‹ Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé FouquetChapitre 114 sur 126 · VIII

VIII

CHANSON SUR LE PROCÈS DE FOUQUET.

Le procès de Fouquet donna lieu à un grand nombre de chansons où éclate la haine contre le gouvernement et les réformes qu'il tentait. On les trouve dans les recueils du temps et dans le _Nouveau Siècle de Louis XIV_ (t. II). En voici une qui ne brille pas par la poésie, mais qui résume assez nettement l'opinion qu'on se formait alors des juges et des mobiles qui les faisaient agir. Elle fut composée aux fêtes de Noël 1664[1614]:

1

A la venue de Noël Chacun se doit bien réjouir, Car Fouquet n'est point criminel; On n'a pu le faire mourir.

2

Quand, par ses malices, Berryer Dedans l'abîme l'attira, Il étoit dans un grand bourbier, Mais d'Ormesson l'en retira.

3

Sainte-Hélène fort s'emporta Quand il se mit à rapporter, Et le premier il protesta Qu'il le falloit décapiter.

4

«J'ai, dit-il, un double argument, Messieurs, pour fonder mon avis; L'un est: Je serai président[1615], L'autre est dedans la loi, _Si quis_.»

5

«[O grand] Dieu [s'écria Pussor], Qu'il est profond [qu'il est savant] En peut-on trouver un plus fort Pour régir le sénat normand?

6

«Mais, messieurs, ajoutons encor Un troisième raisonnement, Par où je conclus à la mort, Et non pas au bannissement.

7

«Quand d'ardoise il couvrit un toit, L'autre de tuiles seulement, Fut-ce pas pour tromper le roi? Répondez à cet argument[1616].»

8

«Il est fort bon,» dit Gisaucour. Et Ferriol pareillement: «Messieurs, admirons son discours Et le suivons aveuglément.»

9

Hérault dit: «Vous n'avez pas tort, Et quand il n'auroit fait que Vaux, N'est-il pas bien digne de mort D'avoir tant dépensé en eaux?»

10

«Pour moi, je n'y répugne pas, Ajouta le petit Noguès; Car je prétends l'évêché d'Acqs (_de Dax_) Pour mon frère le Béarnès.»

11

Roxante (_Roquesante_), assuré Provençal Se mit alors en grand émoi, Et dit: «Messieurs, vous faites mal, Quand vous tronquez ainsi la loi.»

12

Il leur expliqua donc la loi, D'une très-savante façon, Disant: «Messieurs, une autre foi Apprenez mieux votre leçon.»

13

La Toison, sitôt qu'il finit, En faveur de Fouquet parla, Et ne voulut pas qu'on punît En lui les crimes de Sylla.

14

La Baulme vint à son secours Et suivit le grand d'Ormesson; Quelqu'un m'a dit que son discours Fut très-petit, mais qu'il fut bon.

15

Verdier s'emporta là-dessus, Et par maint auteur allégué Il leur prouva que tout au plus Il devoit être relégué.

16

«Mais pour ces messieurs contenter, Dit raillant le grand Massenau[1617], Si l'on faisoit décapiter Les Mirmidons qui sont à Vaux?»

17

«Je ne leur ferai point de mal, Non plus qu'à Fouquet», dit Moussy « Ni moi», dit M. Catinat, «Ni moi,» dit Le Féron aussy.

18

«Je sais bien, dit Brillac, par où Nous mettre, messieurs, tous d'accord; Qu'on lui mette la corde au cou, Mais que l'on ne serre pas fort.»

19

«La corde au cou! cria Regnard, Je crois que vous n'y pensez point.» «Dieu nous préserve, dit Besnard, D'un ministre la torche au poing!»

20

Poncet ne montra point de fiel, Comme avoit fait Pussort; Mais par un discours tout de miel Conclut doucement à la mort.

21

Monsieur le prévôt des marchands[1618] Ne parut pas si modéré; Ce n'est pas qu'il soit trop méchant, Hais Fouquet l'a voit ulcéré:

22

«En raisonnements superflus Je ne veux point perdre de temps. Ni combattre des corrompus, «Des lâches et des ignorants.

23

Pontchartrain dit: «Ces nouveaux noms Nous conviennent bien moins qu'à toi; Tes rentes et tes pensions, Tes procès-verbaux en font foi.»

24

Si Séguier eut raison ou tort, Je ne déclarerai pas ce point. Je l'honore et révère fort; C'est pourquoi je n'en parle point.

25

Mais, pour finir notre chanson, Que chacun se mette à crier: «Gloire soit au grand d'Ormesson Et le diable emporte Berryer!»