‹ Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé FouquetChapitre 104 sur 126 · CHAPITRE XLVI

CHAPITRE XLVI

--1664--

L'opinion publique se prononce en faveur de Fouquet.--Causes de ce changement: longueur et étendue du procès; nombreuses familles qui y sont impliquées.--Relations des financiers avec la magistrature et la noblesse.--Madame Duplessis-Guénégaud.--Caractère de Colbert.--Une partie du clergé est favorable à Fouquet.--Remboursement des rentes (mai 1664); mécontentement qui en résulte.--Sonnet du poëte Hesnault contre Colbert.--Loret ne veut pas croire aux crimes imputés à Fouquet.--Pierre Corneille reste fidèle au surintendant malheureux et célèbre le courage de ses défenseurs.--Élégie de la Fontaine aux _Nymphes de Vaux_.--Ode adressée par ce poëte à Louis XIV pour solliciter la grâce de Fouquet.--La Fontaine s'éloigne de Paris, probablement d'après un ordre du roi.--Sympathie qu'excite le sort de Pellisson.--Lettre de Racine à son sujet.--Légendes sur la captivité de Pellisson.--Mémoires et vers qu'il compose en faveur de Fouquet.--Il est soumis à une surveillance plus sévère.--_Requête de Pellisson à la Postérité_.

L'indignation, qui, après l'arrestation de Fouquet, avait éclaté si vivement contre lui, avait fait place peu à peu à des sentiments tout opposés. On plaignait le surintendant, on s'apitoyait sur son sort et on maudissait hautement ses persécuteurs. Plusieurs causes avaient contribué à ce changement: d'abord la longueur du procès et la compassion naturelle pour le malheur. Depuis trois ans, de nombreuses familles, impliquées dans les poursuites judiciaires contre les financiers, étaient menacées de ruine. Abattues au premier moment, elles s'étaient peu à peu relevées. Les financiers tenaient par des alliances à la magistrature et à la noblesse; il y avait bien peu d'anciennes familles qui n'eussent adopté la maxime attribuée à madame de Grignan: «Qu'il faut de temps en temps fumer les meilleures terres.» On remarqua, au lit de justice du 29 avril 1665, que mesdames de Brancas, de Lyonne, d'Estrées et la présidente le Pelletier, étaient les filles de financiers nommés Garnier, Payen, Morin et Fleuriau[1319]. Il était donc naturel qu'un procès qui frappait les plus riches traitants inquiétât la noblesse comme la magistrature et excitât leurs plaintes.

Sans insister sur les nombreux financiers enveloppés dans la disgrâce de Fouquet et condamnés plus tard à payer cent dix millions d'amende, il suffira de parler d'une de ces familles, celle des Guénégaud. Le trésorier de l'Épargne, Claude de Guénégaud, frère d'un des secrétaires d'État, avait été enfermé à la Bastille et impliqué dans le procès de Fouquet. Sa femme s'occupa de ses affaires avec un zèle admirable[1320]. Cette dame avait de nombreux amis, parmi lesquels se faisait remarquer Arnauld d'Andilly, et à en juger par les Mémoires du temps, elle méritait la plus vive sympathie: «Son esprit, dit Arnauld d'Andilly, son cÅ“ur et sa vertu semblent disputer à qui doit avoir l'avantage. Son esprit est capable de tout, sans que son application aux plus grandes choses l'empêche d'en avoir en même temps pour les moindres. Son cÅ“ur lui aurait, dans un autre sexe, fait faire des actions de courage tout héroïques, et sa vertu est si élevée au-dessus de la mauvaise fortune, que ce ne serait pas la connaître que de la croire capable de se laisser éblouir par l'une et abattre par l'autre[1321].» Madame Duplessis-Guénégaud était le centre d'une nombreuse et brillante société, qui s'associa à ses efforts pour sauver son mari et Fouquet.

Colbert contribuait encore par sa froideur glaciale à augmenter les sympathies pour les accusés. On opposait à sa rudesse les manières affables et prévenantes de l'ancien surintendant. Les courtisans, qui redoutaient la sévérité du contrôleur général, l'avaient surnommé _le Nord_. Dans des couplets satiriques, qui expriment leurs regrets, on disait à Colbert:

Vous ne méritez pas notre surintendance, Déplorable jouet du sort et de la cour; Quand vous l'aviez, Fouquet, on ne parlait en France Que de paix, que de ris, que de jeux, que d'amour[1322].

Colbert, tout entier aux réformes qu'il méditait pour la grandeur et la prospérité du royaume, ne s'inquiétait guère de ces coups d'épingle. Il poursuivait son but, qui était l'amélioration du système financier de la France, l'allégement des charges du trésor public par le retranchement ou le remboursement d'une partie des rentes et le développement de la richesse nationale par les progrès de l'industrie, du commerce, de la marine et des colonies. Les classes qui ne contribuaient pas par leur travail à la prospérité publique, et entre autres les rentiers, la magistrature, le clergé, se sentaient menacées. On savait que, outre la réduction des rentes, le contrôleur général réclamait la diminution du prix des charges de judicature et des modifications dans les lois qui régissaient les couvents, dont le nombre lui paraissait excessif[1323]. Comment s'étonner que les rentiers, les magistrats et une partie du clergé soient entrés dans l'opposition qui se forma contre Colbert et entrava ses réformes? Fouquet profita de ces dispositions. Beaucoup de membres du clergé s'intéressaient vivement à sa cause. Claude Joly, curé de Saint-Nicolas-des-Champs, paroisse d'Olivier d'Ormesson, en parla plusieurs fois au rapporteur[1324]. Tous les dévots étaient pour-Fouquet, comme le disait Foucault[1325], et avaient trouvé moyen de l'informer de ce qui pouvait l'intéresser. Ainsi, sous les verrous de la Bastille, il était prévenu, avec une étonnante exactitude, des démarches de Chamillart et des entrevues secrètes que ce dernier avait avec les commis de Colbert[1326]. Nous ne pouvons que deviner les influences mystérieuses qui agissaient en faveur de Fouquet. Les femmes, pour lesquelles il s'était perdu, l'avaient toujours aimé et protégé; elles ne l'oublièrent certainement pas dans une circonstance où il s'agissait de son salut. Madame de Sévigné, mademoiselle de Scudéry, madame d'Asserac, madame Duplessis-Guénégaud, la comtesse de Maure, s'intéressaient vivement à lui[1327]. Combien d'autres nous sont restées inconnues, qui contribuèrent à former en sa faveur une de ces ligues dont la puissance est irrésistible! La conduite admirable de la femme et de la mère de Fouquet, leur patience, leur zèle, leur courage à toute épreuve, donnaient un noble exemple et trouvèrent de nombreux imitateurs.

Le remboursement des rentes, qui coïncida avec le procès de Fouquet, contribua encore à agiter et à soulever l'opinion publique. Colbert avait déjà fait rendre, avant 1664, plusieurs ordonnances qui diminuaient le revenu des rentiers[1328]. Boileau y fait allusion dans les vers si connus:

Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère? D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère, Et ce visage enfin plus pâle qu'un rentier A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier?

Mais ce fut surtout au mois de mai 1664 qu'éclata le mécontentement des rentiers. On avait fait afficher un arrêté, en date du 24 mai, par lequel le roi annonçait l'intention de faire rembourser toutes les rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris établies depuis vingt-cinq ans, et ordonnait aux rentiers de remettre leurs titres à une commission composée de MM. d'Aligre, de Sève et Colbert, membres du conseil royal institué par Louis XIV pour régler l'administration financière, et de M. Marin, intendant des finances[1329]. Aussitôt les rentiers coururent à l'Hôtel de Ville et firent entendre les plaintes les plus vives. «Le chagrin paraît sur le visage de chacun, dit Olivier d'Ormesson[1330], n'y ayant personne qui ne soit intéressé à cette suppression des rentes, soit par la perte de son revenu, soit parce qu'il ne reste plus où placer son argent.»

Les discussions auxquelles cette mesure donna lieu retentissaient jusque dans le sein de la Chambre de justice. Le chancelier en prenait fortement la défense et s'élevait contre la conduite des rentiers. «S'assembler en tumulte était, disait-il[1331], une chose fort étrange; il fallait respecter la majesté des rois; les séditions se brisaient contre elle comme les flots de la mer contre le sable. On reconnaissait dans ces mouvements l'esprit qui avait excité les derniers troubles; il y avait des gens qui n'étaient pas rentiers qui s'y mêlaient, comme le diable dans l'orage. On savait qu'on avait envoyé des courriers dans les provinces.» Pussort se joignait au chancelier et disait aussi que c'était la Fronde; mais que tout irait bien, et que celui qui attacherait le grelot serait bien hardi[1332].

L'émotion causée par le remboursement des rentes ne tarda pas, en effet, à se calmer, et tout se termina par des épigrammes:

De nos rentes, pour nos péchés, Si les quartiers sont retranchés, Pourquoi nous émouvoir la bile? Nous n'aurons qu'à changer de lieu: Nous allions à l'Hôtel de Ville, Et nous irons à l'Hôtel-Dieu[1333].

Toutefois l'agitation des esprits était réelle et favorable à Fouquet. Ses amis l'entretenaient avec soin. Les poëtes et les artistes, dont le zèle pour sa cause ne se démentit jamais, ne cessaient de travailler en sa faveur. Hesnault, un des moins connus entre les poëtes qui recevaient des pensions de Fouquet, s'illustra par le vigoureux sonnet qu'il lança contre Colbert:

Ministre avare et lâche, esclave malheureux, Qui gémis sous le poids des affaires publiques. Victime dévouée aux chagrins politiques. Fantôme révéré sous un titre onéreux:

Vois combien des grandeurs le comble est dangereux; Contemple de Fouquet les funestes reliques.

Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques, Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux!

Sa chute, quelque jour, te peut être commune; Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune; Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté.

Cesse donc d'animer ton prince à son supplice, Et près d'avoir besoin de toute sa bonté. Ne le fais pas user de toute sa justice.

Je ne parlerai pas de la multitude de chansons et de satires, la plupart médiocres ou mauvaises, qui furent alors composées contre les ennemis de Fouquet[1334]. Ce qu'il importe de constater, c'est que, à tort ou à raison, l'opinion publique avait complètement changé, qu'elle s'était déclarée en sa faveur, et qu'à la tête de ce mouvement étaient les poëtes encouragés jadis par le surintendant. Le gazetier Loret se contenta d'abord de garder un silence prudent; c'était déjà du courage. Puis il osa douter des crimes dont on chargeait Fouquet[1335]:

...J'en doute de la moitié, Et par raison et par pitié, Et même pour la conséquence Je passe le tout sous silence.

Pierre Corneille aussi resta fidèle au surintendant disgracié. Sa pension avait été supprimée après l'arrestation de Fouquet (septembre 1661); elle fut rétablie dans la suite par Colbert, qui voulait à son tour jouer le rôle de Mécène. Mais Corneille, bien loin de se montrer empressé auprès du successeur de Fouquet, resta une année entière sans demander le brevet de sa pension et sans adresser de remerciements à Colbert[1336]. Le ministre en fit des reproches à l'abbé Gallois, qui amena enfin Corneille à l'hôtel Colbert. Il est, du reste, remarquable que le nom de Colbert ne se trouve qu'une fois dans les Å“uvres de Pierre Corneille; c'est dans une adresse au roi écrite au nom des marchands de la ville de Paris en 1674[1337]. Au contraire, Pierre Corneille a composé une longue épître à la louange du talent et du caractère de Pellisson[1338], où il célèbre ainsi son dévouement à Fouquet:

En vain, pour ébranler la fidèle constance, On vit fondre sur toi la force et la puissance; En vain dans la Bastille on t'accabla de fers; En vain on te flatta sur mille appas divers; Ton grand cÅ“ur, inflexible aux rigueurs, aux caresses, Triompha de la force et se rit des promesses; Et comme un grand rocher par l'orage insulté Des flots audacieux méprise la fierté, Et, sans craindre le bruit qui gronde sur sa tête, Voit briser à ses pieds l'effort de la tempête, C'est ainsi, Pellisson, que dans l'adversité Ton intrépide cÅ“ur garda sa fermeté, Et que ton amitié, constante et généreuse, Du milieu des dangers sortit victorieuse.

De tous les amis et défenseurs de Fouquet, la Fontaine fut celui qui se signala le plus par son dévouement et par ses efforts pour le sauver. Aussitôt après l'arrestation du surintendant, et sous le coup de la première émotion, il écrivit l'élégie célèbre adressée aux _Nymphes de Vaux_. C'est le cri du cÅ“ur, le gémissement d'une âme attristée à la vue d'une si grande ruine; puis un retour amer sur les caprices de la fortune, un contraste poétique entre les trompeuses grandeurs de la cour et le calme du bonheur champêtre que Fouquet eût pu goûter dans cet asile de Vaux; enfin un appel à la clémence du roi:

Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes, Et que l'Anqueuil[1339] enflé ravage les trésors Dont les regards de Flore ont embelli ses bords. On ne blâmera point vos larmes innocentes; Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes. Chacun attend de vous ce devoir généreux; Les destins sont contents: Oronte est malheureux. Vous l'avez vu naguère aux bords de vos fontaines, Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines, Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels. Hélas! qu'il est déchu de ce bonheur suprême! Que vous le trouveriez différent de lui-même! Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits: Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis, Hôtes infortunés de sa triste demeure, En des gouffres de maux le plongent à toute heure. Voilà le précipice où l'ont enfin jeté Les attraits enchanteurs de la prospérité! Dans les palais des rois cette plainte est commune. On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune, Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants; Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps. Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles. Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles, Il est bien malaisé de régler ses désirs; Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs. Jamais un favori ne borne sa carrière; Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière; Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit. Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte Ne suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte? Ah! si ce faux éclat n'eût point fait ses plaisirs. Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs, Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge! Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage, Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la cour; Mais la faveur du ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence, Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens. Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.

Mais quittons ces pensers: Oronte nous appelle Vous, dont il a rendu la demeure si belle, Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas. Si le long de vos bords Louis porte ses pas, Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage; Il aime ses sujets, il est juste, il est sage; Du titre de clément rendez-le ambitieux: C'est par là que les rois sont semblables aux dieux. Du magnanime Henri qu'il contemple la vie: Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie. Inspirez à Louis cette même douceur; La plus belle victoire est de vaincre son cÅ“ur. Oronte est à présent un objet de clémence; S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance. Il est assez puni par son sort rigoureux, Et c'est être innocent que d'être malheureux.

Cet appel à la clémence ne fut pas entendu de Louis XIV; mais les beaux vers de la Fontaine trouvèrent de l'écho dans tous les cÅ“urs. Il ne se lassa pas de plaider la cause de Fouquet, et, au commencement de l'année 1663, lorsque les sentiments publics devenaient plus favorables à l'accusé, il s'adressa de nouveau à Louis XIV pour le supplier de ne pas se montrer implacable envers son prisonnier:

Prince qui fais nos destinées, Digne monarque des François. Qui du Rhin jusqu'aux Pyrénées Portes la crainte de tes lois; Si le repentir de l'offense Sert aux coupables de défense Près d'un courage généreux, Permets qu'Apollon l'importune. Non pour les biens et la fortune, Mais pour les jours d'un malheureux.

Ce triste objet de ta colère N'a-t-il point encore effacé Ce qui jadis t'a pu déplaire Aux emplois où tu l'as placé? Depuis le moment qu'il soupire. Deux fois l'hiver en ton empire A ramené les aquilons; Et nos climats ont vu l'année, Deux fois de pampre couronnée, Enrichir coteaux et vallons.

Oronte seul, ta créature. Languit dans un profond ennui; Et les bienfaits de la nature Ne se répandent plus pour lui. Tu peux d'un éclat de ta foudre Achever de le mettre en poudre; Mais, si les dieux à ton pouvoir Aucunes bornes n'ont prescrites, Moins ta grandeur a de limites, Plus ton courroux en doit avoir.

Réserve-le pour des rebelles; Ou, si ton peuple t'est soumis, Fais-en voler les étincelles Chez tes superbes ennemis. Déjà Vienne est irritée De ta gloire aux astres montée: Ses monarques en sont jaloux; Et Rome t'ouvre une carrière Où ton cÅ“ur trouvera matière D'exercer ce noble courroux[1340].

Va-t'en punir l'orgueil du Tibre; Qu'il se souvienne que ses lois N'ont jadis rien laissé de libre Que le courage des Gaulois; Mais parmi nous sois débonnaire; A cet empire si sévère Tu ne te peux accoutumer; Et ce serait trop te contraindre: Les étrangers te doivent craindre; Tes sujets te veulent aimer.

L'Amour est fils de la Clémence; La Clémence est fille des Dieux; Sans elle, toute leur puissance Ne serait qu'un titre odieux. Parmi les fruits de la victoire, César, environné de gloire, N'en trouva point dont la douceur A celui-ci pût être égale, Non pas même aux champs où Pharsale Lui donna le nom de vainqueur.

Je ne veux pas te mettre en compte Le zèle ardent ni les travaux, En quoi tu te souviens qu'Oronte Ne cédait point à ses rivaux: Sa passion pour ta personne, Pour ta grandeur, pour ta couronne. Quand le besoin s'est vu pressant, A toujours été remarquable; Mais, si tu crois qu'il est coupable, Il ne veut point être innocent.

Laisse-lui donc pour toute grâce Un bien qui ne lui peut durer, Après avoir perdu la place Que ton cÅ“ur lui fit espérer: Accorde-nous les faibles restes De ses jours tristes et funestes, Jours qui se passent en soupirs: Ainsi les tiens, filés de soie, Puissent se voir comblés de joie, Même au delà de tes désirs!

Cette ode, fort inférieure à l'élégie, fut communiquée à Fouquet. Il la renvoya avec des annotations que nous fait connaître la réponse de la Fontaine. On y voit que Fouquet, ignorant ce qui s'était passé à Rome, n'avait pu comprendre les allusions du poëte. «Vous voulez, monseigneur, lui répond la Fontaine, que l'endroit de Rome soit supprimé, et vous le voulez, ou parce que vous avez trop de piété, ou parce que vous n'êtes pas instruit de l'état présent des affaires. Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir.» Fouquet demandait aussi que le poëte retranchât la dernière strophe, où il suppliait le roi d'épargner la vie de l'accusé. «Vous dites, lui répond la Fontaine, que je demande trop bassement une chose que l'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous, monseigneur, et, en vérité, celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite nullement de mourir; mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n'y a point de termes si humbles, si pathétiques et si pressants, que je ne m'en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme.» Il est difficile de n'être pas touché de ce dévouement de la Fontaine, qui s'accroît en proportion du malheur et prend avec le prisonnier un ton plus humble et plus respectueux qu'avec le ministre tout-puissant[1341].

La Fontaine s'éloigna de Paris dans le courant de cette année 1665. Son voyage fut-il volontaire ou imposé par ordre supérieur? La Fontaine était-il exilé comme son oncle Jannart, ami et substitut de Fouquet, qu'une lettre de cachet relégua en Limousin, ou ne l'accompagna-t-il que par affection? Les lettres de la Fontaine à sa femme laissent quelque doute sur ce point. On y voit que le départ eut lieu le 25 août; que M. Jannart reçut les condoléances de quantité de personnes de condition et de ses amis: que M. le lieutenant criminel en usa généreusement, libéralement, royalement; qu'il ouvrit sa bourse, «et nous dit, ajoute la Fontaine[1342], que nous n'avions qu'à puiser.» Et plus loin: «La fantaisie de voyager m'était entrée quelque temps auparavant dans l'esprit, comme si j'eusse eu des pressentiments de l'ordre du roi.» Ces derniers mots me font supposer, malgré l'opinion contraire du savant M. Walckenaer[1343], que la Fontaine était compris dans la lettre de cachet qui exila son oncle Jannart, pour avoir donné des conseils à mesdames Fouquet et inspiré plusieurs des requêtes qu'elles avaient présentées à la Chambre de justice. C'est pendant ce voyage que le poëte, passant à Amboise, se fit montrer la chambre qu'avait occupée le prisonnier[1344], et témoigna avec une touchante naïveté son affection pour l'_illustre malheureux_.

Pellisson n'excitait pas moins vivement que Fouquet la sympathie des gens de lettres. Comment ne se seraient-ils pas attendris sur les malheurs de cet écrivain, qui, sans avoir partagé la grandeur et les fautes de Fouquet, partageait ses infortunes? Racine, encore fort jeune à cette époque et relégué au fond d'une province, s'étonnait que tous les poëtes ne se réunissent pas pour solliciter la grâce de Pellisson. «Tous les beaux esprits du monde, écrivait-il à l'abbé le Vasseur[1345], ne devraient-ils pas faire une solennelle députation au roi pour demander sa grâce? Les Muses elles-mêmes ne devraient-elles pas se rendre visibles, afin de solliciter pour lui?

Nec vos, Pierides, nec stirps Latoïa, vestro Docta sacerdoti turba tulistis opem[1346]!

Mais on voit peu de gens que la protection des Muses ait sauvés des mains de la justice: il eût mieux valu qu'il ne se fût jamais mêlé que de belles choses, et la condition de roitelet en laquelle il s'était métamorphosé lui eût été bien plus avantageuse que celle de financier. Cela doit apprendre à M. l'Avocat[1347] que le solide n'est pas toujours le plus sûr, puisque M. Pellisson ne s'est perdu que pour l'avoir préféré au creux; et, sans mentir, quoiqu'il fasse bien creux sur le Parnasse, on y est pourtant plus à son aise que dans la Conciergerie, et il n'y a point de plaisir d'avoir place dans les histoires tragiques, dussent-elles être écrites de la main de M. Pellisson lui-même.»

Les sentiments exprimés par Racine étaient ceux de tous les gens de lettres, dont Pellisson avait été pendant plusieurs années le protecteur. Leur sympathie pour le prisonnier se manifesta avec d'autant plus d'énergie que la captivité de Pellisson était plus rigoureuse. On savait qu'il était étroitement resserré à la Bastille, et qu'on avait écarté le seul gardien qu'il avait réussi à adoucir. L'imagination lui créa bientôt une légende: on disait que, privé de livres, de papier et de tous moyens d'écrire, il n'avait trouvé de distraction qu'à apprivoiser une araignée; mais que son geôlier avait pris un plaisir barbare à le priver de cette dernière consolation, et avait écrasé l'insecte. «Ah! monsieur, se serait écrié Pellisson[1348], j'aurais mieux aimé que vous m'eussiez cassé le bras.» La légende prêtait au prisonnier des traits de présence d'esprit remarquables: on racontait qu'ayant un jour été confronté avec Fouquet à la Bastille, Pellisson s'aperçut de l'hésitation du surintendant. Fouquet ignorait en effet que des papiers qui pouvaient le compromettre avaient été détruits: «Monsieur, lui dit Pellisson, si vous ne saviez pas que les papiers qui attestent le fait dont on vous charge sont brûlés, vous ne le nieriez pas avec tant d'assurance[1349].» Ce fut, ajoute-t-on, un trait de lumière pour Fouquet, qui, ne doutant plus que les traces de ses dilapidations avaient disparu, se tint ferme et ne put être convaincu. Ces anecdotes très-douteuses prouvent, du moins, combien était vive la sympathie qu'inspirait Pellisson.

Le prisonnier laissait à ses amis le soin de le défendre: lui-même ne s'occupait que de la défense de Fouquet. Il invoquait le pardon de Louis XIV, non pour lui, mais pour le surintendant. Il rappelait le désintéressement et la générosité de Fouquet, les services qu'il avait rendus aux lettres et aux arts[1350]:

D'un esprit élevé négligeant l'avenir, Il toucha les trésors, mais sans les retenir; . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pensant à soutenir l'indigente vertu, A relever partout le mérite abattu. A l'éclat des beaux-arts, à l'honneur de la France, Il ne se réserva que la seule espérance, Espérance fondée en son cÅ“ur, en sa foi, En son rare génie, aux bontés de son roi.

Puis, s'adressant à Louis XIV, Pellisson faisait allusion au pardon que ce prince avait accordé à Fouquet, et qui, en le trompant sur les véritables sentiments du roi, avait contribué à le précipiter dans l'abîme.

S'il a pu vous déplaire, Oronte est trop coupable; Mais si, dans son erreur, flatté de vos bontés, Il courait à sa perte à pas précipités; S'il n'a pu soupçonner votre juste colère; S'il brûlait dans son cÅ“ur du désir de vous plaire; Si ce cÅ“ur noble et franc, d'un zèle abandonné, Tenant tout de vos mains, pour vous eût tout donné; Si de ce zèle ardent il vous servit sans cesse, Pardonnez au pouvoir de l'humaine faiblesse.

Pellisson, en terminant, touchait à des idées qui devaient faire une profonde impression sur Louis XIV. Il lui montrait l'avenir et la postérité applaudissant à sa clémence:

Si je puis quelque jour, charmé de vos merveilles, Montrant à l'univers, après de longues veilles, Ce que peut un esprit nourri dans les beaux-arts, Égaler votre histoire à celle des Césars, Ne me dérobez point ce beau trait de clémence; Je l'attends, et mes vÅ“ux sont les vÅ“ux de la France.

Les Défenses ou Discours de Pellisson pour Fouquet ont eu, au dix-septième siècle, une réputation d'éloquence qui s'est soutenue jusqu'à nos jours. On y trouve, en effet, un style plus ferme et plus élevé que dans la plupart des plaidoyers des avocats alors en renom. Il suffit, pour s'en convaincre, d'en citer quelques passages. L'orateur s'adresse d'abord au roi: «Ce n'est pas la coutume, dit-il, ni le défaut du siècle, que la disgrâce trouve trop de défenseurs, et Votre Majesté n'est sans doute guère importunée de ceux qui lui parlent aujourd'hui pour M. Fouquet, naguère procureur général, surintendant des finances, ministre d'État, l'objet de l'admiration et de l'envie, maintenant à peine estimé digne de pitié. Tout se tait, tout tremble, tout révère la colère de Votre Majesté. Je la révérerais plus que personne, et, quelque obligé que je fusse de parler, je me tairais comme tous les autres, si je n'avais à dire à Votre Majesté des choses essentielles, qu'autre que moi ne lui dira point, et qui regardent le bien de son service[1351].»

Quant au fond de l'argumentation de Pellisson, elle se réduit, comme celle de Fouquet lui-même, à alléguer les besoins de la France, alors en guerre avec l'Espagne, la nécessité de subvenir à l'entretien des armées et de payer la gloire nationale, enfin les ordres pressants de Mazarin. Le surintendant, qui avait fourni à toutes les dépenses et fait preuve d'un génie fécond en ressources, devait-il être rendu responsable du malheur des temps et du désordre qui régnait depuis longtemps dans l'administration financière? Ses services étaient constants et proclamés par des lettres de Mazarin; ses fautes lui étaient communes avec tous les surintendants. Comment la justice et la bonté du roi pourraient-elles punir Fouquet d'abus qui remontaient jusqu'à Mazarin et qui étaient couverts par la gloire et par tant d'importantes acquisitions?

Pellisson s'efforce de prouver qu'une conduite différente eût été funeste. Il demande ce qu'on dirait si on lisait un jour dans l'histoire: «Cette année, nous manquâmes deux grands succès, non pas tant faute d'argent que par quelques formalités de finances. On attendait un grand et infaillible secours de quelques affaires extraordinaires, rentes et augmentations de gages, mais la vérification n'en put être faite assez promptement. Un rapporteur de l'édit s'alla malheureusement promener aux champs, un autre perdit sa femme; on tomba dans les fêtes, et après la vérification même, dont l'on n'était pas assuré, les expéditions de l'Épargne, des parties casuelles et de l'Hôtel de Ville, étaient longues par la multitude des quittances et des contrats. Girardin, le plus hardi des hommes d'affaires, avait promis deux millions d'avances, mais il était malade à l'extrémité; Monerot le jeune, qui ne lui cédait ni en crédit ni en courage, pour quelque indisposition était aux eaux de Bourbon, etc... Le surintendant trouvait de l'argent sur ses promesses (personnelles), mais la prudence ne lui conseillait pas d'engager si avant sa fortune particulière dans la publique; il allait pourtant passer par-dessus, quand de grands et doctes personnages lui montrèrent clairement qu'il ne le pouvait; car de prêter ces grandes sommes sans en tirer aucun dédommagement, c'était ruiner impitoyablement sa famille; d'en prendre le même intérêt qu'un homme d'affaires, cela était indigne et même usuraire; de faire un prêt supposé sous le nom d'un autre, c'était une fausseté. Et par toutes ces circonstances malheureuses, l'armée manquant de toutes choses, et le mal étant plus prompt que le remède, nous ne pûmes jamais prendre Stenay ni secourir Arras[1352].»

Pellisson suppose le cas où l'on eût cherché chicane à Mazarin lui-même sur les moyens par lesquels il se procurait de l'argent pour l'entretien des armées. «En conscience, dit-il[1353], quel homme de bon sens lui eût pu conseiller d'autre harangue que celle de Scipion: _Voici mes registres, je les apporte, mais c'est pour les déchirer. En ce même jour je signai, il y a un an, la paix générale et le mariage du roi, qui ont rendu le repos à l'Europe; allons en renouveler la mémoire au pied des autels_.» Mais, comme le remarque très-judicieusement M. Sainte-Beuve, Fouquet n'avait pas rendu de ces services éclatants qui effacent toutes les fautes, et d'ailleurs Pellisson suppose toujours qu'il ne s'agit que d'irrégularités et non de véritables vols dans l'administration financière.

Les Défenses de Pellisson, quoique l'argumentation n'en fût pas bien solide, contribuèrent à persuader au public que Fouquet était victime d'une odieuse persécution. Colbert s'en inquiéta, et il fit resserrer Pellisson avec une nouvelle rigueur. On ne lui permit plus, comme par le passé, de se promener sur la terrasse de la Bastille, et d'y cultiver des fleurs. Ce fut alors que mademoiselle de Scudéry, qui s'était toujours signalée à la tête des amis de Pellisson, écrivit à Colbert, en décembre 1663, une lettre où elle le suppliait d'apporter quelque adoucissement à la captivité de son ami[1354].

La mère de Pellisson s'efforçait, de son côté, de fléchir Colbert par les placets qu'elle ne cessait de lui adresser[1355]. Des personnages illustres, tels que les ducs de Montausier et de Saint-Aignan, s'intéressaient en faveur du prisonnier. Pellisson lui-même invoquait indirectement la justice du roi dans une pièce intitulée: _Requête à la Postérité_[1356]:

A Nosseigneurs de la Postérité, Juges des rois et tout pleins d'équité, Paul Pellisson, dans une prison noire. Manquant de tout, même d'une écritoire. Comme il le peut, en son entendement, Vous fait sa plainte et remontre humblement Qu'il a procès contre un roi magnanime, Qui fut toujours l'objet de son estime. Pour le servir, il quitta les amours, Les tendres vers et les tendres discours, Mourut au monde (et de très-bonne grâce Son épitaphe[1357] en fut faite au Parnasse), Veilla, sua, courut, n'oublia rien. Pendant quatre ans, hors d'acquérir du bien, N'en voulant point qui ne lui vint sans crime, Ou qu'un patron ne rendit légitime, Bien lui fut dit par gens du très-bon sens Qu'il se hâtât, que c'en était le temps; Que, s'il venait quelque prompte retraite, Il passerait pour n'être qu'un poëte. Mais, toujours ferme en sa première humeur, Se contenta de sentir en son cÅ“ur Que, pour connaître ou l'histoire ou la fable, De nuls emplois il n'était incapable, Ni dédaigneux pour les moins importants, Ni faible aussi pour soutenir les grands. Quoi qu'il en soit, ou faveur ou mérite, Sa part d'emploi, d'abord la plus petite, Fut la plus grande après qu'il fut connu. Lui des premiers, quoique dernier venu, On le vit lors traiter, compter, écrire, Pour l'intérêt de tout un vaste empire. Et toutefois, ô souvenir amer! Pour ce grand prince il sut encor rimer, Témoins ces vers: _Puisque Louis l'ordonne. Arbres, parlez, mieux que ceux de Dodone; Louis le veut, sortez, Nymphes, sortez_[1358]. Mais, au milieu de ces prospérités, Il plut au ciel, par un grand coup de foudre, En un moment de le réduire en poudre. Il ne veut pas mettre en longue oraison Les longs ennuis de sa dure prison: N'ayant pour lui courroux, mépris, ni haine, On l'en plaignait; il les souffrait sans peine, Quand un démon jaloux et suborneur, Pour lui ravir ce reste de bonheur. Aux plus hauts lieux forma de vains nuages, Troubla les airs, excita cent orages. Vous le savez, grilles, portes, verrous, Si dans ces lieux, sans nuls témoins que vous, Son cÅ“ur, sa main, sa langue, sa mémoire, Du grand Louis n'ont révéré la gloire, Faisant pour lui ce qu'un cÅ“ur bien pieux Au même état aurait fait pour les dieux Vous le savez, ô puissance divine, S'il eut jamais l'esprit à la rapine. Et toutefois, sans savoir bien pourquoi, Certaines gens, qu'on nomme gens du roi, Bien renfermé le déchirent d'injures, Lui demandant par longues écritures Les millions que, faisant son devoir, Il n'eut jamais, mais qu'il pourrait avoir. On le diffame, et qui pis est encore. Il le sait bien, mais il faut qu'il l'ignore O Nosseigneurs de la Postérité, Juges des rois, plaise à votre équité, Quant aux écrits qui ternissent sa gloire, Ne les pas lire, ou bien ne les pas croire; Consent pourtant que vous alliez prêchant Qu'il fut un sot, mais non pas un méchant. Quant à Louis, l'ornement de son âge, Si dans six mois, un an, ou davantage, Il ne lui rend, sans y manquer en rien, Liberté, joie, honneur, repos et bien, Quoiqu'à la gloire il ait droit de prétendre Plus qu'un César et plus qu'un Alexandre, Ce nonobstant, pour sa punition, Le déclarant égal à Scipion, A cet effet, ôter de son histoire, Sans que jamais il en soit fait mémoire, Quatre vertus, six grandes actions, Douze combats, soixante pensions; Faire défense aux échos du Parnasse De le nommer le plus grand de sa race; A tous faiseurs de chants nobles et hauts, A tous Ronsards, Malherbes et Bertauts, A tous faisants galantes écritures, A tous Marots, Brodeaux, Mellius, Voitures, A tous Arnaulds, Sarrazins, Pellissons, D'à l'avenir, dans leurs doctes chansons, Passé mille ans, faire aucun sacrifice A son grand nom, ET VOUS FEREZ JUSTICE.

Pellisson ne gagna pas immédiatement sa cause près de Louis XIV; mais l'opinion publique se déclara en sa faveur plus vivement encore que pour Fouquet. Delille a exprimé la pensée des contemporains de Pellisson, lorsqu'il a dit:

Aimer un malheureux, ce fut là tout son crime.