‹ Mémoires de Louise Michel écrits par elle-mêmeChapitre 50 sur 63 · SUR LE PARCOURS

SUR LE PARCOURS

Depuis l’enterrement de Blanqui, cet imposant spectacle d’une démonstration populaire ne s’était pas renouvelé, grandiose et majestueux comme il l’était hier.

Le cortège s’est dirigé vers le cimetière de Levallois-Perret par les boulevards Ornano, Ney, Bessières, Berthier et la porte de Courcelles.

Les talus des remparts étaient garnis de nombreux spectateurs qui s’étageaient sur les déclivités. Du côté opposé, les murailles, les toits, les fenêtres étaient également remplis de curieux.

De toutes les rues qui débouchent sur la route stratégique, une nouvelle foule d’ouvriers, de malheureux, se rangeaient respectueusement sur le passage du cortège ou venaient le grossir.

La police ne se montrait pas ; aussi le calme n’avait-il pas cessé de régner et aucun tumulte ne s’était produit. Un simple service d’ordre était fait par deux gardiens sous la conduite d’un sous-brigadier.

Cependant, des mesures extraordinaires avaient été prises pour lancer, au besoin, sur les manifestants, la meute armée : la garde républicaine se trouvait rue Ordener, et sur tout le parcours on avait placé, dans l’intérieur des postes-casernes, des gardiens de la paix. Dans la cour de la caserne de la Pépinière, place Saint-Augustin, était rangé un bataillon d’infanterie, sac au dos, prêt à marcher.

A la porte Ornano, le cortège pouvait être évalué à plus de douze mille personnes.

De temps en temps un cri puissant de « Vive la Commune ! » ou de « Vive la Révolution sociale ! » sortait de cette immense foule.

Arrivé près du pont du chemin de fer de l’Ouest, deux cuirassiers porteurs de dépêches se sont montrés. Comme ce va-et-vient d’estafettes officielles n’est jamais de bon augure, les cris de Vive la Révolution ont redoublé. Les deux cavaliers se sont empressés de se retirer sitôt leur besogne accomplie.

Au boulevard Berthier, devant le bastion 49, se trouvaient rangés une vingtaine d’agents de police commandés par l’officier de paix du XVIIe arrondissement, Florentin le même qui vient d’être médaillé pour avoir couvert de sa protection le mouchard provocateur Pottery.

Le sieur Florentin s’était sans doute promis de faire merveille et de gagner de nouveaux galons et de nouvelles médailles.

Au moment, en effet, où le char passe devant le poste, le Florentin, suivi de ses hommes, intercepte le boulevard et intime l’ordre de faire disparaître les drapeaux rouges.

D’immenses cris de « Vive la Révolution ! Vive la Commune ! » lui répondent, et les manifestants, faisant bonne garde autour des drapeaux, semblent défier le sauveur de mouchards.

Le citoyen Rochefort s’avance alors vers l’officier de paix, en lui disant :

– Votre attitude constitue une véritable provocation ; tout s’est passé jusqu’ici dans l’ordre le plus parfait ; votre intervention est absolument déplacée.

– J’ai reçu de M. Caubet l’ordre formel d’empêcher la circulation du drapeau rouge, répond Florentin, visiblement intimidé.

– Ces drapeaux rouges dont vous parlez, répond Rochefort, sont des bannières de sociétés qui ont parfaitement le droit de choisir la couleur qui leur convient. Il y en avait aussi, des bannières rouges, derrière le cercueil de Gambetta, et personne n’osa s’opposer à ce qu’elles fussent déployées.

Ces paroles et l’attitude énergique des citoyens présents firent réfléchir le nommé Florentin, qui se radoucit instantanément et prit lui-même, avec ses vingt-cinq hommes, la tête du cortège en avant du corbillard.

Mais quand la police n’est pas féroce, elle essaye d’être perfide ; c’est ce qui est arrivé hier encore.

A la porte d’Asnières, sitôt que le char eut franchi la grille de l’octroi, les agents qui avaient prémédité leur coup, voulurent refermer vivement les portes pour couper le cortège et empêcher cette exhibition des drapeaux rouges qu’ils avaient tant à cœur.

Ils comptaient sans la résolution des révolutionnaires ; les portes cédèrent sous la pression du peuple. Quelques voitures même, rentrant à Paris, durent à cette circonstance de n’être pas visitées.

Un dernier incident : pendant que le cortège longeait la ligne du chemin de fer de ceinture, un train passa ; tous les voyageurs étaient aux portières, et reconnaissant le convoi de la mère de Louise Michel, un grand nombre d’entre eux se mirent à agiter leurs chapeaux et leurs mouchoirs.

C’est ainsi qu’on arriva à Levallois-Perret.