitude pour toutes les grandes et profondes émotions que votre talent m’a fait éprouver. Cela ressemble beaucoup à de la curiosité, c’est possible; mais il me semble qu’elle vient du cœur et que vous me la pardonnerez.
Mlle Rachel me tendit la main en me disant: Asseyez-vous là près de moi, je dois parler peu et très-bas, je suis enrhumée, la gorge me fait mal. Vous êtes toute pardonnée; le plaisir que vous dites éprouver est partagé. Je suis toujours heureuse d’apprendre qu’une personne a de la sympathie pour moi.
En ce moment, une de ses sœurs entra, tenant un rouleau de papier à la main; elle venait, je crois, répéter quelque chose. (Je ne sais si c’était Dinah ou Rébecca.) Elle était petite et mignonne comme un enfant.
--Laisse-nous, lui dit Mlle Rachel en l’embrassant au front. Tu reviendras dans une demi-heure.
Elle sortit en me regardant à la dérobée; évidemment, elle savait qui j’étais et cherchait aussi la fameuse ressemblance.
Lorsque la porte fut refermée, Mlle Rachel me dit en souriant:--Et peut-on vous demander sans indiscrétion quel était le prétexte de ce matin?
--Une représentation au bénéfice d’un brave garçon qui m’a priée de lui placer des billets.
--Vous avez bien fait de donner un autre motif à votre visite; je suis assiégée de demandes du matin au soir, et quelquefois du soir au matin, reprit-elle en souriant. Si j’avais joué aux représentations à bénéfice chaque fois qu’on m’en a priée, j’aurais passé ma vie dans tous les théâtres excepté dans le mien. J’ai pris un parti et je refuse impitoyablement de payer de ma personne, mais il n’en est pas de même pour les loges et je me mets à votre discrétion. Combien voulez-vous m’en donner?
--Une, puisque vous voulez bien ne pas me refuser.
--Une n’est pas assez, vous m’en enverrez une seconde pour ma mère.
--J’aime mieux vous l’apporter moi-même si vous le permettez.
--De grand cœur, me dit-elle en me tendant une seconde fois la main.
J’y retournai le samedi; elle était dans son salon au premier étage; à gauche, en entrant, se trouvait une jardinière à espalier toute recouverte de lierre; un divan capitonné en perse, dessin cachemire, faisait le tour du salon; à droite, se trouvait une armoire à portes vitrées contenant mille curiosités. Je ne vis pas de suite Mlle Rachel; elle était assise dans un grand fauteuil, le dos tourné au jour. Au-dessus de sa tête, dans un cadre ovale, était suspendu un portrait d’enfant; c’était celui de son fils aîné, ravissant petit garçon dont le regard, intelligent comme celui de sa mère, semblait vous suivre partout.
--Il est beau, mon fils! n’est-ce pas? me dit-elle en se levant; c’est un vrai trésor. Comment allez-vous?
--Mais à merveille, et vous? Mieux, j’espère, puisque je vous trouve levée.
--Je vais tout à fait bien. M’apportez-vous ma loge?
Je la lui donnai, elle m’indiqua un siége de la main, regarda le coupon quelques minutes pendant lesquelles elle sembla m’oublier tout à fait. Sa toilette était sombre ce jour-là et ajoutait encore à son air de tristesse. Elle portait une robe de moire antique noire montée à gros plis autour de la taille; par-dessus une jaquette en drap noir soutachée de petits lacets de même couleur; un col uni, des manchettes plates lui emprisonnaient le cou et les poignets; ses cheveux étaient arrangés en bandeaux lisses, une seule petite boucle frisée en anneau sur le milieu de son front trahissait des ondulations effacées. Par moment, elle semblait en proie à une grande agitation et paraissait parcourir un monde de sa pensée.
--Excusez-moi, me dit-elle en me voyant levée, je suis dévorée d’inquiétude. Je viens de refuser un rôle; ils me forceront à le jouer, mais je quitterai le théâtre. Je puis toujours être malade. Ah! tenez, me dit-elle en changeant de ton, voici pour les loges du bénéficiaire.
Je pris congé d’elle, et, comme elle ne me demanda pas de venir la revoir, je partis assez triste, car le charme qu’elle possède à un si haut point avait opéré sur moi comme il opère sur tous ceux qui l’ont approchée.
On l’aime quand on la voit, on en raffole quand elle vous parle.
Cinq jours après eut lieu la représentation de mon camarade M... Elle vint aux Variétés. Entre deux pièces, il voulut la remercier, et je fus avec lui.
Ce soir-là, elle était belle comme une étoile; elle était radieuse, ses yeux brillaient d’un éclat vif et doux à la fois, cela donnait une tout autre expression à sa physionomie. Sa bouche était souriante, sa voix douce. Il n’y avait qu’une opinion qui circulait de bouche en bouche; tout le monde disait:
--Comme Rachel est belle ce soir!
--Venez me voir, me dit-elle au moment où j’allais sortir. Je la remerciai d’un regard qui lui exprima toute ma gratitude, mais je ne voulus pas abuser, et je restai au moins quinze jours sans retourner rue Trudon.
Lorsque je la revis, je lui parlai de cette femme qui disait l’avoir connue intimement; Mlle Rachel m’assura ne l’avoir jamais vue, et je la crus sans peine.
Je plaisantai donc ma bonne camarade, si longtemps et si bien, à ce qu’il paraît, qu’elle quitta les Variétés.
J’ai vu, en tout, Mlle Rachel sept ou huit fois; je l’ai trouvée charmante, mais un peu fantasque, ce qui lui est bien permis.
On dirait que ses variations de caractère tiennent à une cause maladive, nerveuse, indépendante de sa volonté, et qu’elle souffre elle-même de cette espèce d’incertitude qui ne lui laisse jamais le temps de former un projet d’avenir. Ce qu’elle aime un jour lui déplaît le lendemain; elle se construit des idoles pour s’amuser à les briser à sa fantaisie.
C’est une sirène, une enchanteresse qu’on aime malgré soi, et qu’on ne peut oublier quand on l’a connue dans ses beaux et bons moments.
Elle est affectueuse, simple, généreuse, indulgente; quand rien ne l’irrite, ses manières sont distinguées, on dirait une duchesse; mais lorsqu’elle se fâche, l’orage de son caractère est aussi terrible que le beau temps était calme.
Je la crois instruite; elle raconte à merveille et sait écouter avec une patience infinie.
Un nouveau chagrin vint s’ajouter à mes tribulations théâtrales; je restai quelques semaines sans aller la voir, puis je n’osai plus y retourner, mais je pensais et je pense souvent à elle.