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Centrale de Clermont (Oise), no 1327.

Dimanche, 15 novembre 84

(personnelle)

Monsieur le président de la République,

Voici la vérité ; s’il n’est pas un cœur d’homme pour le comprendre, qu’elle soit mon témoin.

Depuis dix-huit mois je n’ai pas lu une ligne de journal ; mais, à travers le mur de ronde qui nous sépare de la promenade, il m’est parvenu un lambeau de phrase : le choléra est à Paris ; il y a déjà longtemps de cela, toutes les dénégations n’y feront rien pour moi.

Puisque pas un ne se souvient que j’y ai ma place en cette circonstance, fût-ce dans un cachot sous terre, c’est à vous que je dis : Si on me traite en criminelle d’État, qu’on se souvienne que je viens loyalement me remettre moi-même aux mains des juges, et qu’on agisse de même à mon égard.

LOUISE MICHEL.

Autres fragments de lettres dans lesquelles je demandais à être conduite près de ma mère.

Je serai aussi loyale en offrant en échange d’une extraction ou d’un séjour dans une autre prison, que ce soit à Paris près de ma mère, de partir pour la Nouvelle-Calédonie quand elle n’y sera plus ; j’y ai déjà été utile et je puis l’être encore en fondant des écoles au milieu des tribus.

Le commencement me manque ; cela était sans doute adressé au ministre de l’intérieur.

Autre fragment encore :

Je n’ai point eu de réponse et n’en aurai probablement jamais. Qui sait pourtant si dans le temps où nous vivons un de vos petits-fils, dans la même situation, ne regrettera pas que vous ne m’ayez pas répondu.

Du reste, ce n’est pas une question politique, mais la question de toutes les mères, car je ne serai malheureusement pas la dernière prisonnière.

LOUISE MICHEL.

Que ces épaves disent un peu de ce que j’ai souffert.

Pendant longtemps je n’eus pas de réponse ; enfin je fus transférée à Saint-Lazare. Si on m’y avait amenée plus tôt, ma mère, avec sa puissante nature qui tout de suite reprenait vie à chaque visite, ne serait pas morte.

Pourtant on a bien agi avec moi, car j’ai pu rester près d’elle jusqu’à la fin, et l’ayant moi-même couchée comme elle aimait à l’être, j’ai quitté pour toujours la maison.

Elle ne souffrait plus. Que justice soit rendue à tout le monde, surtout aux petits.

Les agents, au lieu de me tourmenter, nous ont aidés à transporter ma mère sans secousse d’un lit à l’autre chaque fois qu’elle le désirait.

Elle les a remerciés et je m’en souviens.

Ils ne sont pas de ceux qui s’occupent des politiques et je crois qu’ils n’ont pas été non plus de ceux qui assommèrent le peuple le 24 mai de cette année au Père-Lachaise. Et puis, qui donc, si ce n’est l’horrible engrenage des vieilles lois, répond des états offerts aux enfants du peuple ? Ils ne viennent pas au monde avec du pain sur leur berceau.

Que le gouvernement qui a bien agi envers moi, en me laissant près de ma mère mourante, ne salisse pas cette générosité d’une grâce après sa mort.

Qu’ai-je fait plus que les autres, pour qu’on remue toujours cette question ?

Une grâce ! A l’anniversaire de ce 14 Juillet où, il y a deux ans, on m’emmena de Paris où elle me crut pendant un an !

Qu’ai-je fait à ceux qui me croient capable de la recevoir ?

C’est si peu de chose qu’une femme qu’ennemis comme amis sont toujours heureux de lui faire un sort avilissant, même quand ils savent aussi bien les uns que les autres qu’elle ne faiblira pas.

En Russie, en Allemagne où on lutte avec les vieux grands fauves, la lutte est plus terrible et partant plus propre ; on dédaigne de salir les révolutionnaires. La corde et le billot sont là, je préfère cela.

Une courte notice sur la vie de ma mère. Ceux qui l’ont connue savent combien elle était simple et bonne, sans manquer pour cela d’intelligence et même d’une certaine gaîté de conversation.

Ma grand’mère me parlait souvent de toutes les peines subies courageusement par ma mère. Je n’ai vu, moi, que son inépuisable dévouement et les horribles douleurs qu’elle a supportées de 1870 à 1885.

Je savais bien que je l’aimais, mais j’ignorais l’immense étendue de cette affection ; c’est en brisant son existence que la mort me l’a fait sentir.

Ma grand’mère, Marguerite Michel, étant restée veuve avec six enfants, ma mère fut élevée au château de Vroncourt ; elle m’a souvent raconté sa vie craintive de petite fille, transportée du nid : mais combien elle aimait ceux qui l’élevèrent avec leurs fils et leur fille !

Peut-être raconterai-je plus tard sa vie laborieuse et modeste.

Elle contribua à leur dissimuler que l’aisance n’était plus à la maison et à leur adoucir la tristesse de la mort qui frappait largement autour d’eux.

Je suis ce qu’on appelle bâtarde ; mais ceux qui m’ont fait le mauvais présent de la vie étaient libres, ils s’aimaient et aucun des misérables contes faits sur ma naissance n’est vrai et ne peut atteindre ma mère. Jamais je n’ai vu de femme plus honnête.

Jamais je n’ai vu plus de réserve et de délicatesse ; jamais plus grand courage ; car elle ne se plaignait jamais et pourtant sa vie fut une vie de douleur.

Deux jours avant sa mort, elle me dit : « J’ai été bien malheureuse de ne plus te voir et de tant coûter aux amis. » C’est la seule fois qu’elle m’a parlé d’un accent aussi triste, sa voix qui n’était plus qu’un souffle avait retrouvé un gémissement.

Nos amis ont reconnu souvent combien ma mère était spirituelle et causait bien, dans sa simplicité. Moi seule, je sais combien elle était bonne, malgré la peine qu’elle se donnait pour le cacher ; elle aimait souvent à paraître brusque et en riait comme un enfant.

Des ennemis anonymes m’avaient menacée, pour troubler ses derniers instants, de faire passer sa paralysie pour une maladie contagieuse. Ils n’ont pas réussi, quoique tout soit possible sur la crédulité publique après des époques de choléra ; ces vipères n’ont pu y parvenir cependant.

Ils s’en consolent en ce moment en écrivant de fausses lettres, en mon nom, à ceux qui sont assez crédules pour y croire.

J’envie le bonheur des gens qu’on pourrait ennuyer avec ces choses-là, je ne les sens plus.

Tout le venin du monde peut tomber sur moi, sans que je m’en aperçoive.

Ce sont quelques gouttes d’eau où tout l’océan a passé.

O mes mortes bien-aimées ! Par vous j’ai commencé ce livre, quand l’une de vous vivait encore ; par vous je le termine, courbée sur la terre où vous dormez.

Ceux qui m’aiment et vous aimaient y ont conservé ma place.

Mortes toutes deux !

Oui, la pierre du foyer est renversée.

Seul, dans la chambre où les amis m’ont rangé le lit et les meubles de ma pauvre mère comme de son vivant, un petit oiseau s’est glissé entre les lames des jalousies : il a fait son nid sur la fenêtre.

Tant mieux ! la place en est moins délaissée. Ses pauvres vieux meubles, qui faisaient comme partie de son vêtement, ont sur eux les battements d’ailes de ces innocentes bêtes.

Ce sont eux qui entendent sonner la vieille pendule qui a marqué sa mort.

A bientôt, ma bien-aimée !

Myriam ! Que votre nom à toutes deux termine ce livre avec le tien, Révolution !