LIVRE VINGT-SEPTIÈME
1841
SOMMAIRE.--Je reprends la plume pour consigner encore quelques souvenirs.--M. de Sainte-Aulaire quitte Vienne.--Appréciation de son caractère.--Sa famille.--Ses embarras.--Anecdotes.--Je me détermine à m'établir à Venise.--M. le duc de Bordeaux.--Venise.--Place Saint-Marc.--Considérations sur les différentes phases de la puissance de Venise.--Société de Venise.--Peintures.--Les Murazzy.--Chioggia.--L'Adige.--Digues.--Le Pô.--Bologne.--Peintures.--Florence.--tableaux.--Gênes.
L'année 1841 apporta un changement douloureux à ma position. Le comte de Sainte-Aulaire, ambassadeur de France en Autriche depuis près de huit ans, sollicitait son rappel et un changement d'emploi. Lié avec lui d'une tendre amitié, chérissant toute sa famille, sa maison était devenue pour moi une seconde patrie, et j'y oubliais souvent les douleurs de l'exil.
Personne ne convenait mieux que le comte de Sainte-Aulaire à l'ambassade d'Autriche. La considération et l'estime méritée qu'on lui témoignait, sa politesse et sa naissance, lui assuraient toute sorte de succès. Les bons sentiments de la haute classe de Vienne, autant que celle-ci est susceptible d'en éprouver (car, si elle prend souvent les apparences de l'amitié, on s'aperçoit bientôt qu'elle n'en a guère que l'écorce), lui semblaient acquis; mais le grand éloignement de France rendait rares les voyages qu'il pouvait faire à Paris. La monotonie toujours croissante de la vie de Vienne, le peu de sympathie qu'il avait toujours trouvé dans le salon de la chancellerie, non de la part du prince de Metternich, qui avait de l'attrait pour lui, mais de la part de la princesse; enfin l'espérance d'être envoyé à Londres, ou le mouvement intellectuel est plus en rapport avec ses facultés et ses goûts, étaient des motifs décisifs pour solliciter un changement. Les affaires les plus graves et les plus importantes se traitaient d'ailleurs chaque jour entre la France et l'Angleterre, et il en serait l'intermédiaire. De semblables motifs étaient trop puissants pour que je ne comprisse pas ses démarches; mais, tout en me réjouissant de ses succès pour lui, je les déplorais pour moi.
M. de Sainte-Aulaire était venu à Vienne sous les auspices les plus défavorables et les plus contraires. Alors la haine pour la Révolution de juillet était dans toute sa verdeur et toute sa force dans l'esprit de l'aristocratie de Vienne. Aussi eut-il à surmonter de grands obstacles. Le moyen qu'il employa pour les vaincre fut une grande politesse, beaucoup de dignité, beaucoup de réserve, et une maison convenablement montée. Il fut prévenant auprès de la société, et accepta avec empressement ce qui lui fut offert, mais sans montrer aucun désir, aucun besoin d'entrer dans l'intimité de personne. Sa vie habituelle se passait en famille. Il avait beau jeu, au surplus, pour prendre cette attitude; car sa famille, qui était fort nombreuse, composait la plus aimable tribu.
Madame de Sainte-Aulaire, qui la présidait, est assurément une des femmes les plus distinguées qui aient jamais existé, d'une grâce charmante, de l'esprit le plus cultivé, mais sans pédanterie, possédant un coeur aussi noble que son mari. Elle était entourée de trois filles, élevées sous ses yeux, et dignes d'elle. Une seule était alors mariée. Elle avait épousé le baron de Langsdorff, premier secrétaire d'ambassade, homme d'un esprit très-remarquable et d'une grande capacité. Elle avait près d'elle son fils, le marquis de Sainte-Aulaire, deuxième secrétaire d'ambassade, homme de bien, instruit, capable, un des plus estimables hommes que j'aie jamais rencontrés. Aucun individu ne m'a inspiré une plus grande confiance, et il n'y a aucun secret, aucun intérêt que je ne lui confiasse, certain qu'il n'en abuserait jamais. Enfin je ne puis oublier, dans le souvenir de cette noble famille, la marquise de Sainte-Aulaire, née d'Estourmel, femme de beaucoup d'esprit, peu jolie, mais charmante de caractère, et digne de faire partie de cette délicieuse association.
On conçoit qu'avec un point d'appui semblable, avec une pareille base, M. de Sainte-Aulaire ait pu traverser les ennuis de Vienne pendant l'espace de huit ans, et que moi, admis et accepté complétement dans cet intérieur, j'y aie trouvé de grandes consolations.
M. de Sainte-Aulaire a cette délicatesse qui appartient à un homme bien né et à un noble coeur. Je le peindrai en deux mots, en consignant les paroles qu'il prononça en me parlant, la première fois que nous nous rencontrâmes après son arrivée à Vienne. Je l'avais vu à Paris dans le monde; je le connaissais, mais je n'avais avec lui aucune intimité. Cependant il me dit immédiatement: «Sur nos rapports futurs, mon cher maréchal, je serai pour vous tout ce que vous voudrez, et rien que ce que vous voudrez.» Cette simple phrase en dit assez et n'a besoin d'aucun commentaire.
M. de Sainte-Aulaire rencontra plus d'une fois de grands embarras dans les propos inconsidérés et les passions capricieuses de la princesse de Metternich. Avec un homme moins mesuré, les conséquences pouvaient avoir beaucoup de gravité. Il sut cependant, sans sortir des bornes de la modération, y mettre un terme et donner à la princesse une leçon propre à demeurer dans son esprit. À une fête, la princesse de Metternich, rayonnante de beauté, de jeunesse et de parure, portait un beau diadème en diamants, et l'ambassadeur, avec sa galanterie un peu surannée, vint lui faire compliment sur ce riche ornement. Celle-ci lui répondit brutalement: «Au moins celui-ci n'est pas volé!» faisant ainsi allusion à l'usurpation de Louis-Philippe. Ce mot, dit et répété par elle avec complaisance à plusieurs personnes, fut l'objet des discours de chacun. Mais M. de Sainte-Aulaire prit la chose au sérieux, et, le lendemain, il demanda par écrit au prince de Metternich une audience où la princesse se trouverait. Il s'expliqua avec politesse, mais avec netteté et autorité; leur développa les conséquences graves qui pourraient résulter des torts dont chaque jour la princesse se rendait coupable, et qu'il en chargeait sa conscience. En même temps, il la prévint que, n'étant nullement d'humeur à recevoir de semblables humiliations, que ses devoirs et sa dignité lui commandaient de repousser; il la prévint, dis-je, qu'à l'avenir il rendrait compte en France de ses incartades avec autant d'exactitude qu'il avait mis jusqu'ici de soin à les cacher et à les couvrir d'un voile. La princesse lui a gardé rancune de cette leçon sévère, mais elle en a profité. Depuis ce moment, elle s'est tenue avec lui dans des termes convenables. De son côté, il a évité toute intimité qui eût pu amener une dangereuse familiarité, mais sans montrer aucune aigreur. La seule rigueur qu'il ait exercée depuis envers elle a été de lui refuser, malgré ses demandes, son portrait, qu'elle désirait placer dans une collection qu'elle s'est plu à former, et qui se compose des portraits de toutes les personnes marquantes de l'époque, ou qui ont fait partie de sa société habituelle.
À cette occasion, je raconterai une fort jolie plaisanterie en forme de leçon que M. Lamb, ambassadeur d'Angleterre, fit à la princesse.
L'union de la France et de l'Angleterre avait inspiré à la princesse de Metternich autant de colère contre celle-ci que contre la première. Ayant pris en passion les intérêts de Charles V en Espagne, la levée du siége de Bilbao l'avait mise en fureur. Elle s'était exprimée devant trente personnes, en ma présence, avec une extrême violence. Entre autres choses, il lui échappa de dire: «Je voudrais voir Lamb pendu, et j'irais le tirer par les pieds.» Le propos ne pouvait rester secret, et Lamb en fut informé.
Quelque temps après, la princesse lui fit la demande accoutumée de son portrait pour sa collection, et l'ambassadeur le lui promit. Mais, au lieu de le lui apporter dans le format déterminé et de demander à être placé dans un album, il lui remit un grand portrait dessiné au crayon, avec un cadre, et il lui annonça qu'il avait choisi cette dimension pour lui procurer le plaisir de le pendre.....
M. de Sainte-Aulaire quittant Vienne, je résolus d'aller me fixer sous un climat plus doux, et je choisis Venise. Mais mon départ fut suspendu de quelques jours par l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, qui, après le terrible accident qu'il avait éprouvé pendant le cours de l'été, s'était cru dans un état de convalescence assez avancé pour se mettre en route pour Göritz. Mais, arrivé à Vienne, de nouvelles souffrances le retinrent une grande partie de l'hiver. Je lui trouvai un esprit calme, une instruction assez développée, de la modération, de bons sentiments et le mouvement d'esprit qui convient à la jeunesse. J'eus grand plaisir à le revoir et à causer longuement avec lui. J'éprouvai un véritable chagrin que mes arrangements personnels me forçassent à partir et missent obstacle à ce que je pusse jouir plus longtemps des charmes de sa présence.
Je me mis en route et partis de Vienne, le 2 novembre 1841, pour me rendre à Venise, où j'arrivai le 6. Un logement agréable m'y était préparé sur le grand canal. J'avais laissé l'hiver à Vienne et je retrouvai l'automne le plus chaud, le plus délicieux. On croit renaître et revenir à la vie quand on change ainsi, en si peu de moments, de rigoureux frimas contre la plus douce température. Souvent j'avais traversé Venise, mais jamais mon séjour dans cette ville n'avait dépassé une semaine. Toujours une sensation agréable avait accompagné mon arrivée en voyant cette superbe cité, si belle encore, même au milieu de ses ruines, quelque déchue qu'elle soit des splendeurs et des magnificences qui l'ont rendue célèbre. Mais on ne connaît une ville que lorsqu'on y demeure d'une manière suivie. D'abord l'étude du matériel exige seul un certain temps pour en garder les souvenirs dans l'esprit. À Venise, l'art a un caractère original et expressif. L'architecture des palais sert comme d'interprète à l'histoire de cette reine du moyen âge. Il faut nécessairement étudier les fastes de la république en même temps qu'on admire ses monuments. Ici tout se lie, et ce n'est pas, pour un esprit sérieux, un des moindres charmes de Venise. Il en est ici comme à Rome: on y trouve la trace des moeurs des différents âges dans les palais et les ruines que l'on a sous les yeux.
La place et l'église de Saint-Marc reçurent, à juste titre, mes premiers hommages. Quel bel ensemble et quelle élégance on remarque dans toutes les constructions! que de richesse dans les matériaux et quelle recherche dans les moindres ornements! Les Vénitiens ont pris le type de leur style à Constantinople; mais ils se le sont approprié. Bien qu'il porte le nom de byzantin, il est cependant autre chose dans ses détails. L'église Saint-Marc est son chef-d'oeuvre: plus on l'étudie, plus on l'admire. Son étendue n'a rien de grandiose: elle n'était pas l'église du patriarche, mais seulement la chapelle du doge de la sérénissime république. À ce titre, ce monument ne pouvait pas avoir une plus grande dimension; mais elle renferme les plus riches ornements. On en jugera en réfléchissant que la coupole principale, environnée de huit coupoles plus petites, forme son dôme. Toutes sont revêtues, ainsi que les parois de l'église, dans tout leur développement, de belles mosaïques représentant des objets de piété. Les dorures les plus riches se mêlent partout à ces produits de l'art. La direction de la lumière, habilement ménagée, produit des effets merveilleux. Plus de cinq cents colonnes de vert antique, de porphyre, de serpentine, de jaspe, etc., etc., etc., se trouvent réparties dans ce monument. La façade, très-haute et des plus magnifiques dimensions, malgré les ornements dont elle est surchargée, réunit le grandiose le plus imposant à la grâce la plus coquette. La vaste plate-forme qui la surmonte est embellie par les célèbres chevaux de bronze que la victoire, capricieuse et changeante de sa nature, a fait beaucoup voyager. Coulés en Grèce et placés d'abord à Corinthe, ils furent transportés à Constantinople, puis apportés de Constantinople à Venise, après la conquête de cette ville par les croisés. Ils vinrent à Paris dans le temps de notre gloire et de notre grandeur, et revinrent, après nos malheurs et nos désastres, au lieu d'où nous les avions tirés et où ils avaient séjourné le plus longtemps.
Cette belle église, l'un des plus magnifiques monuments de l'Italie, commencée dans le dixième siècle, ne fut terminée que dans le dix-huitième.
Rien n'est plus curieux que de rechercher les différentes phases de cette puissance de Venise, si faible d'abord, et ensuite si redoutable pendant tant d'années, mais dont il ne reste plus que des souvenirs. La création de Venise eut pour cause immédiate les malheurs des temps. Elle fut l'expression des besoins de la société. Des invasions de barbares avaient, à plusieurs reprises, ravagé le nord de l'Italie. Le besoin de sécurité décida une partie de la population à venir chercher un refuge au milieu des eaux. De nombreuses îles couvraient la mer intérieure qui forme les lagunes, et ceux qui vinrent s'y établir purent y vivre en paix, à l'abri de leurs ennemis, qui étaient dépourvus de tout moyen maritime. L'exigence de ses besoins força cette population à se livrer à une navigation continuelle, qui, d'abord appliquée aux circonstances de tous les jours, reçut promptement un assez grand développement pour créer des richesses et assurer leur indépendance.
Il résulta de cet ordre de choses que le génie de ce nouveau peuple fut tout à la fois navigateur, guerrier et commerçant. Les soins de la sûreté commune établirent des rapports intimes entre ses diverses fractions dispersées dans les différentes îles. Il se trouva, dans son ensemble, composé d'une réunion de petites agrégations distinctes, mais toutes égales entre elles. La première forme de gouvernement fut, en conséquence, la démocratie. Mais bientôt les mêmes individus, occupant habituellement les mêmes emplois, élevèrent leurs familles dans l'opinion, par le fait même de l'exercice du pouvoir. De là une considération particulière, qu'une fortune plus grande rehaussa encore. Il en résulta bientôt que l'État, quoique légalement démocratique, devint aristocratique par le fait, tandis qu'un chef nommé à vie et investi d'un grand pouvoir rapprocha beaucoup cet ordre de choses d'une monarchie élective assistée d'un conseil choisi par le peuple. Sous cette organisation, les plus grandes choses furent faites; mais plus d'une révolution arracha du trône celui qui l'occupait. Un ordre politique semblable, s'il eût existé plus longtemps, eût amené infailliblement l'établissement du pouvoir héréditaire d'un seul; mais Pierre Gradenigo, élu doge en 1289, constitua l'aristocratie, en limitant à un nombre déterminé de familles, qui furent désignées, le droit d'être élu au grand conseil. Un siècle plus tard, en 1436, après les ravages de la peste et la diminution des familles, l'usage voulut que la totalité de ceux qui les composaient entrassent de droit au grand conseil et sans élection, de manière qu'en elles consista la souveraineté. Dès ce moment, le gouvernement fut établi sur les bases les plus solides qu'il appartienne aux hommes de choisir.
Ce fut à ce grand événement que Venise dut la longue durée de son existence politique. Les aristocraties ont en elles mêmes des principes de conservation qui leur permettent une très-longue vie. Quand, dans le cours des siècles, des révolutions interviennent, elles ne font ordinairement que les rajeunir. Quand un corps héréditaire possède la souveraineté, deux causes lui en garantissent la conservation. D'abord, de longues discussions précèdent et préparent les grandes résolutions, et amènent nécessairement des lumières sur tous les actes importants. Ensuite, l'immense intérêt que chacun a dans la durée de l'organisation sociale, et l'impossibilité où il est de gagner à un changement, à moins de s'emparer du pouvoir suprême, font que le plus ambitieux, abandonné à ses forces seules, doit préférer de partager le sort commun et réduire ses efforts à exercer une influence légale que rien ne défend et rien ne proscrit. Mais, si une aristocratie est viable de sa nature, il faut, pour exercer une grande puissance à l'extérieur, qu'elle délègue un grand pouvoir à son chef. C'est ce qu'elle a fait à Venise pendant longtemps, alors que les doges étaient tout-puissants. C'est sous ce régime particulièrement que la république a ébloui et vivifié le monde. Mais, quand une jalousie mesquine s'est emparée des esprits, quand la crainte, les soupçons, ont caractérise toutes les démarches, dès ce moment, la république de Venise a tiré sa plus grande force des souvenirs de son histoire.
La nature de sa puissance, dans le moyen âge, avait créé de grandes richesses. La navigation établit des rapports fréquents avec l'empire grec, où la civilisation s'était réfugiée. Le développement des connaissances, le goût des sciences et des arts s'ensuivit, et Venise devint le principe de la renaissance morale de l'Italie. Cette puissance exceptionnelle, car nulle autre n'avait alors en Europe les richesses et les lumières qu'elle possédait, sa marine et l'étendue de ses relations lui donnèrent bientôt une suprématie, qu'elle n'a perdue que lorsque d'autres États, à son exemple, développèrent leurs facultés, et vinrent partager avec elle les avantages qui lui appartenaient exclusivement. Quand elle les possédait seule dans le moyen âge, elle jouait un rôle qui rappelle celui de l'Angleterre de notre temps. L'échelle sur laquelle est organisé aujourd'hui le monde est beaucoup plus grande sans doute; mais, dans le rapport de la puissance effective des différentes nations chrétiennes, les Vénitiens avaient une proportion peut-être plus grande que celle de l'Angleterre aujourd'hui.
Un grand pouvoir pour l'exécution, basé sur une forte aristocratie héréditaire, est donc la combinaison sociale la plus favorable à la durée des gouvernements et à leur puissance extérieure. C'est encore de ce point que l'on peut établir une juste comparaison entre Venise et l'Angleterre; mais ici tout est en faveur de l'Angleterre. L'aristocratie anglaise crée et conserve toute la puissance publique; ses législateurs ont eu en outre une haute prévoyance de l'avenir en s'occupant d'assurer les moyens de perpétuer dans cette aristocratie l'esprit qui devait toujours l'animer, en lui permettant d'appeler incessamment à elle tout ce qui fait la force du pays. Jamais elle n'a oublié que ses intérêts, comme ceux de l'État, lui commandent d'adopter les illustrations nouvelles, d'absorber et de s'assimiler tout ce qui s'élève dans l'opinion. Elle reçoit ainsi constamment des secours salutaires, se renforce de toutes les influencés utiles, modifie ses moeurs suivant les temps, et ne repousse rien de ce qui peut ajouter à son éclat. Ouverte à tous ceux qui ont des titres pour y être reçus, elle n'est l'objet d'aucune haine, mais devient l'espérance de tous.
Il en est tout autrement d'un pouvoir fondé sur la démocratie. Tout y est variable et fragile: tout y est incertain; dès lors tout y est faible. Le gouvernement a-t-il de grands pouvoirs, il s'empare bientôt d'une autorité sans bornes, aidé par les ambitieux qui, n'ayant rien à perdre, ont tout à gagner en se réunissant à lui. Est-il faible, le moindre choc le renverse, et la révolution qui le détruit en appelle mille autres. Si l'aristocratie renverse le pouvoir qu'elle a créé, le corps social n'est pas ébranlé dans sa base; car elle n'a fait que substituer un nom à un autre. Des combinaisons d'intérêt peuvent se faire facilement entre un nombre borné de familles. Elles sont impossibles quand on opère sur une multitude confuse, livrée à une foule de passions qui se combattent et se croisent dans tous les sens. Les ambitions individuelles, dans un état de choses semblable, amènent bientôt et nécessairement l'anarchie et la destruction ou la tyrannie. Il en est de l'ordre moral comme de l'ordre physique; les rochers résistent à l'action des vents qui remuent facilement les sables. La Suisse, depuis la création, n'a pas changé de forme, tandis que l'Égypte est chaque jour la proie du désert remué par la tempête.
La république de Venise a péri, parce qu'aucun ouvrage des hommes n'est éternel. Elle a péri de vieillesse. Elle est tombée en lambeaux faute d'avoir conservé une des vertus publiques qui l'avaient tant distinguée autrefois. Elle a péri sans avoir opposé la moindre résistance avec un peuple dévoué, avec une armée fidèle, et faute d'avoir voulu vivre. Malgré les changements survenus dans l'ordre proportionnel des États de l'Europe, elle eût pu avoir encore une longue existence; mais il eût fallu que son gouvernement ne s'abandonnât pas lui-même. Son nom et les souvenirs qui s'y rattachaient auraient seuls suffi; et il existait entre ses mains des moyens positifs et matériels de puissance que la moindre prévoyance et une faible énergie auraient pu rendre redoutables.
Jamais puissance ne s'écroula d'une manière plus misérable et moins digne de son origine.
Il était entré de tout temps dans la politique du gouvernement vénitien d'isoler complétement de la politique les habitants de Venise. Rien n'avait été négligé pour faire naître chez eux le goût des plaisirs. Cette passion avait pris un développement effréné. Les habitudes du mystère, consacrées d'abord à la politique, avaient été appliquées aux relations de l'amour. La loi somptuaire, qui avait prescrit de donner la même forme et la même couleur aux gondoles, servait merveilleusement le secret que chacun gardait sur les habitudes de sa vie. Le mystère était tellement dans les moeurs, que les masques étaient d'usage pendant trois mois de l'année; et ceux qui ne l'appliquaient pas sur leur figure en portaient un sur leur bras, par respect pour la coutume. Ils étaient à tous les moments du jour hors de chez eux. La vie de Venise était donc une vie toute de plaisir et de débauche pour ceux qui n'occupaient pas les hauts emplois de la république. Il était résulté d'habitudes semblables, consacrées par les siècles, une grande douceur dans les moeurs et une sociabilité que l'on ne rencontrait nulle part ailleurs. Les conséquences s'en font sentir encore aujourd'hui. Quoique l'usage des masques et des dominos soit passé de mode et qu'on ne fasse plus maintenant du jour la nuit, nulle part, en Italie, on ne trouve un peuple plus doux, une société plus hospitalière et plus gracieuse, des femmes plus attrayantes et plus remplies de séductions.
On peut faire à Venise une remarque qui m'a souvent frappé dans le cours de ma vie, c'est que les moeurs se modifient d'elles-mêmes par l'empire des circonstances où la société est placée et des nécessités que celles-ci amènent avec elles. Je ne suppose pas que la vertu soit plus générale à Venise qu'ailleurs; mais ce qui est incontestable, c'est que les crimes y sont infiniment plus rares et que les assassinats y sont complétement inconnus, lorsqu'ils pourraient s'exécuter si facilement et se couvrir d'un voile si épais et si difficile à percer. Jamais rien n'est tenté contre l'ordre public, malgré l'obscurité qui règne nécessairement dans cette multitude de petites rues, qui forment de véritables labyrinthes (il y en a deux mille deux cent cinquante), et sur ces canaux qui serviraient merveilleusement les coupables en leur donnant le moyen de faire disparaître en un moment les traces de leurs attentats. Transportez à Venise la population d'une autre ville, de Milan par exemple, où chaque nuit on ne circule avec quelque sécurité que sous la protection d'une multitude de sentinelles placées presque en vue les unes des autres, et de nombreuses patrouilles qui marchent dans tous les sens, et Venise deviendra réellement en un moment tout à fait inhabitable.
Je trouvai la société de Venise composée de gens gracieux, et j'y fus reçu avec bienveillance et empressement. J'y rencontrai des savants d'une grande distinction. Ils y sont recherchés et honorés. Un institut venait d'y être fondé. Les savants fixés à Padoue, dans cette ville consacrée de tout temps aux études, venaient y siéger à des jours déterminés. Au nombre de ceux dont la réputation est la plus étendue se trouvait M. Santini, astronome célèbre, directeur de l'observatoire. Je me liai d'une manière particulière avec un géomètre et un géologue. Le premier, directeur général des ponts et chaussées, M. Paleocopa, est un homme d'un savoir profond et d'un esprit aimable, vif et brillant. Élevé à l'école d'artillerie et du génie de Modène, il avait servi dans le corps du génie militaire du royaume d'Italie et fait avec nous les dernières campagnes de l'Empire. Répugnant à servir dans une autre armée que celle dans laquelle il avait débuté, il entra dans la carrière civile quand le nord de l'Italie revint à l'Autriche. Il trouva l'occasion de montrer sa capacité et d'exécuter de beaux et grands travaux, qui lui font le plus grand honneur. Au nombre de ceux qui composaient ma société habituelle se trouvèrent le secrétaire de l'institut, M. Passini, géologue (ses connaissances sont très-étendues et variées, son activité est très-grande), et un jeune officier de marine d'une grande distinction, chargé de la direction de l'observatoire, le baron de Willersdorff.
Je passai ainsi mon hiver d'une manière assez douce, partageant mon temps entre l'admiration des objets d'art dont Venise est remplie, une société agréable et un bon spectacle, dont l'admirable salle de la Fenice double les avantages.
Il serait sans intérêt d'entrer dans le détail de la vie que l'on mène à Venise. Je me bornerai à dire qu'elle a perdu la fougue et l'activité qui la caractérisaient autrefois. Elle est plus régulière peut-être que dans les autres villes d'Italie. Les chroniques galantes sont maintenant du domaine du passé, et, quoique sans doute le temps présent lui fournisse encore des aliments, les jouissances de l'esprit sont appelées à entrer dans les plaisirs journaliers.
Les admirables peintures que renferment les palais des particuliers, l'Académie des beaux-arts, les églises et les bâtiments publics ne sauraient être trop visitées; car on y découvre sans cesse de nouvelles beautés. On reconnaît facilement quel rang on doit donner, parmi les écoles du moyen âge, à cette école vénitienne, dont le caractère est si pur, si vrai, l'expression si énergique. On ne peut aussi se lasser de contempler les objets d'architecture de tous les genres, dont la variété infinie chasse la monotonie, sans nuire à la beauté. Cependant, au-dessus de tous ces chefs-d'oeuvre, planent toujours les immortels ouvrages de Palladio, le seul architecte, peut-être, qui ait rappelé en Europe, par ses ouvrages, ceux qui ont illustré la Grèce antique. Cinq mois s'écoulèrent ainsi dans Venise de la manière la plus douce. J'en sortis au printemps pour entreprendre un agréable voyage en Toscane, où m'appelait l'arrivée d'une amie de France, madame la comtesse de Damrémont, qui s'y était rendue pour m'y voir et passer quelque temps avec moi.
Je partis le 12 avril de Venise, pour me rendre d'abord à Bologne, et je profitai de ce voyage pour voir en détail les murazzy, les travaux de Malamocco, et les embouchures des fleuves voisins, si menaçants pour les provinces qu'ils traversent.
Les lagunes sont séparées de la mer par une bande de terre dont la largeur varie. Divisée par les intervalles qui unissent les lagunes à la mer, elle forme plusieurs îles dans la partie méridionale, et elle est réduite à la plus mince épaisseur. La sûreté de Venise a rendu nécessaire de créer une défense artificielle. Sans ce rempart, l'affluence de la mer par les gros temps et les vents du sud aurait bientôt submergé la ville et l'aurait détruite.
Les murazzy ont donc été construits dans un but de défense et de conservation. Ce sont des travaux semblables à ceux que l'on voit en Hollande, avec cette différence que ces derniers ont été construits en terre et ont pour objet d'isoler complétement le pays de la mer, tandis que les autres, qui sont en grande partie construits en pierre, ont pour but de diminuer, de régler et de limiter l'entrée des eaux de l'Adriatique dans cette mer intérieure et si peu profonde que forment les lagunes.
Mais, si Venise doit être préservée de l'action des eaux, elle a besoin de communiquer avec la mer, et de posséder au moins un passage d'une profondeur suffisante pour permettre l'entrée et la sortie des vaisseaux d'un certain tirant d'eau. La construction des murazzy a de la beauté et de la grandeur. On serait tenté de croire que ces travaux remontent à l'époque glorieuse et puissante de la république. Il en est autrement; c'est un ouvrage de sa vieillesse et le résultat d'un calcul économique. C'est vers 1740 que ces travaux furent commencés. Jusque-là, on avait entretenu l'obstacle au mouvement des eaux au moyen de caisses en bois remplies de pierres, qui, placées d'une manière contiguë, formaient une digue et brisaient les vagues; mais, les bois étant devenus rares et chers, on y substitua un travail plus dispendieux, mais aussi plus durable, et les murazzy furent commencés. Quoiqu'on n'ait pas cessé d'y travailler, ils ne sont pas encore achevés aujourd'hui. Ils se composent de pierres de très-grandes dimensions, qui sont liées entre elles par un mortier de pouzzolane. Ils forment une digue dont la pente est très-douce, qui résiste facilement au choc des vagues et présente un obstacle invincible à l'action de la mer.
Mais, procurer à la passe de Malamocco, naturellement la meilleure, la profondeur nécessaire aux besoins de la navigation, était chose plus difficile. Après un long examen et une discussion approfondie des meilleurs ingénieurs, on a arrêté, pour être placé sous la direction du chevalier Paleocopa, l'un des ingénieurs les plus distingués de l'Italie, si riche en individus de cette espèce, un système de travail dont l'achèvement est presque complet au moment où j'écris. Les opinions qu'avait manifestées autrefois notre célèbre ingénieur Prony ont prévalu. Les atterrissements de la passe viennent de deux causes: de l'action extérieure et de l'action intérieure. Pour arrêter ceux-ci, on a construit une digue qui a déplacé le passage et produit complétement l'effet désiré. Elle a été exécutée sous le gouvernement français. On vient maintenant d'exécuter une digue extérieure, perpendiculaire à la côte, de deux mille cent mètres, qui arrête les sables que les courants du sud amènent, et qui, en redressant et contenant les courants qui deviennent plus rapides dans les mouvements des marées, les force à déblayer et à creuser constamment la passe, comme il arrive en France dans certains ports de la Manche au moyen des écluses de chasse. Ce beau travail rendra le port de Venise d'un facile accès. Dans quelques siècles sans doute, les mêmes inconvénients se renouvelleront; mais alors de semblables travaux, repris et continués, remédieront de nouveau au mal.
Je visitai Chioggia, petite ville de pêcheurs située à l'autre extrémité des lagunes. Son nom se rattache à une époque de grands désastres, mais peut-être aussi à la plus glorieuse époque de la république. Réduite à la défense de la ville même, elle sut résister à ses ennemis, et, quand elle semblait au moment de périr, elle prit une attitude offensive qui la délivra tout en se défendant, et humilia profondément Gênes sa rivale.
En sortant de Chioggia, on entre dans un pays constamment menacé par les eaux, souvent envahi par elles, et qui serait complétement submergé si des travaux continuels ne parvenaient à le garantir. Il est curieux d'étudier les circonstances qui ont amené cet état de choses. Les anciens Vénitiens, dont la sécurité était fondée sur leur éloignement de la terre ferme, avaient établi en principe que la conservation des lagunes était de premier intérêt et de première nécessité. En conséquence, la direction donnée aux fleuves au voisinage de leurs embouchures les en avait constamment écarté, afin d'empêcher les atterrissements qui auraient fini par les combler. D'abord se trouvait la Brenta, dont la direction naturelle tombait sur le milieu des lagunes. Elle fut déviée dans son cours et dirigée de manière à arriver directement à la mer. Mais il en résulta que la pente, répartie sur un développement beaucoup trop grand, rendit son cours trop lent, et que les eaux s'épanchèrent en fréquentes inondations, qui mettaient à l'état de marécages un pays riche et fertile. Ce mal était augmenté par la réunion de deux petites rivières, le Bacchiglione et le Gorzone, qui affluaient dans le lit de la Brenta et se rendaient également à la mer par l'embouchure de Brondolo, tandis qu'un canal navigable établissait la communication entre les lagunes de Chioggia et l'Adige. Le pays compris entre le Bacchiglione et le Gorzone étant en grande partie inondé, un canal de desséchement, dit le canal des Cuori, fut creusé pour porter les eaux dans le lit des fleuves réunis. Le baron Testus a entrepris ensuite le desséchement de ce territoire, composé de soixante-cinq mille campi ou vingt-quatre mille hectares, dont une partie est inondée accidentellement, l'autre plus fréquemment, et une dernière partie ne se compose que de marais. Il calcula que l'emploi de six machines à vapeur, de la force réunie de cent vingt chevaux, le débarrasserait de trois mille mètres cubes d'eau par minute et que le travail ne devrait pas durer plus de soixante-dix à quatre-vingts jours. Ce calcul s'est trouvé complétement erroné. Il n'a obtenu que des effets médiocres avec des moyens très-dispendieux. Le simple bon sens semble indiquer la marche à suivre, qui est celle-ci: diviser le terrain en deux parties par une digue, savoir, celle qui est au-dessus du niveau de la mer basse, et celle qui est au-dessous; conduire les eaux de la première à la mer par un canal, au moyen de portes-écluses qui permettent aux eaux de s'écouler à la mer basse, et qui se ferment à la mer haute pour empêcher l'invasion de la mer quand elle monte; ensuite, n'appliquer les machines d'épuisement qu'à la deuxième partie, dont les eaux ne peuvent avoir par elles-mêmes aucun écoulement. Des travaux semblables se voient partout en Hollande, et leur système, inspiré par le plus simple bon sens, donne constamment les résultats les plus satisfaisants.
Nous avons remonté la rive gauche du Gorzone, puis passé cette rivière pour nous rendre sur l'Adige qui vient aussi la traverser. De là nous sommes arrivés sur l'Adigetto qui, autrefois, était une dérivation de l'Adige. Réuni au Tartaro, dont les sources sont près de Vérone, et grossi de la Molinella qui passe à Castellaro, près de Mantoue, il forme un cours d'eau qui prend le nom de canal Blanc et communique avec l'Adige. L'Adigetto a pris son nom de la prise d'eau faite à son origine; mais la prise d'eau a été supprimée, et le nom lui est resté. Le canal arrive à Adria, d'où il continue jusqu'à la mer, dans laquelle il débouche par un ancien bras du Pô, séparé aujourd'hui du fleuve, et qui porte le nom de Pô-di-Levante. Il communique avec le Pô véritable par la Cavanella, que l'on ouvre d'abord pour la navigation, et ensuite pour l'écoulement des eaux dans le Pô quand le fleuve est plus bas que le canal Blanc.
Nous couchâmes à Adria, jolie petite ville, très-ancienne, aujourd'hui éloignée de plusieurs lieues de la mer, et autrefois port de mer qui donna son nom au golfe Adriatique. Une circonstance remarquable des pays situés sur les deux rives de l'Adige, et qui les met constamment en péril, c'est que le fond du lit du fleuve, constamment plus élevé que la campagne, la domine de deux à trois pieds. Les eaux s'élèvent quelquefois jusqu'à trente pieds. Que l'on juge combien est menaçante cette puissante masse d'eau en mouvement!
Cet état de choses est venu de ce que ces pays ont été trop tôt habités et trop tôt cultivés. La nature a destiné les fleuves à dessécher les marais, en élevant leur sol par des alluvions. Mais, quand on se décide à cultiver un terrain bas, traversé par un fleuve, il faut de toute nécessité diguer la rivière pour en contenir les eaux. Dans ce cas, et dans l'intérêt de l'avenir, afin d'empêcher des résultats tels que ceux que nous voyons, il faudrait adopter un double système de digues, c'est-à-dire placer d'abord de petites digues propres à resserrer le fleuve, et ensuite élever de grandes digues de défense, qui, placées à une certaine distance, lui ouvrent une grande surface pour s'étendre, ce qui diminuerait l'élévation des eaux dans les crues, et ralentirait beaucoup l'élévation du sol en offrant un plus grand espace pour recevoir les alluvions; mais c'est une prévoyance que nulle part on n'a eue autrefois. C'est un tort qu'on a eu particulièrement en Hollande, où on rencontre une analogie réelle avec ce que l'on voit ici: chaque année, l'existence des deux pays est également menacée par les eaux, et par les mêmes causes. Cette Haute-Italie, si belle, a été si anciennement habitée et cultivée, et à une époque si barbare, qu'il n'est pas étonnant que des mesures semblables de précaution n'aient été ni prises ni conçues. Une fois la culture développée, les populations fixées sur les bords du fleuve s'y sont trouvées enchaînées. Leur sécurité de chaque jour les a forcées à ajouter chaque année à la hauteur des digues, à mesure que le fond du fleuve se rehaussait lui-même, et on en est venu à ce que l'on voit aujourd'hui.
Le 12, nous avons visité le Pô et examiné les épis construits dans le double but de préserver ses bords, et de diriger les courants dans l'intérêt de la navigation. Un des épis construits en pierre ressemble par son importance et sa dimension à un môle de port de mer. Le Pô, tout menaçant qu'il est pour la campagne, car il s'élève beaucoup dans les crues, est cependant moins effrayant que l'Adige, parce que le fond de ce fleuve est partout plus bas que le niveau de la campagne. Nous visitâmes la Cavanella dont j'ai parlé déjà, extrémité du canal de communication entre Chioggia et le Pô. Il y a deux écluses de sept pieds de hauteur, qui sont placées à la suite l'une de l'autre. Ce canal sert aussi de dégagement des eaux du canal Blanc dans le Pô, quand celui-ci est bas, et dans tous les temps pour la navigation, soit pour entrer dans le Pô, soit pour en sortir. Lorsque la différence des niveaux des eaux est de six à sept pieds, on réunit les deux écluses, et on les traite comme une seule; quand la différence est de quinze pieds, on les ouvre successivement. Plus bas, le canal Blanc communique, par une autre écluse, avec le canal des Cuori qui réunit les eaux du Gorzone et du Bacchiglione. Enfin une dernière porte s'ouvre et fait entrer les bateaux dans le canal de Chioggia, et c'est ainsi que la navigation intérieure est établie entre Venise et le Pô.
Nous rentrâmes à Adria, et, le 13, j'allai visiter les travaux de l'Adige. Ses dignes avaient été rompues. Une grande invasion des eaux avait couvert la campagne; un village avait été emporté. Ces accidents se renouvellent malheureusement trop souvent. À chaque accident semblable, on redresse les digues; on les reconstruit avec un plus grand soin. Le moyen employé pour leur donner de la solidité est de les établir sur un lit de fascines. Les eaux y pénètrent et y déposent un limon d'alluvion, qui empêche les infiltrations. Or c'est toujours par des infiltrations que les digues viennent à percer. On n'a souvent que du sable pour les construire; aussi les eaux s'y frayent assez facilement un passage. On voit d'abord se former une fontanelle sur le revers; puis, peu de temps après, arrive une catastrophe.
Après avoir examiné ces travaux importants, que malheureusement on est obligé de reprendre très-souvent, j'ai de nouveau été coucher à Adria. Dès le lendemain, je me mis en route pour Rovigo, Ferrare et Bologne. Je passai le Pô à la Mezzola, domaine d'une très-grande valeur, appartenant au pape. Pendant la possession française, elle était devenue un bien national. Elle avait été donnée à des fournisseurs. Avec le temps, elle est revenue à son ancien propriétaire. À peu de distance sont les grandes pêcheries de Comacchio. Dans ces pêcheries, on élève le poisson sur une très-grande échelle. Les poissons extrêmement petits, qui viennent de naître, sont pris dans la mer avec des filets dont les mailles sont très-étroites. On les place ensuite dans de vastes espaces isolés de la mer par des digues, mais communiquant avec elle par des portes et des grillages, ils grandissent dans ces enceintes pendant plusieurs années. C'est un établissement de même nature que les vallées des lagunes, car c'est ainsi qu'on les nomme. Ces vallées sont au nombre de soixante-dix. Elles touchent, dans une partie de leur développement, à la terre ferme. Elles ont, dans leur ensemble, plusieurs milliers d'hectares de superficie. Dans tous ces établissements, et à Comacchio surtout, on élève une quantité immense d'anguilles que l'on sale, et qui servent à l'approvisionnement des vaisseaux. Une seule de ces vallées rapporte, à ma connaissance, à son propriétaire plus de cinquante mille francs par année.
Les tableaux de l'école des Beaux-Arts, à Bologne, sont peu nombreux, mais d'un choix excellent. Ce sont des chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres. On y trouve beaucoup de Carraches. Une réunion, immense par le nombre, admirable par le mérite, et qui semble au-dessus des moyens d'un particulier, forme la galerie du comte Zambeccari. Elle se compose de neuf cents tableaux, dont un Raphaël et des Titiens.
Les environs de Bologne sont charmants. Le pays est riche et varié. Une multitude d'élégantes maisons de campagne, et le voisinage immédiat des collines, ajoutent à la beauté du paysage. Mais une chose unique au monde, le Campo Santo, mériterait seul le voyage pour un homme instruit et curieux. Nulle part on n'a eu une semblable pensée, ou, au moins, nulle part on ne l'a exécutée avec un semblable grandiose. On s'est servi pour le fonder d'une ancienne chartreuse, dont on a conservé et restauré l'église avec un soin tout particulier. De vastes carrés vides forment des cloîtres qui se succèdent. Contre ces murs sont placés les monuments des particuliers, et les restes de ceux auxquels ils sont consacrés. Les vides de carrés sont destinés à l'enterrement des personnes du commun; mais on a placé à chaque tombe un numéro qui correspond à celui du registre, de manière qu'au bout de quelques années on peut retrouver les restes que l'on veut transporter ailleurs. Il y a dans ces dispositions un grand respect pour les morts, une idée morale qui rend l'idée de la fin moins douloureuse et moins triste.
Une galerie couverte, de quatre milles d'Italie de longueur environ, établit une communication facile et praticable dans tous les temps entre le Campo et la ville, et donne à chacun la facilité d'aller faire des actes de piété au milieu de ces tombeaux. Cet ensemble, je le répète, qui est unique au monde, honore beaucoup les magistrats de Bologne qui l'ont fondé et qui le maintiennent avec le plus grand soin. Une autre chose digne de remarque à Bologne est la transformation en bibliothèque publique des bâtiments de l'ancienne université, qui n'existe plus. Aujourd'hui on lui donne un style sévère, simple et beau. Un usage ancien voulait que tous ceux qui avaient fait leurs études classiques à l'université de Bologne, étrangers ou nationaux, laissassent leurs armes peintes sur les murs des salles avec leurs noms. Le temps avait dégradé tous ces blasons. On les restaure en ce moment avec le plus grand soin; il y en a des milliers, et chacun peut y trouver des souvenirs de ses ancêtres. En général, Bologne est remarquable par l'esprit de patriotisme de ses habitants.
Une ancienne et fidèle amie, madame la comtesse de Damrémont, m'avait donné rendez-vous à Florence, et je partis pour m'y rendre après avoir séjourné deux jours à Bologne. J'ai parlé ailleurs de Florence avec quelque peu de détail; je n'en dirai rien ici; mais je répéterai qu'elle est du nombre des villes privilégiées que l'on revoit toujours avec un nouveau plaisir. Les arts y sont plus honorés qu'ailleurs et y sont cultivés avec plus de goût et de succès. Madame de Damrémont, possédant le goût des beaux-arts au plus haut degré, jouissant plus qu'un autre de ce qui tombe sous ses regards, portait sur ce qu'elle voyait un jugement éclairé, développait le mien et m'expliquait mes propres sensations. On ne doit pas voir seul les objets d'art d'une grande beauté. On ne juge convenablement que lorsqu'on peut communiquer à d'autres ses remarques, s'éclairer réciproquement par la critique et motiver une admiration réfléchie.
La collection de tableaux que présentent le palais Pitti et les Uffizi est composée de tant de chefs-d'oeuvre, qu'elle forme sans doute une réunion unique au monde; mais on ne saurait aussi trop admirer les dispositions qui sont prises pour faire valoir ces merveilles. On voit qu'on rend en Toscane un véritable culte aux beaux-arts. Cependant l'école moderne de peinture semble morte aujourd'hui à Florence. La sculpture a pris sa place, et, comme dans toute l'Italie, elle y est cultivée avec beaucoup plus de succès. Bartolini est le plus grand sculpteur des temps modernes. Je le crois bien supérieur à Canova. Ses compositions sont plus vraies et leur simplicité est plus dans la nature. La vérité y a moins d'apprêt que chez ses devanciers. Rien de plus beau que la statue d'Astyanax, s'il parvient jamais à l'achever; car chez lui là est la difficulté.
Après deux mois d'un séjour rempli de charmes et qu'embellissaient les jouissances d'une vive amitié, je me mis en route pour me rendre à Gênes, où d'autres affections bien anciennes encore m'appelaient aussi. Je visitai Livourne, Lucques et la côte orientale de Gênes, que je n'avais jamais parcourue. L'État de Lucques me parut charmant. Il est le type de ces principautés qui dispensent les souverains des soins laborieux du gouvernement et leur donnent les jouissances attachées à la possession d'une belle propriété indépendante. C'est un pays délicieux, où l'on trouve le voisinage de la mer, une belle ville, un beau palais autrefois rempli de tableaux de choix, une belle forêt, des eaux thermales où l'on accourt de toutes parts, et une population intelligente et spirituelle. Un duc de Lucques, philosophe et instruit, animé de l'amour des sciences, pourrait voir écouler sa vie dans l'idéal du bonheur; mais il faudrait qu'il fût quelque chose par lui-même et qu'il pût baser son existence sur le sentiment de ses facultés heureusement appliquées.
Je continuai ma route en parcourant cette rivière du Levant, si célèbre. On la compare naturellement à celle du Ponant. Nulle ressemblance ne se retrouve cependant entre elles. La rivière du Levant, couverte de villes riches et peuplées, admirablement bien cultivée et commerçante, est tout autre chose que l'autre, qui, sauvage encore, n'est habitée que de loin en loin. Mais une admirable localité militaire en rend la possession précieuse; le golfe de la Spezia, un des plus beaux du monde par son étendue et la sûreté qu'il offre aux vaisseaux contre l'action des vents de la mer; une source d'eau douce jaillissante, abondante et représentant par sa richesse une rivière souterraine, fontaine artésienne naturelle, mais de la plus grande dimension, donne la facilité à toute une flotte de faire de l'eau en peu de moments. Enfin, sa facile entrée et sa libre sortie de la passe, et sa position centrale sur la cote d'Italie, complètent ses avantages. De grands travaux projetés par Napoléon devaient en faire notre établissement principal de marine sur cette partie des côtes de la Méditerranée, et il voulait la mettre à l'abri de toute attaque directe de la part de l'ennemi. En deux jours d'un voyage intéressant et agréable, j'arrivai à Gênes la Superbe.
Pendant mon séjour assez long dans cette ville, je fus témoin de fêtes brillantes qui eurent lieu pour le mariage du duc de Savoie. De là, je me rendis en Suisse, où m'attendaient des amis. J'y passai un été délicieux. À la fin de l'automne, j'allai revoir les merveilles de Munich, d'où je retournai à Venise pour y passer l'hiver.
MÉLANGES
Sommaire.--Lettre du comte de Fiquelmont sur le commerce de la Russie.--Promenades dans Rome.--Des révolutions et des circonstances qui les amènent.--Des vertus des peuples barbares.
LE COMTE DE FIQUELMONT, ANCIEN MINISTRE D'AUTRICHE, AU MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.
SUR LE COMMERCE DE LA RUSSIE.
Vienne, le 14 février 1831.
Monsieur le maréchal,
Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en date du 29 janvier, vous m'avez exprimé le désir d'avoir par écrit les données principales d'un entretien, dont vous avez bien voulu conserver le souvenir, qui avait pour objet les forces commerciales du midi de la Russie comparées à celles du nord. J'étais, et je suis encore de l'opinion que le commerce de l'empire russe trouve beaucoup plus de force et de développement dans la direction du nord que dans celle du sud. Voici, monsieur le maréchal, quelle était la base de mon raisonnement.
Il y a trois lignes de navigation fluviale entre la mer Caspienne et la mer Baltique. Ces trois lignes aboutissent au lac Ladoga, et, par le canal de Ladoga, sont mises en communication avec le Volkhov et la Néva. Ce système fluvial, qui traverse et qui unit entre elles presque toutes les parties du centre de l'empire, est l'objet des soins constants du gouvernement. Pierre le Grand en a été le créateur; mais les perfectionnements modernes dans l'art de l'ingénieur ont augmenté beaucoup les ramifications de ce système, auquel on a réuni presque tous les cours d'eau de l'intérieur. La nature des pays fait que les distances de portage sont courtes et qu'il est facile de les franchir à peu de frais.
Il existait un ancien tracé du canal qui avait pour objet de réunir le Dniéper à la Vistule, et d'établir ainsi une communication entre la mer Noire et la Baltique; il portait le nom de canal du Roi; mais, soit qu'il y ait eu des difficultés de terrain ou peu d'utilité, il a été fort négligé; il est, je crois, resté à l'état de projet. La Dwina et ses affluents portent à Riga tous les produits de cette partie de la Russie. On a, d'un autre côté, travaillé à rendre le Dniéper navigable, ce qui n'était pas fait quand j'ai quitté la Russie. Si les difficultés que présente cette navigation, qui sont des cataractes, étaient surmontées, les produits que ce fleuve porterait vers Odessa ne sont presque rien en comparaison de ce qui va vers la Baltique.
Voilà déjà un fait intérieur établi, qui assure au nord la supériorité du commerce.
Le second fait est plus décisif: c'est celui de la navigation maritime. Votre séjour à Venise vous met à même, monsieur le maréchal, d'y recueillir les notions les plus exactes sur les opérations commerciales de la mer d'Azof et de la mer Noire. Vous y apprendrez, de la manière la plus positive, combien il faut de temps pour la navigation, depuis Odessa jusqu'à Cadix; car il faut tenir compte de celui qu'il faut passer à Gibraltar pour y attendre le vent nécessaire pour la sortie du détroit. Ce temps est souvent plus long que celui qu'il faut de Saint-Pétersbourg aux États-Unis.
La Méditerranée ne fait que le commerce de son bassin; la mer du Nord fait celui du monde.--La Russie trouverait donc un plus grand avantage à se relier au nord qu'au midi, quand bien même le système de sa navigation fluviale ne lui en eût pas imposé la loi.
Je crois, monsieur le maréchal, avoir, par ce simple exposé, répondu à la demande que vous m'avez faite.--Votre opinion a beaucoup de poids en Europe; j'ai regretté, par cette raison, que vous ayez, dans votre ouvrage, fortifié l'idée que les forces du midi de la Russie sont susceptibles d'un très-grand développement; j'entends ici par force, productions, industrie et commerce. On devrait en conclure qu'il y existe un besoin d'expansion qui serait tôt ou tard menaçant pour Constantinople. Puisque je suis d'une opinion contraire, me permettrez-vous de le dire, la question est grave; car elle est un des principaux éléments de la politique de l'Europe envers la Russie.
Il y a dans le midi de la Russie des conditions climatériques qui ramènent, à des intervalles presque égaux, des années de complète disette, quelquefois destructives de la totalité du bétail, bêtes à cornes et moutons; quand, pendant le mois de mai, le vent d'est domine, alors il n'y a pas de pluie, et les steppes ne donnent point d'herbe; cela est arrivé deux fois pendant les douze années que j'ai passées en Russie. On calcule que tous les trois ou quatre ans la récolte des céréales est médiocre; trop de sécheresse en est toujours la cause; on est content quand elle ne va pas jusqu'à brûler l'herbe; cependant les années de famine sont rares; la surabondance que donnent celles qui sont fertiles rend possibles des approvisionnements de précaution. Ce ne sont pas des greniers d'abondance, ce sont de simples économies domestiques.
J'ai connu quelques propriétaires russes qui, séduits par l'apparence d'un soleil plus chaud, se trouvant avoir trop de population dans leurs terres de l'intérieur, faisaient usage de leurs droits, en transplantant l'excédant, qui leur devenait une charge au lieu d'être un revenu, dans des terrains de pâturages au midi: ils eurent tous à le regretter. Un comte Gourief fit, au contraire, cette même opération du centre de la Russie vers le Volga, au delà du Saratov: il doubla sa fortune.
Ces divers faits, dont j'ai eu connaissance exacte, me donnent l'explication d'un phénomène historique que je ne comprenais pas. Je m'étais demandé souvent pourquoi cette longue zone méridionale, qui s'étend depuis la Bessarabie jusqu'en Asie, n'avait jamais été ni peuplée ni civilisée. Les colonies grecques n'avaient pas dépassé les côtes de la Crimée; les Romains n'avaient pas été plus loin que la Valachie. Toute cette zone n'avait été qu'une route de passage pour les émigrations de peuples qui arrivaient d'Asie et du Volga inférieur; aucun d'eux ne s'y était arrêté. Les Tartares, qui arrivèrent jusqu'à la Crimée, au moment où les Turcs prenaient Constantinople, n'y firent, pour ainsi dire, point d'établissements; ils ne pouvaient ni avancer ni reculer; ils y restèrent, mais à l'état nomade. L'incertitude de la production fut pour moi la réponse à la demande que je me faisais. L'existence du royaume de Mithridate est un argument en faveur de l'opinion que je me suis faite; car il n'y a pas trace qu'il se soit éloigné de la mer d'Azof ou de la mer Noire. Pourquoi n'aurait il donc pas cherché à étendre sa domination vers l'intérieur? Cela paraissait naturel. Pour un fait aussi constant, il doit y avoir une cause permanente.
J'ai sous les yeux un tableau, fait en 1830, qui établit le rapport de la classe des industriels à la population totale de chaque gouvernement. Ce rapport est, pour Saint-Pétersbourg, de 1 sur 41 habitants; Moscou, de 1 sur 54; Astrakan, de 1 sur 213.--Je passe les intermédiaires. De Vothynie, de 1 sur 269; de Kazan, de 1 sur 400; de Kief, de 1 sur 574; de Podolie, de 1 sur 644; de Pultawa, de 1 sur 935; des Cosaques du Don, de 1 sur 2,101. On voit, par l'extrait que je fais de ce tableau, et qui suffit au but, combien l'industrie diminue à mesure qu'on avance vers ce midi dans lequel l'opinion de l'Europe place une grande partie de la force de l'empire russe.
L'impossibilité d'y augmenter la population, à cause de l'incertitude de la production, apporte un obstacle invincible à l'établissement d'une grande industrie. Il n'y a donc point là richesse de capitaux; les maisons de commerce d'Odessa sont des commandites de Saint-Pétersbourg, de Moscou ou de l'étranger; il n'y a rien là qui ait sa racine dans le sol.
Il y a des hommes qui croient que l'établissement des routes de fer pourrait changer la face de ce pays, en rapprochant les lieux de la production de ceux de l'exportation. Il y aurait sans doute des bénéfices pour les propriétaires; mais seraient-ils en rapport avec les dépenses que causeraient l'établissement et l'entretien de pareilles voies? Le général Destrem, ingénieur habile, et, plus qu'aucun autre, compétent pour tout ce qui regarde la Russie, a prouvé, avec la dernière évidence, que l'entretien des routes de fer y sera toujours trop cher. La terre y gèle, même dans ce soi-disant midi, à quatre pieds de profondeur; le dégel ne dérangerait-il pas toujours la ligne horizontale des rails? Que de travaux ne faudrait-il pas, et que d'argent pour des réparations à faire sur d'aussi grandes distances?
Dans les pays assez riches pour que des associations particulières puissent construire de pareilles routes, je comprends leur construction: c'est une manière de placer des capitaux; je comprends que l'on trouve ce mode de voyager meilleur marché. Mais en est-il de même quand les États empruntent pour construire des routes de fer? Les intérêts à payer pour les emprunts n'exigent-ils pas une augmentation d'impôts? Il en résulte que ceux qui ne voyagent pas payent une partie des frais de ceux qui se font transporter par les chemins de fer. Ce serait bien particulièrement le cas en Russie, où l'État seul pourrait les construire. Le temps qu'il faut pour terminer celui de Saint-Pétersbourg prouve que les marais sont des obstacles encore plus difficiles à vaincre que des montagnes.
Un grand établissement, qui avait, dans le midi de la Russie, le plus brillant appareil de la force, n'y existe plus tel que vous l'y avez vu, monsieur le maréchal. Une grande revue que l'empereur fit de ses colonies militaires, en 1837, le décida à en changer entièrement l'organisation. Il reconnut le danger d'une pareille création, si peu d'accord avec ce qui l'entourait. La supériorité morale de cette population militaire devait en faire, selon les circonstances, ou un instrument d'oppression contre le pays ou de rébellion contre le gouvernement.--La révolte si tragique des colonies du Nord (de Novogorod) était un avertissement que l'empereur ne pouvait oublier. Le général Witt présenta à l'empereur, à Voskresensk, quelques mille jeunes gens non encore rangés dans les régiments, mais déjà assez instruits et formés pour faire sur-le-champ le service de bas officiers, sachant tous parfaitement lire, écrire et compter. Il y avait, cette année, dans l'ensemble de ces colonies, vingt-six mille hommes arrivés à ce degré d'instruction. Witt demanda à l'empereur ce qu'il devait en faire. Une décision était d'autant plus embarrassante, que, d'après l'organisation de ces colonies, chaque année devait augmenter ce nombre. L'empereur n'hésita pas. Il changea l'organisation: tous les habitants des colonies redevinrent des paysans comme tous les autres. Les régiments furent, depuis ce jour, complétés par les recrues que leur donnait la levée générale de l'empire, comme le sont les régiments qui ne sont point colonisés. L'instruction fut bornée aux enfants des régiments. La partie administrative aura dû être modifiée dans une mesure analogue à la réforme militaire. J'ignore les nouveaux règlements qui auront été donnés; je suppose qu'on aura, petit à petit, diminué l'immense monopole agricole qu'exerçaient ces colonies.
Je précédais de deux jours l'impératrice, qui se rendait à Voskresensk. On avait, à Pultawa, arrangé pour elle une exposition des produits de ce gouvernement. J'y vis des échantillons nombreux de superbe laine mérinos; les principaux producteurs étaient les Kotschubei et les Rasoumowski. J'en faisais compliment à l'homme très-intelligent, propriétaire lui-même, qui était mon cicerone. «Oui, me dit-il; mais il faut ici une grande fortune pour pouvoir supporter la variation des prix, qui est augmentée par une cause que personne ne peut calculer, parce qu'elle est placée en dehors des intérêts de ce commerce.»
Voici l'explication qu'il me donna. «Les colonies militaires sont en possession d'un immense monopole en chevaux, en grains et en laines; car chaque régiment possède entre douze et vingt mille mérinos de la plus belle espèce. Plusieurs régiments, n'ayant pas eu assez de fonds dans leur caisse pour faire face aux dépenses d'équipement et d'habillement qu'exigeait la circonstance, furent autorisés par l'administration coloniale à vendre la laine qu'ils avaient en magasin au-dessous des prix du marché d'Odessa; ce qui amena une baisse nuisible à l'intérêt des autres producteurs; pour cette année notre marché est gâté; les petits propriétaires auront à en souffrir.»
Je vis à cette occasion que l'établissement colonial n'était pas populaire. Un autre monopole qu'il exerçait vint déranger une autre branche de l'économie agricole dans des gouvernements éloignés. Le général Witt, qui conduisait son établissement en homme de génie, mais en homme spécial, montra à l'empereur deux cent quarante étalons, les plus belles bêtes que l'on put voir, car l'administration était assez riche pour faire acheter partout ce qu'il y avait de mieux; près de vingt mille juments avaient été réunies dans un district assez resserré. Les colonies de l'Ukraine n'avaient rien livré à cette revue d'un nouveau genre. Le nombre des juments était bien plus considérable; chaque régiment en comptait plusieurs milliers.
Les gouvernements de Charkov, de Tambov, de Riazam, de Koursk, de Voronej étaient les pays de remonte pour la cavalerie; chaque petit propriétaire y avait un haras de dix, quinze, vingt, trente juments; les plus petits se cotisaient entre eux pour avoir un étalon à frais communs; la race chevaline y était depuis longtemps distinguée, et fournissait, outre les remontes de cavalerie, beaucoup de chevaux de luxe aux attelages de Moscou et de Saint-Pétersbourg.--Peu d'années suffirent pour les détruire; la vente certaine aux remonteurs de la cavalerie, les moutons vinrent remplacer les chevaux. Les colonels de cavalerie, surtout ceux des régiments de la garde, n'eurent plus le choix de leurs remontes; elles furent envoyées des colonies à un prix fixé par le gouvernement.
Il resterait encore à faire un dernier calcul, celui de savoir ce que le pays a gagné ou perdu à l'exercice de ce brillant monopole. Mon opinion personnelle n'est pas douteuse; tous les frais de production des colonies sont plus élevés que le seraient ceux des particuliers. Ce phénomène ne doit cependant pas être condamné; les immenses résultats obtenus en si peu de temps ont prouvé l'incapacité du gouvernement civil de les amener dans des voies qui auraient dû être les siennes. Mais des moyens naturels de production ont été détruits; c'est une perte positive, parce que cette administration coloniale ne restera pas ce que le général Witt en avait fait. Il est difficile de trouver une longue série de successeurs à un homme aussi actif, aussi intelligent, aussi intègre, étant à la fois homme de troupe et créateur en administration.
Pardon, monsieur le maréchal, etc., etc.
FIQUELMONT.
PROMENADES DANS ROME.
La vue de Rome rappelle mille souvenirs. Cette ville fut le siége d'une immense puissance. L'étude de son histoire et de sa langue remplit encore nos premières années. Fondée sous les auspices de la violence et de l'amour du butin, agitée par des révolutions continuelles, Rome devint la maîtresse du monde et fut la tête d'un ordre social dont aujourd'hui il ne reste plus de trace. Le colosse tombé, la ville ressaisit dans le moyen âge une puissance d'opinion qui remplaça en partie la puissance matérielle qu'elle avait possédée et perdue. Elle sut, par la majesté et la grandeur de ses souvenirs, imposer une modération presque miraculeuse aux barbares qui menaçaient de la détruire. Aujourd'hui elle exerce encore par les idées religieuses une sorte de suprématie sur l'Europe. Cependant cette ville, la ville éternelle, ainsi qu'on l'appelle, n'a pas produit d'abord sur mon esprit la sensation à laquelle je m'attendais. Arrivant de l'Orient, mes yeux étaient accoutumés à la vue des antiquités que ces pays renferment. Leur conservation, la beauté des matériaux, leur grandeur et même leur immensité empêchent de juger sainement ce que l'on voit en Europe. Les monuments de Rome sont dénués de tout ornement. Ces masses de construction en briques donnent d'abord l'idée de décombres, de masures, que la misère et une mauvaise administration ont produits. Ôtez les noms, et, à quelque exception près, le voyageur ne verra ces ruines qu'avec une sorte de dégoût.
Il en est tout autrement de la Rome nouvelle. L'église de Saint-Pierre est le symbole de l'Église triomphante, de même qu'un superbe palais indique la puissance et la splendeur du souverain qui l'habite. Saint-Pierre est aussi par excellence le monument des beaux-arts. Il offre aux yeux la plus belle architecture, le grandiose le plus développé dans les objets de sculpture et la perfection dans les peintures. Il est, à cause de cela, pour celui qui aime les beaux-arts, le lieu le plus digne d'intérêt de la terre. Mais l'homme pieux, l'homme recueilli et disposé à vivre de méditation, est incommodé par la splendeur qui y règne. L'éclat de la lumière l'importune. Les grandeurs de la terre, qui sont si petites devant Dieu, y sont trop en évidence. Elles le distrayent des sensations sublimes dont il trouve la source dans son esprit et dans son coeur. À Jérusalem, j'ai vu, avec émotion, l'Église souffrante, l'Église dans sa misère et dans son humiliation. La piété y semble naturellement inspirée. La vue et le nom des lieux où de si grandes choses se sont passées laissent des traces ineffaçables dans les souvenirs. La vue de Rome, le séjour à Saint-Pierre, devraient, tout en donnant des idées de puissance et de prospérité, rappeler aussi les idées tristes qui s'associent naturellement au christianisme et contribuent à sa grandeur. J'ai parcouru Rome antique; mais, les circonstances d'alors ne m'ayant pas permis d'y mettre la suite nécessaire, je n'ai rien écrit pour retracer à ma mémoire ce que j'ai vu. Aujourd'hui, 18 novembre 1834, je recommence mes excursions sous les auspices de M. Visconti, et je vais placer ici en résumé ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu de lui.
PREMIÈRE PROMENADE.
Nous commençâmes nos «mises en nous rendant au Capitole. De la tour on voit également bien et la Rome ancienne et la Rome nouvelle. La Rome ancienne avait à son extrémité le Capitole, comme la Rome nouvelle. À l'est est la première. À l'ouest est la seconde, qui est bâtie sur le sol même de l'ancien Champ de Mars. Ce fut sur le mont Palatin que Romulus fonda sa ville, et cette colline fut la première habitée. Les débordements du Tibre formaient des marais au pied de ce mont. C'était dans ces marais même que Romulus et Rémus, son frère, enfants, avaient été exposés. Un temple de très-petite dimension, fondé dans ce lieu en mémoire de leur conservation miraculeuse, subsiste encore aujourd'hui. Il a été transformé en une église de Saint-Théodore.
Autrefois presque toutes les femmes romaines envoyaient leurs enfants dans ce temple au moment de leur naissance, pour leur assurer une heureuse destinée. Aujourd'hui encore les gens de la basse classe en font autant, et il est proverbial de dire quand il arrive malheur à un enfant: «Il n'a pas été porté dans l'église de Saint-Théodore.» Tant il est dans la nature des choses, dans le besoin des peuples, de se conformer aux usages anciens et d'adopter les opinions et les superstitions de leurs ancêtres! C'est à peine si les temps et les différences de croyance apportent quelques changements dans l'expression de ces sentiments.
Un temple de Vesta existait tout près de celui-là. C'est celui où les vestales veillaient à la conservation du feu sacré. Ce temple est devenu une église sous le nom de Sainte-Marie-Libératrice.
Le grand cirque était entre le mont Palatin, le mont Aventin et le Tibre. Là furent donnés par les Romains ces jeux publics fameux qui attirèrent les populations voisines, et en particulier les Sabins; là eut lieu l'enlèvement des Sabines. Après une guerre acharnée, les Sabins et les Romains se rencontrèrent dans l'emplacement du forum, et ils y conclurent le traité de paix qui rétablit la bonne harmonie entre les deux peuples. Tatius resta en possession du mont du Capitole, en observation devant les Romains. Un chemin fut fait pour établir la communication entre les deux nations, et ce chemin est devenu la Voie sacrée. Les deux peuples n'en firent bientôt plus qu'un seul, et, Tatius ayant péri dans une expédition dirigée contre le Lavinium, Romulus resta seul souverain. Le Capitole reçut son nom de la circonstance qu'une tête représentant celle de Jupiter fut trouvée dans l'excavation que les travaux nécessitèrent. Il devint la citadelle de Rome, et fut en outre destiné à recevoir les temples des dieux supérieurs.
Tullus Hostilius, troisième roi de Rome, ayant soumis les habitants d'Albe au moyen du combat des Horaces et des Curiaces, et ensuite détruit cette ville en punition de sa mauvaise foi envers les Romains, ses habitants furent transportés à Rome, établis sur le mont ou Cælius et ses principaux citoyens admis dans le sénat.
Numa, deuxième roi de Rome, avait fait occuper le mont Quirinal pour se défendre contre les Sabins, et des travaux y furent exécutés par Tarquin l'Ancien dans le même objet. Ce mont Quirinal prit son nom d'un surnom de Romulus.
Ancus Marcius, quatrième roi, envoya une colonie à Ostie, près de l'embouchure du Tibre. Il voulut faire un pont sur le Tibre pour faciliter cet établissement; mais cette rivière, qui séparait le Latium du pays des Étrusques, était considérée comme un fleuve sacré. Il institua un sacerdoce dont les membres pouvaient se livrer à ces travaux sans profanation. Ainsi les premiers faiseurs de ponts chez les Romains furent des ministres de la religion. Ils prirent le nom de pontifices, et depuis ce nom n'a plus exprimé qu'une fonction religieuse, tandis que dans l'origine elle n'était qu'accessoire. Ancus Marcius fit aussi occuper le mont Aventin, et le Janicule de l'autre côté du Tibre.
Le mont Capitolin était plus grand qu'il ne semble aujourd'hui. Il est masqué par une foule de maisons, et le terrain environnant a d'ailleurs reçu un exhaussement considérable. Il s'étend jusqu'au Tibre. Dans le moyen âge, des papes l'encombrèrent de constructions pour empêcher le peuple de s'y réunir. Ces lieux rappelaient des souvenirs qui pouvaient mettre en question leur pouvoir. Auguste avait fait de même dans le Forum, sous prétexte de rendre plus de respects aux dieux. Il le remplit de temples de grandes dimensions, et diminua ainsi la masse du peuple qu'il pouvait contenir. Ce fut une habile politique de sa part. Le peuple ne devina pas son motif, et il atteignit le but qu'il s'était proposé.
La ville de Rome se trouva composée de sept collines, savoir: 1° du Palatin, où fut le commencement de la ville; 2° du mont Capitolin; 3° du mont ou Cælius; 4° du mont Quirinal; 5° du mont Aventin; 6° du mont Viminal; 7° du mont Esquillin.
L'enceinte fut construite par Servius Tullius. Elle resta constamment la même jusqu'à Aurélien, qui l'agrandit beaucoup. L'enceinte de Servius Tullius fut tout entière sur la rive gauche du Tibre. Elle enveloppait immédiatement les sept collines, et le cours du Tibre en faisait partie. Le mont Janicule a toujours été extérieur. Les trois quarts de la population, sous Auguste, étaient en dehors des murs. L'amphithéâtre flavien, bâti par Vespasien, et connu aujourd'hui sous le nom de Colisée, était considéré comme étant à peu près au centre de la ville. La situation de la population sur des collines élevées rendit nécessaire la construction d'aqueducs pour lui fournir de l'eau. Rien de plus grand, de plus majestueux que les travaux dont on voit encore les débris, et qui traversent cette immense campagne pour joindre, par des pentes régulières, la ville aux montagnes. Il y en a qui ont jusqu'à soixante-quatre milles de développement. En général, jamais les Romains n'ont reculé devant les difficultés quand ils ont reconnu une grande utilité publique à les vaincre.
Ce fut Ancus Marcius qui fit construire le premier aqueduc. Il y en eut jusqu'à quatorze. La masse d'eau qu'ils apportaient s'élevait, d'après des calculs certains, à un million deux cent mille mètres cubes par vingt-quatre heures. Aujourd'hui il n'en reste plus que trois, dont le produit est de cent cinquante mille mètres cubes par vingt-quatre heures, c'est-à-dire la huitième partie de la quantité ancienne, et cependant Rome est encore la ville de l'Europe la plus riche et la mieux dotée en eau.
Quand les barbares et les guerres civiles eurent détruit en partie les aqueducs, la population de Rome, manquant d'eau, descendit des collines, et vint s'établir près du Tibre. Elle couvrit le champ de Mars de ses maisons. Les eaux de la fontaine de Trévi, amenées à Rome par Agrippa, gendre d'Auguste, aboutissaient dans la plaine du champ de Mars et n'avaient jamais cessé de couler. Ce fut une raison de plus pour ce changement. Voilà l'explication de remplacement actuel de Rome. Quand le pape Sixte V eut fait rétablir les aqueducs, les eaux furent dirigées dans les lieux habités, et la ville est restée sur le nouvel emplacement qu'elle avait choisi. Ainsi il y a dans l'enceinte de Rome deux villes bien distinctes: la ville nouvelle, bâtie dans l'ancien champ de Mars, et la ville ancienne qui se compose de ruines, de monticules et de maisons de campagne. Le petit nombre d'antiquités existant dans la partie de Rome habitée aujourd'hui vient des temples construits du temps d'Auguste, et postérieurement dans le champ de Mars, et dont l'objet était encore d'en diminuer l'étendue pour gêner les grandes réunions du peuple.
Après avoir jugé de l'ensemble de Rome du haut de la tour du Capitole, nous sommes allés sur la voie Appienne. Cette route conduisait jusqu'à Brindisi et traversait les Apennins. Elle prit son nom d'un Appius, censeur, qui la fit construire. Nous avons visité le tombeau de Cecilia Metella, femme de Crassus, qui fit partie, avec César et Pompée, du premier triumvirat, et qui périt dans la guerre contre les Parthes. Ce tombeau a de la grandeur et avait de la beauté quand les riches matériaux dont il était couvert et rempli se trouvaient encore à leur place.
Toute la voie Appienne était garnie de tombeaux de gens célèbres, la plupart élevés aux frais de la république, comme honneur, les autres aux frais des familles. Ils se composaient en général de massifs en maçonnerie de briques, avec une chambre sépulcrale, et l'extérieur revêtu eu marbre sculpté et orné. Ces tombeaux avaient environ trente pieds d'élévation. Celui de Metella, qui est plus grand et plus élevé, a servi de forteresse aux Gaetani dans le moyen âge. Ils avaient bâti un château dont les dépendances, formant une vaste enceinte, se liaient avec le tombeau de Metella. Celui-ci en était comme le donjon et la citadelle. M. Visconti nous a fait remarquer une chose curieuse: c'est la disposition des fenêtres des bâtiments du moyen âge. Elle indiquait à quel parti, des Guelfes ou des Gibelins, appartenait le propriétaire. Chez les Gibelins, il y avait un signe d'unité: c'était une colonne placée au milieu. Chez les Guelfes, il y avait une croix, qui, divisant la construction en quatre parties égales, était supposée le symbole de l'égalité. De cette croix aux fenêtres est venu pour nous le mot croisée pour le mot fenêtre. Tous les châteaux, en Allemagne, ont des fenêtres à une colonne, parce que l'on y était Gibelin. Les créneaux étaient simples ou divisés en deux parties, suivant qu'on était Gibelin ou Guelfe.
Une circonstance particulière à l'ouverture du tombeau de Cecilia Metella mérite d'être rapportée ici. Le corps de cette Romaine se trouva intact; et, comme le peuple, à Rome, prend pour un signe de sainteté ces conservations extraordinaires, on craignit que le corps de la prétendue sainte n'occasionnât des troubles. Le pape le fit jeter dans le Tibre. C'est sous Paul III Farnèse que cette ouverture eut lieu. Le sarcophage de Cecilia Metella est encore aujourd'hui déposé dans la cour du palais Farnèse.
DEUXIÈME PROMENADE.
Le 25 novembre s'exécuta une seconde course avec M. Visconti. Nous sortîmes par la porta Pia, qui mène dans la Sabine. Nous fûmes, sans nous arrêter, jusqu'au mont Sacré, petite hauteur située sur la rive droite de l'Anio. C'est sur ce point que le peuple romain se retira, mécontent du traitement qu'il recevait des patriciens, et résolu d'abandonner Rome et de se retirer dans le pays des Sabins, dont ses ancêtres étaient sortis. C'est en l'an 268 de la fondation de Rome qu'eut lieu cet événement. Il se renouvela en 305, lors du meurtre de Virginie. Des négociations eurent lieu entre le sénat et le peuple. On lui promit des magistrats spéciaux pour défendre ses droits. De là l'institution des tribuns du peuple. Deux tombeaux sont au pied du mont Sacré et sur le bord de la route. Ils furent élevés, l'un à Ménénius Agrippa, qui avait ramené le peuple, l'autre à Anna Perenna, qui l'avait nourri pendant son séjour sur le mont Sacré, et dont le nom pourrait se traduire par union perpétuelle. En commémoration de l'événement du mont Sacré, il y avait des jeux et des distributions de vivres au peuple aux frais des patriciens. La rivière l'Anio, venant de Tivoli, où elle a formé des cascades, serpente dans la plaine et va se joindre au Tibre plus bas. En arrière sont les coupures et les escarpements exécutés pour rendre défensifs ces coteaux. Le pont qui y est bâti se nommait autrefois Nomentanus. Détruit par les Goths et rétabli par Narsès, leur vainqueur, il prit le nom de ce général. Le pape Nicolas V fit construire la tour qui en rend maître.
En nous rapprochant de la ville, nous vîmes un colombarium découvert depuis peu d'années. Un grand espace paraît avoir été consacré à en recevoir plusieurs. Celui que nous visitâmes renfermait quatre cents urnes. Des peintures et des inscriptions le décorent. Il y a des inscriptions philosophiques, d'autres touchantes. Une femme, qui avait déposé les cendres de son fils, âgé de vingt-deux ans dit: «Je fais pour toi ce qu'il eût été dans l'ordre que tu fisses pour moi.» Une autre dit: «Celui dont les cendres sont recouvertes a vécu quatre-vingts ans,» et ajoute: «C'est bien.»
Après le colombarium, nous fûmes voir l'église de Sainte-Agnès, garnie de colonnes antiques de dimensions et d'ordres différents, tirées de monuments plus anciens. Elle est d'une belle proportion et agréable à l'oeil. Il y a des travées supérieures. Elles étaient, dans la primitive Église, exclusivement occupées par les femmes. Cette église fut bâtie par Constantin. La statue représentant la sainte était en albâtre oriental; on lui a substitué une tête, des mains et la partie inférieure du corps en bronze. Une tête très-belle, très-expressive, dernier ouvrage de Michel-Ange, se trouve dans cette église. À côté est un ancien hippodrome, aussi construit par Constantin. L'enceinte et tous ces monuments renfermaient les tombeaux de sa famille. Ils sont tous détruits, excepté celui de Constance, son gendre, parce qu'il fut converti en église. C'est une rotonde charmante faite avec des colonnes dépareillées. Elle rappelle l'église située près de Noura, dans le royaume de Naples, on bien le beau péristyle du palais de Caserte, au-dessus de l'escalier. Il y a des fresques et des mosaïques dans cette rotonde, comme aussi des mosaïques du style byzantin dans l'église de Sainte-Agnès.
En rentrant en ville, M. Visconti nous fit remarquer que la porte sous laquelle nous passions était inachevée. Il nous raconta, à cette occasion, que le dessin en avait été fourni par Michel-Ange au pape Pie IV, du nom de Médicis. Ce pape n'était point de la maison de Médicis, mais fils d'un barbier de Milan. Une querelle avec Michel-Ange l'avait rendu son ennemi. Il lui demanda un projet, et ce projet, dans un but de vengeance, contenait comme ornement les attributs de la profession du père du pape. On s'aperçut de l'intention avant la fin des travaux, et ils furent suspendus.
Nous terminâmes notre journée en visitant la villa Colonna. Le mont Quirinal avait été coupé à pic par Néron, du côté qui regardait le champ de Mars. Cet escarpement était revêtu en marbre. Sur la plate-forme était un temple au soleil construit tout en marbre blanc. Deux immenses morceaux de quatre ou cinq cents pieds cubes chacun, faisant partie du fronton et de l'architrave, sont encore sur place et ornés du plus beau travail. Près de là sont les thermes de Constantin, excavés dans la montagne et construits dans les plus grandes dimensions. Ils sont devenus une propriété de la maison Colonna. En général, les grandes maisons se sont attribué, dans le moyen âge, les édifices publics. C'est à ce titre que le théâtre de Marcellus est resté la demeure en même temps que la forteresse de la maison des Orsini.
C'est aux catacombes existantes auprès de l'église de Sainte-Agnès que l'on proposa à Néron en fuite de se cacher. Il s'y refusa en disant que, tant qu'il serait vivant, il ne renoncerait pas volontairement à voir la lumière. Il passa l'Anio, se réfugia dans la maison de Phaon, son affranchi, et se donna la mort. La maison de Phaon était dans l'emplacement où se trouve aujourd'hui la villa du cardinal del Gregorio.
Le séjour des catacombes était respecté, à Rome, par les dépositaires du pouvoir. Le malheur auquel s'étaient condamnés ceux qui les habitaient les rendait en quelque sorte sacrées. Peut-être aussi craignait-on d'empiéter sur les droits des dieux infernaux en les poursuivant dans leur empire.
TROISIÈME PROMENADE.
Le 27 novembre, nous fûmes, avec M. Visconti, voir la villa Adrienne à Tivoli. La campagne de Rome me semble toujours belle dans toutes les directions. Le pays est ondulé, et présente à la vue des lignes agréables. L'Anio, qui serpente dans la plaine, anime ces belles lignes. Ses champs sont d'une fertilité extrême. La terre est excellente et rend vingt-cinq pour un de la semence en froment. Il ne faut que des bras, de la culture et des arbres pour en faire le plus beau pays de la terre. Nous traversâmes deux fois l'Anio. La seconde fois on passe auprès du tombeau élevé à Plautius, ancien gouverneur de l'Illyrie, par ordre du sénat. Le discours à sa louange, tenu par l'empereur Vespasien, est gravé sur le marbre. Ce tombeau est dans la forme et des dimensions approchant de celui de Cecilia Metella. Il a été converti en poste militaire du temps de Paul II, pour la défense des approches de Tivoli, et cette circonstance l'a conservé.
Les monuments anciens échappés à la destruction n'ont été sauvés que lorsque l'opinion religieuse ou les besoins matériels sont venus les protéger. Ainsi les temples, transformés en églises et surmontés d'une croix, sont devenus sacrés. Le théâtre de Marcellus, devenu une habitation et une forteresse des Orsini, existe encore aujourd'hui. Il n'y a que le Colisée qui fasse exception. Encore, pendant un certain nombre d'années, a-t-il joué le rôle de forteresse entre les mains des Frangipani; mais ensuite, pendant bien des siècles, il a été livré à la destruction, et c'est bien tard qu'une main protectrice s'est étendue sur lui.
De là nous sommes allés à la ville Adrienne, située à peu de distance du tombeau de Plautius. Elle fut construite par l'empereur Adrien au retour de ses campagnes et de ses voyages. Il eut la singulière pensée de la composer de monuments qui rappelaient les lieux qu'il avait visités. Il bâtit le Poecile tel qu'il existait à Athènes. C'était une double galerie ouverte, dont le toit était supporté d'un côté par des colonnes. Le mur qui séparait les deux galeries était couvert de peintures semblables à celles existant dans le même lieu à Athènes et représentant les Grecs illustres. Ce mur est encore debout dans toute son étendue. Il bâtit aussi le Lycée, l'Académie, etc. Il creusa une vallée, qu'il nomma la vallée de Tempé, et où il amena une branche de l'Anio. Il imita aussi les monuments de Canope, et y conduisit des eaux pour représenter la branche canopienne du Nil. Il construisit un bain de Vénus. C'est comme une espèce de naumachie, où il y avait des chambres sous l'eau, consacrées, dit-on, aux plaisirs de l'amour. Les ruines du palais proprement dit, comme celles de toutes ces constructions capricieuses, sont immenses et présentent de très-grandes masses. Le pays, qui est fort accidenté, offre de très-belles vues. L'enceinte des jardins était de sept ou huit milles. Dans une cour du palais, on a trouvé l'immense cuve de porphyre placée au musée du Vatican. Cette villa d'Adrien était remplie d'une foule de statues. Caracalla les fit transporter à Rome pour décorer les bains qu'il y fit bâtir.
Nous fûmes ensuite à Tivoli. Rien n'est plus pittoresque que la vue du cours de l'Anio, de la cascade, du canal double, nouvellement creusé pour assurer la conservation de la ville. Il a donné naissance à une nouvelle cascade, très-abondante et très-belle. Le temple de Vesta, dont la colonnade est bien conservée, embellit beaucoup le paysage et lui donne un caractère tout particulier. Je descendis et je m'approchai de la grotte de Neptune, qu'une forte crue a détruit depuis. Je revins au temple de Vesta. Le petit temple de la Sybille qui le touche, a été transformé en une église sous l'invocation de saint Georges.
Le temps était mauvais et la journée avancée; je ne fus pas voir les cascatelles et les usines; mais, à un autre voyage, j'allai les contempler. Leur effet est admirable. Elles sont produites par une branche de l'Anio, qui, en traversant par un canal souterrain toute la montagne de Tivoli, tombe d'une grande hauteur, et fait mouvoir de nombreuses usines, établies dans le palais de Mécène, encore debout. Je vis la villa d'Este, appartenant autrefois au cardinal d'Este, protecteur de l'Arioste. La position est très-belle, et la vue extrêmement remarquable. Les grands accidents de terrain, les escarpements, les eaux abondantes, de beaux arbres et de prodigieux cyprès, font un ensemble rempli de grandiose; mais la plupart des statues, des bas-reliefs et des divers ornements du jardin sont du plus mauvais goût. Il y a cependant quelques fresques estimées dans la maison.
Dans cette journée, j'ai encore vu deux choses remarquables. La première est la colonne élevée devant Sainte-Marie-Majeure, au lieu où l'ambassadeur de Henri IV fit abjuration, au nom de ce prince, et reçut, dans la posture la plus humiliante et la corde au cou, l'absolution du pape Sixte V. L'autre, aux trois quarts du chemin de Rome, à Tivoli, est un ruisseau d'eau sulfureuse, qui ressemble à une rivière, et pourrait, près de sa source, servir à des établissements de bains d'une grande importance. Ces eaux étaient fréquentées autrefois; elles ont rendu la santé à Auguste. Des embarras dans leur écoulement avaient formé un lac, où des dépôts successifs ont formé une couche de pierre, une croûte dure qui couvre la terre et s'oppose à la végétation. Un canal, fait aux dépens du cardinal d'Este, a donné une issue aux eaux, et la plaine s'est trouvée depuis à découvert; mais elle est improductive. En enlevant la croûte de dépôt, on retrouve la terre végétale et la fertilité.
QUATRIÈME PROMENADE.
Le 4 décembre, nous vîmes la voie Ostensienne et les antiquités placées aux environs. Nous commençâmes par l'église de Saint-Paul hors des murs. Elle fut détruite par un incendie il y a dix ans; mais la piété des rois de l'Europe et le zèle des papes en ont commencé la restauration. Cette église, bâtie par Constantin, embellie et augmentée par Honorius et Arcadius, était l'objet d'une dévotion particulière. Elle renferme les restes de saint Paul, inhumé dans remplacement où elle est bâtie. C'est à peu de distance du lieu de son supplice, les Trois-Fontaines, qui est consacré par un monastère et deux églises.
Le couvent attenant à l'église de Saint-Paul est de l'ordre des Bénédictins et a été la demeure de Pie VII, alors simple moine. Cette église était d'une richesse extrême en matériaux. Des colonnes de porphyre, de granit d'Égypte et de marbre de Grèce la décoraient. Un incendie violent a presque tout anéanti. Le plafond, en bois de cèdre, devenu très-sec par la succession des siècles, s'enflamma si promptement, qu'en peu de moments tout fut réduit en cendres et qu'aucun secours ne put arrêter le mal. La chute de ces bois enflammés produisit entre les murs une telle chaleur, que toutes les colonnes furent ou détruites ou en grande partie altérées, et la porte de bronze, qui était d'un beau travail, entra elle-même en fusion. Ces colonnes de marbre ne laissent intacts que des débris, dont la réunion a servi à rétablir quatre colonnes, destinées à rappeler, par leurs dimensions et leurs ornements, les anciennes colonnes, qui étaient au nombre de dix-huit. Les colonnes nouvelles sont de granit du Simplon, des plus grandes dimensions, des plus admirables proportions, ainsi que du travail le plus parfait. Elles ont été fournies par l'empereur d'Autriche et transportées par le canal de Pavie, le Pô, la mer et le Tibre. Le travail est conduit avec une grande activité, et, dans une douzaine d'années, cette église sera terminée et plus belle qu'elle n'était. Elle sera pavée avec les débris des anciennes colonnes de granit. La colonnade du portail sera changée; une autre colonnade extérieure, de trente-six colonnes, la décorera, et masquera ou déguisera ce que les contre-forts ont de désagréable et de défectueux à la vue. Enfin elle reprendra sa place parmi les plus beaux monuments de la chrétienté. C'est la plus grande église de l'Italie après Saint-Pierre et la troisième de l'Europe. Des belles mosaïques du style byzantin qui existaient, la plus grande partie a échappé aux ravages de l'incendie; elles ont été parfaitement réparées. Le corps de saint Paul a été sauvé et est resté intact au milieu des désastres. La dépense des constructions est de trois cents écus romains par semaine; ainsi la main-d'oeuvre coûtera encore, en supposant un travail de douze ans, une somme de huit cent soixante-trois mille francs. On assure que les fonds nécessaires sont faits ou à peu près.
En retournant à la ville, M. Visconti nous a fait remarquer une petite chapelle, où un bas-relief représente saint Pierre et saint Paul s'embrassant et se disant adieu au moment où l'un et l'autre marchaient au supplice: saint Paul vers remplacement des trois fontaines qui surgirent, dit-on, tout à coup dans les lieux qu'arrosa son sang; saint Pierre vers le Janicule. Saint Paul, étant citoyen romain, fut décollé; saint Pierre, étant Juif, fut crucifié.
La porte de la ville a des tours rondes, bâties par Bélisaire. Le tombeau de Caïus Cestius, citoyen romain qu'aucune dignité n'a fait connaître, vivait du temps d'Auguste. Il ordonna, par son testament, de construire la pyramide qui porte son nom pour lui servir de tombeau. Elle dut être achevée dans une année et recouverte en beau marbre de Grèce. Le massif est composé de tuf réduit en poudre, mêlé avec de la chaux, ce qui en fait un corps dur et compacte. La chambre sépulcrale était peinte, et il reste encore des fresques intactes, représentant des Victoires, figures allégoriques se rapportant à la secte philosophique à laquelle appartenait Caïus Cestius. Cette secte considérait la vie comme un combat et la mort comme un triomphe. Un beau sarcophage en porphyre s'y trouvait; il est maintenant chez le prince Borghèse. C'est le pape Alexandre VII qui a fait ouvrir ce tombeau et découvrir les environs.
Près de là sont les tombeaux des individus morts à Rome et n'appartenant pas à la religion catholique: ce sont particulièrement ceux des Anglais. Leur réunion présente à l'oeil quelque chose d'élégant et de bon goût. On y lit les noms de gens connus, entre autres celui de Scheller, ami de lord Byron; celui du fils de Goethe, enfin de miss Bathurst, qui a péri par accident au moment où elle allait se marier.
Nous fîmes le tour du mont Testacio. Il est composé uniquement de l'agglomération de débris de pots de terre. Il y en a beaucoup du modèle de ceux qui servaient à renfermer les tributs envoyés à Rome. Après les avoir reçus, on versait l'argent au trésor, et ils étaient brisés. La montagne entière est composée de ces débris. La surface seulement ayant été constamment et depuis beaucoup de siècles soumise à l'action de l'atmosphère, s'est décomposée, et, la végétation ayant produit des détritus, il en est résulté la formation d'une couche fort mince de terre végétale. Les Romains modernes y ont pratiqué des caves où des dépôts considérables de vins sont placés, et ces souterrains sont précédés de constructions qui forment des celliers fermés avec des portes. Des fêtes populaires, au mois d'octobre, des espèces de bacchanales, y sont célébrées par les femmes du quartier transtevérin.
Après le mont Testacio, nous suivîmes la rive gauche du Tibre, et nous passâmes au pied de l'Aventin. Le plateau est occupé aujourd'hui par une villa appartenant à l'ordre de Malte. Au pied de l'Aventin, adossées à la montagne, sont des maçonneries antiques considérables. Ces ruines sont les restes des anciens magasins de blé qui existaient à Rome. Placés ainsi près du Tibre, ils étaient bien situés. À peu de distance est un emplacement consacré autrefois au dépôt des marbres venant de Grèce. La destination en est toujours la même, mais les marbres aujourd'hui viennent d'Italie. Le nom même n'est pas changé.
Nous nous arrêtâmes à l'église de la Madonna della Scola. Ce nom lui vient de ce que saint Augustin y a enseigné. Cette église était autrefois un temple élevé par Octavie, soeur d'Auguste et femme d'Antoine, à la pudicité patricienne. Ce monument est d'un beau style, et les détails de l'architecture sont d'un travail achevé. Comme église, elle est remarquable, parce qu'elle rappelle l'ancienne hiérarchie dans toute sa rigueur. La surface de l'église est divisée en trois parties dans sa longueur, et chacune a un niveau différent. La première, à l'entrée et la plus basse, était pour le peuple; la seconde, plus élevée, pour les diacres et les aspirants à la prêtrise; la troisième, plus élevée encore, renfermant l'autel avec le choeur et environnée d'une grille basse, était uniquement réservée pour les prêtres. C'était un sacrilége pour un laïque d'y entrer. Deux chaires en marbre, placées au milieu de l'église, servaient, l'une pour lire l'épître, l'autre pour lire l'évangile. Un plateau rond, en marbre sculpté, figurant un masque et ouvert aux yeux, à la bouche et au nez, est placé sous le péristyle. Ce plateau servait probablement à l'écoulement des eaux de quelque égout. Une opinion populaire consacre que, lorsque des individus coupables de mensonge mettaient la main dans la bouche, ils en étaient la victime et perdaient la main aussitôt. Cette superstition a fait donner à cette église le nom de Madonna della Verita.
En face est le temple de Vesta. Il est de forme ronde et entouré de colonnes cannelées d'une belle conservation. Le marbre dont il est revêtu prouve qu'il est du temps des empereurs; car, pendant tout le temps de la république, on n'employa pas cette matière précieuse. Il y a dix-neuf colonnes en marbre blanc. Ce temple a été converti en une église sous le nom de Sainte-Marie-du-Soleil.
À peu de distance est un autre temple, le plus ancien de Rome probablement, élevé par le sixième roi de Rome, Servius Tullius, à la fortune virile. C'est un hommage rendu au destin qui l'avait protégé et fait monter sur un trône, lui, de race d'esclave. Ce temple est d'un goût parfait, d'une architecture pure et élégante. Il a été converti en église sous le nom de Sainte-Marie-Égyptienne. On a réuni le péristyle au temple par un mur, ce qui augmente la grandeur de l'église; mais, si ce mur était détruit, le temple reparaîtrait dans toute sa pureté.
M. Visconti nous a dit, en nous parlant du temple de Vesta, qu'il y avait trois espèces de temples dont la forme était toujours circulaire: 1° ceux de Vesta, qui, fille de Saturne, représentait la terre, supposée ronde par les anciens; 2° ceux du soleil, parce que le soleil, chaque jour, faisait le tour de la terre; 3° ceux d'Hercule, parce qu'il avait purgé la terre des brigands et des monstres qui l'habitaient et fait le tour du monde. À cela je répondrai que les anciens n'avaient nullement l'idée absolue que la terre fût ronde, et que toutes les géographies anciennes le prouvent. C'est Christophe Colomb qui, le premier, a eu cette idée, inspirée par son génie. J'ajouterai que tous les temples élevés au soleil n'étaient pas circulaires, car celui d'Héliopolis (Balbeck), le plus grand de tous, n'avait rien de cette forme: au contraire, il était carré. Ces deux observations me prouvent qu'il ne faut pas s'abandonner aveuglément aux suppositions, aux observations trop généralisées et aux systèmes des antiquaires.
Près du temple de Vesta est la maison de Nicolas Rienzi. En 1347, pendant que Clément VI avait fixé sa résidence à Avignon, et par suite des maux dont les Romains étaient affligés, il se fit déléguer l'autorité suprême à Rome sans employer la violence et par la seule puissance de son éloquence. Ce fut sous le nom de tribun qu'il fut investi du pouvoir. Il fit de grandes choses; mais son administration, d'abord salutaire pour les Romains, devint bientôt tyrannique. Renversé à la suite d'excès dont il s'était rendu coupable, il dut sa conservation à la fuite. Poursuivi par le pape Clément VI et menacé de périr, il ne dut son salut qu'au nouveau pape, Innocent VI, dont il gagna la confiance. Investi du même pouvoir, il en abusa de nouveau et fut assassiné au Capitole en 1354. Il fut le contemporain et l'ami de Pétrarque. On voit dans la construction de sa maison un indice du réveil des beaux-arts et une espèce de renaissance du goût.
En face est le pont rompu. C'était le pont sénatorial où se passaient des cérémonies dans quelques circonstances. Il est situé à un coude du Tibre, au-dessus de la Cloaca Massima. Réparé plusieurs fois, il a toujours été renversé. À ce point où la direction du fleuve change, le courant fait effort. C'est une construction romaine. On montre, à quelque distance, les piles du pont où Horatius Coclès arrêta les troupes de Porsenna, et donna le temps aux Romains de rompre le pont derrière lui.
L'île située au-dessus était du temps des Romains consacrée à recevoir les malades qui venaient y chercher la santé. Elle renferme encore aujourd'hui le meilleur hôpital de Rome.
Nous terminâmes notre course en visitant le Janus, double arc, ayant quatre côtés que Septime-Sévère avait fait construire au milieu d'une place destinée au commerce, pour servir, pendant la pluie, d'abri aux négociants. C'est un beau monument, riche d'ornements; il était revêtu de quatre-vingt-seize statues de petite dimension. Très-près de là est un autre monument élevé par le commerce à Septime-Sévère, en reconnaissance de la construction de Janus. Ce monument présente deux choses remarquables: d'abord le dessin de tous les instruments employés aux sacrifices, dont plusieurs ont servi de type aux ornements et aux objets employés dans notre culte; ensuite une inscription où Géta, fils de Septime-Sévère, avait son nom. Elle fut remplacée, sous le règne de Caracalla, son frère et son assassin. On reconnaît le travail qui a effacé, et ce qui fut substitué en caractères de dimension moins grande. Des louanges sont prodiguées au fratricide. On voit aussi vide la place que l'image de Géta occupait sous les aigles des légions. Le Janus a été conservé, parce que les Frangipanis en firent une forteresse. Le monument du commerce a été sauvé, parce qu'il a servi de contre-fort à un clocher. Enfin, nous vîmes la Cloaca Massima, ouvrage de Tarquin, magnifique égout où un char chargé de foin pouvait passer. Il a éprouvé un grand ensablement; cependant, aujourd'hui, il sert encore à l'usage auquel il fut d'abord destiné; il est même indispensable à la salubrité de Rome.
CINQUIÈME PROMENADE.
Le 14, nous visitâmes le mont Esquilin et nous nous rendîmes à la porte Maggiore qui prend son nom de la proximité de l'église de Sainte-Marie-Majeure. En route, M. Visconti nous fit remarquer un arc de triomphe construit, dit-on, par Gallien, empereur, à l'occasion d'une prétendue victoire remportée sur Sapor, roi de Perse, et d'un triomphe qui en fut la suite. Ce monument est sans grandeur; mais, s'il a été élevé à l'occasion d'une victoire imaginaire, il est encore assurément, malgré sa mesquinerie, beaucoup trop beau. De là nous allâmes voir l'ancien temple de Minerva-Medica: c'est un ouvrage de Domitien. Ce temple faisait partie du palais occupé par cet empereur. Il l'appelait grain d'or, en opposition au palais d'or de Néron. Il est de grande dimension, de forme ronde et d'une élévation considérable. Revêtu alors en marbre, il ne reste aujourd'hui que le massif de briques.
La porte Majeure, placée dans le voisinage, était primitivement un passage au travers de l'aqueduc construit par Claude. Le chemin de Preneste arrivant perpendiculairement sur cet aqueduc, il fallait le traverser. Claude voulut que ce passage présentât à la vue quelque chose de majestueux. En conséquence, on construisit cinq arches avec fronton. Deux étaient pour le passage des voitures, trois pour celui des piétons. Il y a beaucoup de grandeur dans cette construction. Elle est de l'ordre d'architecture connu sous le nom d'ordre rustique, employé aux monuments qui n'étaient destinés ni aux dieux ni aux hommes, mais consacrés aux choses et aux animaux. Son caractère propre, c'est que la coupe des pierres n'avait d'autre but que la solidité des monuments, et aucun parement à la surface. Les colonnes avaient cependant des chapiteaux ornés, mais elles ne se composaient que de tronçons dégrossis. Claude fit construire l'aqueduc soutenu par ces arcades, et qui amenait l'eau Claudia, venant de l'Anio-Nuovo. Il réunissait l'eau de trois aqueducs. Cet aqueduc fut rétabli par le pape Sixte-Quint, et l'eau reçut le nom de aqua felice, du nom de religion Felice, qu'avait porté, comme moine cordelier, Sixte-Quint. Quand Aurélien construisit l'enceinte actuelle de Rome, il fit servir, autant que possible, les constructions existantes à cet usage. En conséquence, les murs de la ville furent appuyés à l'aqueduc, qui se trouva ainsi en faire partie. L'architecture couvrant le passage ménagé sur la route de Preneste est en partie masquée par la maçonnerie de cette époque, et ce passage devint la porte existante aujourd'hui.
Nous suivîmes l'enceinte extérieurement. Nous vîmes les brèches faites par Totila quand il s'empara de Rome. Nous contournâmes un espace semi-circulaire, faisant partie de l'enceinte. Il est décoré de colonnes dont les proportions sont élégantes, et qui, comme les murailles, sont construites en briques. C'était un amphithéâtre connu sous le nom d'Amphitheatrum castrense. Il est du temps de la république et servait de lieu d'exercice pour les soldats. Là aussi il y eut des brèches faites par Totila. Nous arrivâmes à la porte de Saint-Jean. À peu de distance est la porte Asinaria, à laquelle celle-ci a été substituée. La porte Asinaria servit à l'entrée de Totila; les soldats isauriens, chargés de la garde, la lui livrèrent par trahison. Depuis cette époque, elle a été et elle est restée murée.
Nous vînmes à Saint-Jean-de-Latran. Sur la place il reste une partie de monument qui faisait partie d'un vaste édifice. La partie extrême en cul-de-lampe est seule debout et restaurée; une mosaïque du goût byzantin s'y trouve. Jésus-Christ est représenté avec ses douze apôtres, et, dans les parties latérales, Charlemagne reçoit la couronne impériale des mains du pape. C'est dans cet édifice qu'il fut couronné. Nous visitâmes l'église et le palais de Latran. Le baptistère est de construction antique; c'était la partie du palais romain où étaient les bains. Bien de plus beau et de plus élégant que l'architecture de ce bâtiment; rien de plus riche que les matériaux. De belles colonnes de granit rouge sont à l'entrée; des colonnes de porphyre et de marbre forment deux cercles concentriques et composent les lignes de l'intérieur. Un superbe vase en basalte est au centre; c'est là que Constantin fut baptisé par le pape Sylvestre. Il est consacré au baptême de tous les catéchumènes, et, chaque année, le samedi saint, il y a une cérémonie solennelle de juifs convertis à la foi chrétienne, à laquelle préside le cardinal-vicaire.
Du baptistère, nous fûmes à l'église de Saint-Jean. Elle est belle et vaste, ornée de fresques estimées. Des statues de saints la décorent, et, quoique d'un travail médiocre, ces statues, de très-grande dimension, font un bel effet. Comme le plus grand nombre des églises de Rome, elle n'est pas voûtée, et son plafond est en bois orné, sculpté et doré. Diverses chapelles y servent à la sépulture des grandes familles de Rome. Celle de Corsini est la plus remarquable: elle renferme un sarcophage en porphyre de la plus grande beauté. Les cendres d'Agrippa y étaient déposées autrefois; aujourd'hui il contient la dépouille mortelle de Clément XII, de la famille Corsini, qui a régné dans le dix-septième siècle.
L'église de Saint-Jean renferme les têtes de saint Pierre et de saint Paul: elles sont déposées dans une châsse au-dessus du maître autel. L'église de Saint-Jean est la première de Rome et de la chrétienté; c'est l'église du pape, celle de son siége comme évêque de Rome.
À l'entrée de l'église, sous le péristyle, il y a une statue de Henri IV, élevée à l'occasion de son abjuration. Les rois de France ont le titre de premier chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Sur leur demande, les rois d'Espagne ont obtenu d'être premiers chanoines de Sainte-Marie-Majeure.
Un palais est joint à l'église; le pape actuel le fait réparer pour pouvoir l'habiter pendant quelques mois chaque année. Il est beau, simple et convenable, sans être immense. Il y a une grande quantité de fresques plus ou moins estimées, et un tableau d'une très-grande dimension, représentant le martyre de saint André, copie d'une fresque du Dominiquin, faite par Silvagni, et qui est remarquablement beau pour le dessin, s'il ne l'est pas pour le coloris.
Voici par quelle suite d'événements le palais de Latran est devenu le siége et le séjour des papes. Néron, faisant construire la maison d'or, s'était établi à Ostie. Ce séjour le fatiguant, et voulant revenir à Rome, il demanda quelle était la plus belle maison de particulier. On lui indiqua celle d'un patricien nommé Latran. Le patricien fut proscrit, sa maison confisquée et habitée par Néron. Elle devint le séjour de plusieurs empereurs, et, entre autres, celui de Marc-Aurèle, qui, vivant en philosophe et sans faste, la préférait au palais du mont Palatin. Sa statue, qui, aujourd'hui, décore la place du Capitole, y fut placée. Constantin habita ce même palais, et, en quittant Rome, il en fit donation au pape Sylvestre. On crut pendant longtemps que cette statue représentait Constantin, et ce fut ce qui la sauva. Saint-Jean-de-Latran est situé entre les monts Esquilin et Cælius. Le palais de Saint-Jean-de-Latran a été rebâti par Sixte-Quint, le même pape qui remit en valeur et en produit les aqueducs servant aujourd'hui sur la rive gauche du Tibre. Ce pape, qui a laissé un si grand nom, n'a régné que cinq ans. Élu en 1585, il est mort en 1590.
Nous finîmes notre journée en visitant le temple élevé à Claude lors de son apothéose. C'est une rotonde d'une architecture élégante et simple, composée de deux rangs de colonnes en corde concentrique; elles étaient à jour; un dôme les couvrait. La voûte ayant été détruite, et les ouvriers n'étant pas assez habiles pour la rétablir dans ses dimensions, deux colonnes, plus grandes que les autres, et également de granit gris, furent placées dans l'intérieur pour soutenir un arc qui porte la toiture. Ce monument, quoique beau, manque de grâce, parce que l'élévation n'y est pas proportionnée au diamètre. C'est aujourd'hui une église sous l'invocation de saint Étienne (le Rond). Une suite de fresques couvre tout le pourtour du mur circulaire et des chapelles, et représente les martyrs avec leurs noms et le genre de leur supplice. C'est une suite de tableaux dont la vue produit des sensations pénibles.
J'ai oublié de noter dans ce journal qu'en nous rendant à la porte Maggiore M. Visconti nous fit remarquer une porte murée qui donnait entrée dans un jardin appartenant à un magicien dans le dix-septième siècle, et où, dit-on, des sortiléges s'opéraient. Les montants de la porte, ainsi que les chapiteaux, sont en marbre blanc sculpté; des lignes cabalistiques s'y trouvent avec des inscriptions de diverses natures: mais il y en a une qu'il est singulier de lire dans une rue de Rome. Elle est en bon latin et signifie: Il y a trois choses extraordinaires: un Dieu fait homme, une vierge mère, et trois qui ne font qu'un.
SIXIÈME PROMENADE
Le 18 décembre, nous fîmes notre sixième promenade. Nous retournâmes sur la voie Appia. Nous visitâmes la vallée de la nymphe Égérie, vallon qui serait délicieux s'il était arrangé, planté et cultivé. Les mouvements de terrain sont charmants. Il y a de l'eau, une belle végétation, et tous les éléments d'un beau jardin. Dans la partie la plus rapprochée de la ville, il existe un temple élevé au dieu du retour. C'est le point d'où les Carthaginois, commandés par Annibal, ont menacé la ville de Rome. C'est là qu'est situé le champ mis en vente pendant que les Carthaginois y étaient campés et dont la valeur ne fut nullement diminuée par cette circonstance. Le temple marque les limites où s'arrêtèrent les ennemis, et d'où ils partirent pour s'éloigner. Il est petit, construit en briques, comme tous les ouvrages faits du temps de la république, décoré de colonnes à huit faces. Il y avait des statues intérieurement. Des voûtes élevaient son sol à une certaine hauteur, et un escalier de quelques marches y conduisait.
En remontant la vallée, à assez peu de distance, on trouve la grotte de la nymphe Égérie. Un bois sacré l'entourait. Il reste encore, tout auprès de la hauteur, un bouquet de chênes verts composés de jets peu âgés, mais qui viennent de souches très-anciennes, et chaque souche appartient à plusieurs arbres à la fois et établit ainsi entre eux une liaison. Là, Numa, second roi de Rome, se retirait pour recevoir les inspirations des dieux, ou plutôt pour rendre ses résolutions sacrées aux yeux du peuple de Rome. Cette grotte, creusée dans le tuf et d'où sortait une fontaine d'eau vive qui existe encore, ressemblait sans doute à toutes les habitations primitives des hommes. Ils se formaient des abris en creusant la terre, et comme on en voit un exemple à quelques pas de là. Auguste, dont les efforts constants avaient pour but d'effacer les souvenirs de la république, qui aimait à embellir Rome et voulait rappeler son nom constamment à l'esprit du peuple par la vue de ses ouvrages, fit revêtir de marbre et agrandir cette grotte. Une statue de marbre blanc, représentant la nymphe Égérie, y fut placée. Elle est mutilée, mais elle s'y trouve encore aujourd'hui. C'est la seule statue occupant encore la place où elle fut mise d'abord. Au-dessus du plateau au pied duquel sort la fontaine, un temple fut bâti et dédié aux bonnes inspirations législatives pour le bonheur des peuples. Auguste attachait du prix à voir son nom rapproché de celui de Numa. Il ambitionnait d'être considéré comme le second législateur de Rome. Il cherchait à se placer dans l'opinion, relativement à Jules César, dans des rapports semblables à ceux qui avaient existé entre Numa et Romulus. Aussi fit-il exécuter des travaux dans ce temple et le fit-il orner de colonnes de marbre cannelées d'un beau travail, pour lui donner un péristyle. Ce péristyle a été réuni au temple par un mur, et les colonnes y sont renfermées en tout ou en partie. C'est aujourd'hui la demeure d'un ermite.
À quelques pas de là sont des cavernes creusées de main d'homme et assez profondes. Le sol étant de tuf, ce travail a été facile. Ces grottes ont servi de demeure aux aborigènes. Des divisions font voir que plusieurs familles ont pu les habiter simultanément. Dans tous les pays où le climat est quelquefois rigoureux, les premiers habitants ont cherché un logement dans la terre. On le voit en Hongrie et en France. Dans les pays les plus favorisés par la nature, et où le climat est constamment doux, ils ont cherché un abri à la surface de la terre, en construisant leur demeure légèrement avec du bois. Il en résulte des points de départ différents pour l'architecture, et une différence marquée dans les éléments qui la composent. Les Grecs ont ignoré les arts consacrés dans les premières constructions romaines, et ont employé les colonnes et les architraves, qui rappellent les arbres qu'ils ont placés perpendiculairement, et ensuite en travers, pour former leurs maisons.
Nous revînmes en arrière, et nous fûmes visiter le cirque de Caracalla. C'est le seul monument de ce genre resté assez intact pour faire juger de la manière dont les courses avaient lieu. Le cirque Maximus, situé dans Rome, était beaucoup plus grand, mais il est entièrement détruit. Le cirque de Caracalla a un demi-mille de longueur. Il était renfermé dans une construction en maçonnerie soutenant huit ou dix gradins en amphithéâtre, au-dessus de voûtes qui formaient un corridor. Ce corridor, embrassant tout le développement du monument, donnait les moyens d'arriver dans toutes les parties du cirque. La loge de l'empereur, placée au côté gauche, était à un tiers de la longueur environ. Douze entrées, contenant chacune un char, occupaient l'extrémité, et ces douze chars, à un signal donné, partaient en même temps. Ils devaient faire un nombre de fois déterminé le tour du cirque. Une épine (construction intérieure) était élevée au milieu et dans la longueur du cirque, de manière à séparer les deux routes de l'aller et du retour, et à forcer les chars à en suivre tout le développement. Comme il y aurait eu, en suivant le point de départ des chars, une distance inégale à parcourir, si les loges qui les contenaient avaient été placées sur une ligne perpendiculaire à l'axe, cette ligne était suffisamment oblique pour tout compenser. L'extrémité de l'épine la plus rapprochée du point de départ était plus près du côté gauche que du côté droit, pour favoriser le passage des chars de gauche au moment du départ, le mouvement commençant par la droite. Au-dessus des loges et en arrière, était placée une maison où beaucoup de prostituées se rendaient et se livraient à leur profession. En arrière du cirque étaient placées les écuries, et de côté aussi un mur d'une grande élévation, recouvert de plaques de marbre sur lesquelles on gravait les noms et les généalogies des chevaux vainqueurs, et de ceux qui les conduisaient et qui avaient triomphé. Extérieurement était un pavillon impérial, où l'empereur se rendait avant les courses, et où il se reposait pendant les intervalles. Le cirque de Caracalla contenait trente mille spectateurs.
En revenant du cirque, M. Visconti nous fit remarquer un embranchement de route où il existe encore un Trivium. C'était un monument placé à tous les carrefours. Ordinairement composé d'une fontaine, ornée de trois statues, celles d'Isis, de Mercure et d'Esculape, pour implorer en faveur des passants la bonne direction, la sûreté et la santé. À Pompéia, à ces carrefours on avait placé des puits.
La porte Appienne, ou de Saint-Sébastien, est revêtue en marbre à sa base. Elle est la même qu'Aurélien fit construire; mais elle fut exhaussée et augmentée de tours par Bélisaire.
Rentrés dans l'enceinte, nous nous arrêtâmes pour voir les tombeaux de la famille des Scipions. Dans ce lieu était le temple de Mars extra muros. On y retenait les jours de triomphe les ambassadeurs des puissances qui n'étaient pas les alliées des Romains. La famille de Scipion reçut comme distinction la faveur d'établir le lieu de sa sépulture près de ce temple. On pénètre dans des souterrains excavés dans le tuf et ressemblant aux catacombes. Diverses inscriptions s'y trouvent et font connaître les noms de ceux qui y ont été placés. Ces inscriptions sont en général très-vaines, très-louangeuses et très-emphatiques.
Voici ce que nous raconta M. Visconti à l'occasion des funérailles des anciens. Quand un homme appartenait à une grande famille, il était porté au tombeau de ses ancêtres et censé être reçu par les plus marquants de ceux qui l'y avaient précédés. Ceux-ci étaient représentés par des esclaves masqués et habillés de manière à rappeler, autant que possible, les personnages qu'ils étaient chargés de représenter. Ils venaient avec des torches à la rencontre du mort, en sortant du tombeau. Cette cérémonie valait à ces esclaves la liberté. Il nous dit aussi que l'adoption dont le but était de perpétuer les familles et de les conserver dans leur gloire, leur puissance et leur splendeur, en les recrutant d'hommes d'un mérite supérieur, était précédée de la visite des tombeaux. La lecture des inscriptions fastueuses était faite, et on demandait à l'adolescent s'il se sentait la force et le courage de justifier le grand nom qu'il allait porter. S'il en était effrayé, on lui assurait un sort convenable, mais obscur. Dans le cas contraire, il éprouvait une forte impression, dont l'effet devait se faire sentir pendant tout le cours de sa vie, et lui donner l'énergie que commanderaient les circonstances.
Nous passâmes devant une petite chapelle située au-dessous du mont Palatin, à côté de l'emplacement du grand cirque. Elle est dédiée à Saint-Sébastien. C'est là qu'il reçut la couronne du martyre. Il était dans les gardes de l'empereur. Il fut reconnu pour chrétien et mis à mort à coups de flèches par l'ordre de Domitien.
SEPTIÈME PROMENADE.
Le 30 décembre, nous fûmes visiter les Thermes. Nous commençâmes par ceux de Caracalla; mais une disposition nouvelle nous empêcha d'y entrer. Nous fûmes voir ceux de Trajan, situés sur le mont Esquilin. Les réservoirs des eaux sont restés intacts. Ils sont très-vastes, au nombre de douze, et communiquaient ensemble. Leur réunion renfermait une masse d'eau immense. Des ruines éparses sont encore debout et montrent la grande étendue de terrain qu'occupaient ces thermes. C'était une suite de salles rondes renfermant des niches où étaient placées des statues. Les parois intérieures de ces salles étaient revêtues en marbre. Les ruines des thermes de Trajan donnent l'idée de la disposition des citernes et un premier aperçu du développement de ces lieux de plaisir.
Nous visitâmes ensuite l'église de Saint-Pierre-aux-Liens, église charmante, d'élégante proportion, ayant des colonnes antiques d'un seul morceau, de marbre d'Égine et cannelées. Ce marbre a la propriété, quand il est échauffé par le frottement, de dégager une odeur sulfureuse. Toutes les colonnes sont pareilles, ce qui est rare dans ces monuments modernes, construits avec des débris d'anciens monuments. Dans cette circonstance, toutes ces colonnes faisaient partie d'un même édifice, aux thermes de Trajan. Cette église appartient à un couvent de chanoines réguliers. Elle renferme le Moïse de Michel-Ange, faisant partie du mausolée de Jules II. Cette statue colossale, d'un style de convention, est d'une beauté extraordinaire. Elle a une expression admirable, et on voit que l'artiste a eu en vue de représenter la puissance et la force, et de donner l'idée d'une nature supérieure. La statue du pape s'y trouve et domine toute la composition. C'est le pape Jules II, la Rovère, qui a eu la pensée de la basilique de Saint-Pierre. Il en commença l'exécution sur les dessins et les plans du célèbre Bramante.
De Saint-Pierre-aux-Liens, nous allâmes voir les thermes de Dioclétien, dont une partie, la principale salle, a une conservation parfaite et a été convertie en église sous le nom de Madone des Anges. Michel-Ange fut chargé d'approprier ce local à son usage actuel. On entre par une rotonde placée au milieu de la longueur de l'édifice et sur la partie latérale. Michel-Ange a construit en face une rotonde pareille pour compléter la croix. Huit colonnes de granit égyptien, dont le fût est d'un seul morceau, le diamètre de cinq pieds et la hauteur de quarante environ, sont placées au-dessous de la coupole principale, située au centre de l'église. Le terrain ayant été exhaussé pour empêcher l'humidité, ces colonnes sont enterrées de plusieurs pieds, et à leur base on a placé des soubassements en bois peint, figurant ceux en granit qui sont cachés par le sol. En entrant, à droite, il y a une belle statue colossale de saint Bruno. Du côté opposé, correspondant et au delà, on voit une superbe fresque du Dominiquin, représentant le martyre de saint Sébastien. Je n'en ai jamais vu dont le coloris fût aussi vif et aussi beau. Elle a été tirée d'ailleurs et transportée avec le mur qu'elle revêtissait. Une ligne méridienne est tracée sur le sol de cette église.
Nous entrâmes dans le cloître des Chartreux. Il est très-vaste et a cent colonnes en pierre. Un vaste jardin est au milieu et une belle fontaine au centre. Trois magnifiques cyprès, plantés, dit-on, par Michel-Ange, l'ombragent. L'un d'eux a été frappé plusieurs fois par la foudre. Tout cet espace et un autre, extérieur au jardin, toute la place en avant de l'église, faisaient partie des thermes de Dioclétien et appartenaient à leur enceinte.
On aurait une fausse idée de ces établissements si l'on renfermait l'acception du mot de bains dans les limites qu'on lui donne aujourd'hui chez nous. Les bains n'étaient qu'un accessoire, un moyen spécial et un prétexte de jouissance. Ces lieux étaient consacrés aux plaisirs, à la volupté et à toutes les choses que le paganisme et la corruption d'alors autorisaient. Il y avait, dit-on, un espace convenable pour que plusieurs milliers de personnes pussent se réunir dans leur enceinte. Trois mille pouvaient s'y baigner à la fois. Il y avait des promenades, des salles d'improvisation, des lieux de prostitution de tous les genres; des jouissances accumulées offertes au peuple dans des dimensions tellement extraordinaires, que nous avons peine à les comprendre aujourd'hui. Ces choses cependant étaient familières aux Romains.
Sous la république, il n'y avait aucun de ces établissements. C'étaient le forum, les affaires publiques, la gloire et la puissance de Rome qui occupaient les esprits et absorbaient toutes les facultés. Quand la liberté croula, que les empereurs eurent intérêt à distraire le peuple romain des affaires publiques, ils créèrent ces lieux de plaisirs, qui devaient les occuper, les amollir et les corrompre. Le premier fut élevé sous Auguste, et Agrippa, son gendre, s'en chargea. Le Panthéon fut destiné à en faire partie. L'opinion s'étant révoltée sur l'emploi destiné à un pareil monument, il fut converti en un temple à tous les dieux. Trajan construisit les premiers thermes dans ces vastes dimensions. Puis vinrent ceux de Caracalla, ensuite ceux de Dioclétien, qui furent les plus grands, et enfin ceux de Constantin, les derniers. On dit que les thermes découverts à Ostie présentent encore un spectacle plus extraordinaire par l'indication officielle de la corruption dont ils consacraient l'existence.
Nous fûmes visiter ensuite les jardins de Salluste, situés entre le Quirinal et le Pincio. Le palais de Salluste était placé dans le même lieu qu'occupe encore aujourd'hui une villa bâtie sur ses ruines. Un cirque était construit dans le vallon, et un temple à Vénus Ericina se trouvait à son extrémité. Ce temple est encore d'une belle conservation, et, sauf les ornements dont il était revêtu et les marbres qui le décoraient, il est presque intact.
En rentrant, nous visitâmes l'église de la Victoire. Elle a été bâtie à l'occasion de la victoire de Lépante, par Paul V, qui l'a mise sous l'invocation de saint Paul. Elle est d'une grande richesse en matériaux, revêtue entièrement en marbre, et ressemble à une des plus belles églises de Venise. En face du palais du Quirinal, nous nous arrêtâmes pour voir l'église de Saint-Isidore. L'architecture en est élégante. Ses dimensions sont égales à celles du plan horizontal d'un des piliers principaux de l'église de Saint-Pierre. On a peine à comprendre leur dimension en voyant ce rapprochement.
NOTE SUR LE SYSTÈME DE MONNAIE EN USAGE DANS LA RÉPUBLIQUE ROMAINE ET AVANT LES EMPEREURS.
Monnaie de cuivre.--Pièces de douze onces, appelées assi; de six onces, appelées senes; de quatre onces, appelées trientes; de trois onces, quadrantes; de deux, sixantes; d'une, oussia.
Monnaies d'argent.--Denarium, dix assis; quinarium, cinq assis; sexcutarium, deux assis et demi. Il n'y avait pas de pièces d'or.
HUITIÈME PROMENADE.
Le 6 janvier, nous fûmes voir l'église de Saint-Laurent hors des murs, et les catacombes voisines. L'église est située sur la route de Tivoli. Cette église, placée sous l'invocatîon du martyr qui mourut par le supplice du feu, fut bâtie par Constantin, et depuis augmentée par le pape Honorius. La partie ancienne est belle. Elle a été cependant construite avec les débris de monuments plus anciens. Des colonnes de marbre du plus bel ordre d'architecture, cannelées, mais de dessins différents et étrangers les uns aux autres, y sont rassemblées. On reconnaît l'ancienne division destinée à séparer les sexes à l'église. La pierre sur laquelle saint Laurent subit son supplice est enchâssée au fond du choeur. Cette église est une basilique et possède un autel disposé pour que le pape puisse y officier. Comme dans les églises les plus anciennes, il y a deux chaires en marbre, l'une pour la lecture de l'épître, et l'autre pour celle de l'évangile.
La partie extérieure de l'église, qui a été bâtie par le pape Honorius, est ornée de colonnes de granit de différentes dimensions, qui viennent de monuments détruits. Cette partie antérieure n'a rien que de très-ordinaire et de très-commun. Le plafond est en bois sculpté. Il est moderne et ne remonte pas au delà de cent cinquante ans. Le portail du péristyle a six colonnes d'ordre corinthien; quatre sont en marbre blanc cannelées à cannelure inclinée; deux autres sont en marbre gris et unies. Cette église appartient à un monastère de chanoines réguliers fort riche. Anciennement ce couvent était un hospice, et des charités considérables étaient faites aux indigents. Sous le portait se trouvent des fresques assez bien conservées, remontant au douzième siècle. À l'entrée de l'église, à droite, on voit une belle cuve carrée en marbre antique, revêtue de bas-reliefs superbes qui indiquent les fêtes d'un mariage. Elle renferme les restes du cardinal Fieschi.
Près du monastère on construit un vaste cimetière, qui servira à recevoir les morts de la partie est de la ville. Il y a trois cent soixante-cinq caveaux. Un sera ouvert chaque jour pour recevoir les morts de la journée. Chaque caveau a une surface de cent pieds carrés, et les caveaux sont fort profonds. Ils pourront renfermer les morts de plus d'un siècle. Les caveaux seront scellés de manière à empêcher toute profanation. Un mur d'enceinte enveloppe le cimetière; intérieurement et inhérents à ce mur, il y aura des caveaux pour former des sépultures de famille. Tout cet espace sera ensuite planté. Ce vaste établissement réunira la dignité, la piété, le respect que l'on doit aux morts, aux mesures de salubrité publique désirables. On ne saurait trop donner d'approbation à un pareil arrangement.
Nous entrâmes dans les catacombes voisines. Elles sont profondes et d'une étendue immense. Ouvertes dans le tuf, elles renferment une quantité immense de tombes dont les corps ont été enlevés. On en a tiré d'abord des matériaux pour les constructions, et ensuite elles ont servi tout à la fois de demeure pendant leur vie et de lieu de sépulture aux premiers chrétiens. Là où fut enterré un martyr se trouve un vase, une fiole, où l'on a recueilli son sang. Des autels se trouvent de distance en distance. Ils indiquent le lieu où fut enterré un martyr ou un pontife, et souvent celui où les restes d'un homme qui fut l'un et l'autre ont été déposés. Les autels sont recouverts d'un arc de voûte. Il y a une multitude de tombeaux d'enfants morts dans le plus bas âge, nés sans doute dans ces mêmes catacombes, et qui ne virent jamais la clarté du jour. Diverses rues avec des embranchements s'étendent sous la campagne de Rome de ce côté, à une grande distance. On a rassemblé dans le cloître du couvent diverses antiquités, tirées de ces catacombes. Une très-grande quantité de marbres funèbres porte des inscriptions, et les noms de ceux dont ils recouvrirent les restes. Les martyrs sont reconnus à deux marques: l'instrument du supplice est souvent gravé sur le tombeau, ainsi qu'une colombe représentant l'âme qui s'envole et va rejoindre Jésus-Christ, indiqué par un signe de convention dont une croix fait partie. Ordinairement ces oiseaux portent à leur bec un vase, rappelant celui où le sang du martyr était renfermé. Il y a aussi de beaux sarcophages en marbre.
Nous rentrâmes en ville en passant sous l'aqueduc construit par Auguste, qui sert encore aujourd'hui. Nous visitâmes le forum d'Auguste, dont le mur d'enceinte, prodigieusement élevé, existe en partie. Cette grande hauteur lui a été donnée pour cacher l'intérieur de la vue du mont Esquilin, et réciproquement pour que dans les sacrifices le pontife ne pût pas voir des choses de mauvais augure. Ce forum renfermait une basilique, lieu où l'on rendait la justice, et une place pour le peuple. Auguste, en le faisant construire, voulut ôter au peuple l'usage du forum républicain et détruire l'influence des souvenirs. Donatien en établit un autre, qu'il plaça entre le forum d'Auguste et celui construit plus tard par Trajan. Nerva le fit achever, et il porte son nom. Il fut dédié à Pallas, et cette divinité y eut un temple. Deux belles colonnes connues sous le nom de Colonnacie, enterrées aux deux tiers, un bel architrave et un entablement en marbre sont les seules choses qui en restent.
Nous terminâmes par le forum de Trajan, certainement un des plus admirables monuments sortis de la main des hommes. Il se composait d'abord d'une immense salle où le préteur rendait la justice et où le peuple pouvait entrer librement, puis d'un temple, d'une bibliothèque et d'un arc de triomphe placé au côté opposé à la colonne. Sous l'arc de triomphe était placée une superbe statue équestre de Trajan. La colonne érigée à l'honneur de Trajan, et placée près du temple et de la bibliothèque, est couverte de bas-reliefs représentant les travaux guerriers de Trajan contre les Daces. Elle porte pour inscription que sa hauteur est égale à celle de la partie du mont Quirinal enlevée pour aplanir le lieu où le forum est bâti. La colonne a cent vingt pieds de hauteur. Elle se compose de vingt-cinq blocs de marbre, tous superposés, ouverts et taillés intérieurement en escalier. C'est un ouvrage admirable et unique au monde. Il a cent quatre-vingts marches.
En nous rendant à Sainte-Marie-Majeure, nous traversâmes un quartier de Rome connu sous le nom de Montaniates. C'est une population assez considérable, qui a des moeurs à part. Elle est rivale de celle des Transteverins. Elle passe pour très-passionnée et a peu de rapports avec les citoyens de Rome.
NEUVIÈME PROMENADE.
Nous nous rendîmes d'abord à la maison dorée de Néron. Elle était construite sur le mont Esquilin. Ce palais embrassait le mont Palatin, berceau de Rome, le mont Cælius et le mont Esquilin. L'emplacement du Colisée était compris dans ses jardins, et cet espace formait un lac, dont les bords étaient plantés. Le Laocoon, chef-d'oeuvre de l'antiquité romaine, a été trouvé dans la maison dorée. Plusieurs salles se suivent; leur élévation est immense, et elles se succèdent sans se communiquer directement. Leur ouverture est toujours tournée vers la cour. En déblayant cette cour, on trouva une cuve immense en granit gris. Elle servait à une fontaine, et aujourd'hui elle est employée au même usage au milieu de la cour du Belvédère, au Vatican. Cette double découverte eut lieu sous Jules II. Dans le même temps et sous le même pape, l'Apollon fut trouvé au port d'Antium, où Néron avait une maison de campagne. On a fait la remarque que ces deux statues célèbres sont restées comme type représentant la nature du génie des deux artistes illustres qui vivaient alors. L'Apollon rappelle la manière idéale, sublime, de Raphaël quand il représente la Divinité, et le Laocoon l'expression passionnée et énergique de Michel-Ange. L'ouverture des chambres et la cour de la maison d'or étaient au nord, dans la direction du mont Esquilin. Des peintures dont les couleurs sont très-vives encore, recouvrent toutes les parois de ces chambres. Les sujets sont pour la plupart fantastiques. Ils ont servi de modèle aux peintures de Raphaël, exécutées dans les loges du Vatican.
Néron, pour construire ce palais, avait exproprié un grand nombre de Romains, et il l'éleva sur les décombres des maisons occupant auparavant cet emplacement. Après la mort de Néron, on abandonna, comme dédommagement, aux citoyens dépossédés des emplacements dans une partie du palais. Ils vinrent y construire de petites habitations; on les voit encore aujourd'hui, et l'on reconnaît de même les vestiges des maisons détruites antérieurement. Trajan, manquant d'espace pour donner aux thermes portant son nom l'étendue qu'il jugea nécessaire, se servit de la maison dorée pour y suppléer. Il fit continuer ses constructions sur cet édifice. La cour fut voûtée; des pieds-droits d'une grande hauteur furent élevés à cet effet pour mettre de plain-pied l'emplacement ainsi créé avec celui sur lequel les thermes étaient déjà bâtis. Ainsi il construisit comme un supplément à la montagne. Les difficultés ne l'arrêtaient pas, quelle que fût leur nature; car il faut se rappeler que, pour mettre de niveau le lieu où il plaça son forum, il fit enlever une partie du mont Quirinal, et d'une hauteur égale à celle de la colonne qui en est la mesure.
De la maison dorée de Néron, nous allâmes visiter le Vivarium, situé sur le mont Cælius. C'était là que les bêtes féroces étaient conservées. Des constructions du style rustique, comme il convenait en raison de leur destination, existent encore et montrent les loges de ces animaux. Un souterrain fut creusé dans le roc pour leur créer de nouvelles demeures et pour ouvrir un chemin jusqu'au Colisée. Nous en visitâmes une partie. Ce fut un beau travail et une louable pensée de police que l'ouverture de ce chemin. Au-dessus étaient logés les gladiateurs. Ceux-ci débouchaient à l'amphithéâtre en suivant une route supérieure, et entraient par la même porte que les bêtes féroces; ils sortaient ensuite par la porte à droite pour revenir combattre. Une source de bonne eau se trouve dans ces souterrains. Au-dessus est construite une tour élevée dans le moyen âge à la manière des Lombards, pour porter les cloches d'un couvent voisin, celui de Saint-Jean et de Saint-Paul, deux martyrs servant dans les gardes prétoriennes du temps de Julien, immolés ensemble. La pierre sur laquelle ils furent décapités est dans l'église. La congrégation qui occupe le monastère n'est pas ancienne: elle date de Clément XIV. Sa règle est très-sévère. On appelle ces religieux les Pères de la Passion.
Nous allâmes de là au Colisée, et nous suivîmes les ruines du palais qu'occupait une grande famille de Rome dans le moyen âge, la famille d'Anitia. Saint Grégoire, dit le Grand, pape sous le nom de Grégoire Ier, était de cette famille. Il a fondé le monastère des Camaldules, situé à peu de distance, et d'où le pape actuel est sorti. Ce nom de Grégoire a été glorieux pour la chaire de Saint-Pierre. Trois papes l'illustrèrent: Saint Grégoire Ier, pape de ce nom, dont les oeuvres se voient encore dans l'église; Grégoire VII, le célèbre Hildebrand, qui mit les souverains à ses pieds: et Grégoire XIII, réformateur du calendrier, et dont le nom est resté au calendrier actuel, en usage dans toute l'Europe, excepté en Russie.
Le Colisée, amphithéâtre consacré aux combats des gladiateurs les uns contre les autres, ou aux combats des gladiateurs contre les bêtes féroces, fut commencé sous Vespasien et fini sous son fils Titus, qui en fit la dédicace. C'est le plus beau monument dont les ruines frappent les yeux à Rome. Sa grande dimension, une belle proportion, en font encore aujourd'hui une chose superbe et extraordinaire. Qu'était-ce quand, couvert de marbre et orné de statues, il était rempli d'un peuple immense? Quatre-vingt mille spectateurs y étaient habituellement rassemblés. Dans les circonstances extraordinaires, le nombre s'élevait à cent dix mille. Toute la partie inférieure était consacrée à l'empereur et à sa cour, au sénat, aux chevaliers et aux citoyens romains. Les gradins supérieurs, construits en bois, à cause de l'élévation et pour diminuer le poids, étaient occupés par les Barbares. Trois rangs de galeries voûtées formaient des abris pour mettre à couvert les spectateurs en cas de pluie. Quatre-vingts escaliers correspondants et autant de portes donnaient des moyens faciles d'entrée et de sortie, et favorisaient la circulation. Ce monument superbe, orné de huit cents statues, consacré aux plaisirs des Romains, fut construit par les Juifs amenés de Jérusalem par Titus après la prise de cette ville. Une toile, quelquefois de couleur pourpre, et d'étoffe précieuse, couvrait ce vaste édifice, et se manoeuvrait suivant les circonstances pour garantir les spectateurs de l'action du soleil. Lors de la dédicace, cent représentations furent données au peuple par l'empereur, et treize mille bêtes féroces y combattirent et y périrent. Dans ces réunions, les empereurs faisaient des dons immenses aux spectateurs. Des billets en exprimant la promesse, ou de petits modèles des choses servant de symbole, étaient jetés au peuple, et, le lendemain, chacun allait réclamer du souverain la chose promise la veille, dont le plus ou moins de valeur était dépendant de son caprice et de sa volonté.
M. Visconti, à l'occasion de ces spectacles, nous expliqua ce qui est relatif aux gladiateurs. Un homme était condamné à mort; quand il était jeune, fort et bien constitué, on lui proposait de se faire gladiateur. Ordinairement, il acceptait. Alors on le nourrissait avec soin; on le plaçait dans un lieu sain; on le soumettait à un régime convenable pour augmenter ses forces, en même temps qu'on le formait aux exercices du combat. Quand il était instruit, il était présenté au peuple au cirque, ayant au cou une plaque en ivoire indiquant la cause de sa condamnation. Quelquefois sa bonne mine intéressait, et alors le peuple le graciait. Le signe convenu en pareil cas, c'était que chacun levait le pouce, le poing étant fermé. Alors il était dispensé de combattre, et on le munissait d'une petite baguette, marque d'une sorte d'autorité dans la police des combats. Quand le peuple n'accordait pas cette grâce, grâce pouvant aussi dépendre d'une vestale, qui se levait, il avait l'obligation de livrer un combat à mort. Une fois vainqueur, sa dette était payée, et le mot liberatus, inscrit sur la plaque d'ivoire, était comme l'acquit de sa dette. Alors il ne combattait plus que volontairement et pour de l'argent.
Il y avait des gladiateurs de plusieurs espèces. Les uns, destinés à combattre les bêtes féroces; les autres individuellement d'autres gladiateurs; les plus faibles en masse, c'est-à-dire en certain nombre contre un nombre pareil. On annonçait au peuple pour quel genre de combat ils avaient été destinés. Quand un gladiateur intéressait par son ardeur, son courage et son adresse, et qu'on le voyait en danger de périr dans un combat contre les animaux, le peuple quelquefois réclamait par des cris pour qu'il lui fût envoyé du secours. Quand un gladiateur était vaincu après avoir combattu avec courage, il arrivait aussi au peuple de lui accorder sa grâce. Dans ce cas, il était transporté hors de l'amphithéâtre et soigné dans l'espérance de le guérir. Dans le cas contraire il était mis à mort. Il arrivait aussi que de jeunes débauchés, des gens de mauvaise vie, se livraient à ce métier volontairement et allaient se vendre au laniste, chef des gladiateurs. Alors ils faisaient leur contrat comme ils l'entendaient, et souscrivaient telles conditions qui se trouvaient à leur convenance. On demandait à un jeune gladiateur dans quelle manière de combattre il voulait être instruit, et il choisissait ou la méthode gauloise ou la méthode germaine, chacune de ces nations ayant une école particulière. La première était fondée particulièrement sur l'adresse et l'agilité, et l'autre sur la force. Un gladiateur gracié, ayant rempli sa tâche, ne pouvait jamais recouvrer ses droits civils. Quand des particuliers, des hommes privés, donnaient ces spectacles, c'était ordinairement à prix d'argent qu'ils se pourvoyaient de gladiateurs.
Le Colisée a eu des destinations variées. Dans le moyen âge, il fut occupé par les Frangipani, qui en firent une forteresse et s'y établirent, comme les Colonna dans les thermes de Constantin et les Orsini dans le théâtre de Marcellus. Ces deux dernières familles, n'ayant pas cessé d'habiter Rome, sont restées en possession des monuments publics dont elles s'étaient emparées. Les Frangipani furent obligés par l'empereur Henri III de partager le Colisée avec les Annibaldi; mais ils chassèrent bientôt ces compétiteurs et reçurent l'inféodation du Colisée du pape Honorius II; ce qui fait comprendre cet édifice encore aujourd'hui dans le nombre des palais du pape. Depuis, les Frangipani l'ayant perdu, il a été, sous Sixte-Quint, un hôpital, puis une manufacture de draps. C'était avant Pie VI un lieu destiné à recevoir les immondices. Ce souverain éclairé s'occupa de sa conservation, de son nettoiement, et le livra à l'étude des antiquaires. Pie VII suivit son exemple. Il fit mieux encore en ordonnant l'exécution de grandes constructions dans le but d'en empêcher la destruction. C'était une sorte d'amende honorable faite au nom de ses prédécesseurs, qui l'avaient traité comme une carrière; car il a fourni les matériaux nécessaires pour construire le fort de Civita-Vecchia (ouvrage de l'immortel Michel-Ange), le palais Farnèse, le palais de Venise et d'autres encore. Enfin le pape Nicolas III avait voulu le détruire; mais il était construit si solidement, que les efforts dont on voit les traces furent impuissants. Ceux qui en étaient chargés trouvèrent beaucoup plus facile de se procurer les pierres dont ils avaient besoin à la carrière de Tivoli que dans ce monument dont toutes les parties sont liées avec un soin et une solidité inimaginables. Une belle pensée a occupé un pape, c'est l'érection d'une chapelle dans le Colisée, sous l'invocation des saints martyrs du Colisée, en mémoire et à l'intention des chrétiens morts dans le cirque, victimes du goût des Romains pour les plaisirs féroces. Cette chapelle avait été abandonnée, mais elle a été rétablie par le pape Benoît XIV, qui y a fait ajouter des stations de prières.
DIXIÈME PROMENADE.
Le 27 janvier, nous commençâmes par nous rendre au mont Palatin, à la villa Mils. À la partie méridionale, donnant sur le grand cirque, était le palais d'Auguste. On reconnaît encore une suite de salles formant ses appartements. Ces salles, ordinairement rondes, ont presque toujours trois rentrants, formant trois niches, où étaient placées des statues. Les entrées étaient masquées par des colosses autour desquels on tournait. Ce palais avait son entrée par le côté qui regarde le cirque et l'Aventin. Une suite de gradins en arc de cercle faisait arriver jusqu'à son niveau. De ces marches qui étaient au pied du palais, on pouvait voir dans l'intérieur du cirque, et elles se trouvaient ainsi former un supplément pour recevoir les spectateurs. Ce palais était beau, mais d'une dimension bornée.
Auguste fit construire à côté un temple à la Victoire regardant le Forum, en mémoire de la bataille d'Actium. Ce temple était décoré de six colonnes en marbre. Tibère augmenta l'étendue du palais d'Auguste en bâtissant entre le temple et lui. Une partie fut occupée par Livie, sa mère, et femme d'Auguste. Les ornements intérieurs existant encore sont remarquables par la pureté du goût, l'élégance des dessins, et des dorures légères.
Caligula ajouta encore à l'étendue de ce palais, et fit construire une caserne pour une cohorte prétorienne. Elle est placée plus à gauche, et borde le Palatin de ce côté, en dominant le temple élevé à Romulus, converti en église de Saint-Théodore.
Le mont Palatin et ses environs dans toutes les directions étaient occupés par une multitude d'habitations appartenant à des citoyens romains. Néron, pour agrandir son palais, voulant s'emparer de l'emplacement sur lequel elles étaient bâties, fit mettre le feu à ce quartier de Rome, qui fut réduit en cendre. Alors il exécuta ses vastes projets. D'énormes constructions furent faites au sud-est du mont Palatin, et par leur grande élévation, se trouvèrent arriver à la même hauteur que le sommet du mont, de niveau avec lui, et agrandirent ainsi sa surface. Elles se trouvèrent en liaison avec le palais d'Auguste; puis, traversant la vallée de l'est, elles atteignirent au mont Cælius, et formèrent ce qu'on appela la maison de passage: elle était située là où furent placés plus tard le vivarium et les maisons des gladiateurs. Continuant au nord, les constructions allèrent gagner le mont Esquilin où fut construite la maison dorée. L'emplacement du Colisée fut creusé, et devint un lac autour duquel furent construites des maisons d'esclaves et d'affranchis. Enfin un hippodrome pour l'usage particulier de l'empereur fut établi dans le rentrant ou vallon qui se trouve à l'est du mont Palatin, et dont l'ouverture donnait sur le grand cirque.
Nous finîmes ainsi le tour du mont Palatin, en reconnaissant les constructions des différentes époques, les développements successifs de ce palais, le plus vaste qui fut jamais. Les idées avaient tant de grandeur, et les dimensions étaient si colossales, que, l'empereur Nerva ayant limité l'emplacement du palais impérial au seul emplacement du mont Palatin, on considéra cette disposition comme la marque d'une grande modération. C'est du mot Palatin, où était situé le palais des Césars, qu'est dérivé le mot palais, consacré pour exprimer les grandes habitations.
Du mont Palatin nous fûmes voir le théâtre de Marcellus. Ce théâtre, bâti par Auguste, est consacré au nom de son neveu Marcellus, destiné à lui succéder à l'empire. Il fut occupé dans le moyen âge par les Ursins, dont il est devenu la propriété et l'habitation. Auguste fit bâtir près de ce théâtre un vaste portique, pour mettre à couvert de la pluie les spectateurs quand elle arrivait d'une manière imprévue. Ce portique reçut le nom d'Octavie, sa soeur, mère de Marcellus. C'était un long parallélogramme avec un double rang de colonnes. Celles qui existent encore aujourd'hui formaient une des entrées principales. Elles représentent deux façades semblables, une extérieure et l'autre intérieure. Ce portique renfermait deux temples, l'un à Jupiter et l'autre à Junon.
Nous terminâmes notre journée en allant voir le Panthéon. Ce monument, bâti par Agrippa, gendre d'Auguste, était destiné à faire partie des thermes qu'il voulait faire construire. Les moeurs publiques réprouvaient alors une pareille magnificence à l'usage des hommes, et il le convertit en un temple à tous les dieux. Il y avait douze autels dédiés aux douze dieux principaux. Au-dessus, la voûte était soutenue par des cariatides-colonnes qui furent enlevées par l'ordre de Septime-Sévère, et transportées à son palais, l'une d'elles ayant été frappée par la foudre. Toutes les rosaces de la coupole étaient en bronze, ainsi que la partie supérieure et extérieure de la coupole et du fronton. Tout le pourtour de la rotonde était recouvert à l'extérieur en marbre. Ce monument, dans son état de dégradation actuel, est encore un des plus beaux monuments de l'antiquité, donnant la plus juste idée du bon goût et de la grandeur qui régnaient à Rome du temps d'Auguste. C'est le pape Urbain VIII, Barberini, qui a dépouillé le Panthéon de ses bronzes, et les a employés à faire construire le baldaquin de Saint-Pierre et à fondre des canons. Une inscription consacre avec éloge cette action de barbare sur le lieu même où elle fut commise.
ONZIÈME ET DERNIÈRE PROMENADE.
Il nous restait à voir le Forum et ses environs, le Forum de Marc-Aurèle et le tombeau d'Auguste. Nous visitâmes ces lieux.
Le Forum républicain était le lieu où le peuple s'assemblait pour s'occuper des affaires publiques. Il était situé entre le mont Capitolin et le mont Palatin, et à leurs pieds. L'espace qu'il occupait, assez peu considérable, était encore encombré d'édifices. Auguste les rebâtit, et les fit plus grands, afin d'enlever plus d'espace au peuple. Pour déterminer les limites du Forum, il faut parler des différents monuments qui l'entouraient.
Au pied du Capitole était le temple de la Concorde. C'est là que les sénateurs s'assemblaient extraordinairement quand il y avait entre eux de puissants motifs de dissentiment. C'est là que Cicéron prononça ses Catilinaires. Se rassembler dans un pareil lieu était un moyen tacite de rappeler aux patriciens que leur puissance et leur force consistaient dans leur union. En avant était l'arc de triomphe élevé à Septime-Sévère; il est encore intact aujourd'hui. Immédiatement après commençait la place. À côté du temple de la Concorde se trouvait le temple élevé à Jupiter tonnant, action de grâce d'Auguste envers la divinité pour avoir échappé à la foudre, qui tua un homme placé près de lui sans le blesser, en Espagne, lors de la guerre des Cantabres. Il en reste trois colonnes. En tournant, on voit les restes du temple élevé à la fortune de Rome et reconstruit, après un incendie, par l'empereur Maxence. Il en existe huit colonnes. En s'approchant du mont Palatin, on retrouve l'emplacement du bâtiment destiné aux comices, ensuite le temple de Vesta, aujourd'hui église de Sainte-Marie-Libératrice; plus près du mont Palatin, le temple de Romulus, aujourd'hui église de Saint-Théodore; enfin la Curie, ou le lieu où se rassemblait le sénat. Il était soutenu par des colonnes et ouvert. À l'extrémité du Forum était le temple de Castor et Pollux, rebâti par Auguste. Il en reste trois colonnes. Du côté opposé se trouvaient la prison Mamertine et les Gémonies, le lieu où les archives du sénat étaient conservées, le temple de Saturne, le temple de Janus, la basilique Émilienne, enfin le temple d'Antonin et de Faustine, qui déjà se trouvait en dehors du Forum. Au milieu de la place était placée la tribune aux harangues, ornée de trophées rostraux, en honneur des victoires maritimes remportées par les Romains sur les Antiates.
La prison Mamertine fut construite par Ancus Martius, quatrième roi de Rome, et creusée dans le roc. Les coupables y étaient descendus par un trou qui existe encore. Une seconde prison, en dessous de celle-ci, fut creusée sous le règne de Servius Tullius, sixième roi de Rome, et particulièrement destinée aux exécutions. On laissait cependant ordinairement aux condamnés le choix de leur mort. Leur corps était ensuite exposé sur l'escalier extérieur conduisant à la prison et appelé les Gémonies. Ce nom vient des gémissements de ceux qui le montaient pour entrer dans une prison où probablement ils devaient trouver la mort. Quand les criminels avaient été l'objet de la haine du peuple, leurs corps étaient abandonnés à sa fureur, et, après avoir été mis en lambeaux, ils étaient précipités dans le Tibre. Dans le cas contraire, ils recevaient la sépulture par les soins de leur famille. Saint Pierre fut détenu dans cette prison et s'en échappa.
Au-dessus de la prison Mamertine, on a bâti une église sous l'invocation de saint Joseph. Elle appartient à la corporation des menuisiers.
Le lieu où étaient placées les archives du Sénat est immédiatement après; il est devenu une église sous le nom de Sainte-Martine. Vient ensuite le temple de Saturne, où était déposé le trésor de la république, qui se composait de la dîme levée sur les dépouilles des peuples vaincus et réduite en lingots d'or. Jules César s'en empara frauduleusement pendant la guerre civile, et fit substituer des morceaux de bois dorés aux lingots qu'il avait fait enlever. Le temple de Saturne est devenu l'église de Saint-Adrien.
À côté était le temple de Janus, toujours ouvert pendant la guerre et fermé seulement deux fois: la première sous Numa, et la seconde sous Auguste. Il n'en reste pas vestige. La basilique Émilienne, construite par Paul-Émile, monument remarquable et par les colonnes en marbre violet de Phrygie qui la décoraient et parce que ce fut la première fois que des matériaux de cette richesse furent employés dans la construction des monuments de Rome, était placée à côté du temple de Janus. Il y avait des portes de bronze qui ont été transportées à Saint-Jean-de-Latran. Cet édifice est aujourd'hui un magasin de blé. Le temple d'Antonin et Faustine, dont il reste encore de beaux vestiges, vient ensuite. Sur ses débris est bâtie l'église de Saint-Laurent-in-Miranda.
En continuant, on trouve le temple de Romulus et Rémus, aujourd'hui église de Saint-Côme-et-Saint-Damien; c'était une rotonde. L'extérieur, décoré par un portique, existe encore en partie; il s'y trouve aussi de belles portes de bronze. Caracalla fit réparer ce temple. Le pavé représentait le plan de Rome arrivée à son plus grand développement. Dans le moyen âge, on y ajouta des constructions nouvelles. On fit une nef qui donna à cet édifice l'étendue nécessaire pour devenir une église. Des mosaïques du douzième siècle décorent le cul-de-lampe. À peu de distance de là sont deux colonnes unies par un fronton, qui appartenaient à la basilique Opimia.
En continuant notre marche, nous arrivâmes devant d'immenses ruines, en face du mont Palatin, qui servaient d'abord d'entrée au palais de Néron. Plus tard, cette partie du palais ayant été détachée, des constructions nouvelles en retournèrent la façade, et ce bâtiment devint le temple de la Paix. Son élévation, sa hardiesse, ses dimensions, en font quelque chose de remarquable.
Nous arrivâmes enfin à un lieu où Adrien avait fait construire sur ses propres plans un double temple, dont l'un était adossé à l'autre, élevés, l'un à Rome, l'autre à Vénus. La critique de leur plan coûta, dit-on, la vie à Apollodore, architecte célèbre de Trajan; et l'amour-propre d'Adrien, blessé comme architecte, éveilla la cruauté de l'empereur. Au-dessous de ces temples, auprès du Colisée, était un immense colosse de Néron et une fontaine; puis, sur la voie Appia, un arc de triomphe existant encore, d'abord élevé à Trajan, et ensuite dédié à Constantin, dont il porte le nom aujourd'hui.
En arrière, et à moitié chemin du Forum, est l'arc de triomphe de Titus. En retournant jusqu'au Forum, on trouve la colonne bâtie d'où l'on comptait les distances sur les diverses voies romaines, et aussi une colonne isolée, élevée à l'empereur Phocas par un gouverneur de Rome. Elle est d'un bon style et vient d'un ancien monument.
Nous rentrâmes en ville, et nous fûmes à la Douane. Douze colonnes du plus beau style sont les restes d'un temple élevé à Marc-Aurèle, faisant partie du forum construit par ce prince et s'étendant jusqu'à la colonne dite Antonine, qui y était comprise. Enfin nous terminâmes par le tombeau d'Auguste. Son massif est assez considérable pour servir de base à un amphithéâtre construit à sa partie supérieure. Une double enveloppe circulaire renfermait des places pour recevoir les tombeaux de sa famille. Ses cendres étaient déposées dans une chambre sépulcrale placée au milieu. Ce monument fut bâti au milieu du champ de Mars: ainsi on continua après sa mort la politique suivie pendant sa vie, qui consistait à gêner les réunions du peuple, en occupant par des édifices les espaces vides où il pouvait se rassembler.
DES RÉVOLUTIONS, ET DES CIRCONSTANCES QUI LES AMÈNENT.
J'ai vécu dans un temps où la société a été si bouleversée et j'ai si souvent entendu expliquer les révolutions qui se sont succédé d'une manière tout à fait opposée, j'ai si fréquemment entendu appeler révolutionnaires des gens qui étaient amis de l'ordre, de bons citoyens devenus, les premiers, victimes des changements auxquels ils avaient pris part, que j'ai cherché à me rendre compte de ce qu'il y avait de fondé dans ces accusations, et des causes de ces changements brusques dans l'état social, changements dont le nom générique est le mot: révolution.
J'ai dit des changements brusques et violents; car il est dans la nature des sociétés de changer. Elles ne sont pas plus exemptes de l'action du temps que les individus. Lorsque le changement a lieu d'une manière imperceptible, à mesure des besoins, et quand les secousses sociales sont évitées, l'État semble être toujours le même, quoique les circonstances qui constituent sa force et son organisation soient toutes différentes.
Quand le pouvoir légal et reconnu se trouve entre les mains de ceux qui possèdent la force, l'État est dans l'ordre naturel; chaque chose est à sa place; chacun est dans la jouissance des droits résultant de la nature des choses. Quand il en est autrement, il y a malaise, inquiétude, besoin de changement; et, si la haute sagesse du législateur n'intervient pas pour rétablir l'harmonie, le repos est toujours précaire, et au moindre obstacle, à la moindre difficulté, tout prend avec violence une nouvelle forme.
La force existe par elle-même; mais elle se place dans la société différemment, suivant les temps et les époques. Deux choses la constituent et en sont le principe: les richesses et les lumières. Ceux qui en sont dépositaires doivent être forcément les maîtres de la société, et, si leur pouvoir est contesté un moment, ils finissent bientôt par le recouvrer.
Une puissance morale agit aussi sur notre esprit, parle à notre imagination et joue un grand rôle dans nos destinées; je veux parler de l'éclat de la gloire et des souvenirs qu'elle laisse. Cette puissance s'attache aux individus et aux races; mais, pour qu'elle se maintienne dans les descendants, il faut que ceux-ci en soient dignes; sans cela les souvenirs, au lieu de les grandir, les écrasent.
Dans le moyen âge, en Europe, la noblesse et le clergé possédaient tout. Le clergé, en outre, seul était instruit. Dans les cloîtres s'étaient réfugiées la science et les lumières. Le peuple était pauvre et ignorant. Toute la puissance de la société, tout son nerf, était donc entre les mains de la noblesse et du clergé; et, à juste titre, les droits y étaient aussi.
Quand les villes se formèrent, quand la marche du temps développa l'industrie, il se créa de nouveaux intérêts et de nouveaux éléments de puissance. Le tiers état, en se constituant, dut entrer en partage de la puissance publique. La force se répartit alors en trois classes, au lieu de l'être dans deux. De là les priviléges des villes, le système municipal et les moyens de police, de sûreté et de défense que prirent pour elles-mêmes toutes les agrégations, obligées de pourvoir à tous les besoins que l'état de la société leur faisait éprouver. Leur influence dans les destinées des États se fit sentir et elle augmenta à mesure que les causes qui l'avaient fait naître devinrent plus puissantes, à mesure que l'influence du clergé, par l'affaiblissement des croyances religieuses, allait diminuant, et l'influence de la noblesse, par son appauvrissement, son manque de talents et de gloire, s'éteignait chaque jour.
Ces établissements nouveaux furent protégés et encouragés par les rois. Les rois, il y a quelques siècles, ne jouissaient encore que d'un pouvoir incertain, souvent contesté. Ils étaient souvent en guerre avec leurs grands vassaux, dont la puissance réelle l'emportait quelquefois sur la leur. Ils avaient donc besoin d'alliés et d'appuis. Ils trouvèrent les uns et les autres dans la classe nouvelle, qui avait aussi tout à craindre de ces mêmes seigneurs et se trouvait perpétuellement en lutte avec eux. Or la communauté de danger est de tous les intérêts le plus puissant pour unir les hommes.
Cet état de choses a eu une marche régulière et constamment progressive. Les villes se sont multipliées, elles ont augmenté de population et de richesse, et la part que le tiers état a fini par avoir dans ce qui constitue la puissance de l'État l'a enfin emporté, en France, sur les deux autres. Or c'est précisément alors qu'une politique insensée a pris à tâche de le repousser de tous les emplois publics, et par conséquent de la participation au pouvoir légal. Cette marche irréfléchie, ce système coupable peut réussir momentanément; encore pour cela faut-il bien gouverner.
Les intérêts matériels et les intérêts moraux des peuples doivent être satisfaits. Rien ne doit compromettre ou froisser le bien-être de chacun. S'il en est autrement, les intéressés demandent à être appelés au partage d'un pouvoir faible ou aveugle. S'ils y arrivent brusquement et par des actes de violence, on est en révolution.
Les révolutions sont donc le résultat d'une prétention que l'on croit fondée et non satisfaite, et, quand cette prétention a pris un grand degré d'intensité, les révolutions éclatent, ou tout d'abord par l'emploi de la force brutale, ou bien par une suite de concessions qui, en affaiblissant le pouvoir et le déconsidérant, amènent des changements complets dans l'ordre établi.
Alors chaque changement en prépare un autre. Ils se succèdent quelquefois jusqu'à l'infini; d'abord parce que les dépositaires d'un pouvoir nouveau n'ont pas en leur faveur les moyens d'opinion qui appartiennent naturellement à ceux d'un pouvoir ancien; parce que ensuite, la doctrine qu'ils ont mise en avant pour détruire ne convenant ni pour édifier ni pour maintenir, ils sont obligés de changer de langage, ce qui nuit nécessairement à leur crédit et à leur puissance morale sur les peuples.
Mais par qui et comment commencent ces changements redoutables et quelquefois funestes? Je vais le dire: les honnêtes gens prêtent trop souvent leur concours à ceux qui font les révolutions. Les gouvernants et les gouvernés ne sauraient trop avoir présent à l'esprit cette vérité.
Il y a dans chaque société une masse plus ou moins nombreuse d'individus soumise à de mauvaises passions, qui désirent des changements par suite d'intérêts personnels, qu'ils ont grand soin de masquer du nom pompeux d'intérêt public. Ces gens-là, malgré leur habileté, sont trop peu nombreux pour arriver seuls à leurs fins. Ils ont besoin d'auxiliaires et ils les cherchent parmi ceux que l'opinion distingue et dont les intentions sont pures. Quand la marche du gouvernement autorise une critique fondée, quand ses fautes se multiplient, quand l'opinion se déclare contre lui, les hommes que je viens de désigner s'en rendent souvent l'organe, et une popularité dont ils ne voient d'abord que les douceurs et les charmes, mais dont ils connaîtront plus tard la rigueur et les dangers, les encourage dans la voie qu'ils ont prise. Alors les choses marchent vite. Une fois le mouvement imprimé, les méchants s'en emparent. Tout est renversé; la confusion arrive; et ceux qui se croyaient de grands citoyens et imaginaient devoir sauver l'État par le moyen d'actes dont ils n'ont pas jugé toute la portée sont les premières victimes; leurs compagnons se défient de gens d'intentions droites, qui, ayant acquis une connaissance plus approfondie des hommes, finiraient plus tard par combattre ceux que d'abord ils ont servis.
Si on applique les principes exposés ci-dessus à ce qui s'est passé de notre temps et sous nos yeux, on pourra en reconnaître la vérité et l'exactitude. Avant 1789, tout était exception et privilége en France, et cette inégalité, poussée à l'excès, portant sur tout, datait cependant d'une époque peu éloignée.
Une nation éclairée, riche et vaine devait souffrir d'un état de choses qui blessait les droits de chacun et la raison. Une bourgeoisie nombreuse s'était formée. Sa richesse et ses lumières devaient lui donner des droits à tout, et on l'avait exclue de tout. Elle était belliqueuse, et il fallait être gentilhomme pour être sous-lieutenant de milice. Sous Louis XIV, elle pouvait choisir et suivre toutes les carrières, aucune barrière ne lui était opposée, et alors il y avait quatre-vingt mille familles nobles en France. Sous Louis XVI, la noblesse était réduite à dix-sept mille familles, et elle devait tout avoir. Mais, dans la noblesse même, il y avait des dispositions blessantes et des priviléges consacrés, qui, en froissant les intérêts du plus grand nombre, sacrifiaient tout aux jouissances d'amour-propre du plus petit.
Ainsi, d'un côté, le bourgeois ne pouvait pas être officier, et le noble établi à la cour pouvait seul être colonel, tandis que le gentilhomme de province, sans faveur, végétait dans les grades subalternes, bien qu'il n'eût aucune autre carrière à prendre, et que le service militaire lui fût imposé par l'opinion. Or cet état de choses existait au moment où la haute noblesse avait perdu tout ce qui faisait sa puissance et son éclat: sa puissance, car toutes les fortunes étaient détruites ou obérées; son éclat, car le séjour constant à la cour l'avait privée de son action sur les provinces, et aucune gloire récemment acquise ne lui avait conservé des droits au monopole de la considération publique.
Les dépenses avaient suivi le cours des temps. Les charges publiques étaient devenues pesantes, et les corps de l'État les plus riches étaient exempts ou de tout l'impôt ou d'une partie des impôts. Un système semblable, contraire à la justice, à la raison, au bon sens, autorisait des plaintes universelles. Des plaintes universelles, auxquelles on ne fait pas droit, amènent bientôt la résistance; et de la résistance à l'attaque, et de l'attaque au bouleversement les distances sont courtes.
Si dès longtemps on se fût rendu compte des besoins de la société, si on eût fait par autorité et par raison ce qu'on a fait par faiblesse et par dépendance, la Révolution française n'aurait pas eu lieu. Elle mourait dans son germe. Elle était étouffée dans son principe; mais il faut, pour que telle chose arrive, plus de lumières, ou au moins autant de lumières dans les gouvernants que dans les gouvernés, chose malheureusement rare, et plus rare en France que partout; car la France a été en général un des pays les plus mal gouvernés de toute l'Europe.
Quand celui qui conduit est éclairé, il prend une route plus ou moins praticable, mais il choisit toujours une bonne direction et se rend compte des pas qu'il fait. Quand il est sans lumières, il marche au hasard, et bientôt chacun s'aperçoit de la fausse route tenue. Alors tout le monde réclame, chacun donne son avis, et l'embarras du choix fait que la direction n'est pas meilleure. On s'irrite et on se charge de la besogne. Souvent cette besogne n'est pas mieux faite, mais tout est renversé. Une nation présente à l'esprit l'idée de voyageurs réunis dont le souverain est le guide. S'il ignore le chemin qu'il doit parcourir, on s'en aperçoit et on commence par le maltraiter. Les mêmes erreurs continuent, et on le dépossède. Le plus adroit des voyageurs ou le plus confiant le remplace, et, s'il arrive au but, il est conservé jusqu'à ce que des erreurs de sa part le mettent dans le cas de son devancier.
Tous les gouvernements, quelle que soit leur nature, peuvent marcher quand un grand esprit de justice et une grande habileté caractérisent les dispositions du pouvoir. En gouvernant bien, les masses sont contentes et les révolutions s'éloignent. Quand au contraire le mécontentement est partout, une circonstance fortuite, un embarras léger, un seul besoin du pouvoir peut tout changer; étincelle qui embrase des matières combustibles imprudemment accumulées.
Honneur aux souverains qui veillent de bonne heure et constamment à ce que ces causes d'incendie ne se trouvent jamais réunies! Les étincelles peuvent paraître sans causer du danger; funestes ailleurs, elles ne sont rien chez eux.
Quelques souverains ont marché en avant des temps où ils ont vécu, et ont fait violemment des choses raisonnables, mais que l'opinion ne demandait pas. Incommodes pour leurs contemporains, ils ont détruit le germe des maux, et l'effet des mauvais vouloirs qui pouvaient atteindre leur peuple. Les changements faits par en haut, par la volonté du souverain, quand ils sont fondés sur quelque chose de raisonnable et dans l'intérêt des masses, sont sans dangers véritables. Ils peuvent causer du mécontentement, blesser des intérêts privés, mais ils n'amènent pas de révolutions. Au contraire, les changements demandés, exigés par la multitude, deviennent souvent funestes. Une demande juste est suivie d'une autre qui l'est moins, celle-ci d'une pire; l'habitude de céder encourage celle d'exiger, et bientôt le mépris du pouvoir fait naître la confusion. Si l'État n'est pas perdu, c'est seulement au prix des plus funestes expériences et de grands malheurs qu'il retrouve l'équilibre, le calme et la prospérité.
Rarement les révolutions amènent des résultats conformes aux espérances des premiers réformateurs. Les passions des hommes une fois déchaînées, les questions se compliquent, et les esprits élevés et de bonne foi ne peuvent jamais en prévoir les solutions. C'est donc avec le plus grand ménagement que les changements réclamés par l'état social doivent être demandés aux souverains. Il faut leur faire sentir les nécessités des temps, employer, pour faire valoir ses droits, les moyens calmes et réguliers autorisés par les lois, mais jamais ne rien exiger par la force. Le jour où l'on emploie la violence l'État est dans le plus grand péril; mais beaucoup de gens à doctrines ignorent ces vérités et croient que les affaires où les passions des hommes jouent un si grand rôle peuvent se régler et se mitiger à volonté. Ils ne pensent qu'à une chose, c'est à déterminer la manière d'exister, et ils oublient qu'avant de savoir comment on existera il faut assurer l'existence. On confond le principe avec la conséquence, et cette inversion mène à la destruction.
Un homme sage ne doit jamais rien faire qui ébranle le pouvoir, mais tout faire pour l'éclairer. Si on n'y parvient pas d'abord, on y parviendra plus tard, car on lui parle le langage de son intérêt. De grands abus valent souvent mieux que les plus belles améliorations en perspective promises par une révolution. Le bien que doit amener une révolution est toujours incertain et le mal toujours infaillible. Le pouvoir, ce mystère de la société, est le premier besoin de sa conservation: anathème à celui qui en compromet l'existence!
Les hommes dépositaires du pouvoir devraient toujours se répéter que leur véritable intérêt personnel est tout entier dans un gouvernement juste, équitable et ferme.
Les gouvernants doivent avoir en vue de jouir du pouvoir sans contestation. Or le moyen d'y arriver, c'est de bien gouverner; et, pour bien gouverner, il faut être animé d'un esprit de justice assez puissant pour s'affranchir de l'influence des intérêts privés qu'on trouve autour et près de soi. Un souverain doit se placer assez haut pour bien voir. S'il agit en conséquence, il est sûr de sa marche et certain d'atteindre le but qu'il s'est proposé. Mais, pour ne pas s'égarer, il faut encore avoir une bonne vue, et c'est ce qui manque à beaucoup d'entre eux ou de leurs principaux agents, et l'on ne peut s'empêcher de reconnaître la vérité de ce qu'a dit il y a longtemps Montaigne; c'est que «tous les maux de ce monde viennent d'ânerie.»
Quand le pouvoir, en respectant les droits acquis, protége efficacement et visiblement les intérêts du grand nombre, quand il est accessible aux réclamations des particuliers et s'en occupe, quand il a le sentiment de ses devoirs envers les citoyens et fait ses efforts pour les remplir, il y a une masse d'opinion qui le soutient et fait sa sûreté. Mais, je le répète, pour avoir une marche sûre, il faut s'éclairer, réunir le plus de lumières possibles. Cela est autant dans son intérêt personnel que dans celui de ses peuples. Aussi se demande-t-on pourquoi les souverains repoussent si souvent le concours des hommes capables. Mais, quand je parle de ce concours, je le suppose volontaire de la part de celui qui le réclame, et soumis à des conditions qui le garantissent de toute espèce de rivalité.
Un souverain éclairé sur ses intérêts doit aller à la recherche des besoins réels, être le premier à diriger l'enquête qui doit l'éclairer. Il en discute et en fait apprécier la valeur et le poids, et puis il décide. Voilà la marche raisonnable qui prévient les révolutions; mais, quand il craint des conseils salutaires, quand il évite des examens destinés à l'instruire, quand il s'isole des intérêts publics et de ceux des particuliers, quand il se croit placé sur le trône uniquement pour jouir et non pour servir, la marche de son gouvernement ne cadre pas avec le besoin des peuples. Des embarras surviennent et sont augmentés par un blâme mérité et une juste critique de ce qui s'est fait. Pour satisfaire l'opinion et alléger le fardeau, on réclame des conseils et un concours qui rendent dépendants. Des rivalités de pouvoir s'établissent, et les révolutions arrivent. La plus simple réflexion présente donc à l'esprit le moyen de les empêcher.
L'admission et le concours de pouvoirs nouveaux et indépendants dans le gouvernement et dans la direction des affaires est toujours le résultat des fautes qui ont précédé. C'est une manière d'expiation des torts passés; c'est une promesse faite pour l'avenir de suivre une marche plus raisonnable; c'est, en un mot, une garantie d'opinion et de bonne intention plutôt qu'une garantie réelle; car les assemblées appelées à décider sur les intérêts de l'État sont souvent ignorantes et passionnées; elles s'abandonnent à mille influences diverses et s'égarent fréquemment. Quand elles existent, il est difficile de s'en affranchir; quand leur établissement est un moyen de pacification entre des intérêts opposés, un mode de transaction, on conçoit la nécessité de s'y soumettre; mais une chose étonnante est d'avoir vu des souverains qui gouvernaient sagement leurs peuples et sans contestation, les administraient avec ordre, économie et l'approbation universelle, se créer à plaisir des embarras de toute espèce et se mettre en tutelle par divertissement. Un amour immodéré de popularité, sentiment bon et louable dans son principe, devient un des plus dangereux de ceux qui peuvent animer un souverain quand il l'entraîne dans des fautes semblables, impossibles à réparer. L'empereur Alexandre s'était livré à des sentiments généreux et irréfléchis, et sous son influence les souverains subalternes, animés du même esprit, ont jeté partout, dans la société européenne, des éléments de troubles qui portent le germe d'une maladie difficile à guérir.
D'un autre côté, j'ai entendu de bons esprits et des esprits supérieurs établir le principe d'une stabilité absolue dans les lois. Quoique les sociétés changent, disent-ils, que leurs besoins ne soient pas constamment les mêmes, les choses condamnées par le temps tombent d'elles-mêmes, et l'opinion en fait justice. À cette occasion, on citait l'exemple du gouvernement de l'Église, dont la sagesse est si évidente, et qui s'est modifié par le fait sans avoir rien altéré dans le droit. Effectivement le pape ne menace plus les souverains de l'excommunication et de l'interdiction, parce que ces armes sont émoussées et qu'elles n'imposent plus à personne; mais il y a une grande différence entre les gouvernements qui, par leur nature, sont destinés à agir seulement sur l'opinion et ceux qui ont un pouvoir positif sur le matériel de la vie et sur l'administration. Il faut nécessairement s'expliquer sur des choses dont l'application se fait journellement et qui doivent être changées. Ainsi, par exemple, en France, comme je l'ai déjà dit, deux causes ont influé d'une manière directe sur la Révolution de 1789: l'inadmissibilité à beaucoup de places pour ceux qui n'étaient pas gentilshommes et l'inégalité de l'impôt. Pour changer cet ordre de choses, choquant par son injustice, il fallait des actes que le gouvernement n'a pas faits. Des plaintes on est arrivé aux menaces et aux voies de fait, et une première révolution en a amené mille autres.
En Autriche, un souverain est arrivé au trône avec des idées nouvelles nullement populaires encore dans son pays. Il a brisé avec violence ce qui existait et a fait disparaître ce qui, avec le temps, pouvait motiver du mécontentement, des demandes importunes, et amener une révolution, et il en a tué le germe.
Je suis loin d'admirer toutes les oeuvres de Joseph II, et surtout le mode d'exécution de ses projets. Il a agi comme un homme qui, pressé par le temps, hâte ses actions sans s'apercevoir des effets funestes de sa précipitation.
Le temps, cet élément de toute chose, est surtout nécessaire pour l'exécution de projets qui touchent à l'état de la société, à sa constitution, à ses bases. Heurter de front et durement l'opinion, même pour faire le bien, est dangereux et maladroit. Je blâme surtout en lui ce mépris du passé qu'il n'a jamais cessé d'afficher, et son dédain pour les générations éteintes. La vie des sociétés ne se compose pas d'un jour, et qui manque au respect dû à ses ancêtres mérite d'être traité à son tour sans respect par la postérité. Les générations forment une chaîne dont tous les anneaux ont leur valeur. Un esprit superficiel peut seul croire que la Providence a réservé à l'époque où il vit toutes les connaissances, tout l'esprit qu'elle a départis à l'espèce humaine. Les sociétés ont vécu, donc elles ont créé, suivant les différents âges, ce qui était nécessaire à leur conservation. Il n'y a pas une seule des institutions du moyen âge les plus choquantes aujourd'hui qui ne puisse être justifiée par les circonstances relatives à son établissement.
Malgré cette critique méritée des actes et de la conduite de Joseph II, il est certain qu'il a fait tout dans l'intérêt des masses. Depuis lors, les masses ont la profonde conviction d'être protégées. Elles sentent qu'aucun ordre de choses différent ne pourrait leur promettre de plus grande avantages que ceux dont elles sont en possession. Les biens du clergé, cet appât si puissant pour des novateurs, dépouille si riche pour qui veut bouleverser la société, ne sont plus là pour servir d'auxiliaires et de prétexte aux changements, et ainsi une révolution, dans le sens où on le comprend, c'est-à-dire dans une modification complète des rapports respectifs entre les diverses classes de la société, est devenue impossible; car les classes inférieures n'ont rien à prétendre ni rien à espérer de mieux que ce qu'elles possèdent.
Je crois avoir démontré les vérités suivantes:
I. Les révolutions n'arrivent jamais que par la faute de ceux qui gouvernent. Les dépositaires d'un pouvoir reconnu ont d'immenses moyens pour le conserver, et, quand il leur échappe, il faut qu'ils n'aient pas distingué le moyen à employer pour le fixer entre leurs mains.
II. Pour prévenir les révolutions, il faut avant tout bien gouverner. Les bienfaits d'une administration équitable et éclairée sont si grands, qu'ils suffisent pour contenter les peuples.
III. Pour gouverner conformément aux voeux légitimes et aux besoins, il faut que le souverain cherche de bonne foi à s'entourer de toutes les lumières possibles.
IV. Associant à leurs travaux les hommes les plus éclairés, indépendamment de la garantie qu'ils y trouvent, les souverains ajoutent à leur autorité la puissance d'opinion, qui est l'apanage des hommes supérieurs.
V. Il faut donner à ceux-ci toute espèce de liberté dans l'émission de leur pensée, dans la formation de leurs projets, sans leur donner une autorité qui puisse devenir rivale, et moins encore qui ait une source indépendante.
VI. Enfin les changements que les lumières indiquent comme nécessaires ne sauraient être d'abord essayés, ensuite exécutés, avec trop de lenteur et de prudence; car les hommes vraiment amis de leur pays doivent se répéter qu'il y a peu d'améliorations qui méritent l'emploi de la force et puissent justifier la violence qui les fait obtenir. Les seules bonnes et utiles à la société sont celles qui viennent lentement, sans secousses, et qui dérivent du pouvoir.
DES VERTUS DES PEUPLES BARBARES.
Partout où l'on rencontre des vertus, il faut d'abord les reconnaître et ensuite les honorer, quelle qu'en puisse être la cause. Cependant il n'est pas défendu d'en rechercher les principes et de distinguer les circonstances qui les ont développées. On suivra une marche certaine pour y parvenir si on étudie les besoins de la société dans l'état particulier où elle se trouve. Les moeurs consacrent ordinairement ce qui est nécessaire à la conservation; et, sans que personne s'en rende compte, les moeurs se modifient suivant les circonstances et les temps.
La vertu la plus universelle chez les Barbares, celle qui a été la plus vantée, est l'hospitalité, la protection donnée à l'étranger, fût-il même un ennemi, quand il est sous le toit domestique. Dans un pays sans civilisation, dans un pays où l'industrie et l'intérêt particulier n'ont créé nulle part un asile et des secours pour ceux qui voyagent, l'hospitalité a dû nécessairement s'établir et s'exercer, car elle est seulement un échange de service et un prêt fait dont on obtiendra un jour le remboursement. Chacun, à son tour, a besoin de quitter sa famille et sa maison pour vaquer à ses affaires. S'il ne reçoit ni secours ni protection en route, son voyage sera pénible, dangereux, peut-être impossible. On l'accueille, on le secourt, on pourvoit à sa sûreté pendant qu'il repose; mais il est sous-entendu, le cas se présentant, qu'il rendra le même service à ceux qui l'ont reçu; car la base de la société humaine dans tous les états où elle se trouve, et de quelque manière qu'on l'envisage, est toujours un échange continuel de services entre ceux qui la composent. Ainsi l'hospitalité a dû être consacrée par le droit et l'usage; mais, si elle n'entraînait pas l'idée d'une sûreté inviolable, elle serait imparfaite; bien plus, elle servirait de voile aux plus infâmes trahisons. Aussi les moeurs ont rendu toute maison un asile sacré, inviolable, une fois la porte franchie, même pour un ennemi. S'il en eût été autrement, on aurait toujours trouvé un prétexte, une raison plus ou moins plausible, pour assassiner le malheureux sans appui. Mais à l'enceinte de la maison se borne la protection; et, dans un pays où l'autorité ne veille pas à la sûreté des citoyens, où chacun se charge de sa propre défense et se fait justice, il fallait que chacun rentrât le plus tôt possible dans sa position primitive: l'un dans ses droits, et l'autre dans les chances fâcheuses qu'il court. Ces garanties réciproques, premier pas vers l'ordre et première expression du besoin des hommes réunis en société, sont la loi fondamentale des tribus du désert.
La fidélité des négociants turcs à tenir leurs engagements verbaux est une conséquence du même principe. Dans un pays où personne ne sait écrire, les transactions verbales doivent être sacrées, sous peine de voir les transactions impossibles. Or elles sont indispensables pour satisfaire à divers besoins, et les moeurs et l'opinion donnent alors à la parole un poids qui la rend inviolable. Dans les pays où on sait écrire, les engagements changent de nature. Comme ceux qui sont écrits portent avec eux leurs preuves, et peuvent être motivés et circonstanciés, on les adopte de préférence. Alors, les engagements verbaux étant moins nécessaires, offrant moins de garanties, l'opinion ne les rend plus aussi sacrés. Enfin, quand des officiers publics existent, ils interviennent dans les actes écrits pour leur donner plus d'authenticité; les écrits privés eux-mêmes perdent de leur importance.
Ce sont donc les besoins de la société diversement exprimés et sentis, suivant son état, ce sont les intérêts de sa conservation et de son bien-être, qui sont la base des moeurs, les principes d'où dérivent l'opinion et l'origine des lois.
Les lois expriment les besoins reconnus; les moeurs les sentent, les garantissent sans les avoir consacrés, et suppléent en partie aux lacunes des lois et à leur insuffisance.
NOTE RECTIFICATIVE A QUELQUES PASSAGES DES MÉMOIRES CONCERNANT M. LE DUC DE BLACAS.
Les pages 21 et suivantes du tome VII de ces Mémoires ont donné lieu à une réclamation de M. le duc de Blacas, fils de celui dont il est question. Nous nous sommes fait un devoir de l'accueillir, persuadé que nous sommes que l'impartialité du duc de Raguse en aurait fait autant, et que, d'ailleurs, la lumière se fait par la discussion même.
L'histoire pèsera les arguments apportés de part et d'autre et jugera en dernier ressort.
(Note de l'Éditeur.)
Voici la note de M. de Blacas fils:
«C'est une exagération de dire que M. le duc de Blacas n'avait pas servi. Capitaine de dragons dans le régiment du roi, en 1790, il fit toutes les campagnes de l'armée de Condé et ne vint se fixer momentanément à Florence qu'après le licenciement. Jamais M. de Blacas n'a reçu quoi que ce soit sur la ferme des jeux. Quant aux sept ou huit millions qui lui auraient été confiés au retour de Gand par le roi Louis XVIII, voici l'entière vérité:
«Une somme considérable fut en effet remise par le roi à M. de Blacas avec ordre de la placer sous son nom personnel en bons de l'Échiquier et autres valeurs anglaises. La négociation se fit par l'intermédiaire de banquiers de Londres, entre autres de MM. Contes et Drummont. Chaque année, M. de Blacas présentait un rapport au roi sur le revenu et sur l'emploi de ces fonds. Le lendemain de la mort de Louis XVIII, ce fut lui qui apprit au roi Charles X l'existence de ce dépôt, et il lui en remit tous les titres. À partir de ce moment, l'administration en fut confiée à M. de Belleville, qui donna une décharge signée de lui et approuvée par le roi. Cette pièce, ainsi que les comptes rendus de 1815 à 1824, qui portent tous le vu et approuvé de la main du roi Louis XVIII, et toute la correspondance des banquiers, se trouvent dans les papiers que M. de Blacas a laissés à sa famille. Ce fut sous le nom de M. de Belleville que ces fonds figurèrent désormais chez les banquiers, et leur correspondance constate ce changement. Ces fonds ont été l'unique ressource du roi Charles X à son arrivée en Angleterre après la Révolution de 1830.»
FIN DU TOME NEUVIÈME ET DERNIER.
TABLE DES MATIÈRES