17.1
Une fois, à Monteux, qui est l’endroit du grand saint Gent et de Nicolas Saboly, il y avait une fillette blonde comme l’or. On lui disait Rose. C’était la fille d’un cafetier. Et, comme elle était sage et qu’elle chantait comme un ange, le curé de Monteux l’avait mise à la tête des choristes de son église.
Voici que, pour la Saint-Gent, fête patronale de Monteux, le père de Rose avait loué un chanteur.
Le chanteur, qui était jeune, tomba amoureux de la blondine ; la blondine, ma foi, devint amoureuse aussi. Puis, un beau jour, les deux enfants, sans tant aller chercher, se marièrent ; la petite Rose fut Mme Bordas.
Adieu, Monteux ! Ils partirent ensemble. Ah ! que c’était charmant, libres comme l’air et jeunes comme l’eau, de n’avoir aucun souci, que de vivre en plein amour et chanter pour gagner sa vie !
La belle première fête où Rose chanta, ce fut pour sainte Agathe, la vote des Maillanais.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
C’était au café de la Place (aujourd’hui Café du Soleil) : la salle était pleine comme un œuf. Rose, pas plus effrayée qu’un passereau de saule, était droite, là-bas au fond, sur une estrade, avec ses cheveux blondins, avec ses jolis bras nus, et son mari à ses pieds l’accompagnant sur la guitare.
Il y avait une fumée ! C’était rempli de paysans, de Graveson, de Saint-Remy, d’Eyrague et de Maillane. Mais on n’entendait pas une mauvaise parole. Ils ne faisaient que dire :
— Comme elle est jolie ! le galant biais ! Elle chante comme un orgue, et elle n’est pas de loin, elle n’est que de Monteux !
Il est vrai que Rose ne chantait que de belles chansons. Elle parlait de patrie, de drapeau, de bataille, de liberté, de gloire, et cela avec une passion, une flamme, un tron de l’air, qui faisaient tressaillir toutes ces poitrines d’hommes. Puis, quand elle avait fini, elle criait :
— Vive saint Gent !
Des applaudissements à démolir la salle. La petite descendait, faisait, toute joyeuse, la quête autour des tables ; les pièces de deux sous pleuvaient dans la sébile et, riante et contente comme si elle avait cent mille francs, elle versait l’argent dans la guitare de son homme, en lui disant :
— Tiens ! vois ; si cela dure, nous serons bientôt riches…