15.2 Chateauguay de Salaberry
Les Canadiens ne parlaient qu’avec orgueil, pendant ma jeunesse, de leur jeune compatriote Charles-Michel de Salaberry, fils du précédent, lorsqu’il n’était encore que lieutenant au 60e régiment de l’armée britannique. Ils savaient que l’honneur de leur race était en mains sûres et qu’il ne la laisserait pas insulter impunément : il en avait donné une preuve éclatante dès le début de sa carrière militaire.
Le corps des officiers du 60e régiment était composé d’hommes de différentes nations : d’Anglais, de Prussiens, de Suisses, d’Hanovriens et de deux Canadiens-français, les lieutenants de Salaberry et des Rivières. Il était difficile qu’il régnât beaucoup d’harmonie entre des éléments aussi disparates : les Allemands surtout étaient querelleurs, emportés et duellistes.
Le lieutenant de Salaberry déjeunait avec quelques frères d’armes, lorsqu’un officier allemand entra dans la chambre, regarda le jeune Canadien d’un air insolent et dit :
— Je viens d’expédier pour l’autre monde un Canadien-français.
Il faisait allusion au lieutenant des Rivières, qu’il venait de tuer en duel.
De Salaberry bondit d’abord comme un tigre ; mais, réprimant aussitôt ce premier mouvement, il dit avec calme :
— C’est bien, monsieur. Nous allons déjeuner, et vous aurez ensuite le plaisir d’expédier un autre Canadien-français.
Le combat fut long et opiniâtre : le lieutenant de Salaberry était bien jeune, tandis que le capitaine allemand, son antagoniste, plus âgé, était un rude ferrailleur. Le jeune Canadien reçut un coup de sabre au front dont il a toujours porté la marque, et les amis voulurent mettre fin au combat ; mais le blessé ne voulut jamais y consentir. Il se banda la tête avec son mouchoir, et le combat recommença avec plus d’acharnement. Je dois à la vérité de dire que le capitaine allemand oncques depuis n’occit ni Canadiens-français ni autre personne.
Lors de la dernière guerre américaine, le gouverneur britannique sentit le besoin de se concilier les Canadiens-français indignés des persécutions auxquelles leurs compatriotes les plus éminents avaient été en butte sous l’administration encore récente du chevalier Craig. La tâche n’était pas difficile ; il ne s’agissait que de rendre justice au brave Jean-Baptiste pour lui faire tout oublier. Comment, en effet, conserver de la rancune à un gouvernement qui, lors de la levée des milices, les fit commander presque exclusivement par des Canadiens-français et par ceux mêmes que l’on avait persécutés comme traîtres à la couronne d’Angleterre.
Je crois devoir ajouter qu’une des mesures qui flatta le plus l’orgueil des Canadiens-français fut de voir le capitaine de Salaberry, du 60e régiment, chargé, d’abord avec le grade de major, de lever parmi ses compatriotes, un corps d’élite qui aurait nom « Voltigeurs canadiens ». Le régiment fut bien vite au grand complet ; chacun voulait servir sous un gentilhomme dont ils étaient fiers. Le plus difficile était de discipliner un corps d’hommes composés en grande partie des jeunes gens les plus tapageurs, les plus turbulents des villes, des faubourgs et des villages, qui semblèrent tomber au calme plat après leur départ.
Une petite scène donnera une idée de l’esprit d’indépendance et d’insubordination des nouvelles recrues de la cité de Québec avant que le bras de fer de leur commandant les eût ployés à la discipline militaire. Il entre un jour dans un hangar, lieu ordinaire des exercices, et est témoin d’un spectacle étrange pour un homme accoutumé à la discipline sévère de l’armée anglaise. C’était un carillon à ne pas entendre Dieu tonner, malgré les efforts des officiers et sous-officiers pour rétablir l’ordre.
Un nommé Rouleau, un des plus redoutables fiers-à-bras du faubourg Saint-Roch, nu jusqu’à la ceinture et écumant de rage, faisait appel à tous les assistants.
Il me semble voir encore le sieur Rouleau, habitué, à cause de ses rixes continuelles, du banc des prévenus pendant les cours de sessions de la paix. C’était un homme d’une haute stature, maigre, édenté ; un composé de nerf et d’os avec un semblant de chair pour couvrir la charpente ; en un mot un spectre ambulant à l’air féroce. Rouleau se targuait de n’avoir pas perdu les dents à manger des sucreries, ajoutant que ce n’étaient pas des rossignols qui l’avaient défriché de la sorte.
— Habille-toi, Rouleau ! lui cria le major d’une voix de tonnerre.
— Il en faudrait des petits officiers comme vous, vociféra l’indocile conscrit en écumant de rage, il en faudrait des petits officiers pour faire obéir Rouleau !
Il avait à peine prononcé ces malencontreuses paroles, qu’une main de fer, s’appesantissant sur son épaule, l’écrasa sur le plancher comme s’il eût été un enfant. Cette prouesse musculaire, à laquelle personne ne s’attendait, car le major de Salaberry était d’une taille moyenne, fit tomber la colère du fier-à-bras comme s’il eût été assommé. Il se releva tout moulu et dit :
— Oui ! oui ! mon major, je vais m’habiller. Où est ma chemise ?
Un soldat des Voltigeurs, nommé Côté, je crois, disait en me faisant le récit de cette scène :
— Nous crûmes que Rouleau avait passé au travers du plancher : le major l’avait aplati comme une punaise. Mais il s’en consola bien vite en disant que ce n’était pas un rossignol qui l’avait étrillé de la pareille façon. Et si vous en doutez, ajoutait-il, passez-lui par les mains.
Il a fallu, sans doute, des qualités militaires peu communes et une grande énergie chez le commandant pour faire d’un corps d’hommes, recrutés de la veille, un régiment aussi distingué que celui des Voltigeurs canadiens, qui égalèrent en bien peu de temps, pour la tenue sous les armes et pour la discipline, les meilleures troupes de l’armée régulière. Mais notre héros canadien était né soldat, et on aurait pu croire que la première bouffée d’air qu’il avait respirée en naissant était imprégnée de poudre à canon. J’ai souvent entendu dire que sa compagnie, et celle du capitaine Chandler 8, aussi Canadien, mais d’origine britannique, étaient les mieux disciplinées du 60e régiment.
Les Voltigeurs craignaient leur commandant comme le feu ; le couplet de chanson suivant à son adresse, assez drôle dans sa naïveté toute canadienne, en fait foi :
C’est notre Major
Qu’a le diable au corps,
Qui nous don ‘ra la mort :
Y’a pas de loup ni tigre
Qui soit si rustique,9
Sous la rondeur du ciel
Y’a pas son pareil.
Mais si les Voltigeurs canadiens craignaient leur commandant, ils en étaient en même temps fiers et l’aimaient ; ceux que j’ai connus, après la guerre de 1812, tenaient tous le même langage :
— C’est bien vrai que le colonel de Salaberry nous menait sous le fouet ; mais c’était un homme juste : pas plus de passe-droit pour le soldat que pour l’officier, chacun buvait à la même tasse. Nos plaintes étaient toujours écoutées, et si l’officier avait tort, il était tancé de la belle manière ; pas plus de préférence pour ses parents (et il en avait plusieurs parmi les officiers) que pour les autres.
Je regrette de ne pouvoir donner toute la chanson de nos gais Voltigeurs, dans laquelle plusieurs des officiers et sous-officiers attrapaient soit un compliment ou un coup de griffe ; je n’ai su que le premier couplet et le dernier que voici :
Qu’en a fait la chanson,
C’est trois jolis garçons
Qui sont dans les prisons :
Qui n’ont ni pain ni viande ;
Rien à leur demande ;
Et pas même un sou
Pour boire un s......é coup.
Il est à supposer que le colonel tenait les réfractaires de son régiment à un régime très sévère, ce qui ne leur faisait rien perdre de leur gaieté, mais aiguisait au contraire leur verve poétique.
Ainsi que je l’ai fait à l’égard du père, je vais terminer la notice biographique du fils par une lettre autographe en langue anglaise que Son Altesse royale le duc de Kent lui a écrite après la brillante victoire de Chateauguay.
Cette lettre est trop importante pour que je me contente d’en donner une traduction ; on y verra, avec surprise, que deux Canadiens-français du plus grand mérite n’obtiennent, malgré la protection d’un prince royal d’Angleterre, que peu de justice pour les services signalés qu’ils avaient rendus à leur souverain. Il est bien vrai de dire que le duc de Kent n’était pas dans les meilleurs termes possibles avec son frère le duc d’York, commandant suprême de l’armée britannique, et que ce dernier se laissait peut-être aussi circonvenir par ceux qui avaient intérêt à favoriser leurs amis de l’armée anglaise stationnée au Canada, pendant la dernière guerre américaine, au détriment des Canadiens-français.
De tels souvenirs sont pénibles ; mais pourquoi les passer sous silence, s’ils appartiennent aux pages inflexibles de l’histoire de cette colonie. L’écrivain impartial doit les évoquer, ne serait-ce que comme un enseignement utile à ses compatriotes. Le colonel de Salaberry, après avoir sauvé le Bas-Canada d’une invasion formidable, en combattant avec ses braves Canadiens un contre dix, reçoit, suivant l’expression si touchante de son père que j’ai déjà rapportée, quelques marques de distinction de Son Souverain,de bien faibles marques sans doute ; mais qu’importe, si les siècles accumulés n’empêchent pas d’assimiler le nom de Léonidas à celui des Thermopiles, celui de Salaberry et de ses braves Canadiens sera aussi assimilé à celui de Chateauguay par nos petits-neveux, à moins que les géographes futurs, jaloux de la gloire des Canadiens, n’effacent Chateauguay de la carte du Canada.
Ci-suit la lettre remarquable du duc de Kent :
« Kensington Palace,
« 24th March, 1814.
« My dear de Salaberry,
« It was on the 22nd of December that I received your letter of the 28th of October ; and a few days afterwards the details of your brilliant repulse of the enemy, through your worthy father, and your brother in law Duchesnay.
« As in the enclosed letter for your father, which I send under flying seal, in order to unable you to withdraw the postscript, or not, as you may see fit, you will see my sentiments upon that business ; it will be needless for me to say more in this, than that I appreciate as highly your distinguished conduct on the memorable occasion in question, as if it had been noticed by those, whose duty it was to notice it in a manner commensurate to your merits. It is easy to form an opinion why moree ample justice was not done you ; but upon this head, it may perhaps be more prudent to be silent ; more especially as you may take my word for it, that here there is but one opinion as to the credit you have done yourself, and the remuneration you are entitled to.
« It is a great satisfaction to me to find that the Canadian Militia, both imbodied and sedentary, have behaved so well ; and when it is considered how insufficient the Milicia Laws are to the proper government of the men, upon military principales, I think your merit in having brought your Voltigeurs to the state of perfection, which I understand they have attained, is beyond aIl praise.
« With respect to yourself, I will tell your candidly my wish is, when a proper opportunity offers, to get you promoted to the rank of Colonel, by being nominated an honorary aide de camp to the Prince Regent ; and then some days, or other, appointed colonel propriétaireof the Canadian Regiment, which will then trive under you, and enable you to remain in your own country, with benefit to that, and honour to yourself. So, do not think of quitting the army upon any consideration, which there is not a chance of your being removed from the defense of your Dieux Pénates.As to your worthy father, the granting him his full pay for life upon retirement, was but an act of justice ; and the withdrawing that grant afterwards, most injustifiable ; and I do not wonder it should have hurt you. But times may alter, etc, etc, etc.
« Repeating, as I conclude, the sentiments of friendship and esteem, with which I ever am, my dear de Salaberry,
« Yours faithfully,
« Signed : Edward. »
(Traduction.)
« Palais de Kensington,
« 25 mars 1814.
« Mon cher de Salaberry,
« Votre lettre du 20 octobre m’a été remise le 22 décembre ; et j’ai reçu, quelques jours après, les détails de votre action brillante contre l’ennemi (brilliant repulse of the enemy)par le canal de votre estimable père et de votre beau-frère Duchesnay.
« Comme dans la lettre ci-incluse à votre père que j’envoie sous un sceau volant (flying seal),afin de vous permettre d’en retirer le post-scriptum, si vous le jugez à propos, vous connaîtrez mon opinion sur cette affaire. Il m’est inutile de rien ajouter dans la présente, si ce n’est que j’apprécie aussi hautement votre conduite distinguée dans l’occasion mémorable en question, que si elle eût été remarquée par ceux auxquels il incombait de l’apprécier d’une manière proportionnée à votre mérite. Il est facile de juger pourquoi justice entière ne vous a pas été rendue ; mais il est peut-être plus prudent de garder le silence sur ce sujet ; surtout (et je vous en donne ma parole) parce qu’il n’y a ici qu’une seule opinion sur l’honneur que vous vous êtes fait et la récompense que vous méritez.
« J’apprends avec le plus grand plaisir la belle conduite de la milice canadienne, tant incorporée que sédentaire, et lorsque l’on considère l’inefficacité des lois de milice sous le rapport de la discipline du soldat au point de vue militaire, je crois que votre mérite est au-dessus de tout éloge d’avoir formé un régiment aussi parfait que vos Voltigeurs 10, ainsi que j’en ai été informé.
« Quant à ce qui vous regarde personnellement, je vous dis franchement que mon désir est de vous voir promu, lorsqu’il s’en présentera une occasion favorable, au grade d’aide de camp du prince régent, et par la suite à celui de colonel propriétairedu régiment canadien, qui prospérera alors sous vos ordres, et vous permettra de rester dans votre pays au bénéfice de ce corps, et avec honneur pour vous-même. Ainsi, qu’aucune considération ne vous engage à laisser l’armée, tant qu’il n’y aura aucune chance qu’on vous éloigne des lieux où vous pourrez défendre vos dieux pénates. Quant à votre estimable père, on lui avait rendu simplement justice en lui accordant sa solde entière, lorsqu’il s’est retiré de l’armée ; et je ne suis aucunement surpris que vous ayez été choqué de l’injustice qu’on lui a faite ensuite en l’en privant ; mais les temps peuvent changer.
« Je finis en vous réitérant les sentiments d’amitié et d’estime avec lesquels je suis toujours, mon cher de Salaberry,
« Votre fidèle ami,
« Signé : Edward. »
Des hommes de la trempe des deux de Salaberry devaient ressentir une injustice jusque dans les profondeurs de leurs grandes âmes, ce qui n’empêche pas le père de terminer la note autographe, que j’ai déjà citée, par cette phrase remarquable : « Mais j’espère que tous deux, nous serons les plus fermes appuis du gouvernement, soit au conseil, soit l’épée à la main malgré mon âge avancé. »
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