‹ Mémoires et souvenirsChapitre 16 sur 41 · 14.3

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C’est ainsi qu’il arriva dans son endroit et à sa maison. Il en manquait depuis deux ans. Amaigri et chétif, hâlé, poudreux, en haillons, les pieds nus, avec sa petite gourde au bout de son bourdon, son chapelet et ses coquilles, il était méconnaissable. Personne ne le reconnut, et il s’en vint tout droit au logis paternel et dit doucement à la porte :

— Au pauvre pèlerin, au nom de Dieu, faites l’aumône !

— Ho ! sa mère cria, vous êtes ennuyeux ! Tous les jours il en passe, de ces garnements, de ces vagabonds, de ces truandailles.

— Hélas ! épouse, fit au fond de son lit le bon vieil Archimbaud, donne-lui quelque chose : qui sait si notre fils n’est pas à cette même heure dans le même besoin !

Et, ma foi, en grommelant, la femme coupa un croûton et l’alla porter au pauvre. Le lendemain, le pèlerin retourne encore à la porte de la maison paternelle en disant :

— Au nom de Dieu, maîtresse, faites un peu d’aumône au pauvre pèlerin.

— Vous êtes encore là ! cria la vieille, vous savez bien qu’hier on vous donna ; ces gloutons mangeraient tout le bien du Chapitre !

— Hélas ! épouse, dit Archimbaud le bon vieillard, hier n’as-tu pas mangé ? et aujourd’hui toi-même ne manges-tu pas encore ? Qui sait si notre fils ne se trouve pas aussi dans la même misère !

Et voilà que l’épouse, attendrie de nouveau, va couper un autre croûton et le porte encore au pauvre.

Le lendemain enfin, Espérit revient à la porte de ses gens et dit :

— Au nom de Dieu, ne pourriez-vous pas, maîtresse, donner l’hospitalité au pauvre pèlerin ?

— Nenni, cria la dure vieille, allez-vous-en coucher où l’on loge les gueux !

— Hélas ! épouse, dit le bon vieil Archimbaud, donne-lui l’hospitalité : qui sait si notre enfant, notre pauvre Espérit, n’est pas errant, à cette heure, à la rigueur du mauvais temps !

— Oui, tu as raison, dit la mère, et elle alla aussitôt ouvrir la porte de l’étable ; et le pauvre Espérit, sur la paille, derrière les bêtes, alla se gîter dans un coin.

Au petit jour, le lendemain, la mère d’Espérit, les frères d’Espérit viennent pour ouvrir l’étable… L’étable, mes amis, était tout illuminée : le pèlerin était mort, était roidi et blanc, entre quatre grands cierges qui brûlaient autour de lui ; la paille où il gisait était étincelante ; les toiles d’araignées, luisantes de rayons, pendaient là-haut des poutres, telles que les courtines d’une chapelle ardente ; les bêtes de l’étable, les mulets et les bœufs, chauvissaient effarés avec de grands yeux pleins de larmes ; un parfum de violette embaumait l’écurie ; et le pauvre pèlerin, la face glorieuse, tenait dans ses mains jointes un papier où était écrit : « Je suis votre fils. »

Alors éclatèrent les pleurs et tous en se signant tombèrent à genoux : Espérit était un saint.

(Almanach Provençal de 1879.)

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