XV
LES RANCUNES DE COLETTE
Il y avait environ deux mois que cette vie durait, monotone et si douce, et sans autres événements que ce regret du dernier baiser et cette espérance des caresses prochaines, lorsqu'un matin, et au moment même où René sortait de chez lui pour aller à un de ces rendez-vous, Françoise lui remit une lettre dont la suscription le fit tressaillir. Il avait reconnu l'écriture de Claude Larcher. Il savait, pour avoir passé à l'hôtel Saint-Euverte et causé avec Ferdinand, que l'écrivain avait séjourné à Florence, puis à Pise. Il avait même adressé à la poste restante de ces deux villes trois billets demeurés sans réponse. Il vit au timbre de l'enveloppe que Claude se trouvait maintenant à Venise. Ce fut avec une curiosité singulière qu'il déchira cette enveloppe et qu'il lut les pages suivantes, tout en longeant les trottoirs des calmes rues du faubourg Saint-Germain qui le menaient vers la Seine, par un matin du premier printemps, aussi frais, aussi lumineux que son propre amour.
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Venise, Palais Dario, avril 79.
Et c'est de votre Venise que je vous écris, mon cher René, de cette Venise où vous avez évoqué le cruel profil de votre Coelia, le tendre profil de votre Béatrice; et comme la féerique Venise est toujours la patrie de l'invraisemblable, la cité des ondines, qui, sur ce bord d'Orient, s'appellent des sirènes, j'y ai découvert un appartement meublé dans le plus délicieux petit palais, sur le Grand Canal, comme lord Byron, un palazzino à médaillons de marbre sur sa façade, tout historié, brodé, ciselé, et penché de côté, comme moi dans mes mauvais jours. Pendant que je suis à vous griffonner cette lettre, j'ai l'eau glauque de ce Canal Grande sous mes fenêtres, et autour de moi la paix de cette ville,--la Cora Pearl de l'Adriatique, dirait un vaudevilliste!--où il fait un silence de songe. Ah! mon ami, pourquoi faut-il que j'aie apporté ici mon vieux coeur d'homme de lettres malade, ce coeur inquiet que j'entends battre et gémir plus fort encore dans ce doux silence?... Savez-vous qu'il est deux heures, que je viens de déjeuner à une petite table du Florian, sous les arcades, d'aller à San-Giorgio in Bragora regarder un divin Cima, que je dois dîner ce soir avec deux descendantes des doges, belles comme des femmes de Véronèse, et des Russes aussi amusants que le Korazoff de notre ami Beyle, et qu'au lieu d'avoir l'esprit en fête, je suis rentré pour revoir Son Portrait,--avec une grande S et un grand P,--le portrait de Colette! René, René, que ne suis-je simplement assis dans mon fauteuil d'orchestre aux Français, à la voir jouer la Camille d'On ne badine pas avec l'amour, pièce divine, aussi amère que de l'Adolphe et qui chante comme du Mozart! Vous souvenez-vous de son sourire de côté, et comme elle hochait joliment sa blonde tête pour dire: «Mais êtes-vous sûr que tout mente dans une femme, lorsque sa langue ment?» Vous souvenez-vous de Perdican et de ces mots: «Orgueil, le plus fatal des conseillers humains, qu'es-tu venu faire entre cette fille et moi?» C'est toute mon histoire que ces quelques mots-là, toute notre histoire! Seulement, j'étais, moi, le vrai Perdican de la comédie, avec cette source d'idéal et d'amour au fond de l'âme, toujours jaillissante malgré l'expérience, toujours pure malgré tant de fautes!... Et elle, ma Camille, elle avait été souillée, à ne l'en pouvoir laver, par tant de hontes! Ah! Que la vie a donc tristement bavé sur ma fleur! Et quand j'ai voulu la respirer, quelle odeur de mort!
Allons, allons, ce n'est pas pour vous raconter cela que je me suis mis à ma table, devant mon balcon à travers les colonnettes duquel je vois passer les gondoles. Elles glissent, elles penchent, elles volte-virent, si coquettement funèbres et sveltes! Si chacun de ces cercueils flottants emportait un de mes rêves défunts, quelle procession interminable sur cette eau morne! Que ne suis-je aqua-fortiste; je sais bien la composition macabre que je graverais: une fuite de ces barques noires dans le crépuscule, des squelettes blancs pour gondoliers à la proue et à la poupe, ramant tout droits, une rangée de palais ruinés, et j'écrirais en dessous:--«Ainsi est mon coeur!» Après une jeunesse plus foulée que le raisin des vendanges, et si misérable, quand je venais d'échapper à peine aux esclavages du métier, c'est l'horrible esclavage de cet amour-là qu'il m'a fallu rencontrer, de cet amour à base de haine et de mépris! Pourquoi, Dieu juste? Pourquoi? Qui m'eût dit, par le soir de juillet où cette folie a commencé, que j'en étais à une des heures les plus solennelles de ma vie? J'avais bien travaillé tout le jour et dîné seul. J'étais sorti pour respirer un peu, je flânais le long de ma canne et de mon spleen, regardant les passants et les passantes sans autre projet que de gagner dix heures. Quelle invisible démon a conduit mes pas du côté de la Comédie? Pourquoi suis-je monté au foyer, où je n'étais pas venu depuis des mois, dire bonjour au vieux Farguet, dont je me souciais comme de mon premier article? Pourquoi ai-je eu de l'esprit, dans ce foyer, et ma fantaisie des meilleures heures, moi qui me suis vu si souvent, aux dîners du monde, aussi muet que la carpe à la Chambord du menu? Pourquoi Colette se trouvait-elle là dans cet adorable costume des jeunes filles de l'ancien répertoire? Elle jouait la Rosine du Barbier: «Quand dans la plaine--l'Amour ramène--le printemps...» J'allai dans la salle lui entendre chanter cet air. Pourquoi me regardait-elle en le chantant, si visiblement émue que je n'osais pas comprendre? Pourquoi avait-elle cette bouche, ces yeux, ce profil, ce visage où il semble que l'on puisse lire la douleur d'une Psyché asservie, torturée par les sens? Que je l'ai aimée dès ce premier soir et qu'elle m'a aimé! Elle ne se disputa pas et je l'avais à moi ce soir même. C'était la seconde fois que nous nous rencontrions. Comprenez-vous cela, que j'aie été assez fou pour espérer une fidélité quelconque d'une fille qui s'était ainsi jetée à ma tête?...--«Montez-vous dans ma loge?» me dit-elle, quand je reparus dans les coulisses, et nous y montâmes. Nous n'y étions pas depuis un quart d'heure qu'elle pressait ses lèvres sur les miennes, avec cet égarement presque douloureux que je lui ai toujours vu dans le plaisir:--«Ah!» me dit-elle, «voilà une heure que j'en ai trop envie!...» Insensé, il fallait la prendre comme elle se donnait, pour une admirable courtisane, folle de son corps,--et du mien, par bonheur, et me souvenir que les femmes sont avec les autres exactement les mêmes qu'avec nous... Au lieu que...
Quittons ce chemin, mon bon René, j'aperçois le poteau indicateur sur lequel il y a écrit «route cavalière du désespoir,» comme au tournant des allées de cette forêt de Fontainebleau où je l'ai tant aimée, un matin d'été que nous nous y promenions, allant de Moret à Marlotte dans une petite carriole attelée d'un cheval noir nommé Cerbère. Je crois le voir, ce cheval, avec la queue de renard qui lui battait le front, et ma Colette auprès de moi, avec ses beaux yeux cernés de nacre par la folie de notre nuit de plaisir... Mais où ne l'ai-je pas aimée? Quittons-la, cette route fatale, et arrivons aux faits, que je vous dois, puisque vous m'avez écrit à plusieurs reprises et si gentiment. Quand je vous ai quitté, rue Coëtlogon, partant pour l'Italie,--cela se chante!--je voulais savoir si je pouvais me passer d'elle. Hé bien! l'expérience est faite... et défaite. Je ne peux pas. Je me suis bien raisonné, j'ai bien lutté. Je me suis levé, depuis ce départ, non pas dix fois, mais vingt, mais trente, en me jurant que je n'y penserais pas de la journée. Cela va pendant un quart d'heure, une demi-heure... Et, au bout de ce temps, je la revois, et ces yeux, et cette bouche, et puis des gestes qui ne sont qu'à elle, une façon tendre et vaincue qu'elle avait de pencher sa tête sur moi quand je la tenais dans mes bras; et alors, où que je sois, il faut que je m'arrête, que je m'appuie contre un mur, tant j'ai là comme une aiguille fine et pointue qui se retourne dans mon coeur. Croirez-vous que j'ai dû quitter Florence parce que je passais mon temps aux Offices, devant ce tableau de Botticelli, la Madonna Incoronata dont vous avez vu la photographie chez moi? Il m'est arrivé de prendre une voiture à une des extrémités de la ville, pour arriver avant la fermeture de la galerie, afin de revoir cette toile, parce que l'ange de droite, celui qui lève le voile, ah! c'est elle, c'est tellement elle, tellement son regard, ce regard qui m'a fait la plaindre si souvent et pleurer sur sa misère, quand j'aurais dû la tuer... J'ai donc quitté Florence encore et je me suis abattu sur Pise, la ville morte dont j'avais déjà goûté la taciturne douceur. Elle m'avait tant plu, cette place où se dressent le dôme, le baptistère et le campanile, avec un mur de cimetière et un débris de rempart crénelé pour l'enclore! Et cette plage du Gombo à deux heures, stérile et sablonneuse parmi les pins! Et cet Arno jaunâtre, tout lent, tout lassé!... Ma chambre donnait sur ce flot mélancolique, mais elle était pleine de soleil, chaude et claire, et j'étais arrivé là, muni d'un grand projet. La vieille maxime de ce Goethe tant admiré jadis, m'était revenue: «Poésie, c'est délivrance...»--«Essayons,» m'étais-je dit, et je me promis de ne quitter Pise qu'après avoir transformé ma douleur en littérature. En faisant des bulles de savon avec mes anciennes larmes, peut-être oublierais-je d'en verser d'autres. Ces bulles de savon s'enflèrent en une nouvelle que j'intitulai Analyse. Mais vous l'avez lue sans doute dans la Revue parisienne. N'est-ce pas que je n'ai rien fait de mieux? J'y ai tout mis, comme vous avez pu voir, de ces tristes amours; tout y est exact, photographique, depuis l'histoire de la lettre jusqu'à ma jalousie pour les Saphos. Et Colette, est-elle assez prise sur le vif? Et moi-même?... Hélas! mon pauvre ami, à salir ainsi l'image de celle que j'ai tant aimée, à traîner dans la fange l'idole parée autrefois des plus fraîches roses, à déshonorer mon plus cher passé de toute la force de mon coeur, si j'avais du moins gagné la paix! Voici le résultat de ce noble effort: je n'avais pas plutôt mis à la poste le manuscrit de ce petit roman que je rentrais chez moi pour écrire à Colette et lui demander pardon... Ah! La méthode de Goethe, de ce sublime Philistin, de ce Jupiter suivant la formule, quelle excellente plaisanterie! Oui. J'ai enfoncé ma plume dans ma plaie afin de prendre mon sang en guise d'encre, et je n'ai fait qu'envenimer cette plaie davantage. Je ne guérirai plus qu'avec le temps, si je guéris. Mais après tout, pourquoi guérir?
Oui, pourquoi? J'ai été fier, je ne le suis plus. Je me suis débattu contre cette passion qui m'abaissait, je ne me débats plus. Si j'avais un cancer à la joue, est-ce que j'en serais honteux? J'ai un cancer à l'âme, voilà tout, et je me laisse maintenant ronger par lui, sans résister. Écoutez la suite de mon histoire. Colette n'avait pas répondu à ma lettre. Pouvais-je m'attendre qu'après ma conduite elle me dit merci? J'avais commencé de m'avilir en lui écrivant. Je continuai. J'ai connu alors une volupté inouïe et que je ne soupçonnais pas: celle de me dégrader pour elle, de mettre sous ses pieds toute ma dignité d'homme et d'artiste. Je lui écrivis une seconde fois, une troisième, une quatrième. Ma nouvelle parut, je lui écrivis encore, et des lettres, où je m'humiliais avec ivresse; des lettres qu'elle pût montrer à Salvaney, à l'immonde Aline, et leur dire: «Il m'a quittée, il m'insulte, voyez comme il m'adore!» Combien je l'aimais, est-ce que cette insulte même n'aurait pas dû le lui montrer?--Mais non, vous ne la connaissez pas, René; vous ne savez pas comme, avec tous ses défauts, elle est orgueilleuse. Ce qu'a dû être, pour elle, ce malheureux roman, je n'ose pas y penser, et voilà pourquoi je n'ose pas non plus revenir. Dans l'état de sensibilité malade où je me trouve, affronter une scène comme celles d'autrefois ne m'est pas possible; et vivre sans Colette plus longtemps, c'est au-dessus de ce qui me reste de force. J'ai donc pris le parti de m'adresser à vous, mon cher René, pour aller en mission auprès d'elle. Je sais que vous lui avez toujours plu, qu'elle vous a de la vraie reconnaissance pour le joli rôle que vous lui avez fait; je sais qu'elle vous croira quand vous lui direz: «Claude en meurt... Ayez pitié de lui.» Dites-lui aussi, René, qu'elle n'ait plus peur de mon mauvais caractère. Le Larcher révolté qu'elle n'a pu supporter n'existe plus. Pour être auprès d'elle, pour vivre dans son ombre, l'avoir auprès de moi, je tolérerai tout, tout, vous entendez. Certes, les mois de cet hiver furent une époque de dure tristesse. Quel paradis à côté de cet enfer: l'absence! Et puis, nous avions des heures divines, des après-midi passées chez elle à nous aimer, dans son appartement de la rue de Rivoli qui donne sur le jardin des Tuileries. La vie bruissait autour de nous, et je tenais ma chère maîtresse sur mon coeur. J'avais ses yeux, j'avais sa bouche, j'avais cette caresse triste et passionnée qu'elle seule sait donner... Voyez, mon écriture s'altère rien que d'y penser. Si j'ai pu vous être ami autrefois, comme vous me le disiez, rendez-moi ce suprême service d'aller la voir, montrez-lui cette lettre, parlez-lui, attendrissez-la. Qu'elle me permette de revenir auprès d'elle et qu'elle me pardonne. Adieu, j'attendrai votre réponse avec agonie, et vous savez ce qu'il peut tenir de souffrance dans cette machine à se torturer elle-même qui s'appelle votre vieil ami.