‹ Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet, surintendant des finance et sur son frère l'abbé FouquetChapitre 81 sur 126 · CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXVIII

--JANVIER-OCTOBRE 1660--

Voyage de la cour dans le midi de la France (janvier-juillet 1660).--Fouquet envoie Gourville près de Mazarin pour lui rendre compte de ses opérations financières.--Mariage de Gilles Fouquet avec la fille du marquis d'Aumont (mai).--Mariage du roi avec Marie-Thérèse (9 juin).--La cour est reçue à Vaux par le surintendant (août).--Entrée du roi et de la reine à Paris (26 août).--Pièce de vers que la Fontaine adresse à ce sujet à Fouquet.--Jeu effréné à la cour et chez le surintendant.--Relations de Fouquet et de Hugues de Lyonne.

Fouquet était revenu à Paris, se croyant plus affermi que jamais. Les confidents de Mazarin lui étaient vendus. Il avait des partisans zélés dans la société intime de la comtesse de Soissons, où le roi paraissait oublier son amour pour Marie Mancini. Le surintendant reprit alors le projet qu'il avait ajourné après la rupture des négociations pour le mariage de Louis XIV avec Marguerite de Savoie[767]; il s'efforça d'enlacer le jeune roi dans un cercle d'intrigues habilement tissues et de succéder à la puissance du cardinal, dont les forces semblaient épuisées. Endormir le roi dans les plaisirs et gouverner sous son nom, tel fut le but que poursuivit Fouquet avec une habile persévérance; mais, toujours prudent dans son ambition, il se garda de laisser percer ses desseins, et, s'enveloppant de mystère, il dissimula ses intrigues, pendant que la cour parcourait les provinces méridionales de la France. Louis XIV visita successivement le bas Languedoc et la Provence[768]; ce fut pendant ce voyage qu'eut lieu le mariage de mademoiselle de Gramont avec le duc de Valentinois, fils du prince de Monaco. «C'était, dit mademoiselle de Montpensier[769], une belle et aimable personne.» Elle était du cercle intime de madame la Comtesse, et on lui attribuait d'étroites relations avec Fouquet, comme nous le verrons dans les chapitres suivants.

Pendant ce voyage, le surintendant, qui connaissait par expérience l'habileté de Gourville et qui voulait s'en servir pour dissiper tous les soupçons de Mazarin, l'envoya en Provence rejoindre le cardinal et lui exposer ses opérations financières[770]. Mazarin s'en montra très-satisfait, si l'on en croit Gourville. Quant à la sincérité des comptes présentés par Fouquet, elle est fort douteuse. Nous savons, en effet, qu'il chercha plus tard à tromper Louis XIV, en diminuant les recettes et en exagérant les dépenses, et que, sans l'intervention de Colbert et sa connaissance approfondie des matières de finances, tout contrôle aurait été impossible. Gourville lui-même avoue que, par suite des anticipations sur les revenus des années suivantes et par la confusion des assignations bonnes et mauvaises, il devenait presque impossible de se reconnaître dans le dédale des finances. Fouquet continua de traiter avec les maltôtiers à des conditions ruineuses pour l'État, mais fort avantageuses pour lui et ses amis.

Ce fut vers cette époque (mai 1660) que son frère Gilles, premier écuyer de la grande écurie du roi, épousa la fille du marquis d'Aumont, et rehaussa par cette noble alliance l'éclat de la famille. Loret s'empressa de chanter cette union, qui lui semblait parfaitement assortie[771]:

Le cadet, jeune, mais prudent, De monsieur le surintendant[772]. Jouvenceau de belle espérance, Oui d'esprit a grande abondance. Bref, de mise et de bon aloi. Et premier écuyer du roi, S'est aussi joint par l'hyménée A fille d'illustre lignée, Fille du sieur marquis d'Aumont.

Après avoir fait l'éloge des deux familles, Loret termine en prédisant que les enfants qui naîtront de leur mariage

Auront, sans doute, infiniment De l'esprit et du jugement. Si (comme il faut que l'on l'espère) Ils ressemblent à père et mère; Cette dame en a du plus fin, Et messieurs les Fouquets enfin. Dignes d'une éternelle estime, En ont tous et du plus sublime.

La cour, après avoir parcouru la Provence, revint vers les Pyrénées dans les premiers jours du mois de mai et se rendit à Saint-Jean-de-Luz. Ce fut là que fut célébré le mariage du roi et de l'infante Marie-Thérèse, le 9 juin. La cour partit peu de temps après pour retourner à Paris; elle s'arrêta d'abord à Fontainebleau, et Fouquet eut l'honneur de la recevoir à Vaux. «C'est un lieu enchanté,» dit mademoiselle de Montpensier, qui accompagnait le roi et les reines. Loret ne manque pas, à cette occasion, de célébrer la magnificence du surintendant[773]:

Fouquet, bien-aimé des puissances, Seul surintendant des finances, De plus procureur général, Étant de ses biens libéral, Traita, lundi, la cour royale Par un superbe et grand régale Dans sa belle maison de Vaux, Où, par ses soins et ses travaux Et ses honorables dépenses, Paraissent cent magnificences, Soit pour la structure, ou les eaux. Pour les dorures, ou tableaux, Ou pour les jardins délectables, Qui ne sont pas moins qu'admirables. Ce fut donc en ce lieu pompeux, Que bien décrire je ne peux, D'autant qu'il passe ma portée, Que ladite cour fut traitée; Mais, outre le zèle et l'ardeur, Ce fut avec tant de splendeur, Ce fut avec tant d'abondance, Et même en si belle ordonnance, Que les banquets d'Assuérus, Prédécesseur du grand Cyrus. Soit pour les pâtures exquises, Soit pour les rares friandises, Les breuvages, les fruits, les fleurs, Conserves de toutes couleurs, Fritures et pâtisseries, N'étaient que des pargoteries En comparaison du banquet Que fit alors monsieur Fouquet.

Le mois suivant, la reine fit son entrée solennelle à Paris (26 août). La Fontaine en profita pour payer son tribut ordinaire à Fouquet. Ce fut à cette occasion qu'il adressa au surintendant l'épître suivante[774]:

«Monseigneur,

«Comme je serai bientôt votre redevable, j'ai cru que la magnificence de ces jours passés était une occasion de m'acquitter et que je ne pouvais rien faire de mieux que de vous entretenir d'une si agréable matière. Je vous dirai donc que l'entrée ne se passa point sans moi, que j'y eus ma place aussi bien que beaucoup d'autres provinciaux, et que ce monde de regardants est une des choses qui me parut la plus belle en cette action.

De toutes parts on y vit Une nombreuse affluence, Et je crois qu'elle se fit Aux yeux de toute la France. Ce jour-là le soleil fut assez matineux; Mais, pour mieux laisser voir ce pompeux équipage. Il tempéra son éclat lumineux; En quoi je tiens qu'il fut sage; Car, quand il eût eu des habits Tout parsemés de rubis Et couverts des trésors du Pactole et du Tage, Qu'il eût paru plus beau qu'il n'est au plus beau jour, Le moins brillant des seigneurs de la cour Eût brillé cent fois davantage.

La cour ne se mit pas seule sur le bon bout, Et le luxe passa jusqu'à la bourgeoisie. Chacun fit de son mieux: ce n'était qu'or partout; Vous n'avez vu de votre vie Une si belle infanterie; On eût dit qu'ils sortaient tous de chez le baigneur: Imaginez-vous, monseigneur, Dix mille hommes en broderie.

Ce fut un bel objet que messieurs du conseil; Aussi Leurs Majestés s'en tiennent honorées; On n'en peut trop louer le pompeux appareil Leur troupe était des mieux parée. Tout le monde admira leurs superbes atours, Leurs cordons d'or, leurs housses de velours, Et leurs différentes livrées. Leur chef[775], vêtu de brocart d'or Depuis les pieds jusqu'à la tête, Ce jour-là parut un Médor, Et fut un des beaux de la fête. Je ne puis assez dignement Louer le riche accoutrement Qui le para cette journée, Ni le coffret des sceaux, que portait fièrement La chancelière haquenée, Nommée ainsi très-justement.

De vouloir peindre aussi les trois cours souveraines[776] Et leur auguste majesté. Ma muse n'y perdrait que son temps et ses peines; C'est un sujet trop vaste et trop peu limité. Messieurs de ville eurent en vérité Bonne part de l'honneur en cette illustre fête Je trouvai surtout bien monté Celui qui marchait à la tête[777]. Il n'est pas jusqu'à Recollet Qui ne fût sur sa bonne mine: Son cheval, qui n'était pas laid Et semblait de taille assez fine, Lui secouait un peu l'échine, Et pensa mettre en désarroi Ce brave serviteur du roi.

Si je m'étais trouvé plus près Des harangueurs et des harangues, Vous auriez en vers quelques traits De ce qu'ont dit ces doctes langues, Sans mentir, j'ai beaucoup perdu De n'en avoir rien entendu; Car, en fait de magnificence, Les compliments sur tes habits L'ont emporté, comme je pense; Mais tout cela n'est rien au prix Des mulets de Son Éminence[778]. Leur attirail doit avoir coûté cher, Ils se suivaient en file ainsi que patenôtres. On envoyait d'abord vingt et quatre marcher. Puis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres. Les housses des premiers étaient d'un fort grand prix; Les seconds les passaient, passés par les troisièmes; Mais ceux-ci n'ont, à mon avis, Rien laissé pour les quatrièmes. Monsieur le cardinal l'entend en bonne foi; Car après ces mulets marchaient quinze attelages. Puis sa maison, et puis ses pages, Se panadant[779] en bel arroi, Montés sur chevaux aussi sages Que pas un d'eux, comme je croi. Figurez-vous que dans la France Il n'en est point de plus haut prix; Que l'un bondit, que l'autre danse. Et que cela n'est rien au prix Des mulets de Son Éminence.

Bientôt après, les seigneurs de la cour, Propres, dorés et beaux comme des ange. Ou comme le dieu d'Amour, Attirèrent nos louanges[780]. J'entends le dieu d'Amour, quand il tient du dieu Mars Et qu'il marche tout fier du pouvoir de ses dards; Car ces seigneurs, qui sont près d'une belle Aussi doux que des moutons, Sont pires que vrais lions Quand ils ont une querelle, Ou que le bruit des canons Leur échauffe la cervelle. En habits sous l'or tout caches, En chevaux bien enharnachés. Ils avaient fait grosse dépense; Et quant à moi, je fus surpris De voir une telle abondance. Et n'estimai plus rien au prix Les mulets de Son Éminence.

Incontinent on vit passer Des légions de mousquetaires. C'est un bel endroit à tracer; Mais, sans que je m'attire un tel nombre d'affaires. Leur maître n'a que trop de quoi m'embarrasser. Vous le voyez quelquefois: Croyez-vous que le monde ait eu beaucoup de rois. Ou de taille aussi belle, ou de mine aussi bonne? Ce n'est pas mon avis, et lorsque je le vois, Je crois voir la grandeur elle-même en personne[781].

Comme jadis le monarque des cieux Dans le ciel fit son entrée, Après avoir puni l'orgueil audacieux Des suppôts de Briarée; Ou bien comme Apollon, des traits de son carquois Ayant du fier Python percé l'énorme masse, Triompha sur le Parnasse; Ou comme Mars entra pour la première fois Dans la capitale de Thrace; Ainsi je crois encor voir le prince qui passe. Et vous pouvez choisir de ces trois-là Celui qu'il vous plaira.

Mais comment de ces vers sortir à mon honneur? Ceci de plus en plus m'embarrasse et m'empêche; Et de fièvre en chaud mal me voici, monseigneur. Enfin tombé sur la calèche. On dit qu'elle était d'or, et semblait d'or massif. Et qu'il s'en fait peu de pareilles; Mais je ne la pus voir, tant j'étais attentif A regarder d'autres merveilles. Ces merveilles étaient de fort beaux cheveux blonds. Une vive blancheur, les plus beaux yeux du monde; Et d'autres appas sans seconds D'une personne sans seconde. Qu'on ne me demande pas Qui c'était que la personne En qui logeaient tant d'appas; La question serait bonne! Tant d'agrément, tant de beauté. Tant de douceur et tant de majesté. Tant de grâces si naturelles, Où l'on trouvait de quoi faire un million de belles, Ne peuvent en bonne foi Se trouver qu'en la merveille, Sans égale et sans pareille. Qui donne aux autres la loi Et qui dort avec le roi.

Le jeu était une des plus ardentes passions de cette époque. Les lettres de Bartet à Mazarin et à Fouquet attestent qu'elle était portée aux derniers excès. Le surintendant et les financiers qui l'entouraient hasardaient des sommes énormes. Gourville raconte[782] que, pour son début, il gagna sept à huit cents pistoles à MM. Hervart et de la Basinière, l'un contrôleur général des finances et l'autre trésorier de l'épargne. Peu de temps après, étant à Saint-Mandé, dans la maison de campagne du surintendant, il gagna encore dix-sept cents pistoles[783]. On jouait également chez madame Fouquet, et, parmi les dames qui hasardaient de grosses sommes, on trouve une précieuse, madame de Launay-Gravé[784], qui devint marquise de Piennes. Gourville gagna un jour chez madame Fouquet dix-huit mille livres au comte d'Avaux. On ne mettait pas d'argent sur table; mais, à la fin de la partie, chacun écrivait sur une carte ce qu'il devait à son adversaire et la lui remettait. On jouait souvent des bijoux de prix, des points de Venise d'une grande valeur, et même des rabats estimés soixante-dix ou quatre-vingts pistoles chacun.

Fouquet, jouant contre Gourville, perdit jusqu'à soixante mille livres et les regagna d'un seul coup. Le contrôleur général d'Hervart perdit le même jour cinquante mille livres. M. de la Basinière ayant invité le surintendant et sa femme à souper dans son hôtel, situé sur le quai Malaquais[785], Gourville les accompagna et gagna au marquis de Richelieu cinquante-cinq mille livres en un demi quart d'heure. Le marquis vendit pour le payer une terre qu'il possédait en Saintonge[786].

Ces folles dépenses mettaient une grande partie des courtisans à la merci du surintendant. Il leur fournissait de l'argent, leur donnait des pensions, ou du moins une part dans les compagnies de finance, qui assuraient d'énormes bénéfices à ceux qui pouvaient fournir les premières avances. Il arrivait cependant quelquefois que cette mise de fonds était une source d'embarras pour des courtisans prodigues. Je ne citerai qu'un exemple de ces misères de la cour. Un des hommes les plus éminents de l'époque, Hugues de Lyonne, s'était mis dans la dépendance de Fouquet par son amour des plaisirs et les prodigalités où il l'entraînait. Ses lettres au surintendant n'attestent que trop à quel triste rôle ce secrétaire de Mazarin, qui fut une des gloires de la France, était réduit en 1660. Il écrivait à Fouquet, le 19 octobre[787]: «Je me trouve depuis deux jours tellement accablé de tous côtés de dettes qu'on me presse de payer sans que je puisse être aidé d'aucun endroit de ce qui m'est dû, que je suis forcé de recourir à vous pour trouver quelque remède à mon embarras, que je vous avoue que je ne dis qu'à la dernière extrémité. M. de Gourville m'avait fait espérer que, pour les intérêts du prêt de Dauphiné, on me baillerait au moins quinze mille francs comptant et le reste en bonnes assignations. Cependant je ne vois rien venir ni pour ces intérêts-là ni pour le principal même, dont il m'est dû encore une portion bien considérable, et vous savez comment cette affaire s'est passée; ce qui m'en devait revenir quand je m'y engageai sur votre parole, ce que j'empruntai, ce que je pouvais retirer et que je ne fis pas, parce que vous le désirâtes de la sorte, et comme je m'y trouve aujourd'hui embourbé et pour principal et pour intérêts.

«Je vois que mon affaire de la charge tirera de longue sous divers prétextes, et que ce n'est pas un secours présent à mon mal. Ainsi, si vous ne pouvez rien faire présentement sur cette affaire de M. de Gourville, le plus court et le plus facile serait à mon avis de me tirer sans délai de l'autre grande, dont je vous ai si souvent parlé, qui me mettrait bien au large, et qu'aussi d'ailleurs j'ai grand intérêt de finir, quand ce devrait être même sans aucun avantage, ne pouvant vivre dans cette inquiétude ni supporter un si grand poids que de voir toujours en risque la plus considérable partie de mon bien et ce que j'ai même emprunté. Il y a plus d'un mois que le terme qu'il vous avait plu de me désigner pour terminer cette affaire est expiré. La compagnie dont est question sait, il y a longtemps, par où sortir de ce qu'on lui demande. Ainsi tous les obstacles me paraissent cessés à présent pour finir avec avantage; mais, quand cela ne serait pas, je vous aurais obligation de me débarrasser même but à but et sans y avoir profité de rien. Quand je m'y suis embarqué, sur l'espoir de votre faveur, j'avais cru que je pourrais, par votre crédit, être au moins déchargé d'une partie des avances, qui est une grâce qu'un surintendant, à mon sens, peut faire à ses amis; mais, cela n'ayant pu être, je tiendrai, comme je dis, à obligation d'en sortir sans y gagner ni perdre, et particulièrement si cela peut être dans une conjoncture où je suis dans un dernier besoin. Je vous prie aussi de voir si vous ne pourriez point me faire donner quelque assistance comptant pour les intérêts de l'affaire de M. de Gourville, ainsi qu'il me l'avait fait espérer. Je veux croire que lui ou quelque autre ne refuseront pas d'en faire l'avance en leur donnant leurs sûretés. Enfin je me remets entre vos bras dans une extrême nécessité. Je suis tout à vous.»

Le 28 octobre, le surintendant recevait de de Lyonne une lettre encore plus pressante: «Je vous assure, lui disait-il, que je ne sais plus où donner de la tête, pour soixante-dix mille francs qu'on me demande de divers côtés. Je passai, il y a quatre jours, chez M. Bruant[788]; mais il y a quatre mois que cela dure, je vois bien que, s'il ne vous plaît y mettre la bonne main, je languirai encore longtemps. Je vous en conjure autant qu'il m'est possible.

«M. le cardinal me dit hier le nouvel état de l'affaire de la charge de chancelier de la reine pour les difficultés de M. de Bonnelle[789]; je ne vous en dirai mot, parce que Son Éminence vous en a parlé, à ce qu'elle m'a dit.

«Je vous prie de vous souvenir de faire mettre nettement sur le papier aux gens que vous savez toutes leurs pensées. J'ai toujours oublié en cette affaire-ci à vous parler du point principal, et sans lequel j'aurais peine à me résoudre d'y entendre, qui est que vous me ferez la faveur de me donner mademoiselle votre fille pour mon fils si l'affaire réussit. Je ne serais pas assez impertinent pour faire cette proposition et cette instance si je n'étais persuadé (je ne sais si je me trompe) que de la donner à un secrétaire d'État, titulaire de la charge des étrangers, peut être aussi avantageux que de la placer dans une maison de duc et pair, et peut-être plus, ayant votre protection. Si vous m'accordez cette grâce, il serait bien aisé de faire dès à présent des conventions où chacun trouverait son compte, et où l'on ne manquerait pas de l'argent qu'il faut pour venir à bout de l'affaire. Je ne vous presse pourtant de rien à quoi vous puissiez avoir la moindre répugnance, sans que je m'en départe aussitôt. Je vous dis cela, parce que vous pouvez avoir d'autres vues plus avantageuses, qui le seront aussi à moi-même, dans la profession que je veux faire toute ma vie d'être plus à vous qu'à moi.»

L'ouverture faite par de Lyonne pour le mariage de son fils avec la seconde fille du surintendant ne fut pas rejetée par Fouquet. Il demanda à de Lyonne de rédiger les conditions par écrit[790]. La réponse de de Lyonne prouve qu'il était question d'acheter la charge de secrétaire d'État, dont Brienne était titulaire, moyennant huit cent mille livres. Pour le payement de cette somme, Fouquet devait s'engager à faire rembourser à Brienne une valeur d'environ trois cent mille livres d'anciens billets de l'épargne, en les faisant assigner sur des fonds disponibles, et, en outre, à lui payer comptant deux cents ou deux cent cinquante mille livres, qui seraient regardées comme avancement d'hoirie, «en sorte, ajoutait de Lyonne, que si, au temps que le mariage se pourrait consommer, il venait à manquer par la volonté de mon fils, il serait obligé de vous rendre cette somme à vous ou aux vôtres, et, en cas que le mariage manquât par votre volonté ou celle de votre fille, si elle était alors en état de trouver un meilleur parti, que ladite somme avancée demeurerait à mon fils.» Si, au contraire, comme l'espérait de Lyonne, le mariage avait lieu, les avances faites par Fouquet seraient comptées comme partie de la dot qu'il se proposait de constituer à sa fille. En terminant, de Lyonne déclarait qu'il était disposé à se soumettre à toutes les conditions que Fouquet voudrait lui imposer. Ce projet n'eut pas de suite; mais de Lyonne n'en resta pas moins enchaîné au surintendant par les liens les plus forts, ceux de la nécessité. Ses passions et ses plaisirs le livraient à la merci de l'homme qui disposait du trésor public.