AIR DE Malbrough
Combien de fois on devait croire le jour arrivé de les jeter aux chiffons, les loques de l’Empire, et toujours il durait ! Rien de solide comme les ruines, rien qui dure plus que les haillons.
Allant chez Julie, un jour de congé, je me croisai avec une multitude qui parcourait le boulevard ; je crus l’heure arrivée !
Mais c’était M. J. Miot qu’on emmenait en prison. Quelques-uns de ceux qui suivaient les masques du carnaval les avaient quittés pour voir emmener le vieux républicain par les valets de l’Empire ; cette foule joyeuse au jour de deuil n’est pas le peuple, c’est la même qu’on voit aux exécutions capitales et qu’on ne trouve jamais quand il faut soulever les pavés.
C’est le tas des inconscients qui, sans le savoir, étayent les tyrannies, prêts à prendre à la gorge et à entraîner sous l’eau quiconque veut les sauver ; c’est le grand troupeau qui tend le cou au couteau et marche sous le fouet.
Sous l’Empire, comme à toutes les époques où les nations sont des abattoirs, la littérature était étrange ; des troppemaneries emplissaient les livres ; il y avait des cadavres oubliés derrière chaque feuillet, comme si en écrivant on eût regardé chez Napoléon III. Tout sentait fade, des mouches de charnier volaient sur les livres.
Aussi des ouvrages charmants d’Adèle Esquiros dormaient, attendant des temps plus propices. Parfois, elle nous en lisait quelques pages, fraîches amours, gracieuses images, qui donnaient l’impression de ces matinées de printemps où la rosée couvre les fleurs, où le soleil brille dans les branches. Il y avait bien quelques passages amers. Mais quelque fine plaisanterie en voilait la tristesse.
Que sont devenus tous ces manuscrits ? Je ne les ai jamais vus paraître !
Il est vrai qu’entre la déportation et la prison j’ai eu peu de temps pour visiter les amis. Adèle Esquiros est paralysée depuis plusieurs années ; et toujours, comme autrefois, elle subit, le sourire aux lèvres, le mauvais destin.
Un jour de dimanche, seule chez Mme Vollier, j’essayais des airs qui, je le savais bien, ne verraient jamais le jour, pas plus que les paroles (réminiscences peut-être de mon amour pour le diable). C’était un opéra fantstaique.
Je puis bien l’avouer à présent, ni plus ni moins qu’un opéra : le Rêve des sabbats.
Quand on a bravement pris son parti sur ceci, qu’il est impossible de trouver des éditeurs quand on n’est pas connu, et qu’on ne peut cependant être connu tant qu’on n’a pas trouvé d’éditeurs, on ne s’amuse pas à traîner ses manuscrits dans les antichambres, on continue son état, quel qu’il soit. Si on n’en avait pas, on se ferait plutôt chiffonnier que d’aller chercher des recommandations. On éprouve même un certain plaisir à jeter au vent strophes, motifs, dessins. Que tout cela tombe et s’effeuille sous tes pas, Révolution, jusqu’au jour où tous se déploieront librement !
Comme j’essayais mes diableries, et que j’en étais à la chasse infernale :
on sonna à la porte. C’était une vieille dame juive, droite comme le spectre du commandeur et encore d’une grande beauté ; on eût dit son visage taillé dans du marbre : elle était grand’mère d’une de mes élèves.
– Est-ce bien vous, dit-elle, qui vous permettez la sauvagerie que je viens d’entendre ?
– Mais… oui, c’est moi.
– Je suis sûre que vous n’oseriez pas recommencer ces horreurs devant moi ; voyons, pour vous punir, je veux entendre le reste.
Et la voilà qui fait si bien que je recommence.
Les motifs sauvages l’indignaient, mais il fallut aller toujours, et puis elle fut moins dure pour certaines choses ; elle aimait les chants d’amour.
La ballade du squelette lui plut.
A la fin de la ballade, bien entendu, la jeune fille aime le squelette et le suit dans l’inconnu ; ils s’en vont dans une vallée solitaire où l’on n’entend nul bruit qu’un solo de luth.
Ma vieille dame daigna approuver le lai du troubadour.
Le plan de la pièce était des plus simples : après la destruction de la vie sur notre planète, l’enfer s’y établit et se trouve d’abord plus à l’aise.
Au premier acte, on voit que la fin du globe a eu lieu par une révolution géologique ; le théâtre représente quelque chose comme un paysage lunaire ; Satan est assis sur le haut d’un des édifices de Paris dont la base, comme toute la ville, est ensevelie sous les laves.
L’amour de Satan et de don Juan pour la même druidesse cause toutes les péripéties et allume une guerre infernale.
Tous les personnages qui m’avaient plu dans l’histoire, la poésie, les légendes, y avaient une place suivant le caractère.
La fin était l’émiettement du globe, les esprits s’assimilant aux forces de la nature dont on entendait le chœur dans une nuit traversée d’éclairs.
Tapage général de l’orchestre diminuant peu à peu ; tantôt les uns, tantôt les autres des instruments se taisent ; il ne reste plus qu’un chœur de harpes cessant elles-mêmes l’une après l’autre ; une seule reste et s’éteint dans un pianissimo plus doux que la chute de l’eau sur les feuilles ; ainsi doivent s’égrener les dernières notes jusqu’au silence.
Il y avait tous les instruments depuis le canon jusqu’à l’harmonica, des harpes, des lyres, des flûtes, des clairons, des guitares.
Un chœur de diables s’exprimaient sans paroles avec des violons (une vingtaine de violons).
Il aurait fallu, pour cet orchestre monstre, une enceinte de montagnes avec les spectateurs au parterre dans la vallée, ou toute une baie du nouveau monde.
Après l’imitation grotesque, sur le piano, des notes de harpe, ma Juive m’envisagea avec stupeur :
– Malheureuse ! mais c’est de vous ces monstruosités-là !
Je ne répondis pas.
– Le plus malheureux c’est qu’il y a des choses bien.
– S’il n’y avait rien je ne serais pas assez bête pour m’en occuper.
– Mais vous savez bien que pour se livrer à ces choses-là il faut être riche ou connu.
– Aussi je ne m’y livre pas, je reste dans l’instruction, et la preuve, c’est que je laisserai telle qu’elle est cette chose qu’on ne peut exécuter sur un théâtre ; c’est bien un rêve, qu’il soit des sabbats ou de la vie ; ainsi je jette et j’ai jeté d’autres rêves.
Elle me prit la main, la sienne était toute froide.
– Et votre cœur, où le jetterez-vous ?
– A la Révolution !
Elle s’assit au piano et, ses mains glacées glissant sur les touches froides, elle commença je ne sais quelle invocation au Dieu d’Israël ; on y sentait le désert, le calme de la mort et ce calme allait jusqu’au cœur.
A quelque temps de là, mon fantôme me conduisit un samedi à la synagogue.
L’étrangeté des rites et du rythme, une sorte de Kyrie d’une allure grandiose, tout cela me prit ; elle crut, me voyant des larmes dans les yeux, que j’étais touchée de la grâce de Jéhovah.
– Non, lui dis-je, c’est l’impression qui m’a prise et peut-être en est-il ainsi de tout.
Je ne sais trop pourquoi j’ai détaillé si longuement le Rêve des sabbats ; je crois même l’avoir en partie transcrit lisiblement pour le donner à notre ami Charles de S…, quelques années avant la Commune, mais j’ai, par paresse, substitué à la catastrophe finale un apaisement qui me sauvait une dizaine de feuillets ; c’est si ennuyeux de mettre au net.
De l’orchestre, s’éteignant jusqu’à la dernière note de la dernière harpe, que l’esprit brise en s’éteignant, rien de tout cela ne m’avait paru valoir un effort de travail.
La Révolution se levait ! à quoi bon les drames ? Le vrai drame était dans la rue ; à quoi bon les orchestres ? Nous avions les cuivres et les canons.
Nous nous étions souvent rencontrés dans une même idée, Charles de S… et moi. La dernière fois ce fut au sujet d’un piano dont les marteaux eussent été remplacés par de petits archets pour donner à la poitrine clapotante du piano un peu de la passion du violon.
J’avais fait à ce sujet un article publié dans le Progrès musical avec la signature Louis Michel.
J’avais eu plusieurs fois l’occasion de remarquer qu’en jetant dans la boîte d’un journal quelconque des feuillets signés Louise Michel, il y avait cent à parier contre un que ce ne serait pas inséré ; en signant au contraire Louis Michel ou Enjolras, la chance était meilleure.
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