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Chapitre 11

J’ai parlé déjà de la bonne réception qui nous fut faite par les proscrits de Londres. On ne s’était pas revu depuis dix ans ; cela nous faisait l’effet, nous retrouvant ainsi, de revivre les jours de la Commune.

J’avais su en chemin, par une lettre de Marie, que ma pauvre mère, sur l’annonce de mon retour, s’était un peu remise, et j’étais heureuse de me retrouver au milieu des nôtres ; mais j’avais trop de hâte de la revoir pour ne pas partir de suite pour Paris.

Nos places payées et chacun dix francs en poche, les amis nous conduisirent à la gare où nous devions prendre le chemin de fer pour nous conduire au bateau en partance pour Dieppe.

La gare de Londres avait été ébranlée par le chant de la Marseillaise que de loin nous entendîmes longtemps gronder sans que la susceptibilité anglaise en ait été le moins du monde troublée, et tant que nous l’avons entendue, nous avons répondu sans que personne ait cherché à nous en incriminer.

A Dieppe des amis attendaient à la gare ; à la première station après, c’était ma chère Marie avec Mme Camille B…

J’ai quelques documents conservées par Marie sur mon retour.

Voici une lettre que j’adressais à Rochefort et à Olivier Pain :

Chers citoyens Rochefort et Pain,

Je reçois une dépêche de Pain qui me demande des détails sur mon arrivée.

Mais vous savez bien que si j’accepte d’être l’objet d’une de ces réceptions qui ne sont pas payées trop cher de toute une vie, je ne veux pas que ce soit ma personnalité, mais uniquement la Révolution sociale et les femmes de cette Révolution auxquelles tout soit adressé.

Du reste, je ne me souviens que de ceci : c’est que je vous ai tous embrassés à mon arrivée, et qu’affolée par l’idée de revoir ma mère, je n’ai rien voulu entendre et n’ai rien compris avant d’être à la gare Saint-Lazare. J’ai vu seulement cette grande foule grondante que j’aimais tant autrefois et que j’aime plus encore depuis que je reviens du désert. J’ai entendu seulement la Marseillaise et une unique impression m’a dominée : c’est qu’au lieu de livrer à de nouvelles hécatombes cette foule bien aimée, il vaut mieux ne risquer qu’une tête, et que les nihilistes ont raison.

J’ai hâte de remercier, j’ai hâte de dire qu’avec les dix déportés qui sont revenus hier, nous avons eu également à Londres, par les derniers proscrits, un de ces accueils fraternels qui nous avaient presque préparés à la journée d’hier et qui prouvent combien nous sommes amis et combien nous nous souvenons à travers le temps, l’exil et la mort.

J’écris, en même temps qu’à vous, à Joffrin, au sujet de la réunion de Montmartre avant laquelle je ne puis aller à aucune ; c’est à Montmartre que j’ai marché autrefois, c’est avec Montmartre que je marche aujourd’hui.

Je vous embrasse de tout cœur,

LOUISE MICHEL.

On a vu dans les chapitres précédents la réunion de Montmartre, dans cette salle de l’Élysée-Montmartre, si pleine pour moi de souvenirs. Voici quelques-unes des autres ; j’en trouve les comptes rendus dans un des registres de Marie.

Entre autres celle de la salle Graffard. A ce propos, j’ignore pourquoi j’ai vu si souvent sous certaines caricatures, sous des portraits, et je crois à l’inscription du Musée Grévin, Louise Michel à la salle Graffard ; j’ai dû être à la salle Graffard comme dans toute autre salle ; il me semble qu’on ne change pas de figure à une tribune ou à l’autre.

Sous mon portrait qu’un très jeune peintre, le fils de Mme Tynaire, s’est entêté à faire pour le Salon et que je lui ai laissé faire malgré l’ennui que j’éprouvais de poser en ce moment : c’était immédiatement après la mort de Marie, je crois que le jeune artiste a mis cette légende : Louise Michel à la salle Graffard.

J’ai laissé faire ce portrait pour ne pas contrarier un enfant de talent, sûre que j’étais qu’il serait reçu pour deux raisons. Celle que je place la première est qu’il peint bien ; la seconde sur laquelle je comptais pour lui est que ce portrait ressemble trait pour trait, et surtout expression pour expression, non pas à moi, mais à une ancienne prisonnière que j’ai vue en 72, à la centrale d’Auberive et qui s’appelle Mme Dumollard.

Je rends justice à ma laideur, mais entre cela et le portrait, magnifiquement peint — mais ne me ressemblant en rien — dont je parle, il y a la différence qu’on peut vérifier par n’importe quelle photographie de moi mise auprès du portrait.

La réaction devait se frotter les pattes en disant : Quel monstre !

Cela m’a fait rire jusqu’à ce qu’on ait eu la bêtise de raconter à ma mère divers incidents ; mais son ennui n’a pas tenu devant la scène suivante :

Un bonhomme tiré au moins à un million d’épingles, un bonhomme bête et raide comme une poupée de bois, se présente boulevard Ornano, 45, où nous demeurions ma mère et moi.

– Mademoiselle Michel ? me dit-il, en oubliant d’ôter son tuyau de poêle et en battant sa patte droite d’une petite badine.

– C’est moi.

– Non, ce n’est pas vous.

– Comment ! ce n’est pas moi ?

– Allons donc ! je connais Louise Michel, j’ai vu son portrait au Salon.

– Eh bien ?

– Eh bien ! tâchez de ne pas vous moquer de moi, et puis ce n’est pas une femme qui a chevaux et voitures qui ouvre elle-même sa porte. Allez me la faire venir ! Je vous répète que ce n’est pas elle qui ouvre la porte.

– C’est elle qui la ferme aussi.

Et là-dessus comme le bonhomme n’était pas tout à fait dedans, je le pousse tout à fait dehors la porte sur le nez. Il déblatère un peu derrière et puis je l’entends qui descend déblatérant toujours.

C’était bien vrai qu’on me disait chevaux et voitures et qu’on faisait semblant de croire que les réunions étaient à mon profit.

Comme ceux qui les organisaient savent ce qui en était fait, j’avoue que je ne m’occupais guère de ces racontars méchamment bêtes.

Marie restait près de ma mère quand je sortais et je pus ainsi parcourir le Midi où les divers groupes révolutionnaires m’avaient appelée.

A Bordeaux j’étais avec Cournet. Je me souviens qu’à une réunion intime où se trouvaient représentées les diverses fractions échelonnées sur le chemin que nous parcourons, on agita la question de la mort.

– Nous, nous mourrons debout ! s’écria Cournet. Il pensait au branle-bas qui aura lieu quand de partout la Révolution montera à l’assaut de la vieille épave.

Ce jour-là tout le monde donnera, et les jeunes, et les revenants de l’hécatombe, probablement les derniers blanquistes ; ces liens appuieront les forces révolutionnaires comme une arméee. En tête Soixante-et-onze prendra sa place avec les groupes anarchistes où nous avons le droit de mourir aussi debout. Mais ne vous plaignez pas, amis fauchés au rouge anniversaire que les drapeaux arrosés de sang conduisent au Père-Lachaise. Vous êtes morts sans cesser la lutte ; c’est mourir debout.

J’ai su vaguement, car je ne lis pas les journaux depuis deux ans, ce qui s’est passé au Père-Lachaise le 26 mai.

C’était impossible qu’il en fût autrement ; la défense de porter les bannières de couleurs prohibées le faisait présager.

O mes amis, que nul d’entre vous après la victoire du peuple ne soit assez fou pour songer à un pouvoir quelconque.

Tous les pouvoirs feront de ces choses-là, tous ! Quand on a revêtu la tunique de Nessus de l’autorité, on sent en même temps les effluves de Charenton.

Que cette fois le peuple soit le maître ; le sens de la liberté se développera. Peut-être vaudra-t-il mieux pour lui que nous tombions dans la lutte afin qu’après la victoire il ne se fasse plus d’états-majors, et comprenne qu’à tous le pouvoir est juste et grand, qu’à quelques-uns il affole.

Un ami me récite un passage de journal dont il veut que j’aie connaissance. Après les brutalités de ceux qu’enivrent le vin et le sang, il y a comme en Soixante-et-onze ceux qui les applaudissent, les encouragent, trouvent qu’il n’y a pas assez de meurtres commis.

Nous, au lendemain de la victoire et même à l’instant où elle nous appartiendra, nous aurons, je l’espère, autre chose à faire que des infamies pareilles.

La Révolution est terrible ; mais son but étant le bonheur de l’humanité, elle a des combattants audacieux, des lutteurs impitoyables, il le faut bien.

Est-ce que vous croyez qu’on choisit, pour tirer les gens de l’eau où ils se noient, si on les prend par les cheveux ou autrement ? La Révolution agit ainsi pour tirer l’humanité de l’océan de boue et de sang où des milliers d’inconnus servent de pâture à quelques requins.

Allons, me voilà emballée ! Je reprends mon récit.

Après mon arrestation pour l’affaire de l’anniversaire Blanqui, Marie tomba malade.

Depuis dix ans elle souffrait d’une maladie de cœur ; toute émotion lui était fatale ; elle en eut une violente me voyant arrêtée.

Pauvre Marie !

Elle dort dans un grand châle rouge qu’on m’avait donné pour faire au besoin une bannière ; il a fait un linceul ; pour nous c’est la même chose maintenant.

Modeste, elle savait être héroïque et fière.

Entre le ciel désert et la terre marâtre,

O Révolution ! mère qui nous dévore

LOUISE MICHEL.

Février 1882.

Je croyais mourir après ce coup terrible ; ma mère me restait, ma mère et la Révolution. Maintenant je n’ai plus que la Révolution.

Si ces Mémoires auront un grand nombre de volumes ? Je n’en sais rien ! cela dépend de bien des choses. Si on voulait tout dire on écrirait sans fin.

Dans tous les cas, je ferais bien peut-être d’esquisser dans ce premier volume l’histoire de mes prisons.

Il faut bien qu’on sache combien parmi ces misérables qu’on méprise, se trouvent de braves cœurs ; il faut bien qu’on voie une foule de choses telles qu’elles sont, et ceux-là seuls le savent qui les ont vécues ! Je termine le chapitre des conférences pour en arriver à celui des prisons.

Je cite quelques fragments encore ; en voici un de notre ami Deneuvillers. C’est la contre-partie honnête de ce qui se passa le même jour dans l’autre salle. J’ai raconté dans un chapitre précédent les folies qu’y firent les réactionnaires devenus enragés parce que les gens de bonne foi écoutaient, sans parti pris, parler de la Révolution.

Je cite ce fragment, non par orgueil personnel, mais par orgueil révolutionnaire. On y verra la conduite du peuple opposée à celle de ses exploiteurs conscients ou inconscients du rôle qu’ils jouent.