8.1 Le docteur Pierre de Sales Laterrière
J’éprouve un sentiment pénible en écrivant cette notice sur un de mes amis dont la mort, en brisant les liens qui nous unissaient depuis l’enfance, m’a le plus affligé. Il est rare que deux enfants qui ont les mêmes goûts, les mêmes penchants les mêmes passions, ne se sentent pas entraînés l’un vers l’autre ; aussi, dès que j’eus fait la connaissance de Pierre de Sales Laterrière, nous devînmes amis inséparables. Gamin redoutable comme moi, pendant son enfance, son père, ainsi que le mien, se vit obligé de le mettre pensionnaire au séminaire de Québec, pour mettre fin à une carrière très honorable sans doute, mais promettant peu pour l’avenir de l’Esculape en herbe, qui devait hériter de la nombreuse clientèle de son papa.
Si nous n’avons pas fait brûler le séminaire, c’est que la Providence veillait sur cette maison qui a rendu des services si éminents à la jeunesse canadienne. L’usage de la pipe était sévèrement interdit aux élèves ; raison de plus pour nous en donner la fantaisie. Un immense approvisionnement de bois de chauffage couvrait alors le terrain sur lequel est situé le jeu de paume actuel ; il ne s’agissait que d’y pratiquer une chambre au beau milieu pour être à l’abri des recherches les plus minutieuses. Comme nous étions surveillés de bien près, le travail fut long ; mais à force de persévérance, un comité de la pipe fut enfin organisé.
Le bruit courait alors qu’un malheureux membre de notre Parlement, Jean-Baptiste pur sang (nom que l’on donnait aux cultivateurs), député de je ne sais plus quel comté, avait trouvé une ingénieuse idée pour se soustraire aux défenses de l’auguste corps qui avait prohibé l’usage de la pipe dans toutes les chambres qu’occupait l’aréopage canadien. Couché à plat ventre, Jean-Baptiste envoyait les bouffées de tabac qui l’auraient sans cela étouffé, dans la petite porte du poêle qui chauffait le vestibule de la chambre des séances. Ô tempora !s’il eût vécu de nos jours, il aurait eu ses franches coudées, et aurait fumé assis confortablement sur un bon fauteuil, dans un appartement élégamment meublé, que l’on appelle aujourd’hui le comité de la pipe, et dans lequel on fume le meilleur tabac : les méchants ajoutent même que c’est aux frais de la province. Ce sont des mauvaises langues.
— Tu devais faire un triste législateur, mon cher Jean-Baptiste ! Les idées lumineuses ne devaient pas menacer de te suffoquer ! Si Painchaud, Laterrière, Maguire et Philippe de Gaspé, tout enfants qu’ils étaient alors, eussent été membre du Parlement, ils auraient fumé, si tel eût été leur bon plaisir, même sous le siège de l’orateur, sans qu’il s’en fût aperçu.
Jetons le voile sur nos folies de jeunes gens dès notre entrée dans le monde : qu’il suffise d’ajouter que l’ardeur fiévreuses des jouissances, que Laterrière et moi possédions en commun, fut loin de se refroidir après avoir mis bas le capot d’écolier. Que deux traînées de poudre voisines suivent parallèlement la même route, si l’une s’enflamme, l’autre ne tardera pas à faire explosion.
Tandis que je faisais mon droit, mon ami se livrait sérieusement à l’étude de la médecine, à Québec. Il passa ensuite en Angleterre, où il suivit avec succès les cours de Sir Ashley Cooper. Après une absence de trois ans, il revint pratiquer au Canada, où il se distingua comme un de nos plus habiles opérateurs.
Il me racontait une anecdote qui pourra surprendre ceux qui n’ont pas vu les traits mâles, francs et ouverts de mon ami.
— Nous partîmes, dit-il, en toute hâte de Londres, pour porter secours à de nombreux blessés de l’armée anglaise, arrivés à Ramsgate. Les plus avancés des élèves en chirurgie, et j’étais du nombre, avaient été mis en réquisition. Mon départ fut si précipité que je me mis en route avant de tirer sur mon banquier, ce que je fis néanmoins aussitôt que je fus arrivé à ma destination. À l’expiration de trois jours, il ne me restait, pour toutes ressources, qu’une seule guinée dans ma poche ; mais comme il faut toujours faire plutôt envie que pitié, je la dépensai le soir même avec mes amis. Je me rends le lendemain au bureau de la poste où je ne trouvai ni lettre, argent. Dans ce grand embarras, mon parti fut bien vite pris, je me transporte chez un banquier, je raconte ma déconvenue, et demande bravement dix louis en échange de mon billet.
Celui auquel je m’adressais, surpris, sans doute, de tant d’audace de la part d’un inconnu, secouait la tête d’un air assez négatif, lorsqu’un des directeurs, qui avait tout entendu, me regarda attentivement, et dit au caissier : donnez à ce monsieur les dix louis qu’il demande.
Je retournai le lendemain chez les mêmes banquiers, muni d’une traite tirée sur eux-mêmes, par mon banquier de Londres, et après en avoir retiré le montant, déduction faite des dix louis que j’avais touchés le jour précédent, je demandai au même directeur qui m’avait si galamment obligé, ce qui pouvait l’avoir induit à se fier à la parole d’un inconnu.
— Mon cher monsieur, me dit-il, chacun a son faible dans ce bas monde : j’ai étudié Lavater, et le mien est de me croire un grand physionomiste. Vous jugeant d’après les principes de mon maître, j’ai pensé que si votre figure n’était pas une caution suffisante pour dix louis, il ne me resterait qu’à renoncer à mon étude favorite.
— Alors, monsieur, lui dis-je, en badinant, c’est vous maintenant qui êtes dans mes dettes.
— Certainement, fit-il, et pour commencer à m’acquitter envers vous, je vous prie de vouloir bien accepter un dîner en famille, chez moi, aujourd’hui.
J’acceptai une première invitation suivie de plusieurs autres, et les soirées que je passai avec cette aimable famille et les amis de la maison m’ont exempté bien des folies.
Laterrière, le plus gai des hommes, me disait à ce sujet : Tu ne t’imagines pas combien j’étais porté sur la main par mes jeunes amis anglais, qui n’avaient aucune idée de la gaieté française. Dès que je faisais mon entrée dans un cercle où j’étais attendu, les jeunes gens s’écriaient : le voici ! le voici ! nous allons passer une soirée agréable.
Laterrière me racontait un petit épisode assez divertissant d’un de ses voyages en Angleterre.
— Nous avions fait la connaissance, Laterrière et moi, après notre sortie du pensionnat du séminaire, d’un jeune Anglais, nommé Walker ; et voici sous quelles circonstances. Nous admirions, un jour, un superbe navire, ancré le long du quai de la Reine, lorsqu’un jeune étranger, très bien mis et aux manières engageantes, nous invita à visiter son vaisseau, et nous fit ensuite servir une excellente collation. Une liaison est bien vite formée entre jeunes gens du même âge, et Walker, sans être introduit dans nos familles, n’en fut pas moins fêté par nous et nos amis.
Quelques années après, Laterrière visitant je ne me rappelle plus quelle ville de l’Angleterre, muni d’excellentes recommandations à des gentlemende l’endroit, rencontra un dimanche, l’après-midi, notre ancienne connaissance Walker, prenant le frais, dans un lieu très fréquenté, avec deux de ses amis. La joie fut mutuelle entre lui et Walker, qui l’introduisit à ses compagnons. Et voilà Laterrière se promenant bras dessus, bras dessous, avec eux, lorsqu’au milieu de la conversation il fut tiré à part par deux des gentlemen qui avaient fait honneur aux recommandations de leurs amis de Londres.
— Mon cher monsieur, lui dit un des gentlemen, votre société nous a procuré beaucoup de plaisir, mais tout rapport doit nécessairement cesser entre nous, si vous continuez à fréquenter les mêmes personnes que vous venez de laisser.
— Le seul que je connaisse, fit Laterrière, est M. Walker, jeune gentilhomme dont nous faisions autrefois notre société dans le Canada. Y a-t-il quelque chose contre son caractère ?
— Rien, reprit le gentleman, c’est, au contraire, un parfait honnête homme ; mais, voyez-vous, nous fréquentons, mes amis et moi, des cercles différents de ceux de nos barbiers.
Laterrière leur raconta alors sous quelles circonstances il avait connu Walker, qui dépensait généreusement alors l’argent dont il était amplement muni, avec ses amis de Québec.
— J’y suis maintenant, dit l’un des messieurs : je me rappelle que Walker, ayant reçu une petite succession d’une de ses tantes, laissa la boutique paternelle dans laquelle il jouait très habilement des ciseaux et du rasoir, et que quand il eut tout dépensé, il revint bravement terminer son apprentissage, après avoir joué, je suppose, au gentleman dans les pays étrangers.
Laterrière fit part le soir même, à Walker, de la révélation qui lui avait été faite à son sujet ; mais le barbier prit la chose en bonne part, comme fait un homme de bon sens qui connaît les distinctions sociales, et accepta, avec plaisir, l’invitation que lui fit Laterrière de venir de temps en temps le visiter privément le soir à son hôtel pour parler de ses anciennes connaissances du Canada.
Si le vieux curé Primrose, de Goldsmith, fut mystifié pendant une soirée entière par un maître-d’hôtel, jouant le rôle de gentilhomme, il n’est pas surprenant que deux jeunes gens, comme nous, aient pris Walker pour un des plus fashionables gentlemen de la cité de Londres.
Au début de la guerre de l’année mille huit cent douze, le docteur Laterrière fut nommé chirurgien major dans le corps des voltigeurs, bataillon d’élite de la milice incorporée, commandé par le colonel de Salaberry. Il servit avec distinction pendant toute la durée de la lutte avec nos voisins. Il passa ensuite en Angleterre, où il épousa une riche héritière, la fille de Sir Fenwick Bulmer. Il me racontait, à ce sujet, un petit incident caractéristique d’un homme d’affaire de la cité de Londres.
— Mon cher beau-père, disait-il, faisait valoir deux raisons puissantes pour me refuser la main de sa fille : la première, parce que j’étais catholique, et la seconde, parce qu’il me considérait comme un jeune homme dissipé, prodigue même (il se trompait fort) et plutôt enclin à dépenser les écus qu’à les faire profiter. Mais ce que femme veut Dieu le veut, et Sir F. Bulmer finit par consentir d’assez mauvaise grâce à notre union. Il me dit la veille du jour fixé pour le mariage :
— Je suppose qu’au train de vie que vous menez, vous n’êtes guère chargé d’argent : voici un ordre de cent louis sur mon banquier ; mais vous me devez un chelin pour le droit de timbre.
Je mis son checkdans une poche, et tirant un chelin de l’autre, je le présentai à mon futur beau-père, qui le mit tranquillement dans la sienne. Son intention était de me faire présent de cent louis ; mais de pas un sol de plus. Quant à moi, j’aurais fait, de bon cœur, le même échange tous les jours de ma vie.
Mon ami revint ensuite au Canada avec sa jeune Anglaise, qui sut bien vite se faire aimer, par son esprit, sa douceur, son amabilité, de la nouvelle société dans laquelle elle fut introduite. Après un court séjour à Québec, elle passa une année aux Éboulements, tandis que son mari faisait réparer une de ses maisons à la basse-ville, qu’il se proposait d’habiter l’année suivante.
Madame Laterrière, après son retour d’un exil momentané, nous amusait beaucoup de la frayeur que les habitants des Laurentides lui avaient inspirée.
— J’avais lu, nous disait-elle, beaucoup d’ouvrages sur les aborigènes de l’Amérique du Nord ; et ce ne fut pas sans un certain effroi que je mis le pied sur le sol canadien. Mes craintes furent cependant bien vite dissipées à la vue de vos citadins ; mais il en fut autrement dès mon arrivée dans vos montagnes. Outre que le costume primitif des Éboulois était différent de tous ceux que j’avais vu, même à Québec, ces montagnards sont naturellement très bruns, et je me crus si bien au beau milieu d’une population de sauvage, que je fus longtemps sans oser m’éloigner seule du manoir seigneurial. Je leur croyais des goûts d’anthropophages ; et je supposais que s’ils ne m’avaient pas encore dévorée, c’est qu’ils me trouvaient trop maigre pour faire honneur à leur cuisine. Nos Éboulois sont pourtant de bonnes et braves gens, que je sus ensuite apprécier.
Après avoir résidé plusieurs années à Québec, monsieur et madame Laterrière retournèrent à Londres, où les appelait l’âge avancé de sir Fenwick Bulmer. Il mourut deux ans après, en laissant une brillante fortune à sa fille. Ma bonne amie, madame Laterrière, n’est jamais revenue en Canada ; elle vit encore 7 en Angleterre, mais l’ami de mon enfance, de ma jeunesse, de mon âge mûr, repose depuis trente ans sur le sol du Canada, où il avait toujours dit qu’il reviendrait mourir.
Environs deux ans avant sa mort, il vint me rendre visite à Saint-Jean Port-Joli, et c’est la dernière fois que j’ai pressé la main d’un des hommes qui m’a le plus aimé.
Nous fîmes ensemble une partie de pêche à mon beau lac Trois-Saumons. Laterrière gravit les trois montagnes, que nous avions à franchir, avec autant de vigueur que moi, et nous nous assîmes sur le piton de la dernière pour nous reposer. Après avoir admiré le superbe panorama qui se déroulait à nos yeux, y comprise la paroisse des Éboulements, où il devait dormir de son dernier sommeil, il me dit, après avoir tiré une lancette de sa poche :
— Tiens, mon cher Gaspé, regarde cet instrument ; eh bien ! je consentirais à recommencer la vie à vingt-cinq ans, sans autres biens sur la terre que les habits que je porte maintenant et ma lancette à la main.
— À d’autres ! lui dis-je : tu n’as que quarante ans, tu as une charmante famille, tu as toujours aimé l’argent et tu en es gorgé, possédant une fortune d’au moins cent mille louis, et tu penses me faire accroire que, pour quelques années de vie de plus, tu renoncerais à tout cela ! allons donc ! tu n’es pas sérieux !
— À quoi me servent les richesses, reprit-il, lorsque j’ai un pied dans la tombe !
— Tu veux badiner, répliquai-je, tu es dans toute la vigueur de l’âge viril, tu as gravi ces montagnes d’un pas aussi léger que moi, tu as encore les belles couleurs que tu avais il y a vingt ans ; tout annonce chez toi une force musculaire peu commune ; et tu parles de mourir ! Allons donc ! tu veux badiner !
— La mort est un sujet trop sérieux, me dit-il, pour en parler légèrement : je suis affecté de la diabète, et cette cruelle maladie mettra bientôt fin à mon existence.
Il m’expliqua ensuite les diagnostics de cette maladie que j’ignorais alors ; mais je lui dis que la force de sa constitution en triompherait, que les médecins étaient plus sujets à s’alarmer que leurs malades mêmes ; et je continuai à le badiner sur la prétendue poltronnerie des chirurgiens qui coupent et rognent dans la chair humaine sans sourciller et jettent les hauts cris aux moindres petits bobos qu’ils ressentent.
Mon ami reprit sa gaieté ordinaire, qu’il conserva pendant tout le temps qu’il passa chez moi.
Environ dix-huit mois après cette visite, une personne de ma famille, arrivant de Québec, me dit :
— J’ai vu ton ami Laterrière ; il est de retour au Canada, où il se propose de passer l’hiver, et j’ai été frappée, comme tout le monde, du changement qui s’est fait en lui : il serait mort avant six mois que je n’en serais pas surprise.
— Quoi ! déjà ! m’écriai-je : il reviendrait déjà accomplir le vœu qu’il a fait de mourir sur le sol de la patrie ! Impossible ! Il y avait trop de vitalité dans cette âme ardente ! dans ce corps aux muscles de fer !
Un journal de Québec annonçait, cinq mois après, la mort de mon ami. Je laissai tomber la feuille, et m’enfermant dans une chambre d’où je découvrais la paroisse des Éboulements, je fis de pénibles réflexions, en pensant que là gisait le corps inanimé de celui dont la gaieté animait naguère les cercles de ses nombreux amis, de celui dont tous les traits s’épanouissaient de plaisir chaque fois qu’il venait à ma rencontre, comme l’aurait fait un tendre ami après une longue absence. Ô néant de la vie ! m’écriai-je, s’il m’était donné de traverser ce fleuve couvert de glace, de me pencher sur la tombe de mon ami, je n’y rencontrerais que le froid accueil des hôtes ordinaires du sépulcre !
Dors en paix, ô mon ami, sur la rive droite du majestueux Saint-Laurent ! Celui que tu as tant aimé trouvera aussi bien vite le repos sur la rive opposée du même fleuve ! Les tempêtes qui bouleverseront ses flots ne troubleront pas plus ton repos que les ouragans beaucoup plus terribles de la vie humaine, auxquels ton ami sera exposé jusqu’au jour où il trouvera aussi la paix et la tranquillité dans le silence d’un sépulcre creusé en face de ta tombe ! 8
q