Chapitre 1 premier
Et ces choses vous remontois-je, pour que cil qui orront ce livre croient fermement en ce que ce livre dist que j’ai vraiment veues et oïes.
Mémoires du Sire de Joinville.
Je déteste toute préface ; ce qui ne m’empêche pas de la lire à l’encontre d’un grand nombre de lecteurs qui se privent de cette jouissance.Elle me fait l’effet de ce mauvais dîner auquel assistait notre grand satirique Boileau : il me semble toujours voir l’amphitryon prier les convives d’un air narquois de l’excuser.
Je ne sais trop comment me tirer d’affaire après ce préambule : je ne voudrais pas être en contradiction directe avec moi-même en blâmant en autrui ce que je me vois contraint de faire en commençant ce chapitre.
Un grand nombre de mes amis qui ont lu « Les Anciens Canadiens » plutôt avec leur cœur patriotique qu’en juges sévères, ont eu l’obligeance de me reprocher de n’avoir pas commencé à écrire il y a quelques quarante ans. Était-ce un compliment ? Était-ce une épigramme ?
Comme, malgré mon expérience, je n’ai jamais pu me persuader qu’on voulût mortifier quelqu’un de cœur joie, et encore moins un vieillard, j’ai pris la remarque en bonne part, et je me suis mis à écrire.
Si j’osais risquer un Irish bull, (un calembour irlandais) je dirais que mon plus ancien contemporain étant moi-même, je dois d’abord m’occuper de mon mince individu. Je devrais en effet me rappeler tous les détails de ma vie depuis le jour même de ma naissance, car bien déchirant dut être le cri de douleur que je poussai en ouvrant les yeux à la lumière.
Que m’importe après tout la critique ; je ne puis écrire l’histoire de mes contemporains sans écrire ma propre vie liée à celle de ceux que j’ai connus depuis mon enfance. Ma propre histoire sera donc le cadre dans lequel j’entasserai mes souvenirs.
Le lecteur me pardonnera d’entrer en matière par un conte : je ne prends rien au sérieux, à mon âge, si ce n’est la mort ; le reste n’est qu’une comédie qui tourne souvent au tragique. « Tel est pris qui croyait prendre », c’est le refrain d’une ancienne chanson canadienne.