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XV

EXPÉDITION CONTRE L’ARMÉE NAPOLITAINE

Tandis que s’accomplissaient les événements que nous venons de raconter, l’armée napolitaine, forte de près de vingt mille hommes, ayant le roi à sa tête, traînant après elle trente-six bouches à feu, flanquée d’une magnifique cavalerie, fière de ses récents triomphes en Calabre et en Sicile, s’avançait pour investir la ville par la rive gauche du Tibre. Elle avait occupé militairement Velletri, puis Albano et Frascati, protégée sur sa droite par les Apennins, sur sa gauche par la mer, et étendant ses avant-postes à quelques lieues de nos murs.

Voyant cela, Garibaldi, que l’armistice laissait inoccupé, demanda à employer ses loisirs à faire la guerre au roi de Naples.

La permission lui fut accordée.

Le soir de la nuit du 4 mai, Garibaldi sortit avec sa légion, forte de deux mille cinq cents hommes.

Parmi ces deux mille cinq cents hommes se trouvaient le bataillon de bersaglieri de Manara, rentré dans le plein exercice de ses droits (qui, du reste, n’avaient pas été aliénés à l’endroit du roi de Naples), les douaniers, la légion universitaire, deux compagnies de la garde nationale mobile et quelques autres corps de volontaires.

Le rendez-vous avait été donné sur la place du Peuple. A six heures, Garibaldi était arrivé.

Un jeune Suisse, de la Suisse allemande, qui a écrit une excellente histoire du siége de Rome, Gustave de Hoffstetter, exprime ainsi l’effet que lui produisit la vue de Garibaldi.

«Au moment où six heures sonnaient, le général parut avec son état-major et fut reçu par un tonnerre de vivats; je le voyais pour la première fois: c’est un homme de taille moyenne, au visage brûlé par le soleil, mais avec des lignes d’une pureté antique; il est assis sur son cheval, aussi calme et aussi ferme que s’il y était né; de dessous son chapeau, à larges bords, à ganse étroite, orné d’une plume noire d’autruche, se répand une forêt de cheveux; une barbe rousse lui couvre tout le bas du visage; sur sa chemise rouge était jeté un puncho américain blanc et doublé de rouge comme sa chemise. Son état-major portait la blouse rouge, et, plus tard, toute la légion italienne adopta cette couleur.

»Derrière lui galopait son palefrenier, nègre vigoureux qui l’avait suivi d’Amérique; il était vêtu d’un manteau noir et était armé d’une lance à flamme rouge.

»Tous ceux qui étaient venus avec lui d’Amérique portaient à la ceinture des pistolets et des poignards d’un beau travail; chacun avait à la main le fouet de peau de buffle.»

Continuons la description: cette fois, c’est Émile Dandolo qui parle; lui aussi,--pauvre jeune homme, blessé au siége de Rome, où son frère fut tué, mort depuis, à Milan, de la poitrine,--il a laissé un récit des événements auxquels il a pris part.

«Suivis de leurs ordonnances, tous ces officiers venus d’Amérique se débandent, se réunissent, courent en désordre, vont de çà et de là, actifs, surveillants, infatigables; quand la troupe s’arrête pour camper et prendre quelque repos, pendant que les soldats mettent leurs armes en faisceaux, c’est un curieux spectacle que de les voir sauter à bas de leurs chevaux, et pourvoir chacun en personne, le général compris, aux besoins de leurs montures.

»L’opération finie, les cavaliers songent à eux, et si, des localités voisines, ils ne peuvent avoir des vivres, trois ou quatre colonels ou majors sautent sur leurs chevaux, et, armés de lassos, s’aventurent par la campagne sur la trace des moutons ou des bœufs. Quand ils en ont réuni ce qu’ils en veulent, ils reviennent, poussant le troupeau devant eux; ils en distribuent un nombre donné par compagnie, et tous, tant qu’ils sont, soldats et officiers, se mettent à égorger, à couper par quartiers et à faire rôtir, devant d’immenses feux, d’énormes morceaux de mouton, de bœuf ou de porc, sans compter les menus animaux, comme dindons, poulets, canards, etc.

»Pendant ce temps, si le péril est éloigné, Garibaldi reste couché sous sa tente; si, au contraire, l’ennemi est voisin, il ne descend pas de cheval, donne ses ordres et visite les avant-postes; souvent, il jette bas son singulier uniforme, s’habille en paysan, et se livre lui-même aux plus dangereuses explorations; la plupart du temps, assis sur quelque cime élevée et qui domine les environs, il passe des heures à sonder les profondeurs de l’horizon avec sa lunette; lorsque la trompette du général donne le signal du départ, les mêmes lassos servent à prendre et à ramener les chevaux qui paissent épars dans la prairie; l’ordre de marche est arrêté comme la veille, et le corps se met en route sans que personne sache ou s’inquiète où l’on va.

»La légion personnelle de Garibaldi est forte de mille hommes, à peu près; elle se compose du plus désordonné assortiment d’hommes qui se puisse voir, gens de tout rang, de tout âge, enfants de douze à quatorze ans, appelés à cette vie d’indépendance soit par un noble enthousiasme, soit par une inquiétude naturelle, vieux soldats réunis par le nom et par la renommée de l’illustre condottiere du nouveau monde, et, au milieu de tout cela, beaucoup qui ne peuvent se vanter d’avoir que la moitié de la devise de Bayard, sans peur, et qui cherchent, dans la confusion de la guerre, la licence et l’impunité.

»Les officiers sont choisis parmi les plus courageux et élevés aux grades supérieurs, sans qu’il soit tenu compte de l’ancienneté ni des règles ordinaires de l’avancement. Aujourd’hui, l’on en voit un, le sabre au côté, c’est un capitaine; demain, par amour de la variété, il prendra le mousquet, se mettra dans les rangs, et le voilà redevenu soldat. La paye ne manque pas: elle est fournie par le papier des triumvirs, qui ne coûte que la peine de le faire imprimer: proportionnellement, le nombre des officiers est plus grand que celui des soldats.

»Le vaguemestre, c’est-à-dire l’homme chargé des bagages, était capitaine; le cuisinier du général était lieutenant; l’ordonnance avait le même grade; l’état-major est composé de majors et de colonels.

»D’une simplicité patriarcale, qui est si grande, qu’on la dirait feinte, Garibaldi ressemble plutôt au chef d’une tribu indienne qu’à un général; mais, quand le péril s’approche ou se déclare, alors il est véritablement admirable de courage et de coup d’œil; ce qui pourrait lui manquer de science stratégique, pour un général selon les règles de l’art militaire, est remplacé chez lui par une étourdissante activité.»

Vous le voyez, sur tous les esprits, sur tous les tempéraments, cet homme extraordinaire fait une égale impression.

Revenons à l’expédition contre les Napolitains.

La troupe se mit en marche à la chute du jour, vers les huit heures du soir. Où allait-on? Personne n’en savait rien. On appuya à droite jusqu’à ce que, après avoir décrit un immense cercle, on se trouvât sur la route de Palestrina.

La nuit était limpide et fraîche; on marchait en silence et au pas redoublé. L’état-major pourvoyait lui-même au service de sûreté. Les officiers, accompagnés de quelques hommes à cheval, faisaient de grands tours dans la campagne; quand le sol était trop accidenté, la colonne s’arrêtait et les adjudants, sondant le terrain qui s’étendait devant elle, revenaient donner des nouvelles qui rendaient le mouvement à l’expédition.

Ces haltes avaient, outre l’avantage de la sécurité, celui de faire reposer les troupes, dont la marche continua ainsi sans trop de fatigue jusqu’à huit heures du matin. A une lieue de Tivoli, on s’arrêta; depuis quelque temps, on avait quitté le chemin de Preneste qui conduit à celui de Palestrina, et l’on s’était dirigé vers Tivoli en suivant une vieille voie romaine.

Par cette marche nocturne, faite avec rapidité, le général avait gagné un triple avantage:

1º Il avait mis dans l’erreur les espions, qui, le voyant sortir par la porte du Peuple, durent croire que l’expédition était dirigée contre les Français lesquels, arrêtés alors à Palo, avaient entamé une espèce de congrès avec le triumvirat.

2º Garibaldi se trouvait, à Tivoli, sur le flanc droit de la ligne d’opérations des Napolitains, qui campaient à Velletri et qui envoyaient leurs éclaireurs dans la direction de Rome jusqu’aux hauteurs de Tivoli.

3º La marche nocturne par une lande déserte, privée d’ombre et d’eau, était, grâce à la fraîcheur des ténèbres, un vrai bienfait pour les troupes.

A cinq heures du soir, les hommes reprirent leurs rangs, et l’on marcha vers les ruines de la villa Adriana, distante d’une lieue, à peu près, de l’endroit où l’on avait fait halte, et qui gît au pied de la montagne où s’élève Tivoli.

Le général avait eu tout d’abord l’intention d’y camper; mais il changea d’avis, et fit faire, auparavant, une complète exploration des lieux. Il ne mit pas de troupes à Tivoli, parce que ce n’était qu’à la dernière extrémité qu’il voulait entrer dans les villes.

Au milieu des ruines de la villa Adriana, qui forment une forteresse, la brigade entière planta son camp, hommes et chevaux; les chambres souterraines de cet immense édifice étant assez bien conservées pour qu’on s’y logeât.

Cette villa fut élevée par Adrien lui-même; elle est longue de deux milles, large d’un mille. Une petite forêt d’orangers et de figuiers a poussé sur l’emplacement de l’ancien palais.

Le 6 mai, on partit à huit heures du matin, les bersaglieri en tête; pour joindre la grande route de Palestrina, on fut forcé de passer par la gorge de San-Veterino. On mit une heure à franchir ce défilé; à midi, on campa dans une autre vallée où l’on trouva de l’eau fraîche et de l’ombre. On n’apercevait pas une maison, mais on nageait dans la verdure.

A cinq heures et demie, l’on se remit en marche et l’on gravit la montagne. Les soldats avaient devant eux les bêtes de somme qui portaient les munitions de guerre.

Quant aux soldats eux-mêmes, chacun d’eux portait son pain; de la viande, on ne s’en inquiétait pas, on en trouvait à toutes les haltes; les seuls bersaglieri avaient des marmites.

Arrivée au sommet de la montagne, l’expédition trouva une ancienne voie romaine parfaitement conservée, laquelle conduisait à Palestrina, où l’on arriva à une heure du matin.

Ce fut une bénédiction que de rencontrer cette voie romaine, si bien conservée, que pas une bête de somme n’y fit un faux pas et que le vent n’en souleva point un grain de poussière.

Cependant de fréquentes haltes furent faites pour donner du repos au soldat. On avait besoin, vu la besogne qu’on lui réservait, qu’il n’arrivât point trop fatigué.

Le général envoya des patrouilles de tous côtés.

Une de ces patrouilles, forte de soixante hommes et commandée par le lieutenant Bronzelli, le même qui, dix ans plus tard, fut frappé à mort sur le champ de bataille de Treponti, obtint les plus heureux résultats; elle attaqua un village occupé par les Napolitains, les mit en fuite et leur fit quelques prisonniers.

Deux des nôtres, qui ne voulaient pas se rendre, furent tués et mis en morceaux.

Le 9, on eut avis qu’un corps considérable de Napolitains s’avançait vers Palestrina; et, en effet, vers deux heures de l’après-midi, du haut de la montagne Saint-Pierre, qui domine la ville et qui était occupée par notre seconde compagnie, on vit s’avancer en bon ordre, par les deux routes qui se réunissent à la porte del Sole, la colonne ennemie. C’étaient deux régiments de l’infanterie de la garde royale et une division de cavalerie.

Garibaldi envoya au-devant d’eux, en tirailleurs, deux compagnies de sa légion, une de la garde nationale mobile et la quatrième compagnie de bersaglieri.

Celle-ci occupait l’aile gauche de la longue chaîne de montagnes qui vient mourir dans la vallée.

Manara, de la plate-forme de la porte, dominait à cheval cette scène magnifique et, par l’entremise d’un trompette, indiquait les mouvements qu’il fallait exécuter.

On eût cru être à une revue, tant les choses se passaient tranquillement, et tant les mouvements répondaient aux signaux de la trompette.

Lorsque nous fûmes près des Napolitains, un feu très-vif commença, et les autres corps de l’expédition, serrés en colonne, se présentèrent hors de la porte.

Le chef ennemi voulut alors étendre en tirailleurs ses premiers pelotons; mais on voyait les soldats, effrayés, refuser de s’éloigner les uns des autres. Quant à nous, nous avancions toujours en continuant le feu. Alors notre extrême droite, commandée par le capitaine Rozat, tourna un mur qui l’empêchait d’avancer, et courut vivement s’éparpiller sur les flancs de l’ennemi.

Les Napolitains oscillèrent un instant; puis, rompant leurs rangs tout à coup, ils prirent la fuite sans presque décharger leurs fusils. Alors quelques hommes du bataillon de Manara pénétrèrent jusqu’au milieu de leurs rangs et en sortirent ramenant cinq ou six prisonniers.

A l’aile droite, quoique marchant plus lentement, les choses procédèrent de la même façon; la première compagnie de bersaglieri laissa approcher les Napolitains à portée de pistolet et, avec une charge vive et inattendue, avec un vigoureux choc à la baïonnette, elle les mit facilement en fuite, les chassant successivement de trois maisons qu’ils occupaient et soutenant, avec le plus grand calme, une charge de cavalerie qui coûta la vie à bon nombre de cavaliers napolitains.

C’était le moment qu’attendait Garibaldi; il envoya un bataillon de renfort à Manara, en ordonnant de charger sur toute la ligne à la baïonnette.

Foudroyés sur leur flanc par les Lombards, repoussés de front par les légions et par les exilés, les royaux prirent la fuite rapidement et complétement, laissant trois pièces de canon sur le champ de bataille.

Le combat dura trois heures, et fut conduit à bonne fin sans grand’peine. Les ennemis opposèrent une si faible résistance, que nous en fûmes émerveillés.

Si nous avions eu de la cavalerie pour la lancer à la poursuite des fuyards, leur perte eût été considérable.

Mais, quand Garibaldi vit l’ennemi se retirer si précipitamment et les nôtres le poursuivre en désordre, il craignit une embuscade et fit sonner la retraite.

Nous eûmes une douzaine de morts et vingt blessés, parmi lesquels le brave capitaine Ferrari, qui reçut un coup de baïonnette dans le pied.

La perte des Napolitains fut d’une centaine d’hommes.

Le résultat matériel, comme on le voit, était peu de chose, mais l’effet moral était grand.

Deux mille cinq cents soldats de Garibaldi avaient mis en complète déroute six mille Napolitains.

Environ vingt pauvres diables de prisonniers, presque tous de la réserve et, par conséquent, arrachés à leurs familles et forcés de combattre pour une cause qui n’était pas la leur, furent conduits devant Garibaldi. Tremblants et les mains jointes, ils lui demandèrent la vie. C’étaient de beaux hommes, bien vêtus, mais détestablement armés de pesants fusils à pierre, avec des sacs pleins d’images de saints et de madones, de reliques et d’amulettes.

Ils en avaient au cou, ils en avaient dans leurs poches, ils en avaient partout. Ils dirent que le roi était à Albano avec deux régiments suisses, trois de cavalerie et quatre batteries; on attendait d’autres renforts de Naples.

Eux, sous les ordres du général Zucchi, avaient été envoyés pour prendre Palestrina et s’emparer de Garibaldi, qui leur inspirait une terreur qu’on ne saurait imaginer.

Nous campâmes la nuit hors de Palestrina.

Le jour suivant, nous nous avançâmes, pour occuper des avant-postes, deux milles plus loin; nos patrouilles s’aventurèrent jusque dans les lignes ennemies, qui avaient leurs piquets à quatre milles de distance.

Pour ne pas rester à ne rien faire, nous faisions manœuvrer nos soldats, qui, depuis Solaro, n’avaient pas une seule fois fait l’exercice. C’était un beau et encourageant spectacle pour notre cause républicaine que de voir ces hommes qui, à un quart de lieue de l’ennemi, apprenaient le maniement des armes dont ils allaient se servir contre lui, et qui, au son de la trompette et du tambour, étudiaient l’école de peloton et le feu des tirailleurs.

Nous revînmes le soir à la ville; mais ce fut pour livrer un nouvel assaut.

Le 7 mai, nous étions arrivés à minuit, sous des torrents de pluie. Le bataillon Manara avait reçu pour logement un couvent d’augustins; mais les moines n’avaient pas voulu lui ouvrir; et, fatigués et ruisselants, les républicains frappèrent vainement à la porte, pendant une heure et par un vent glacial. Enfin, la patience des bersaglieri, si grande qu’elle fût, se lassa; on fit venir les sapeurs, et la porte du couvent fut enfoncée.

Quoique, ce soir-là, les soldats, horriblement las, fussent furieux d’un semblable accueil, quoique le général dît parfaitement et ne laissât point ignorer à ses hommes qu’il faisait aussi bien la guerre aux moines hostiles à la république qu’aux Napolitains, les exhortations de Manara et de ses officiers parvinrent à calmer nos soldats et à empêcher tous les désordres auxquels on pouvait s’attendre en pareille occasion. On se coucha tranquillement sur le pavé des corridors, et l’on chercha, dans un court repos, la force de supporter de nouvelles fatigues.

Par bonheur, la fatigue que nous donnèrent les Napolitains ne fut pas grande.

Or, le soir de la bataille, les bersaglieri regagnèrent leur couvent et le trouvèrent de nouveau fermé. Il fallut de nouveau recourir, pour entrer, à la hache des sapeurs.

Les frères s’étaient enfuis, cette fois. Ils n’avaient pas pu croire que des républicains fussent si peu rancuniers, et ils craignaient que la douceur dont nous avions fait montre ne fût un piége et ne cachât quelque sinistre retour.

Aussi, en fuyant, les frères avaient-ils emporté avec eux les clefs de leurs cellules. Pour avoir les couvertures et les objets nécessaires à un campement, si modeste qu’il fût, on dut enfoncer quelques portes. Par bonheur, les sapeurs n’étaient pas loin. Ces portes enfoncées, l’exemple fut contagieux; au lieu de se contenter, comme la première fois, du pavé des corridors, les soldats voulurent avoir, ceux-ci des matelas, ceux-là des couchettes; les chefs, lassés de faire de la morale, suivirent le mauvais exemple et prirent les cellules. En moins d’une demi-heure, le couvent fut sens dessus dessous; à peine eut-on le temps de poser des sentinelles à l’église, à la cave et à la bibliothèque.

Au reste, il n’y avait rien à prendre; les frères n’avaient laissé que les gros meubles, dont aucun ne pouvait se mettre dans un sac; mais bon nombre de paysans, qui avaient excité nos soldats à ce bouleversement, profitaient du désordre, et, comme les fourmis, se mettaient à trois ou quatre, afin d’emporter les morceaux trop gros pour un seul.

Beaucoup des nôtres, peu religieux, couraient par tout le couvent, heureux, une fois pour toutes, d’avoir affaire à des moines. L’un sortait d’une cellule avec un large chapeau de dominicain sur la tête, l’autre se promenait gravement dans les corridors avec une longue robe blanche sur son uniforme. Tous parurent à l’appel avec un énorme cierge allumé à la main, et, pendant toute la nuit du 9 au 10, en l’honneur de notre victoire sur les Napolitains, le couvent fut splendidement illuminé.

La correspondance des pauvres frères ne fut pas plus respectée que le reste, et plus d’une lettre fut apportée en triomphe et lue à haute voix par les soldats, qui eût fait rougir jusqu’aux oreilles les chastes fondateurs de l’ordre[4].

[4] Comme Medici n’assistait pas à l’expédition de Palestrina, la plupart de ces détails sont empruntés à Émile Dandolo.

Le 10, nous nous arrêtâmes à Palestrina, et nous campâmes dans les prés. Les Napolitains paraissaient avoir perdu le goût de nous attaquer, et couronnaient les collines d’Albano et de Frascati, se rapprochant peu à peu de Rome.

Garibaldi, qui craignait un assaut combiné des Napolitains et des Français, se mit le même soir en marche pour revenir sur Rome; nous passâmes en silence, et dans un ordre parfait, à deux milles du camp ennemi, par des sentiers presque impraticables, sans qu’aucun accident troublât la tranquillité d’une marche magnifique.

Enfin, dans la matinée du 12, nous arrivâmes à Rome, ayant fait pendant la nuit, vingt-huit milles sans nous arrêter un instant; nous avions le plus grand besoin de repos; beaucoup d’entre nous, croyant partir pour une campagne de quelques heures seulement, n’avaient pris, pour être plus légers, ni marmite, ni sac, ni linge.

Mais, la nuit venue, au lieu de nous reposer, nous fûmes forcés de reprendre nos fusils; une alarme fut donnée à la ville: le bruit courut que les Français attaquaient le Monte-Mario; nous sortîmes précipitamment par la porte Angelica, nous échangeâmes quelques coups de fusil avec les Français, et nous dormîmes au bord d’un fossé, la main sur nos armes.

G. MEDICI.