XII
CAMPAGNE DE LOMBARDIE
Maintenant, nous allons, avec l’aide d’un ami de Garibaldi, du brave colonel Medici, que l’on jugera, d’ailleurs, par la simplicité de ses paroles, reprendre notre récit où Garibaldi l’a interrompu.
Son départ pour la Sicile nous forcerait d’arrêter ici ses Mémoires, si Medici ne se chargait de les continuer.
Et, nous l’avouons, cette manière de parler de Garibaldi nous plaît mieux que de le laisser parler lui-même de lui-même.
En effet, lorsque Garibaldi raconte, il oublie sans cesse la part qu’il a prise aux actions qu’il narre pour exalter celle qu’y ont prise ses compagnons. Or, puisque c’est spécialement de lui que nous nous occupons, mieux vaut, pour le voir dans son véritable jour, qu’il y soit placé par un autre que lui-même.
Nous allons donc laisser le colonel Medici raconter la campagne de Lombardie en 1848.
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Je partis de Londres pour Montevideo vers la moitié de l’année 1846.
Aucun motif politique ni commercial ne m’appelait dans l’Amérique du Sud: j’y allais pour ma santé.
Les médecins me croyaient atteint de phthisie pulmonaire; mes opinions libérales m’avaient fait exiler de l’Italie; je me décidai à traverser la mer.
J’arrivai à Montevideo sept ou huit mois après l’affaire du Salto San-Antonio. La réputation de la légion italienne était dans toute son efflorescence. Garibaldi était alors le héros du moment. Je fis connaissance avec lui, je le priai de me recevoir dans sa légion: il y consentit.
Le lendemain, j’avais revêtu la blouse rouge aux parements verts, et je me disais avec orgueil:
--Je suis soldat de Garibaldi!
Bientôt je me liai plus intimement avec lui. Il me prit en amitié, puis en confiance, et, lorsque tout fut décidé pour son départ, un mois avant qu’il quittât Montevideo, je partis sur un paquebot faisant voile pour le Havre.
J’avais ses instructions, instructions claires et précises, comme toutes celles que donne Garibaldi.
J’étais chargé d’aller en Piémont et en Toscane et d’y voir plusieurs hommes éminents, et, entre autres, Fanti, Guerazzi et Beluomini, le fils du général.
J’avais l’adresse de Guerazzi, caché près de Pistoia.
Aidé de ces puissants auxiliaires, je devais organiser l’insurrection; Garibaldi, en débarquant à Via-Reggio, la trouverait prête; nous nous emparerions de Lucques et nous marcherions où serait l’espérance.
Je traversai Paris lors de l’émeute du 15 mai; je passai en Italie, et, au bout d’un mois, j’avais trois cents hommes prêts à marcher où je les conduirais, fût-ce en enfer.
Ce fut alors que j’appris que Garibaldi était débarqué à Nice.
Mon premier sentiment fut d’être vivement blessé qu’il eût ainsi oublié ce qui était convenu entre nous.
J’appris bientôt que Garibaldi avait quitté Nice et y avait laissé Anzani mourant.
J’aimais beaucoup Anzani; tout le monde l’aimait.
Je courus à Nice; Anzani était encore vivant.
Je le fis transporter à Gênes, où il reçut l’hospitalité de l’agonie au palais du marquis Gavotto, dans l’appartement qu’y occupait le peintre Gallino.
Je m’établis à son chevet et ne le quittai plus.
Il était préoccupé, plus que cela n’en valait la peine, de ma bouderie contre Garibaldi. Souvent il m’en parlait; un jour, il me prit la main et, avec un accent prophétique qui avait l’air d’avoir son inspiration dans un autre monde:
--Medici, me dit-il, ne sois pas sévère pour Garibaldi; c’est un homme qui a reçu du ciel une telle fortune, qu’il est bien de l’appuyer et de la suivre. L’avenir de l’Italie est en lui; c’est un prédestiné. Je me suis plus d’une fois brouillé avec lui; mais, convaincu de sa mission, je suis toujours revenu à lui le premier.
Ces mots me frappèrent comme nous frappent les dernières paroles d’un mourant, et bien souvent, depuis, je les ai entendus bruire à mon oreille.
Anzani était philosophe et pratiquait peu les devoirs matériels de la religion. Cependant, au moment de mourir, et comme on lui demandait s’il ne voulait pas voir un prêtre:
--Oui, répondit-il, faites-en venir un.
Et, comme je m’étonnais de cet acte, que j’appelais une faiblesse:
--Mon ami, me dit-il, l’Italie attend beaucoup en ce moment de deux hommes, de Pie IX et de Garibaldi. Eh bien, il ne faut pas que l’on accuse les hommes revenus avec Garibaldi d’être des hérétiques.
Sur quoi, il reçut les sacrements.
La même nuit, vers trois heures du matin, il mourut entre mes bras sans avoir perdu un instant sa connaissance, sans avoir eu une minute de délire.
Ses derniers mots furent:
--N’oublie pas ma recommandation à propos de Garibaldi.
Et il rendit le dernier soupir.
Le corps et les papiers d’Anzani furent remis à son frère, homme entièrement dévoué au parti autrichien.
Le corps fut ramené à Alzate, patrie d’Anzani, et le cadavre de cet homme qui, six mois auparavant, n’eût pas trouvé, dans toute l’Italie, une pierre où poser sa tête, eut une marche triomphale.
Lorsqu’on apprit sa mort à Montevideo, ce fut un deuil général dans la légion; on lui chanta un _Requiem_, et le docteur Bartolomeo Udicine, médecin et chirurgien de la légion, prononça une oraison funèbre.
Quant à Garibaldi, pour faire autant que possible revivre son souvenir lors de l’organisation des bataillons de volontaires lombards, il nomma le premier bataillon: bataillon Anzani.
Après la mort d’Anzani, j’étais parti pour Turin.
Un jour, le hasard fit qu’en me promenant sous les arcades, je me trouvai face à face avec Garibaldi.
A sa vue, la recommandation d’Anzani me revint à la mémoire; il est vrai qu’elle était secondée par la profonde et respectueuse tendresse que je portais à Garibaldi.
Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre.
Puis, après nous être tendrement embrassés, le souvenir de la patrie nous revint à tous deux en même temps.
--Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous.
--Mais, vous, lui demandai-je, ne venez-vous point de Roverbella? n’avez-vous point été offrir votre épée à Charles-Albert?
Sa lèvre se plissa dédaigneusement.
--Ces gens-là, me dit-il, ne sont pas dignes que des cœurs comme les nôtres leur fassent soumission. Pas d’hommes, mon cher Medici: la patrie toujours, rien que la patrie!
Comme il ne paraissait pas disposé à me donner les détails de son entrevue avec Charles-Albert, je cessai de l’interroger.
Plus tard, j’appris que le roi Charles-Albert l’avait reçu plus que froidement, le renvoyant à Turin pour _qu’il y attendît les ordres_ de son ministre de la guerre, M. Ricci.
M. Ricci avait daigné se souvenir que Garibaldi attendait ses ordres, l’avait fait venir et lui avait dit:
--Je vous conseille fortement de partir pour Venise; là, vous prendrez le commandement de quelques petites barques, et vous pourrez, comme corsaire, être très-utile aux Vénitiens. Je crois que votre place est là et non ailleurs.
Garibaldi ne répondit point à M. Ricci; seulement, au lieu de s’en aller à Venise, il resta à Turin.
Voilà pourquoi je le rencontrai sous les arcades.
—-Eh bien, qu’allons-nous faire? nous demandâmes-nous derechef.
Avec les hommes de la trempe de Garibaldi, les résolutions sont bientôt prises.
Nous résolûmes d’aller à Milan, et nous partîmes le même soir.
Le moment était bon; on venait d’y recevoir la nouvelle des premiers revers de l’armée piémontaise.
Le gouvernement provisoire donna à Garibaldi le titre de général, et l’autorisa à organiser des bataillons de volontaires lombards.
Garibaldi et moi (sous ses ordres), nous nous mîmes à l’instant même à la besogne.
Nous fûmes tout d’abord rejoints par un bataillon de volontaires de Vicence, qui nous arrivait tout organisé de Pavie.
C’était un noyau.
Garibaldi créait le bataillon Anzani, qu’il eut bientôt porté au complet.
Moi, j’avais charge de discipliner toute cette jeunesse des barricades qui, pendant les cinq jours, avec trois cents fusils et quatre ou cinq cents hommes, avait chassé de Milan Radetzki et ses vingt mille soldats.
Mais nous éprouvions les mêmes difficultés que Garibaldi éprouva en 1859.
Ces corps de volontaires, qui représentent l’esprit de la Révolution, inquiètent toujours les gouvernements.
Un seul mot donnera une idée de l’esprit du nôtre.
C’était Mazzini qui en était le porte-drapeau, et une de ses compagnies s’appelait la compagnie Medici.
Aussi commença-t-on par nous refuser des armes: un homme à lunettes, occupant une place importante au ministère, dit tout haut que c’étaient des armes perdues et que Garibaldi était un sabreur, et pas autre chose.
Nous répondîmes que c’était bien; que, quant aux armes, nous nous en procurerions, mais qu’on voulût bien nous donner, au moins, des uniformes.
On nous répondit qu’il n’y avait pas d’uniformes; mais on nous ouvrit les magasins où se trouvaient des habits autrichiens, hongrois et croates.
C’était une assez bonne plaisanterie à l’endroit de gens qui demandaient à se faire tuer en allant combattre les Croates, les Hongrois et les Autrichiens.
Tous ces jeunes gens, qui appartenaient aux premières familles de Milan, dont quelques-unes étaient millionnaires, refusèrent avec indignation.
Cependant il fallut se décider; on ne pouvait pas combattre, les uns en frac, les autres en redingote; nous prîmes les habits de toile des soldats autrichiens, ceux qu’on appelle _ritters_, et nous en fîmes des espèces de blouses.
C’était à mourir de rire: nous avions l’air d’un régiment de cuisiniers. Il eût fallu avoir l’œil bien exercé pour reconnaître, sous cette toile grossière, la jeunesse dorée de Milan.
Pendant qu’on retaillait les habits à la mesure de chacun, on se procurait des fusils et des munitions par tous les moyens possibles.
Enfin, une fois armés et habillés, nous nous mîmes en marche sur Bergame, en chantant des hymnes patriotiques.
Quant à moi, j’avais sous mes ordres environ cent quatre-vingts jeunes gens, presque tous, je l’ai dit, des premières familles de Milan.
Nous arrivâmes à Bergame, où nous fûmes rejoints par Mazzini, qui venait prendre sa place dans nos rangs et qui y fut reçu avec acclamation.
Là, un régiment de Bergamasques, conscrits réguliers de l’armée piémontaise, se joignit à nous, traînant à sa suite deux canons appartenant à la garde nationale.
A peine étions-nous arrivés, qu’un ordre du comité de Milan nous rappela; le comité se composait de Fanti, de Maestri et de Restelli.
L’ordre portait que nous eussions à revenir à marche forcée.
Nous obéîmes, et commençâmes notre retour sur Milan.
Mais, arrivés à Monza, nous apprîmes, à la fois, que Milan avait capitulé et qu’un corps de cavaliers autrichiens était détaché à notre poursuite.
Garibaldi ordonna aussitôt la retraite sur Como; notre jeu était de nous rapprocher autant que possible des frontières suisses.
Garibaldi me plaça à l’arrière-garde pour soutenir la retraite.
Nous étions très-fatigués de la marche forcée que nous venions de faire. Nous n’avions pas eu le temps de manger à Monza, nous tombions de faim et de lassitude; nos hommes se retirèrent en désordre et complétement démoralisés.
Le résultat de cette démoralisation fut que, arrivés à Como, la désertion se mit parmi nous.
Sur cinq mille hommes qu’avait Garibaldi, quatre mille deux cents passèrent en Suisse; nous restâmes avec huit cents.
Garibaldi, comme s’il avait toujours ses cinq mille hommes, prit, avec son calme habituel, position à la Camerlata, point de jonction de plusieurs routes en avant de Como.
Là, il met en batterie ses deux pièces de canon et expédie des courriers à Manara, à Griffini, à Durando, à d’Apice, enfin à tous les chefs de corps volontaires de la haute Lombardie, les invitant à se mettre d’accord avec lui dans les fortes positions qu’ils occupaient, positions d’autant plus sûres, et tenables jusqu’au dernier moment, qu’elles étaient appuyées à la Suisse.
L’invitation demeura sans résultat.
Alors Garibaldi se retira de Camerlata sur ce même San-Fermo où, en 1859, nous battîmes si complétement les Autrichiens.
Mais, avant de prendre position sur la place de San-Fermo, il nous réunit et nous harangua.--Les harangues de Garibaldi, vives, pittoresques, entraînantes, ont la véritable éloquence du soldat. Il nous dit qu’il fallait continuer la guerre en partisans, par bandes, que cette guerre était la plus sûre et la moins dangereuse, qu’il s’agissait seulement d’avoir confiance dans le chef et de s’appuyer sur ses compagnons.
Malgré cette chaleureuse allocution, de nouvelles désertions eurent lieu pendant la nuit, et, le lendemain, notre troupe se trouvait réduite à quatre ou cinq cents hommes.
Garibaldi, à son grand regret, se décide à rentrer en Piémont; mais, au moment de traverser la frontière, une honte le prend. Cette retraite sans combat répugne à son courage; il s’arrête à Castelletto sur le Tessin, m’ordonne de parcourir les environs et de lui ramener le plus de déserteurs possible. Je vais jusqu’à Lugano, je ramène trois cents hommes; nous nous comptons, nous sommes sept cent cinquante. Garibaldi trouve le nombre suffisant pour marcher contre les Autrichiens.
Le 12 août, il fait sa fameuse proclamation, dans laquelle il déclare que Charles-Albert est un traître, que les Italiens ne peuvent plus et ne doivent plus se fier à lui, et que tout patriote doit regarder comme un devoir de faire la guerre pour son compte.
Cette proclamation faite, au moment où, de tous côtés, on bat en retraite, nous seuls marchons en avant, et Garibaldi, avec sept cent cinquante hommes, fait un mouvement offensif contre l’armée autrichienne.
Nous marchons sur Arona; nous nous emparons de deux bateaux à vapeur et de quelques petites embarcations.
Nous commençons l’embarquement; il dure jusqu’au soir, et, le lendemain, au point du jour, nous arrivons à Luino.
Garibaldi était malade; il avait une fièvre intermittente contre les accès de laquelle il essayait vainement de lutter.
Pris par un de ces accès, il entra à l’auberge de _la Bécasse_, maison isolée en avant de Luino, et séparée du village par une petite rivière sur laquelle est jeté un pont; puis il me fit appeler.
--Medici, me dit-il, j’ai absolument besoin de deux heures de repos; remplace-moi et veille sur nous.
L’auberge de _la Bécasse_ était mal choisie pour un fiévreux qui voulait dormir tranquille. C’était la sentinelle avancée de Luino, la première maison qui dût être attaquée par l’ennemi, en supposant l’ennemi dans les environs.
Nous n’avions aucune nouvelle des mouvements des Autrichiens, nous ne savions pas si nous étions à dix lieues d’eux ou à un kilomètre. Je n’en dis pas moins à Garibaldi de dormir tranquille, l’assurant que j’allais prendre mes précautions pour que son sommeil ne fût pas troublé. Cette promesse faite, je sortis; les fusils étaient en faisceaux de l’autre côté du pont, nos hommes campés entre le pont et Luino.
Je plaçai des sentinelles en avant de l’auberge de _la Bécasse_, et j’envoyai des paysans explorer les environs.
Au bout d’une demi-heure, mes batteurs d’estrade revinrent tout effarés, en criant:
--Les Autrichiens! les Autrichiens!
Je me précipitai dans la chambre de Garibaldi en poussant le même cri:
--Les Autrichiens!
Garibaldi était en plein accès de fièvre; il sauta à bas de son lit, en m’ordonnant de faire battre le rappel et de réunir nos hommes; de sa fenêtre, il découvrait la campagne et nous rejoindrait quand il serait temps.
En effet, dix minutes après, il était au milieu de nous.
Il divisa notre petite troupe en deux colonnes; l’une, barrant la route, fut destinée à faire face aux Autrichiens; l’autre, prenant une position de flanc, empêchait que nous ne fussions tournés, et même pouvait attaquer.
Les Autrichiens parurent bientôt sur la grande route; nous évaluâmes qu’ils pouvaient être mille à douze cents; ils s’emparèrent immédiatement de _la Bécasse_.
Garibaldi donna aussitôt à la colonne qui fermait la grande route l’ordre de l’attaque; cette colonne, qui se composait de quatre cents hommes, en attaqua résolument douze cents.
C’est l’habitude de Garibaldi de ne jamais compter ni les ennemis ni ses propres hommes; on est en face de l’ennemi: donc, on doit attaquer l’ennemi.
Il faut avouer que, presque toujours, cette tactique lui réussit.
Cependant, les Autrichiens tenant bon, Garibaldi jugea qu’il devenait nécessaire d’engager toutes ses forces; il appela la colonne de flanc et renouvela l’attaque.
J’avais devant moi un mur, que j’escaladai avec ma compagnie; je me trouvai dans le jardin; les Autrichiens faisaient feu par toutes les ouvertures de l’auberge.
Mais nous nous ruâmes au milieu des balles, nous attaquâmes à la baïonnette, et, par toutes ces ouvertures, qui, un instant auparavant, vomissaient le feu, nous entrâmes.
Les Autrichiens se retirèrent en pleine déroute.
Garibaldi avait dirigé l’attaque à cheval, en avant du pont, à cinquante pas de l’auberge, au milieu du feu; c’était un miracle, qu’exposé comme une cible au feu de l’ennemi, aucune balle ne l’eût atteint.
Dès qu’il vit les Autrichiens en fuite, il me cria de les poursuivre avec ma compagnie.
La désertion l’avait réduite à une centaine d’hommes, à peu près, et, avec mes cent hommes, je me mis à la poursuite de onze cents.
Il n’y avait pas grand mérite: les Autrichiens semblaient pris d’une véritable panique; ils se sauvaient, jetant fusils, sacs et gibernes; ils coururent jusqu’à Varèse.
Ils laissaient dans _la Bécasse_ une centaine de morts et de blessés, et dans nos mains quatre-vingts prisonniers.
J’entendis dire qu’ils s’étaient arrêtés à Germiniada; je revins sur Germiniada, ils en étaient déjà partis. Je me mis sur leurs traces; mais, si bien que je courusse, je ne pus les rejoindre.
Pendant la nuit, la nouvelle arriva qu’un second corps autrichien, plus considérable que le premier, marchait sur nous. Garibaldi m’ordonna de tenir à Germiniada; je fis, à l’instant même, faire des barricades et créneler les maisons.
Nous avions une telle habitude de ces sortes de fortifications, qu’il ne nous fallait guère qu’une heure pour mettre la dernière bicoque en état de soutenir un siége.
La nouvelle était fausse.
Garibaldi envoya deux ou trois compagnies dans différentes directions; puis, à leur retour, réunissant tout son monde, il donna l’ordre de marcher sur Guerla et, de là, sur Varèse, où il fut reçu en triomphe.
Nous avancions droit sur Radetzki.
A Varèse, nous occupâmes la hauteur de Buimo-di-Sopra, qui domine Varèse et qui assurait notre retraite.
Là, Garibaldi fit fusiller un espion des Autrichiens.
Cet espion devait donner des renseignements sur nos forces à trois grosses colonnes autrichiennes dirigées contre nous.
L’une marchait sur Como, l’autre sur Varèse; la troisième se séparait des deux autres et se dirigeait sur Luino.
Il était évident que le plan des Autrichiens était de se placer entre Garibaldi et Lugano, et de lui couper toute retraite, soit sur le Piémont, soit sur la Suisse.
Nous partîmes alors de Buimo pour Arcisate.
D’Arcisate, Garibaldi me détacha avec ma compagnie, qui faisait toujours le service d’avant-garde, sur Viggia.
Arrivé là avec mes cent hommes, je reçus l’ordre de me porter immédiatement contre les Autrichiens.
La première colonne dont j’eus connaissance était la division d’Aspre, forte de cinq mille hommes.
Ce fut ce même général d’Aspre qui fit depuis les massacres de Livourne.
En conséquence de l’ordre reçu, je me préparai au combat, et, pour le livrer dans la meilleure situation possible, je m’emparai de trois petits villages formant triangle: Catzone, Ligurno et Rodero.
Ces trois villages gardaient toutes les routes venant de Como.
Derrière ces villages se trouvait une forte position, San-Maffeo, rocher inexpugnable, duquel je n’avais, en quelque sorte, qu’à me laisser rouler pour descendre en Suisse, c’est-à-dire en pays neutre.
J’avais divisé mes cent hommes en trois détachements; chaque détachement occupait un village.
J’occupai Ligurno.
J’y étais arrivé pendant la nuit avec quarante hommes, et m’y étais fortifié du mieux que j’avais pu.
Au point du jour, les Autrichiens m’attaquèrent.
Ils s’étaient d’abord emparés de Rodero, qu’ils avaient trouvé abandonné; pendant la nuit, sa garnison s’était retirée en Suisse. Je restais avec soixante-huit hommes.
Je rappelai les trente hommes que j’avais à Catzone, et, au pas de course, je gagnai San-Maffeo; là, je pouvais tenir.
A peine y étais-je établi, que je fus attaqué; de Rodero, le canon autrichien nous envoyait des boulets et des fusées à la congrève.
Je jetai les yeux autour de nous: le pied de la montagne était complétement entouré par la cavalerie.
Nous ne résolûmes pas moins de nous défendre vigoureusement.
Les Autrichiens montèrent à l’assaut de la montagne; la fusillade commença. Par malheur, chacun de nous n’avait qu’une vingtaine de cartouches, et nos fusils étaient plus que médiocres.
Au bruit de notre fusillade, les montagnes de la Suisse voisines de San-Maffeo se couvrirent de curieux. Cinq ou six Tessinois, armés de leurs carabines, n’y purent pas tenir; ils vinrent nous rejoindre et firent avec nous le coup de feu en amateurs.
Je gardai ma position et soutins le combat jusqu’à ce que mes hommes eussent brûlé leurs dernières cartouches.
J’espérais toujours que Garibaldi entendrait le canon des Autrichiens et viendrait au feu; mais Garibaldi avait autre chose à faire que de nous secourir; il venait d’apprendre que les Autrichiens s’avançaient sur Luino, et il marchait à leur rencontre.
Toutes mes cartouches brûlées, je pensai qu’il était temps de songer à la retraite. Guidés par nos Tessinois, nous prîmes, à travers les rochers, un chemin connu des seuls habitants du pays.
Une heure après, nous étions en Suisse.
Je me retirai avec mes hommes dans un petit bois; les habitants nous prêtèrent des caisses où nous cachâmes nos fusils, afin de les y retrouver à la prochaine occasion.
Nous avions tenu plus de quatre heures, soixante-huit hommes contre cinq mille.
Le général d’Aspre fit mettre dans tous les journaux qu’il avait soutenu un combat acharné contre l’armée de Garibaldi, qu’il avait mise en complète déroute.
Il n’y a que les Autrichiens pour faire de ces sortes de plaisanteries!