‹ Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé FouquetChapitre 111 sur 126 · V

V

CONFITEOR DE FOUQUET.

J'ai indiqué ci-dessus (p. 323), à quelle occasion fut probablement composé le _Confiteor de Fouquet_. Une copie de cette pièce est conservée dans les manuscrits de la bibliothèque de Bourges, au milieu d'un livre de prières. J'en dois l'indication à M. Corrard, maître de conférences à l'École Normale et professeur de rhétorique au collège Rollin, et la transcription à M. Delouche, professeur de rhétorique au lycée impérial de Bourges:

Dans ce funeste estat où chacun m'abandonne, Que contre moy les loix exercent leur pouvoir, La mort, la triste mort n'a plus rien qui m'estonne, Et je dis de bon cÅ“ur, pour faire mon debvoir:

_Confiteor_

Ces respects que chacun me rendoit à toute heure. Tous ces divins honneurs que partout on m'offroit. Ces superbes lambris de mes riches demeures, Tout cela m'empeschoit de ne penser jamais

_Deo_

Je n'eus d'autre desseins que de ruiner la France; A mes désirs pervers mon esprit s'employoit, Et par là je m'estois acquis tant de puissance, Que partout on me comparoit

_Omnipotenti_

Je foulois à mes pieds et la pourpre et l'ivoire, Chez moy l'or et l'argent s'entassoient à monceaux, Je mettois en ces biens mon bonheur et ma gloire, Et j'aymois tous ces biens plus que tous les tableaux

_Beatæ Mariæ_

Bien que je prisse à toutes mains, Jamais mon cÅ“ur ne se put rendre, Et j'avois de si grands desseins, Que pour y réussir partout il falloit prendre

_Semper_

Sur chacun j'ay fait ma fortune, J'ay volé le marchand, j'ay volé le bourgeois, Et je me souviens qu'autrefois J'ay ravi l'honneur à plus d'une

_Virgini_

Jamais toute la terre humaine N'eust sceu peser tous mes trésors; Elle auroit employé vainement ses efforts, Puisqu'un fardeau si lourd auroit fait de la peine

_Beato Michaeli archangelo_

Dans ce comble d'honneur rien ne m'estoit contraire: J'estalois mes grandeurs en ballets et festins, J'estimois plus la cour qu'ensemble tous les saincts, Je fis cent feux pour elle, et jamais un pour plaire

_Beato Joanni Baptistæ_

Je n'eus point de respect pour le sainct Évangile, En tout temps, en tout lieu j'eus mépris pour la croix; En vain pour me prescher on employoit la voix, Cette peine eust esté tout ensemble inutile

_S. A. P. P. O. S. et tibi, Pater_

Mais ce qui me fait voir encor plus criminel. Et qui redouble mon martyre, Le trouble que j'ay fait est tel, Que pour m'en excuser je n'ay plus lieu de dire

_Quia_

Pendant les premiers temps de ma gloire passée, L'esclat où je vivois esblouit ma raison, Je me plaisois à voir la France renversée, Et je ne dis jamais pour mes crimes un bon

_Peccavi_

Le peuple cependant contre moy murmuroit, Les paysans foules crioient partout vengeance. Un chacun, en un mot, surpris de ma puissance, Disoit tout haut que c'en estoit

_Nimis_

Bien qu'ayant de l'Estat tant troublé les affaires, Qu'il semblast que la France eust plié sous mes lois Et que tout fust réduit aux dernières misères, J'en aurois proposé bien d'autres toutefois

_Cogitatione_

Ouy, j'avais des desseins que je n'ose vous dire, Pour le succès desquels je voulois tout ruiner. Je ne puis y penser que mon cÅ“ur ne souspire, Et moins encore l'exprimer

_Verbo_

Mais si, pour renverser la France, A cent desseins pervers j'appliquois tous mes soins, Si des grands pour cela j'employois la puissance, Je ne travaillois guères moins

_Opere_

Mais puisqu'enfin il faut périr, Et que sur moy des loix s'exerce la justice, Sans le moindre murmure on me verra mourir, Et confesser tout haut[1606]...

_Mea culpa_.