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XXXV

LA PICADA DAS ANTAS

Cette retraite, entreprise dans la saison d’hiver, au milieu d’un pays montagneux et par une pluie incessante, fut la plus terrible et la plus désastreuse que j’aie jamais vue.

Nous emmenions avec nous, pour toutes provisions, quelques vaches en laisse, sachant d’avance que nous ne trouverions aucun animal bon pour notre nourriture sur la route que nous allions parcourir.

Tout en battant en retraite nous-mêmes, nous poursuivions la division du général Labattue, mais sans la pouvoir jamais rejoindre. Seuls les Selvagiens[11], manifestant leurs sympathies pour nous, attaquèrent son avant-garde. Nous vîmes de près ces hommes de la nature, et ils ne nous furent pas hostiles.

[11] Habitants de la forêt.

Anita, pendant cette retraite de trois mois, souffrit tout ce que l’on peut humainement souffrir sans rendre l’âme. Ah! tout! elle supporta tout avec un stoïcisme et un courage inexprimables.

Il faut avoir quelque connaissance des forêts de cette partie du Brésil, pour se faire une idée des privations endurées par une troupe sans moyens de transport, n’ayant pour toute ressource d’approvisionnement que le lasso, arme très-utile dans les plaines couvertes de bestiaux ou de gros gibier, mais parfaitement inutile dans ces épaisses forêts, repaires des tigres et des lions.

Pour comble de malheur, les fleuves, très-rapprochés dans ces forêts vierges, grossissaient outre mesure. Cette effroyable pluie qui nous poursuivait ne cessant de tomber, il en résultait que souvent une partie de nos troupes se trouvait emprisonnée entre deux cours d’eau, et restait là privée de toute nourriture. Alors, la faim faisant son uvre, parmi les femmes et les enfants surtout, c’était un carnage plus lamentable que celui qu’eussent pu faire les balles et les boulets.

Notre pauvre infanterie était en proie à des souffrances et à des privations que l’on ne saurait dire, car elle n’avait pas même, comme la cavalerie, la ressource de manger ses chevaux. Peu de femmes et encore moins d’enfants sortirent de la forêt. Le peu qui échappa fut sauvé par les cavaliers qui, ayant eu le bonheur de conserver leurs chevaux, avaient pitié des pauvres petites créatures abandonnées par leurs mères mortes ou mourant de faim, de froid et de fatigue.

Anita frissonnait à l’idée de perdre notre Menotti, que nous ne sauvâmes, au reste, que par miracle. Aux endroits les plus dangereux de la route et au passage des fleuves, je portais le pauvre enfant, âgé de trois mois, suspendu à mon cou dans un mouchoir; et, de cette façon, je pouvais le réchauffer avec mon haleine. D’une douzaine d’animaux, tant de chevaux que de mules, qui étaient entrés avec moi dans la forêt, tant pour mon service que pour celui de mon équipage, j’étais resté seulement avec deux mules et deux chevaux; le reste était tombé mourant de faim ou écrasé de fatigue. Pour comble de malheur, les guides avaient perdu le chemin, et ce fut la principale cause de nos souffrances dans cette terrible forêt _das Antas_[12].

[12] L’anta est un animal de la stature d’un âne, parfaitement inoffensif, dont la chair est exquise. On fait avec son cuir différents travaux fort élégants. Je ne l’ai jamais vu.

(_Note de l’Auteur._)

Plus nous allions, moins nous voyions arriver la fin de cette picada maudite; je restai en arrière avec deux mules horriblement fatiguées, et que j’espérais png 224> sauver, en les faisant avancer pas à pas, et en les nourrissant avec des feuilles de taquara, roseaux auxquels le Taquari a emprunté son nom. Pendant ce temps, j’envoyai Anita en avant, avec un domestique et l’enfant, afin qu’ils cherchassent l’issue de cette interminable forêt, et tâchassent de trouver quelque nourriture.

Les deux chevaux que j’avais laissés à Anita, montés alternativement par la courageuse femme, nous sauvèrent tous. Elle trouva enfin le bout de la forêt, et, au bout de la forêt, un piquet de mes braves soldats, avec un feu allumé, ce qui n’était point commun par une pareille pluie.

Mes compagnons, qui, par bonheur, avaient conservé quelques vêtements de laine, en enveloppèrent l’enfant, le réchauffèrent et le ramenèrent à la vie, quand la pauvre mère commençait déjà à désespérer de lui. Ce ne fut pas tout: ces excellentes gens se mirent alors à chercher avec une tendre sollicitude quelques aliments qu’ils n’eussent pas cherchés pour eux, mais qu’ils cherchèrent pour l’amour de moi, et avec lesquels ils réconfortèrent un peu la mère et l’enfant.

Celui qui leur porta les premiers et les plus efficaces secours s’appelait Manzio; que son nom soit béni!

J’avais pris une peine inutile pour sauver mes deux chevaux; je finis par être forcé d’abandonner les deux pauvres bêtes, poussives et fourbues, et, fort détérioré moi-même, je fis à travers la forêt le reste du chemin à pied.

Le même jour, je retrouvai ma femme et mon enfant, et sus tout ce que mes compagnons avaient fait pour eux.

Neuf jours après son entrée dans la forêt, à peine la queue de notre division en sortait-elle. Peu d’officiers avaient réussi à sauver leurs chevaux. L’ennemi qui nous précédait avait, en fuyant devant nous, laissé deux pièces de canon dans la picada; mais à peine les regardâmes-nous en passant. Les moyens de transport manquaient, et sans doute sont-elles encore à la même place où je les vis en passant.

Les tempêtes semblaient circonscrites dans la forêt. A peine en fûmes-nous sortis, qu’en approchant de Cima-da-Serra et de Vaccaria, nous trouvâmes le beau temps, et quelques bufs qui nous tombèrent sous la main et nous indemnisèrent de notre long jeûne, nous firent oublier la fatigue, la faim et la pluie.

Nous restâmes dans le département de Vaccaria quelques jours à attendre la division de Bento Gonzales, qui nous rejoignit en désordre et diminuée d’un tiers.

C’est que l’infatigable Morinque, informé de la retraite de cette division, s’était mis à la poursuite de son arrière-garde, la poursuivant sans relâche, l’attaquant en toute occasion, s’alliant pour cette uvre de destruction aux montagnards, toujours hostiles aux républicains. Tout cela donna à Labattue le temps de faire sa retraite, puis sa jonction avec l’armée impériale; mais, lors de cette jonction, à peine avait-il quelques centaines d’hommes à sa suite: les mêmes inconvénients qui avaient existé pour nous avaient existé pour lui. L’ennemi eut, en outre, à surmonter un obstacle imprévu, et que je note à cause de son étrangeté.

Le général Labattue, devant traverser dans son chemin deux bois appelés _di Mattos_, y trouva quelques-unes de ces tribus indigènes connues sous le nom de _Bugrès_, lesquelles sont des plus sauvages que l’on connaisse au Brésil. Ces tribus, sachant le passage des impériaux, les assaillirent dans trois ou quatre embuscades, et leur firent tout le mal qu’ils purent. Quant à nous, ils ne nous inquiétèrent aucunement, et quoiqu’il y eût sur le chemin beaucoup de ces trappes que les Indiens tendent sous les pas de leurs ennemis, au lieu d’être dissimulées sous du gazon ou des branches, toutes étaient découvertes, et, par conséquent, aucune n’était dangereuse.

Pendant la courte halte que nous fîmes sur la lisière d’un de ces bois gigantesques, nous en vîmes sortir une femme qui, dans sa jeunesse, avait été enlevée par les sauvages, et qui avait profité de notre voisinage pour s’enfuir.

La pauvre créature était dans un déplorable état.

Comme nous n’avions plus aucun ennemi à fuir ni à poursuivre dans ces régions élevées, nous continuâmes notre marche, à courtes étapes, il est vrai, car nous manquions complétement de chevaux, et il nous fallait dompter des poulains, chemin faisant.

Le corps des lanciers républicains étant resté complétement démonté, fut obligé de se refaire rien qu’avec des poulains.

C’était, au reste, un splendide spectacle, toujours nouveau quoique quotidiennement répété, que celui de ces jeunes et robustes noirs, dont chacun méritait l’épithète de dompteur de chevaux, que Virgile donne à Pélops. Il fallait les voir sautant sur ces sauvages enfants des steppes, ignorants du mors, de la selle et de l’éperon, se cramponnant à leur crinière et tourbillonnant avec eux dans la plaine jusqu’à ce que, cédant à l’homme, le quadrupède s’avouât vaincu.

Mais la lutte était longue; l’animal ne se rendait qu’après avoir épuisé tous ses efforts pour se débarrasser de son tyran; l’homme, de son côté, admirable d’adresse, de force et de courage, lié à tous ses mouvements, le serrant entre ses jambes comme entre des tenailles, bondissant avec lui, se roulant avec lui, se relevant avec lui, et ne se séparant de lui que lorsque, ruisselant de sueur, blanc d’écume, frémissant sur ses jarrets, le cheval était dompté.

Trois jours suffisent à un bon dompteur de chevaux pour que l’animal le plus rebelle subisse le mors.

Mais rarement les poulains sont-ils bien domptés par les soldats, surtout dans les marches, où trop d’occupations empêchent ces dompteurs de leur donner tous les soins nécessaires.

Les _Mattos_ passés, nous traversâmes la province de Missiones, nous dirigeant sur Cruz-Alta, chef-lieu de cette petite province; puis, de Cruz-Alta, nous marchâmes sur Saint-Gabriel, où s’établit le quartier général, et où l’on bâtit des baraques pour le campement de l’armée.

Six ans de cette vie d’aventures et de dangers ne m’avaient pas fatigué tant que j’étais resté seul; mais maintenant que j’avais une petite famille, cette séparation de toutes mes anciennes connaissances, cette ignorance de ce que, depuis tant d’années, étaient devenus mes parents, me firent naître le désir de me rapprocher d’un point où des nouvelles de mon père et de ma mère pussent me parvenir; j’avais pu un instant refouler dans mon cur toutes ces tendres affections, mais elles s’étaient amassées et demandaient à reprendre leur cours. Ajoutez à cela que je ne savais rien non plus de cette autre mère qu’on appelle l’Italie! La famille est puissante, mais la patrie est irrésistible.

Je me décidai donc à regagner Montevideo, du moins temporairement, et je demandai mon congé au président, ainsi que la permission de me faire un petit troupeau de bufs, dont la vente pièce à pièce devait, tout le long de la route, subvenir à mes dépenses.