VIII
LETTRE AUTOGRAPHE DE MADEMOISELLE DE TRESESON À FOUQUET[680].
J'ai indiqué dans une note (p. 404) que les noms étaient changés dans ces lettres de manière à dérouter le lecteur. Je donne ici le texte d'une de ces lettres avec les noms de convention:
«Si l'amitié que j'ai pour vous ne se trouvoit pas offensée par les reproches que vous me faites, j'aurois pris bien du plaisir à les lire et j'aurois appris avec quelque sentiment de joie l'inquiétude où vous êtes de savoir ce qui si passe ici touchant mademoiselle _de Bel-Air_ (mademoiselle de Treseson), puisque assurément ce n'est point une marque que vous ayez de l'indifférence pour elle; mais quoique j'en fasse ce jugement qui ne m'est point désagréable, je ne puis m'empêcher de m'affliger extrêmement que vous en ayez fait un de moi si injuste et si désavantageux: car je vous assure que ce n'est point manque de confiance ni par aucune préoccupation de ce côté-ici que j'ai manqué à vous écrire cent petites choses que j'ai cru des bagatelles pour vous et que j'ai fait scrupule de vous mander, de crainte de vous importuner dans les grandes occupations où vous êtes tous les jours; mais enfin puisque je vois que vous avez une bonté pour moi que je n'aurois osé espérer, quoique j'aie toujours désiré la continuation de votre amitié plus que toutes les choses du monde, je vous dirai qu'il ne se passe rien entre mademoiselle de _Bel-Air_ et M. _du Clos_ (le duc de Savoie) qui soit désavantageux ni pour vous ni pour elle. Elle a trouvé le moyen de s'en faire craindre et de s'en faire estimer malgré lui. Elle a toujours pris en raillant ce qu'il lui a dit de plus sérieux. Il lui parle tout autant qu'il le peut par l'ordre de madame _Aubert_ (Christine de France, duchesse douairière de Savoie), qui est bien aise que cette demoiselle ait quelque crédit auprès de lui, parce qu'elle n'est ni brouillonne ni ambitieuse et ne lui inspire que de la douceur et de la complaisance, et sur toute chose elle en dépend entièrement, au moins pour ce qui regarde ce pays-ci. Tout le monde est confident de M. _du Clos_. Vous pouvez juger de là si mademoiselle _de Bel-Air_ s'y fie en nulle façon. Jusqu'ici il ne s'est point passé de chose particulière entre eux, et l'on a toujours su leurs conversations et leurs querelles, quand ils en ont. Cette dernière chose arrive assez souvent: elle a été une fois huit jours sans lui parler, parce qu'il avoit dit quelque chose de trop libre devant elle. Pendant ce temps-là, il en passa trois dans une maison de la campagne et manda à madame _Aubert_ qu'il ne reviendroit point auprès d'elle que mademoiselle _de Bel-Air_ ne lui eût pardonné. Du depuis il ne lui est pas arrivé de retomber dans une pareille faute. Toutes les galanteries qu'il peut faire pour elle, il les fait, comme de musique, de collations et de promenades à cheval. Il lui prête toujours ses plus beaux chevaux et lui a fait faire deux équipage fort riches.
Je connois bien que toutes ces choses ne seroient pas tout à fait propres à faire trouver un établissement en ce pays-ci, aussi je vous assure que sans l'affaire que savez je les empêcherois absolument: mais je vous avoue que, dans cette pensée, je ne m'applique qu'à sauver ma réputation, aussi bien comme j'ai sauvé mon cÅ“ur, qui, je vous assure, est toujours aussi fidèle comme je vous l'ai promis.
Pour ce qui regarde mademoiselle _Le Roy_ (Marguerite de Savoie), M. _du Clos_ lui témoigne beaucoup d'amitié et lui parle assez souvent de celle qu'il a pour mademoiselle _de Bel-Air_, et même une fois il l'a obligée d'envoyer prier cette fille d'aller la voir à son appartement, où elle le trouva avec la musique et une collation. Il l'a même priée, que quand elle seroit sa maîtresse, de l'obliger à se souvenir de lui. Mademoiselle _Le Roy_ lui témoigne beaucoup de complaisance et même de grands respects. Ce n'est pas une personne qui soit beaucoup familière; elle me parle toutefois bien souvent du voyage que nous allons faire mardi. Elle a grande peur qu'il ne réussisse pas comme nous le souhaitons.
Mandez-moi, s'il vous plaît, de quelle manière je dois continuer de vous écrire du lieu où nous allons, et soyez persuadé que mes discours ni mes actions ne seront jamais contraires a l'amitié que je vous ai témoignée. Personne ne paroit ennemi de mademoiselle _de Bel-Air_, et l'on ne lui a voulu faire aucune pièce. Elle en attribue l'obligation à l'amitié de madame _Aubert_ et à celle de M. _du Clos_. Il y a ici deux ou trois personnes avec lesquelles j'ai fait une espèce d'amitié, afin de les obliger à m'avertir de tout ce qui se dit de cette demoiselle et les ai priées de ne lui pardonner rien. Madame _Aubert_ lui a donné depuis peu des boucles de diamants. J'ai su depuis huit jours que les perles, dont elle lui avoit fait un présent, venoient de M. _du Clos_, qui avoit obligé cette dame à les lui donner comme venant d'elle. Je vous assure que la reconnoissance que j'ai de tous ces soins ne va point au delà de ce qu'elle doit aller.
Je ne crois pas que vous disiez de cette lettre ce que vous avez dit des petits billets que je vous ai écrits, et que vous ne croirez pas qu'elle vous soit écrite par manière d'acquit. Si elle vous ennuie, prenez-vous-en à vous-même; car j'aime mieux qu'elle ait ce malheur-là que de n'éviter pas celui de vous donner sujet de croire que je sois capable de vous oublier.
Je ne crois pas que je puisse écrire ce voyage à madame _du Ryer_ (madame du Plessis-Bellière), car l'ordinaire est près de partir. Si vous voulez m'obliger extrêmement, vous lui conseillerez comme de vous-même de m'envoyer une jupe comme l'on les porte, sans or ni argent. L'on ne trouve ici quoi que ce puisse être. Je vous demande pardon de cette commission et vous rends mille remercîments des effets que j'ai reçus de votre part. Je les ai presque tous donnés à mademoiselle _le Roy_. Adieu, je vous demande pardon de vous avoir donné sujet de penser que je ne vous aime pas plus que tontes les personnes du monde.
Si le mariage que savez s'accorde, je vous supplierai de prendre la peine d'écrire à madame _Aubert_, afin qu'elle donne mademoiselle _de Bel-Air_ à mademoiselle _le Roy_. Je ne puis bien démêler vos lettres d'avec celles de madame _du Ryer_; mais, depuis que je suis arrivée, je n'ai manqué que deux voyages à vous écrire à l'un ou à l'autre, parce que j'eus peur que les adresses ne fussent pas sûres. J'ai reçu toutes les vôtres.»
ADDITIONS ET CORRECTIONS
Préface, page 2. Il faut ajouter aux ouvrages relatifs au surintendant Fouquet, cités dans la préface, la _Vie de Nicolas Fouquet_, par d'Auvigny, dans le tome V des _Vies des hommes illustres_.
Page 4, ligne 21. _Premier écuyer de la petite écurie_, sez: _Premier écuyer de la grande écurie_.
Page 6, à la fin de la note 1. ajoutez: _à l'Appendice du tome Ier_.
Page 7, titre courant, lisez 1615, au lieu de 1515.
Page 7, ligne avant-dernière, lire: _pour le fils_, au lieu de: _par le fils_.
Page 11, note 1, lisez 565, au lieu de 563.
Page 26, ligne 16, lisez: _que_, au lieu de: _qu_.
Page 33, ligne 10, lisez: _c'est_, au lieu de: _c'es_.
Page 65, note 1, ajoutez un point après _mémoires_ et _avril_. Page 65, note 2, _a femme_, lisez _la femme_.
Page 85, note 1. lisez: _fº 296 et suiv._ au lieu de: fº 296 sq.
Page 88, note 2. ôtez la virgule après _Fouquet_.
Page 90, ligne 27, lisez: _saisies_ au lieu de _saisi_.
Page 120, ligne 24, lisez _inflammables_, au lieu de: _enflammables_.
Page 152, note 3 et page 156 note 1. lisez: _Dubuisson-Auberay_, au lieu de _Dubuisson-Aubernay_ et _Dubuisson-Auberay_.
Page 235, note 1, dernier vers de la citation tirée de Loret, lisez: _Autant que l'on le aurait être_.
Page 247, ligne 14, mettre une virgule après le mot _charge_.
Page 255, ligne 25, ôter la virgule après le mot _occasion_.
Page 257, ligne 7, lisez. _Et pour_, au lieu de: _Et que pour_.
Page 308, ligne 14, _canal de Loire_ est pour _canal de Briare_ et non _canal de Loing_, comme on l'a mis dans la note.
Page 315, ligne 23, _de Vendôme_, lisez: _M. de Vendôme_.
Page 361. note 2. _Voy. lettres du 9 décembre 1664 et du 29 avril 1672_, lisez: _Voy. la lettre du 29 avril 1672_.
Page 364. ligne avant-dernière: _Jamais surintendant ne trouva de cruelles_ est un vers de Boileau, _Sat._ VIII, V. 208.
Page 402. ligne 12, au lieu de: _Les mesures prises par le surintendant n'allaient à rien moins qu'à_ etc., lisez: _Les messures prises par le surintendant n'allaient pas à moins qu'à_, etc.
Page 404. ligne 12, _Treseson_, lisez partout: _Trécesson_.
Page 431. note 1 Dernier vers de la citation de Loret, au lieu de: _imitable_, lisez: _inimitable_.
Page 440, ligne 1er et note 1. au lieu de: _Jacques Graindorge de Prémont_, dont il est question dans cette note, il faut lire: _Charles le Sart, seigneur de Prémont, qui fut dans la suite chambellan de Monsieur, frère de Louis XIV_.
Page 441, note 3. Je n'avais pu déterminer exactement la position des _Pressoirs_. Voici des notes qui viennent de M. Aubergé, notaire à Fontainebleau, et qui donnent sur ce point les détails les plus complets: «L'hôtel des Pressoirs du Roy est une maison ainsi nommée à cause de deux pressoirs et cuves que l'on voit dans un grand corps de bâtiment situé sur le bord de la rivière de Seine, du côté de la Brie, à cinq quarts de lieue de Fontainebleau, et que les chiffres et devises de François Ier que l'on y voit sur les murs font attribuer à ce roi, qui, chassant, dit-on, dans la forêt un cerf qui passa l'eau à l'endroit où est bâtie cette maison, et ayant une soif extrême, envoya dans une maison voisine demander du vin, qui lui parut si bon, qu'il acheta aussitôt cinquante arpens de terre et plus, de l'endroit d'où on lui dit qu'il provenoit; les fit planter de nouvelles vignes choisies dans les vignobles de France les plus exquis, et fit bastir ces cuves et pressoirs que l'on nomma Pressoirs du Roy.
«On conserve en cette maison le lit de la belle Gabrielle d'Estrées, qui y logeoit souvent avec Henry.»
(Extrait de la _Description historique de Fontainebleau_, par l'abbé Guilbert. Paris, 1751, 2 vol.; t. II, p. 144.)
«Cette maison (les Pressoirs du Roy) fut vendue par Henry le Grand à Nicolas Jacquinot, son premier valet de chambre, le dernier jour de décembre 1597. Depuis ce temps-là, le sieur Jacquinot et ses descendants en ont toujours joui jusqu'au 25 juin 1732, époque à laquelle Claude-Anne de Breuillard de Coursan, seul héritier de défunte Marie-Anne Jacquinot, veuve de Charles de Barville, vendit cette maison et les héritages qui en dépendaient à Philippe le Reboullet, trésorier de feu monseigneur le comte de Toulouse, qui y fit des dépenses considérables.
«Elle est passée ensuite dans la maison Dusaillan, et aujourd'hui (1857) elle appartient à M. le comte de Traversay.»
(Extrait de la _Salamandre ou Histoire abrégée de Fontainebleau_, par Mion, p. 149. Fontainebleau, 1857, 1 vol. in-12.)
«Aujourd'hui, les Pressoirs sont une maison de campagne sur la rive droite de la Seine, dépendant de la commune de Samoreau, canton de Fontainebleau.
«Les Pressoirs n'ont jamais appartenu a Fouquet. Ils étaient possédés au temps de sa splendeur par la famille Jacquinot, ainsi qu'on l'a vu ci-dessus. Il a pu y venir, comme le témoigne mademoiselle de Scudéri, dans les voyages qu'il faisait à Fontainebleau avec la cour. Il existe au château de Fontainebleau un corps d'hôtel, appelé la Surintendance des Finances, qui servait au logement exclusif du surintendant. Le nom de Fouquet, comme souvenir de cette destination, s'y rattache particulièrement.»
Page 452, ligne 7. En 1658, la Fontaine adressa à Fouquet une longue épître dédicatoire pour lui offrir son poème d'_Adonis_[681]. «Votre esprit, lui disait-il, est doué de tant de lumières, et fait voir un goût si exquis et si délicat pour tous nos ouvrages, particulièrement pour le bel art de célébrer les hommes qui vous ressemblent avec le langage des dieux, que peu de personnes seroient capables de vous satisfaire.» Plus loin, la Fontaine, parlant des sentiments de tout ce qu'il y a d'honnêtes gens en France pour Fouquet, dit: «Vous les contraignez par une douce violence de vous aimer.» Il termine en rappelant avec quelle vivacité l'affection générale pour Fouquet avait éclaté à l'occasion de la maladie que le surintendant avait éprouvée en 1658, et dont nous avons parlé ci-dessus, p. 394-395.
FIN DU PREMIER VOLUME.
· · ·
MÉMOIRES
DE LA VIE PUBLIQUE ET PRIVÉE
DE FOUQUET
SURINTENDANT DES FINANCES
ET SUR
SON FRÈRE L'ABBÉ FOUQUET
D'APRÈS SES LETTRES ET DES PIÈCES INÉDITES
CONSERVÉES
A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE
PAR
A. CHÉRUEL
INSPECTEUR GÉNÉRAL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
TOME SECOND