‹ Mémoires de Louise Michel écrits par elle-mêmeChapitre 27 sur 63 · Chapitre 5

Chapitre 5

Il importe à mon honneur, après les révélations qui nous ont été faites, d’insérer dans mes Mémoires certains de mes articles du journal la Révolution sociale.
La souricière s’est beaucoup retournée contre ceux qui la tendaient en multipliant les correspondances entre révolutionnaires.

Mais je me suis seulement aperçue ce matin d’une petite manœuvre consistant, lorsque certains articles attaquaient spécialement des personnalités au lieu des idées (ce qui est complètement opposé à ma manière de voir), à mettre en épigraphe des paroles de moi découpées assez adroitement pour que certaines gens m’attribuent le reste.

Le résultat en fut des haines personnelles, dont le déchaînement contribua à la condamnation qui me sépara de ma mère et la fit, pendant deux ans, agoniser loin de moi, reprenant vie à chaque extraction, jusqu’au moment où il fallut lui avouer qu’au lieu d’un an j’avais été condamnée à six ans ; qu’au lieu d’être près d’elle à Saint-Lazare j’étais à Clermont.

A partir de cet instant, elle n’a plus voulu même regarder à sa fenêtre et ne s’est levée de son fauteuil que pour se coucher sur le lit d’où elle n’est plus sortie que pour le cercueil.

Oui, j’aurais pu aller à l’étranger et l’emmener avec moi, au lieu de venir, comme nous avons l’usage de le faire, répondre à mon jugement.

J’aurais pu aussi dérouter ceux qui m’interrogeaient pour savoir si j’étais responsable et me moquer de leurs finesses cousues de câbles ; mais nous ne déclinons pas les responsabilités, nous autres, et j’ai répondu aux estimables savants comme si je ne me doutais de rien, sachant bien pourtant d’où venait cette vengeance.

Je reviens à la Révolution sociale. J’ai souvent protesté, dans le journal même, contre des choses que je trouvais peu intelligentes, les croyant d’autant moins policières qu’il y avait plus d’accusations anonymes contre le fondateur du journal, M. Serraux.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’idée anarchiste existe. Les vieux auteurs en vieux français, avant Saint-Just, trouvent que celui qui se fait dirigeant commet un crime.

Devant le libre désert des flots, je ne suis pas la seule qui ait réfléchi à l’éternel : « Plus ça change, plus c’est la même chose ».

Je devais donc, trouvant au retour un journal anarchiste, donner tête baissée à la première invitation à collaborer.

Je connaissais le programme de la Révolution sociale. En voici un fragment. Qui aurait pu penser à voir M. Andrieux dans le comité de rédaction !

Que le parti révolutionnaire s’organise solidement, sur son propre terrain, avec ses propres armes, sans rien emprunter à ses ennemis de leurs institutions, de leurs sophismes, ni de leurs procédés ; qu’il s’apprête, lorsque les « temps héroïques » seront revenus, à faire le siège de l’État, de la forteresse qui défend et protège les avenues du privilège et à n’en pas laisser pierre sur pierre !