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XXII

JEAN GRIGGS

Chose étrange, c’étaient, à part moi, les bons, les forts nageurs qui avaient disparu; sans doute, se confiant dans leur habileté, avait-ils négligé de s’emparer des débris flottants, et avaient-ils espéré se soutenir sur l’eau sans ce secours, tandis qu’au contraire, parmi ceux que je retrouvais sains et saufs autour de moi, étaient quelques jeunes Américains que j’avais vus embarrassés pour traverser un bras de rivière de dix pieds de large.

Cela me paraissait incroyable, et cependant c’était la vérité.

Le monde me semblait un désert.

Je m’assis sur la plage, je laissai tomber ma tête dans mes mains, et je crois que je pleurai.

Au milieu de mon atonie une plainte pénétra jusqu’à moi.

Je me rappelai alors que, quoique ces hommes me fussent inconnus, presque étrangers,--puisque j’étais leur chef dans le combat ou le naufrage,--je devais être leur père dans la détresse. Je relevai la tête.

--Qu’y a-t-il, demandai-je, et qui se plaint?

Deux ou trois bouches grelottantes répondirent:

--J’ai froid.

Alors, moi qui n’y avais point pensé jusque-là, je sentis aussi que j’avais froid.

Je me levai, je me secouai, quelques-uns de mes compagnons étaient déjà engourdis et assis ou couchés pour ne plus se relever.

Je les tirai par le bras.

Trois ou quatre étaient dans cette période de torpeur qui fait préférer la langueur de la mort à la souffrance du mouvement.

J’appelai à mon aide les plus vigoureux, je forçai ceux qui étaient engourdis à se lever, j’en pris un par la main, je dis à ceux qui n’avaient pas encore perdu leurs forces d’en faire autant, et je leur criai:

--Courons!

En même temps, je donnai l’exemple.

Ce fut d’abord une difficulté, je dirai plus, une douleur très-grande que d’être obligés de faire jouer nos articulations roidies; mais peu à peu nos membres retrouvèrent leur élasticité.

Nous nous livrâmes pendant une heure à peu près à cet exercice; au bout d’une heure, notre sang réchauffé avait repris sa circulation dans nos veines. Nous nous étions livrés à cette gymnastique près du fleuve l’Aserigua, qui court parallèlement à la mer pour s’y jeter à un demi-mille de distance de l’endroit où nous étions; nous remontâmes la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point de départ, nous trouvâmes une estancia, et dans cette estancia l’hospitalité qui demeure éternellement assise à la porte d’une maison américaine.

Notre second bâtiment, commandé par Griggs, et nommé le Seival, quoique à peine plus grand que le Rio-Pardo, mais de construction différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre victorieusement son chemin.

Il faut dire aussi que Griggs était un excellent marin.

J’écris au jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l’asile où je me repose aujourd’hui,--je ne sais pas si j’aurai plus tard le temps de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j’en pense; je vais donc, puisque son nom se trouve sous ma plume, payer le tribut que je dois à sa mémoire.

Pauvre Griggs! j’ai à peine dit un mot de lui, et cependant où ai-je rencontré jamais un homme d’un plus admirable courage et d’un plus charmant caractère?--Né d’une riche famille, il était venu offrir son or, son génie et son sang à la république naissante, et il lui a donné tout ce qu’il lui avait offert.--Un jour arriva une lettre de ses parents de l’Amérique du Nord l’invitant à venir recueillir un colossal héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit réservé à l’homme de conviction et de foi,--la palme du martyre,--il était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant. Et moi qui ai vu tant de glorieuses morts, j’avais vu le corps de mon pauvre ami séparé en deux comme le tronc d’un chêne par la hache du bûcheron; le buste était resté debout sur le pont de la Cassapara, avec son visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un coup de canon chargé à mitraille l’avait frappé à vingt pas, et il se présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur le navire de Griggs, qui venait d’être littéralement foudroyé par l’escadre ennemie.

O liberté! liberté! quelle reine de la terre peut se vanter d’avoir à sa suite le cortége de héros que tu as au ciel!

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