‹ Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé FouquetChapitre 70 sur 126 · CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXIV

Fouquet encourage Molière et la Fontaine.--Ce dernier lui offre son poëme d'_Adonis_.--Il reçoit une pension de Fouquet à condition de lui payer une redevance poétique.--Engagement que prend la Fontaine dans son _Épître à Pellisson_ (1659).--Il s'acquitte du premier terme de la redevance par une ballade adressée à madame Fouquet (juillet 1659).--Quittance en vers donnée par Pellisson.--Ballade adressée, en octobre 1659, à Fouquet pour le payement du second terme.--Ballade sur la paix des Pyrénées (décembre 1659).--Insouciance et indépendance de la Fontaine; il se plaint dans une épître en vers de n'avoir pas été reçu par le surintendant.--Fouquet écoute les plaintes de la Fontaine et sa requête en faveur de sa ville natale (Château-Thierry).--La redevance poétique, à laquelle s'était engagé la Fontaine, lui devient onéreuse.--Fouquet ne lui continue pas moins sa pension.--_Songe de Vaux_, poëme entrepris par la Fontaine et resté inachevé.--Artistes protégés et encouragés par Fouquet.

A l'exception de Pierre Corneille, les poëtes que nous avons vus jusqu'à présent encouragés par Fouquet n'intéressent guère la postérité; mais on trouve, sur la liste de ceux qui reçurent ses bienfaits, deux noms qui demandent grâce pour lui: Molière et la Fontaine. Le premier venait de se fixer à Paris avec sa troupe, jusqu'alors nomade, et commençait, dans le _Dépit amoureux_ et dans les _Précieuses ridicules_, à opposer le vrai comique aux bouffonneries de Scarron. Il est probable que, dès cette époque, il fut encouragé par Fouquet, pour lequel nous le verrons bientôt composer la pièce des _Fâcheux_. Quant à la Fontaine, il était venu à Paris vers 1658, appelé par son oncle Jannart, substitut du procureur général. Ce fut Jannart qui le présenta à Fouquet, et le lui recommanda comme un bel esprit[615]. La Fontaine avait déjà publié une traduction de l'_Eunuque_ de Térence et composé un poëme d'_Adonis_, qu'il offrit à Fouquet avec une dédicace en vers:

Fouquet, l'unique but des faveurs d'Uranie. Digne objet de mes chants, vaste et noble génie. Qui seul peux embrasser tant de soins à la fois, Honneur du nom public, défenseur de nos lois; Toi dont l'âme s'élève au-dessus du vulgaire, Qui connais les beaux-arts, qui sais ce qui doit plaire. Et de qui le pouvoir, quoique peu limité, Par le rare mérite est encor surmonté, Vois de bon Å“il cet Å“uvre, et consens pour ma gloire Qu'avec toi l'on le place au temple de Mémoire: Par toi je me promets un éternel renom; Mes vers ne mourront point, assistés de ton nom. Ne les dédaigne pas, et lis cette aventure Dont pour te divertir j'ai tracé la peinture.

L'_Adonis_ ne manque pas de mérite. Des idées gracieuses, rendues en vers ingénieux, annonçaient déjà un véritable poëte. C'est dans l'_Adonis_ que se trouve ce vers si souvent cité:

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

En 1659, Fouquet accorda à la Fontaine une pension annuelle de mille francs, à condition qu'il lui enverrait une pièce de vers pour le payement de chaque quartier. La Fontaine souscrivit à cet engagement dans une pièce adressée à Pellisson; il était alors dans toute l'ardeur de l'enthousiasme pour un surintendant aussi spirituel que généreux, qui encourageait avec une grâce délicate et se disait l'obligé de ceux qu'il enrichissait. Il aimait Pellisson, par lequel passaient les dons de Fouquet; aussi se montre-t-il d'abord tout de feu pour s'acquitter de ses engagements.

Je vous l'avoue, et c'est la vérité, Que monseigneur[616] n'a que trop mérité La pension qu'il veut que je lui donne. En bonne foi, je ne connais personne A qui Phébus s'engageât aujourd'hui De la donner plus volontiers qu'à lui; Son souvenir qui me comble de joie Sera payé tout en belle monnoie De madrigaux, d'ouvrages ayant cours. Cela s'entend, sans manquer de deux jours Aux termes pris, ainsi que je l'espère. Cette monnoie est sans doute légère. Et maintenant peu la savent priser; Mais c'est un fonds qu'on ne peut épuiser. Plût aux destins, amis de cet empire, Que de l'épargne[617] on en pût autant dire! J'offre ce fonds avec affection; Car, après tout, quelle autre pension Aux demi-dieux pourrait être assinée[618]? Pour acquitter celle-ci chaque année, Il me faudra quatre termes égaux: A la Saint-Jean, je promets madrigaux Courts et troussés, et de taille mignonne, Longue lecture en été n'est pas bonne; Le chef d'octobre aura son tour après; Ma muse alors prétend se mettre en frais. Notre héros, si le beau temps ne change, De menus vers aura pleine vendange. Ne dites point que c'est menu présent; Car menus vers sont en vogue à présent. Vienne l'an neuf, ballade est destinée: Qui rit ce jour, il rit toute l'année. Or la ballade a cela, ce dit-on, Qu'elle fait rire, ou ne vaut un bouton. Pâques, jour saint, veut autre poésie: J'enverrai lors, si Dieu me prête vie; Pour achever toute la pension, Quelque sonnet plein de dévotion: Ce terme-là pourrait être le pire, On me voit peu sur tels sujets écrire; Mais tout au moins je serai diligent, Et si j'y manque, envoyez un sergent; Faites saisir, sans aucune remise, Stances, rondeaux, et vers de toute guise; Ce sont nos biens: les doctes nourrissons N'amassent rien, si ce n'est des chansons.

Ne pouvant donc présenter autre chose, Qu'à son plaisir le héros en dispose. Vous lui direz qu'un peu de son esprit Me viendrait bien pour polir chaque écrit. Quoi qu'il en soit, je me fais fort de quatre; Et je prétends, sans un seul en rabattre, Qu'au bout de l'an le compte y soit entier: Deux en six mois, un par chaque quartier. Pour sûreté, j'oblige par promesse Le bien que j'ai sur le bord du Permesse, Même au besoin notre ami Pellisson Me pleigera[619] d'un couplet de chanson. Chanson de lui tient lieu de longue épître; Car il en est sur un autre chapitre. Bien nous en prend; nul de nous n'est fâché Qu'il soit ailleurs jour et nuit empêché.

A mon égard, je juge nécessaire De n'avoir plus sur les bras qu'une affaire. C'est celle-ci: j'ai donc intention De retrancher toute autre pension, Celle d'Iris même[620]; c'est tout vous dire; Elle aura beau me conjurer d'écrire, En lui payant, pour ses menus plaisirs, Par an trois cent soixante et cinq soupirs (C'est un par jour, la somme est assez grande). Je n'entends point après qu'elle demande Lettre ni vers, protestant de bon cÅ“ur Que tout sera gardé pour monseigneur.

La Fontaine était sincère lorsqu'il prenait cet engagement, et il l'exécuta d'abord avec scrupule. La première échéance de la rente qu'il devait au surintendant tombait au mois de juillet 1659; il paya exactement et largement sa dette. Ce fut à madame Fouquet, femme du surintendant, qu'il adressa sa ballade:

Comme je vois monseigneur votre époux Moins de loisir qu'homme qui soit en France, Au lieu de lui, puis-je payer à vous? Serait-ce assez d'avoir votre quittance? Oui, je le crois; rien ne tient en balance Sur ce point là mon esprit soucieux. Je voudrais bien faire un don précieux; Mais si mes vers ont l'honneur de vous plaire, Sur ce papier promenez vos beaux yeux. En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Je viens de Vaux, sachant bien que sur tous Les Muses font en ce lieu résidence; Si leur ai dit, en ployant les genoux, Mes vers voudraient faire la révérence A deux soleils de votre connaissance, Qui sont plus beaux, plus clairs, plus radieux Que celui-là qui loge dans les cieux. Partant, vous faut agir dans cette affaire, Non par acquit, mais de tout votre mieux. En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

L'une des neuf m'a dit d'un ton fort doux (Et c'est Clio, j'en ai quelque croyance): Espérez bien de ses yeux et de nous. J'ai cru la Muse; et sur cette assurance J'ai fait ces vers, tout rempli d'espérance. Commandez donc, en termes gracieux, Que, sans tarder, d'un soin officieux, Celui des Ris qu'avez pour secrétaire M'en expédie un acquit glorieux. En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

ENVOI

Reine des cÅ“urs, objet délicieux, Que suit l'enfant qu'on adore en des lieux Nommés Paphos, Amathonte et Cythère, Vous qui charmez les hommes et les dieux, En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Ce fut Pellisson qui donna la quittance du quartier de rente payé par la Fontaine. Il la fit en vers et en double expédition; l'une est une quittance publique par-devant notaire, et l'autre une quittance sous seing privé. Voici la première:

Par-devant moi, sur Parnasse notaire, Se présenta la reine des beautés Et des vertus le parfait exemplaire, Qui lut ces vers, puis les ayant comptés, Pesés, revus, approuvés et vantés, Pour le passé voulut s'en satisfaire; Se réservant le tribut ordinaire, Pour l'avenir, aux termes arrêtés. Muses de Vaux, et vous leur secrétaire, Voilà l'acquit tel que vous souhaitez. En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

La quittance sous seing privé continue ces jeux d'esprit:

De mes deux yeux, ou de mes deux soleils, J'ai lu vos vers, qu'on trouve sans pareils, Et qui n'ont rien qui ne me doive plaire. Je vous tiens quitte et promets vous fournir De quoi partout vous le faire tenir, Pour le passé, mais non pour l'avenir. En puissiez-vous dans cent ans autant faire!

Le second terme, celui d'octobre, commence à peser à la Fontaine. Il aimait avec délices le sommeil et la paresse; il ne rimait qu'à ses heures et sur des sujets de son choix. La contrainte lui était odieuse; il me semble qu'elle se trahit dans la ballade qu'il adressa à Fouquet pour son nouveau payement. Il y a toujours de la finesse et de la malice; mais, si je ne me trompe, on y sent l'effort:

Trois fois dix vers, et puis cinq d'ajoutés, Sans point d'abus, c'est ma tâche complète; Mais le mal est qu'ils ne sont pas comptés: Par quelque bout il faut que je m'y mette. Puis, que jamais ballade je promette! Dussé-je entrer au fin fond d'une tour. Nenni, ma foi, car je suis déjà court; Si que je crains que n'ayez rien du nôtre; Quand il s'agit de mettre une Å“uvre au jour. Promettre est un, et tenir est un autre.

Sur ce refrain, de grâce, permettez Que je vous conte en vers une sornette. Colin, venant des Universités, Promit un jour cent francs à Guillemette. De quatre-vingts il trompa la fillette, Qui, de dépit, lui dit, pour faire court: Vous y viendrez cuire dans notre four! Colin répond, faisant le bon apôtre: Ne vous fâchez, belle, car en amour Promettre est un, et tenir est un autre.

Sans y penser, j'ai vingt vers ajustés, Et la besogne est plus qu'à demi faite. Cherchons-en treize encor de tous côtés, Puis ma ballade est entière et parfaite. Pour faire tant que l'ayez toute nette, Je suis en eau, tant que j'ai l'esprit lourd; Et n'ai rien fait, si par quelque bon tour Je ne fabrique encore un vers en _ôtre_; Car vous pourriez me dire à votre tour: Promettre est un, et tenir est un autre.

ENVOI

O vous, l'honneur de ce mortel séjour, Ce n'est pas d'hui que ce proverbe court; On ne l'a fait de mon temps ni du vôtre: Trop bien savez qu'en langage de cour Promettre est un, et tenir est un autre.

Dans l'intervalle entre le second et le troisième terme, un événement politique d'une haute importance vint fournir au poëte l'inspiration qui commençait à lui manquer. La paix des Pyrénées fut signée le 7 novembre 1659. La Fontaine s'empressa de la chanter, et paya son terme de décembre par la ballade suivante:

Dame Bellone, ayant plié bagage, Est en Suède avec Mars son amant. Laissons-les là; ce n'est pas grand dommage: Tout bon Français s'en console aisément. Jà n'en battrai ma femme assurément. Car que me chaut si le Nord s'entrepille, Et si Bellone est mal avec la cour? J'aime mieux voir Vénus et sa famille, Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

Le seul espoir restait pour tout potage; Nous en vivions, encor bien maigrement, Lorsqu'en traités Jules[621] ayant fait rage, A chassé Mars, ce mauvais garnement. Avec que nous, si l'almanach ne ment, Les Castillans n'auront plus de castille[622]; Même au printemps on doit, de leur séjour, Nous envoyer avec certaine fille[623] Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

On sait qu'elle est d'un très-puissant lignage, Pleine d'esprit, d'un entretien charmant, Prudente, accorte, et surtout belle et sage, Et l'Empereur y pense aucunement; Mais ce n'est pas un morceau d'Allemand, Car en attraits sa personne fourmille; Et ce jeune astre, aussi beau que le jour, A pour sa dot, outre un métal qui brille, Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

ENVOI

Prince amoureux de dame si gentille, Si tu veux faire à la France un bon tour, Avec l'Infante enlève à la Castille Les Jeux, les Ris, les Grâces et l'Amour.

A cette ballade, la Fontaine joignit un madrigal pour la reine, comme au terme précédent il avait ajouté à la ballade pour Fouquet un madrigal sur le mariage de mademoiselle d'Aumont et de M. de Mezière. Ainsi, pendant l'année, le poëte paya sa rente assez largement; mais, comme nous l'avons dit, tout travail obligé lui devenait un fardeau intolérable. Dormir, songer, promener ça et là ses rêveries et ses amours volages, rimer quelque conte emprunté à Boccace, à l'Arioste ou à Machiavel, voilà ce qui plaisait au poëte. Pellisson, son ami, avait soin de faire valoir au surintendant ses moindres Å“uvres et d'excuser ses retards. Il vantail avec raison la candeur naïve de l'épitaphe que venait de se composer la Fontaine, et qui peint si bien son indifférence pour la richesse:

Jean s'en alla comme il était venu. Mangea le fonds avec le revenu. Tint les trésors chose peu nécessaire; Quant à son temps, bien sut le dispenser: Deux parts en fit, dont il soulait passer L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Ce rêveur, qui mangeait si légèrement son fonds, n'aurait pas longtemps porté la chaîne d'un poëte de cour. On sent à chaque instant dans ses vers la liberté du vrai génie qui se révolte contre l'apparence de la domesticité. Au milieu de tous ces poëtes faméliques qui imploraient les bienfaits du surintendant, on aime l'indépendance de la Fontaine. En veut-on une nouvelle preuve? Il avait attendu à Saint-Mandé une audience de Fouquet sans être admis, et, quoiqu'il fût entouré de cette riche bibliothèque qu'admirait Corneille[624], quoiqu'il pût contempler les curiosités que Fouquet avait tirées à grands frais de l'Orient et surtout de l'Égypte, il s'impatienta, s'irrita et se plaignit de ce manque d'égards dans une épître au surintendant:

Dussé-je une fois vous déplaire, Seigneur, je ne me saurais taire: Celui qui, plein d'affection, Vous promet une pension, Bien payable et bien assinée[625], A tous les quartiers de l'année; Qui pour tenir ce qu'il promet Va souvent au sacré sommet, Et, n'épargnant aucune peine, Y dort après tout d'une haleine Huit ou dix heures règlement Pour l'amour de vous seulement, J'entends à la bonne mesure, Et de cela je vous assure; Celui-là, dis-je, a contre vous Un juste sujet de courroux.

L'autre jour, étant en affaire Et le jugeant peu nécessaire, Vous ne daignâtes recevoir Le tribut qu'il croit vous devoir D'une profonde révérence. Il fallut prendre patience, Attendre une heure, et puis partir. J'eus le cÅ“ur gros, sans vous mentir, Un demi-jour, pas davantage. Car enfin, ce serait dommage Que, prenant trop mon intérêt, Vous en crussiez plus qu'il n'en est. Comme on ne doit tromper personne, Et que votre âme est tendre et bonne, Vous m'iriez plaindre un peu trop fort, Si, vous mandant mon déconfort, Je ne contais au vrai l'histoire; Peut-être même iriez-vous croire Que je souhaite le trépas Cent fois le jour: ce qui n'est pas.

Je me console, et vous excuse: Car, après tout, on en abuse; On se bat à qui vous aura. Je crois qu'il vous arrivera Chose dont aux courts jours se plaignent Moines d'Orbais, et surtout craignent: C'est qu'à la fin vous n'aurez pas Loisir de prendre vos repas. Le roi, l'État, votre patrie, Partagent toute votre vie; Rien n'est pour vous, tout est pour eux. Bon Dieu! que l'on est malheureux Quand on est si grand personnage! Seigneur, vous êtes bon et sage, Et je serais trop familier, Si je faisais le conseiller. A jouir pourtant de vous-même Vous auriez un plaisir extrême: Renvoyez donc en certains temps Tous les traités, tous les traitants, Les requêtes, les ordonnances, Le parlement et les finances, Le vain murmure des frondeurs, Mais, plus que tous, les demandeurs. La cour, la paix[626], le mariage, Et la dépense du voyage, Qui rend nos coffres épuisés Et nos guerriers les bras croisés. Renvoyez, dis-je, cette troupe, Qu'on ne vit jamais sur la croupe Du mont où les savantes sÅ“urs Tiennent boutique de douceurs, Tant que pour les amants des Muses Votre Suisse n'ait point d'excuses, Et moins pour moi que pour pas un. Je ne serai pas importun: Je prendrai votre heure et la mienne. Si je vois qu'on vous entretienne, J'attendra fort paisiblement En ce superbe appartement, Où l'on a fait d'étrange terre, Depuis peu, venir à grand'erre (Non sans travail et quelque frais) Des rois Cephrim et Kiopès Le cercueil, la tombe ou la bière: Pour les rois, ils sont en poussière. C'est là que j'en voulais venir. Il me fallut entretenir Avec ces monuments antiques, Pendant qu'aux affaires publiques Vous donniez tout votre loisir, Certes, j'y pris un grand plaisir. Vous semble-t-il pas que l'image D'un assez galant personnage Sert à ces tombeaux d'ornement? Pour vous en parler franchement. Je ne puis m'empêcher d'en rire. Messire Orus, me mis-je à dire, Vous nous rendez tout ébahis: Les enfants de votre pays Ont, ce me semble, des bavettes Que je trouve plaisamment faites. On m'eût explique tout cela; Mais il fallut partir de là Sans entendre l'allégorie.

Je quittai donc la galerie, Fort content, parmi mon chagrin, De Kiopès et de Cephrim, D'Orus et de tout son lignage, Et de maint autre personnage. Puissent ceux d'Égypte en ces lieux. Fussent-ils rois, fussent-ils dieux. Sans violence et sans contrainte, Se reposer dessus leur plinthe Jusques au bout du genre humain! Ils ont fait assez de chemin Pour des personnes de leur taille.

Et vous, seigneur, pour qui travaille Le temps qui peut tout consumer, Vous que s'efforce de charmer L'antiquité qu'on idolâtre, Pour qui le dieu de Cléopâtre, Sous nos murs enfin abordé, Vient de Memphis à Saint-Mandé, Puissiez-vous voir ces belles choses Pendant mille moissons de roses! Mille moissons, c'est un peu trop; Car nos ans s'en vont au galop.

Jamais à petites journées. Hélas! les belles destinées Ne devraient aller que le pas. Mais quoi! le ciel ne le veut pas. Toute âme illustre s'en console, Et pendant que l'âge s'envole, Tâche d'acquérir un renom Qui fait encor vivre le nom Quand le héros n'est plus que cendre. Témoin celui qu'eut Alexandre Et celui du fils d'Osiris Qui va revivre dans Paris.

Fouquet acceptait de bonne grâce les boutades du poëte et lui pardonnait ses impatiences. Lui-même n'avait que trop besoin d'indulgence, hélas! et, tandis que la Fontaine le croyait absorbé par les affaires, il était tout entier aux plaisirs. C'est du moins ce que dit un contemporain, l'abbé de Choisy: «Il se chargeait de tout, et prétendait être premier ministre sans perdre un instant de ses plaisirs. Il faisait semblant de travailler seul dans son cabinet de Saint-Mandé, et, pendant que toute la cour, prévenue de sa future grandeur, était dans son antichambre, louant à haute voix le travail infatigable de ce grand homme, il descendait par un escalier dérobé dans un petit jardin où ses nymphes, que je nommerais bien si je voulais, et même les mieux cachées, lui venaient tenir compagnie au prix de l'or.» Les lettres que nous citerons dans la suite ne prouvent que trop la vérité de ce qu'avance l'abbé de Choisy. C'est à Saint-Mandé que Fouquet recevait ordinairement mademoiselle de Menneville, une des filles de la reine les plus renommées par sa beauté. Les lettres de l'entremetteuse, qui transmettait les messages et l'argent de Fouquet, sont encore conservées à la bibliothèque impériale, et attestent les prodigalités du surintendant et l'illusion de ceux qui le croyaient, comme la Fontaine, tout occupé des affaires publiques.

En condamnant les folles dépenses du surintendant, on ne peut s'empêcher de louer sa générosité et sa délicatesse envers un poëte comme la Fontaine. Il lui laissait toute liberté de se plaindre et n'en prêtait pas moins une oreille favorable à ses requêtes en faveur de ses compatriotes. Le pont de Château-Thierry, où la Fontaine était né, avait été emporté pendant l'hiver de 1659. Le poëte s'adressa aussitôt à Fouquet:

Dans cet écrit, notre pauvre cité Par moi, seigneur, humblement vous supplie, Disant qu'après le pénultième été L'hiver survint avec grande furie. Monceaux de neige et gros randons[627] de pluie. Dont maint ruisseau, croisant subitement, Traita nos ponts bien peu courtoisement. Si vous voulez qu'on les puisse refaire, De bons moyens j'en sais certainement. L'argent surtout est chose nécessaire.

Or, d'en avoir, c'est la difficulté; La ville en est de longtemps dégarnie. Qu'y ferait-on? Vice n'est pauvreté; Mais cependant, si l'on n'y remédie. Chaussée et pont s'en vont à la voirie. Depuis dix ans, nous ne savons comment. La Marne fait des siennes tellement, Que c'est pitié de la voir en colère. Pour s'opposer à son débordement, L'argent surtout est chose nécessaire.

Si, demandez combien en vérité L'Å“uvre en requiert, tant que soit accomplie Dix mille écus en argent bien compté. C'est justement ce de quoi l'on vous prie. Mais que le prince en donne une partie. Le tout, s'il veut, j'ai bon consentement De l'agréer, sans craindre aucunement. S'il ne le veut, afin d'y satisfaire, Aux échevins on dira franchement: L'argent surtout est chose nécessaire.

ENVOI.

Pour ce vous plaise ordonner promptement Nous être fait des fonds suffisamment, Car vous savez, seigneur, qu'en toute affaire. Procès, négoce, hymen, ou bâtiment, L'argent surtout est chose nécessaire.

La veine du poëte était féconde lorsqu'il n'écoutait que son cÅ“ur ou la reconnaissance; mais, quand il fallait payer sa rente, le travail imposé lui redevenait pénible. Au premier terme de 1660, il se contenta d'un dizain pour madame Fouquet et de madrigaux adressés au roi. Pour être courtes, les pièces n'étaient pas meilleures; on y sent encore plus que dans la ballade à Fouquet la contrainte et l'ennui d'un débiteur pressé par son créancier[628]. Le surintendant, qui était homme de goût, fut peu satisfait, et, ne voulant pas blesser la Fontaine en parlant de la qualité des vers, il ne se plaignit que du petit nombre. La Fontaine, piqué du reproche, répondit par un dizain plein de charme et qui effaçait bien des vers faibles et négligés:

Trois madrigaux, ce n'est pas votre compte. Et c'est le mien: que sert de vous flatter? Dix fois le jour au Parnasse je monte, Et n'en saurais plus de trois ajuster. Dieu vous dirai qu'au nombre s'arrêter N'est pas le mieux, seigneur, et voici comme: Quand ils sont bons, en ce cas tout prud'homme Les prend au poids »u lieu de les compter; Sont-ils méchants, tant moindre en est la somme. Et tant plutôt on s'en doit contenter.

Depuis ce moment, Fouquet, reconnaissant à quelle nature de poëte il avait affaire, ne le pressa plus pour le payement de sa rente, et lui rendit sa liberté en lui continuant sa pension. La Fontaine, que cette générosité touchait, et qui avait pour Fouquet une affection sincère, entreprit de chanter les merveilles de Vaux. Il commença, sous le nom de _Songe de Vaux_, une Å“uvre dont il n'a écrit que des fragments. Il y évoquait la peinture, l'architecture, tous les arts qui avaient contribué à embellir cette splendide demeure. Mais, malgré ses efforts et sa bonne volonté, il ne put achever ce poëme, destiné à célébrer son bienfaiteur. Dans les fragments qui en restent, on ne peut admirer que quelques vers. Tel est surtout ce tableau de la Nuit:

. . . . . . . . . . . . . . Voyez l'autre plafond où la Nuit est tracée. Cette divinité, digne de vos autels, Et qui, même en dormant, fait du bien aux mortels. Par de calmes vapeurs mollement soutenue, La tête sur son bras, et son bras sur la nue, Laisse tomber des fleurs et ne les répand pas; Fleurs que les seuls Zéphyrs font voler sur leurs pas. Ces pavots qu'ici-bas pour leur suc on renomme, Tout fraîchement cueillis dans les jardins du Somme. Sont moitié dans les airs et moitié dans sa main; Moisson plus que toute autre utile au genre humain! Qu'elle est belle à mes yeux, cette Nuit endormie!

Un sent ici que le poëte chante un des biens qu'il appréciait le plus, ce sommeil, qui fait oublier à l'homme les soucis, les inquiétudes, les agitations du monde; mais, considérés dans leur ensemble, les fragments inachevés du _Songe de Vaux_ sont bien inférieure à l'_Adonis_. La Fontaine n'a jamais pu forcer son génie. La prospérité et les libéralités du surintendant l'ont moins bien inspiré que son malheur. C'est pour Fouquet déchu et accusé que la Fontaine a trouvé dans son cÅ“ur d'admirables accents. Avoir inspiré une telle affection à ce libre et poétique génie, avoir compris et respecté son indépendance, c'est pour Fouquet une gloire immortelle. Son nom est resté lié à celui de la Fontaine, et c'est au poëte que le surintendant a dû surtout la sympathie de la postérité.

Les artistes trouvèrent aussi dans Fouquet un protecteur éclairé. Le Poussin, qui vivait à Rome, fut encouragé par ses bienfaits. Mais le Brun, son peintre favori, fut chargé d'orner de fresques le château de Vaux. Il s'en acquitta admirablement et ne fut pas moins charmé du goût et de la bonne grâce de Fouquet que de sa munificence. Il lui resta fidèle après son malheur, et exprima plusieurs fois à Olivier d'Ormesson, le rapporteur du procès de Fouquet, sa sympathie pour l'accusé. Il voulut même faire le portrait du magistrat intègre qui avait contribué à sauver la vie du surintendant. Quoique Colbert continuât de lui confier de grands travaux d'art, il se plaignait de sa dureté (c'est ainsi qu'il qualifiait la sévère économie du contrôleur général des finances). Peut-être aussi le nouveau ministre n'avait-il pas, au même degré que Fouquet, le goût des arts et cette appréciation délicate des chefs-d'Å“uvre, qui est la plus précieuse récompense du génie. D'autres artistes, tels que Levau, Le Nôtre, furent aussi encouragés par Fouquet. Le premier dirigea la construction du château, dont on louait les belles proportions: le second dessina les jardins et le parc de Vaux, dont les perspectives étaient admirées des contemporains. On apercevait du perron une multitude de fontaines jaillissantes qui charmaient la vue. Au centre était une vaste pièce d'eau entourée de grands parterres, et de chaque côté des cascades ménagées avec art. D'innombrables statues s'élevaient de toutes parts et lançaient des jets d'eau, qui, frappés par la lumière et agités par les vents, formaient mille tableaux enchanteurs. La Fontaine, dans le _Songe de Vaux_, a cherché à exprimer ces effets de l'art:

L'eau se croise, se joint, s'écarte, se rencontre. Se rompt, se précipite au travers des rochers. Et fait comme alambics distiller leurs planchers.

Ailleurs il fait parler le génie qui a présidé à la disposition de ces eaux:

Je donne au liquide cristal Plus de cent formes différentes. Et le mets tantôt en canal, Tantôt en beautés jaillissantes.

On le voit souvent par degrés Tomber à flots précipités. Sur des glacis je fais qu'il roule Et qu'il bouillonne en d'autres lieux. Parfois il dort, parfois il coule. Et toujours il charme les yeux.

Sur les vastes bassins de Vaux flottaient de petites barques peintes et dorées, qui conduisaient dans le grand canal. Le Nôtre avait déployé dans ce parc toutes les merveilles de son art, et Versailles n'a fait plus tard qu'en imiter les magnificences.

APPENDICE

SUR LE NOM ET LES ARMES DE FOUQUET.

On lit dans le tome XIII (fº 428) des manuscrits de Conrart[629] le passage suivant: «Lorsque Foucquet estoit surintendant des finances et procureur général au Parlement, le Brun, célèbre peintre, qui faisoit tous les dessins de Vaux, les rapportoit presque tous aux armes de la famille des Foucquet qui sont un écureuil (cette famille est venue de Bretagne, où l'on appelle un écureuil un _Foucquet_), et principalement au mot: _Quo non ascendet?_ qu'on lui avoit donné pour ame de la devise qu'il avoit choisie de ce mesme écureuil de ses armes. Quelqu'un qui ne l'aimoit pas fit représenter un gibet fort haut avec l'écureuil qui y grimpoit et le mesme mot: _Quo non ascendet?_ Mais depuis sa disgrâce et pendant qu'on lui faisoit son procès, on feignit que l'écureuil estoit par terre entre trois lézards d'un costé et une couleuvre de l'autre (ce sont les armes de MM. le Tellier et Colbert) avec ce mot: _Quo fugiam?_ Ce qui fut trouvé heureusement imaginé.»

D'après d'autres écrivains, c'est dans le patois angevin qu'un écureuil s'appelle un _Foucquet_.