‹ Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein, écrits par elle-mêmeChapitre 34 sur 40 · XI.

XI.

L'on ne saurait dire si Charette entra à Nantes de plein gré, ou s'il ne fut amené à cette démarche que par une condescendance pénible; mais ses partisans blâmèrent le séjour qu'il y fit, et surtout le plus grand nombre de ceux qui l'accompagnaient: il ne devait y rester, disaient-ils, que pendant quelques heures, et faire, avec discernement, le choix de ceux qui auraient composé son escorte. Cette opinion était assez réfléchie; et sous le dernier rapport, l'on peut assurer qu'il découvrait, aux yeux d'une grande cité, la faiblesse de ses moyens, ainsi que l'ineptie et la nullité de la plupart de ses officiers. Ceux-ci se répandirent partout, dans les cercles du bon ton comme dans les cabarets; ils y étalèrent autant d'ignorance que de forfanterie, y débitèrent les histoires les plus ridicules et les plus maladroites; quelques-uns donnaient le spectacle public de la crapule et de l'ivrognerie; d'autres y prirent des querelles sérieuses avec les militaires de la garnison; le plus grand nombre enfin n'y montra que des moeurs grossières et y porta l'oubli de toutes les convenances. L'illusion du parti perdit donc de sa force, dans cette rencontre, et c'était celle où il fallait la maintenir et même y ajouter de nouveaux prestiges: on cherchait dans cette troupe indisciplinée ce qui avait pu exciter tant de terreurs et nourrir tant d'espérances, et l'or pourrait assurer que, dans le calme de la réflexion, les républicains et les royalistes ne regrettèrent point leurs hôtes.

Charette, en rentrant dans son quartier de Belleville, y annonça par des signes bien évidens qu'il n'avait signé qu'une paix plâtrée. La cocarde blanche fut arborée, comme auparavant, dès qu'on rentra dans le pays insurgé; le drapeau blanc fut promené aux exercices et aux cérémonies; l'ancien état de choses subsista dans son entier; les insurgés acquirent de plus, par leur prétendue soumission, la sécurité qu'ils n'avaient pas avant la trêve.

Leur départ du château voisin, de celui de la Jaunaye, où l'on a dit que l'escorte de Charette avait été casernée, fut marqué par des actes qui ne laissaient que trop de prise aux récriminations des patriotes. Le pillage y fut commis par les cavaliers de l'armée, gens avides de butin comme les Cosaques. Ils emportèrent les rideaux des lits qu'on avait eu l'attention de leur fournir.

Quelques-uns des chefs ne furent pas plus délicats; ils profitèrent de leur séjour à Nantes, et de la liberté des communications qui s'en suivit, pour se procurer des habillemens et des harnais de toute espèce; ils leur furent fournis à crédit, et sur la garantie de personnes qui professaient leurs principes. Le renouvellement des hostilités eut lieu avant que les engagemens eussent été remplis, et l'on ne saurait dire lesquels ont perdu des fournisseurs ou des cautions. Les insurgés suivirent l'exemple des Hébreux, lorsqu'ils empruntèrent les vases de l'Égypte.

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