‹ Mes cahiers rouges au temps de la CommuneChapitre 30 sur 33 · L'ENTRÉE DES PRUSSIENS[199]

L'ENTRÉE DES PRUSSIENS[199]

_premier mars 1871_

Boulevard Saint-Michel. Après minuit. Le tocsin sonne à Saint-Séverin. Des groupes défilent silencieux, à pas pressés, se dirigeant vers les quais. Au matin, aux premières lueurs du jour, cette nuit peut-être, dit-on, les Prussiens vont entrer.

[199] L'insurrection n'est point encore, à cette date du 1er mars, maîtresse de Paris. Mais nous sommes, depuis la capitulation, en pleine ville révoltée.

Je rencontre quelques gardes de mon bataillon, le 248e. Allons où vont les autres. Aux remparts. Tout le long de la route, nous croisons des compagnies en armes. Place de la Concorde, les statues des Villes de France sont voilées de noir. Un long crêpe les recouvre tout entières, comme d'une lugubre cagoule.[200] A l'Arc de Triomphe, les avenues sont pleines de monde. Soldats, gardes nationaux, curieux angoissés. Le mutisme de cette foule est terrifiant. Seul le bruissement des fusils que l'on met, de-ci de-là, en faisceaux, rompt le mortel silence.

[200] Les statues étaient encore voilées de noir en avril. Le _Père Duchêne_ numéro 36 du 1er floréal (20 avril) demande que ces voiles soient enlevés:

«Ça n'est plus un voile noir qu'il faut mettre aux bonnes villes de France, «C'est un drapeau rouge qu'il faut leur foutre dans la main!»

Aux bastions. Deux heures sonnent quelque part. Il y a là quelques bataillons, mêlés les uns aux autres. Des gardes se sont abrités, pour dormir, dans les casemates. L'interrogation est partout la même. A quelle heure vont-ils entrer? Et nous écoutons. Nous tendons nos oreilles.

Sonnerie lointaine de clairon... Serait-ce déjà le signal? Autre sonnerie plus rapprochée... Plus de doute. Ce sont eux!

Et il nous semble entendre le galop des chevaux qui se rapprochent... La porte va s'ouvrir. Ils vont faire irruption... Fuyons. Fuyons vite...

Nous redescendons la longue avenue.

La foule de l'arc de l'Étoile s'est dispersée. Seuls, une centaine de gardes, qu'entourent des gamins. Nous nous arrêtons.

--Ils arrivent... Ils sont tout près...

Nous nous trompions. Les vainqueurs ne devaient entrer qu'à huit heures. Les hussards les premiers, en éclaireurs. A trois heures, le gros des troupes ennemies franchissait les murs, après la revue passée à Longchamp.

_bonjour, petit soldat!_

Nous retournons au quartier latin. Déjeuner à midi, à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Tous sont là. Vallès, Longuet, Rogeard, Gill, Pilotell, Frémine, en costume d'artilleurs. L'ami Maître en chasseur de Vincennes. Humbert, Lullier, Rigault. D'autres et d'autres encore. Je raconte notre course de la nuit. Le vieux père Beslay, qui a soixante-seize ans, entre. Au portail de sa maison de la rue du Cherche-Midi, il a fait planter un drapeau noir. Il nous dit que partout, dans les rues qu'il vient de traverser, les boutiques sont fermées. Partout le signe du deuil de la ville profanée. Pas de journaux.

Je sors avec un ami du _Vengeur_ de Pyat, Henri Bellenger. Machinalement, nous longeons les quais. Nous refaisons la route que j'ai faite la nuit. Dès le pont Solférino, un grouillement confus, semé de taches brillantes, nous apparaît le long de la berge du fleuve, à l'angle du pont de la Concorde.

A mesure que nous approchons, les taches brillantes se dessinent et prennent forme. Ce sont les casques prussiens. Les taches sombres sont les uniformes et les noires chenilles des Bavarois. Nous sommes bientôt assez près pour entendre hennir les chevaux.

Irons-nous plus loin? Le rouge nous monte au front. Notre visite aux vainqueurs n'est-elle pas comme une trahison? Notre cœur ne se serre-t-il pas au souvenir de ceux de nos camarades qui sont restés là-bas, par delà les remparts, dans les champs recouverts de neige sanglante...

C'est décidé. Nous irons.

Nous voici sur la rive droite, en face de la barricade élevée au coin de la terrasse des Tuileries et du quai. Une étroite allée forme passage. De notre côté, du côté français--en ce jour maudit, il y a dans Paris une terre allemande--un petit pioupiou, triste, l'air lassé.

--Bonjour, petit soldat!

Le pioupiou ne répond pas. Du bout de son fusil, il montre, dépassant les pavés, la pointe du casque de l'étranger qui monte lui aussi sa garde, à deux pas, de l'autre côté--le côté prussien.

Le soldat nous inspecte rapidement du regard. Il est sévèrement interdit de conserver un vestige quelconque d'uniforme.

--Il faut ôter ça!

J'ai gardé, par habitude, mon ceinturon, un beau ceinturon d'officier, dont la plaque au coq gaulois brille au bas de mon gilet.

J'enlève le ceinturon que je jette sur les pavés.

Nous passons.

Le soldat prussien, un fort gaillard à barbe rousse, gros, dodu, joufflu, ne bronche pas.

Ce qu'il a l'air bien portant, le bougre! Quel contraste entre ce colosse qui n'a certainement jamais manqué de rien pendant la campagne, aussi dure et aussi périlleuse cependant pour lui que pour les nôtres, repu de saucisses et de bière, gonflé de santé et d'orgueil--et notre pauvre petit pioupiou, hâve, chétif, débraillé, dont le ventre rentré atteste les nuits sans sommeil et les jours sans vivres... Ces deux soldats disent à eux seuls toute la raison de notre défaite.

_Parisse! Parisse!_

Place de la Concorde. Les beaux et reluisants soldats prussiens! Ils sont tous comme la sentinelle. Astiqués, brossés, cirés, engraissés--exprès, peut-être, pour l'entrée. Des hussards rouges, des cuirassiers blancs, des Bavarois bleus, des casques à pointe, des casques à boule, des casques surmontés de l'aigle. Des sabres qui traînent en ferraille sur le pavé. Voici un groupe d'une cinquantaine d'hommes marchant au pas, commandés par un officier. Leurs coiffures sont couronnées de feuillages arrachés aux arbres des quinconces des Champs-Élysées. Nous les suivons des yeux. La grille du jardin s'ouvre. Ils vont visiter, nous le sûmes plus tard, les galeries du Louvre, les Tuileries, qui ne garderont pas longtemps--châtiment mérité--les traces des pas des vainqueurs.

Près de la fontaine, un officier à casquette plate caracole, montrant du doigt les têtes enveloppées de crêpe des statues, les chevaux de Marly qu'on a renfermés, dès l'annonce du bombardement, dans des caisses. L'officier se penche sur sa selle pour causer avec cinq ou six jeunes gens en béret et longues tuniques d'uniforme. Du bout de sa cravache, il montre la Madeleine et, faisant demi-tour, le Palais-Bourbon.

Le groupe se rapproche du quai. Là, c'est le magnifique spectacle de Paris dans le lointain, avec la ligne majestueuse du fleuve, les ponts, les dômes, les flèches, les clochers, les tours. Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le Palais de Justice, la tour Saint-Jacques. Tout cela, c'est le mystère. La barricade défend d'aller plus loin.

--Ah! Parisse! Parisse! s'exclament les soldats avec leur accent germain. Parisse!

Et ils tendent les bras vers l'horizon, comme s'ils voulaient saisir et emporter avec eux toutes ces merveilles et toutes ces richesses qu'ils ne font qu'entrevoir, comme dans un rêve...

C'était bien la peine de prendre Paris, de souffrir, de risquer cent fois la mort, de se couronner de lauriers, pour être parqués ici comme un troupeau de prisonniers!

_cochon de Prussien!_

Cours-la-Reine. Cavalerie. Artillerie. Les canons allongent leur col d'acier. Ce sont ces canons qui nous ont vaincus. La légende court, depuis les premières batailles, que, tandis que nos artilleurs faisaient rage, les soldats prussiens mangeaient tranquillement la soupe derrière leurs batteries. Nos projectiles ne les atteignaient pas. Aussi, ce qu'on les regarde, ces canons! Les chevaux sont liés aux arbres. Souvenir des Cosaques et de l'Invasion. Près des pièces, les soldats causent, rient, fument leurs longues pipes. En voici un, à figure placide, aux grands yeux bleus, qui porte, accrochée à un bouton de sa veste, sa blague à tabac.

Un gamin l'approche. Il touche la blague, la fait sauter d'une chiquenaude. Le Prussien ne bronche pas. Le galopin s'enhardit, ricane au nez du colosse.

--Toi Prussien. Mangeur de saucisses...

Le soldat ne dit rien.

--Cochon de Prussien!...

Le soldat a compris. Il sourit, décroche sa blague, en menace le gamin, qui recule et s'enfuit.

_cuirassiers blancs_

Sur l'avenue. Grand remuement. Les bérets se lèvent, les soldats prennent l'attitude militaire. Qu'y a-t-il? Des hourrahs éclatent.

Loin encore, à moitié chemin de l'Arc de Triomphe, une large bande blanche, frangée d'or au sommet, se détache sur le fond sombre des troupes. Peu à peu le groupe s'approche. Ce sont des cuirassiers blancs.

Sous le manteau entr'ouvert, qui recouvre entièrement la croupe des chevaux puissants, brillent les lanières dorées de la cuirasse. Le casque étincelant, surmonté de l'aigle orgueilleuse, se recourbe en arrière, cachant la nuque du cavalier. La face moustachue est comme sculptée dans le marbre. On dirait quelque vision des temps antiques, une spirale détachée de la colonne Trajane.

Les cuirassiers blancs passent silencieux, impassibles, avec un bruissement de fer. Au milieu d'eux une voiture qu'ils escortent. Assis sur les coussins, enveloppés dans leurs grands manteaux gris, deux officiers. Qui?

_vergiss mein nicht_

Nous montons jusqu'au Palais de l'Industrie. Une musique militaire est assemblée, accordant ses cuivres, ses hautbois, ses tambours. Les fifres sifflent. Tout autour, les soldats forment le cercle.

Une valse douce s'élève. Et ces hommes, la longue pipe de porcelaine aux dents, leur blague à tabac secouée par la danse, se mettent à tourner comme s'ils étaient à la kermesse.

--Allons-nous-en, dit l'ami qui m'accompagnait. Nous en avons vu assez...

Nous repassons la barricade du quai. Le soldat prussien, astiqué, pimpant, monte toujours sa garde. Le petit pioupiou, las et triste, s'est assis sur les pavés.

Mon ceinturon était encore là. Je n'osai pas le reprendre...

LA COLONNE

_survivants d'Austerlitz_

Mardi 16 mai 1871. Nous avons déjeuné, Vermersch et moi, à côté du journal, chez un petit marchand de vin où nous allons parfois avec Pyat, à l'entrée de la partie étranglée de la rue du Croissant.

--Allons à la place Vendôme, dis-je à Vermersch. Protot nous donnera bien un coin de balcon au ministère.

A peine avons-nous fait quelques pas rue Montmartre, que nous rencontrons Courbet. Nous le connaissons tous deux. Les joyeuses soirées chez Laveur, à la brasserie Suisse, chez Andler! La brasserie Suisse de la rue de l'École-de-Médecine a depuis longtemps disparu. La brasserie Andler, rue Hautefeuille, disparue aussi. Disparue la dernière, l'ancienne pension Laveur de la rue des Poitevins.[201]

[201] La pension Laveur, où fréquentaient Courbet, Pierre Dupont, Vallès, tant d'autres, était installée, au nº 7 de la rue des Poitevins, dans l'ancien hôtel de Thou-Panckouke. Le percement de la rue Danton la fit disparaître en 1896. Un petit-neveu de Laveur a transporté la maison rue Serpente.

Sanglé dans sa vaste redingote bleue, Courbet nous accoste.

--Tu viens place Vendôme? lui dit Vermersch.

Courbet ne répond pas. Il nous semble qu'une inquiétude assombrit son visage. Brusquement, il sort de sa poche une liasse de papiers de tous formats et de toutes couleurs. Il nous entraîne vers un coin isolé de la rue, et, nous mettant sous le nez une des lettres qu'il tient à la main:

--Lisez cela... Mais lisez cela...

A peine ai-je jeté les yeux sur la lettre que nous présentait Courbet, qu'une folle envie de rire me saisit...

--Tu ris, toi, petit... me lance Courbet tout sérieux.

Ah! si je ne ris pas à gorge déployée, c'est que je me pince les lèvres à les faire saigner. A côté de moi, je vois le nez en trompette de Vermersch qui rougit de rigolade. A la fin, je n'y tiens plus, et nous nous en donnons tous deux à cœur joie.

La lettre que nous montre Courbet est une de ces missives idiotes qu'on est exposé à recevoir aux jours de lutte semblable à celle au milieu de laquelle nous vivons tous. Le correspondant imbécile, ou simplement fumiste, menace Courbet de toutes les foudres de l'univers, si la colonne tombe.

--Le jour où «mon vieil empereur» tombera, écrit-il ou à peu près, le fil de tes jours sera tranché, misérable vandale... etc.

Courbet nous en montre ainsi un paquet. Sur l'une, on menace de le poignarder, la nuit, lorsqu'il rentrera seul chez lui. Sur une autre, on le jettera à la Seine quand il passera les ponts--il demeure sur la rive gauche. Une troisième lui prédit la mort à table par le poison, etc. Et ce sont des signatures cocasses, des poignards en croix, des «vieux soldats de Napoléon Ier», des «survivants de la Grande Armée», qui jurent de venger le vainqueur d'Austerlitz sur la peau du pauvre grand artiste.

Nous rassurons de notre mieux Courbet.

--Veux-tu que nous te fassions accompagner par un piquet des _Enfants du Père Duchêne_? lui disons-nous. Ce sont des lascars qui n'ont pas froid aux yeux, et qui se foutent un peu de tes vieux grenadiers...

Courbet finit par rire avec nous. Il est complètement rassuré quand nous arrivons place de l'Opéra.

_place Vendôme_

Une foule énorme emplit la rue de la Paix. Droite dans le ciel d'une pureté superbe--un ciel de Floréal--la colonne se dresse. Le drapeau rouge, fixé à la balustrade, caresse mollement la face de César. Un triple cordage pend du sommet, se rattachant au cabestan qui, tout à l'heure, va tourner et attirer à lui le monument.

Un grondement s'élève de la foule. Est-ce déjà la dernière heure de la colonne?

--Filons vite, me dit Vermersch. On dirait que ça remue!

Pas à pas nous avançons à travers la masse humaine. Nous écoutons ce que disent nos voisins. Peu de gens récriminent. La note dominante est la crainte de voir s'effondrer quelque chose.

--Ça va crever l'égout de la rue de la Paix!

--Si ça démolissait les maisons de la place!

De la colonne, de Napoléon, de la Grande Armée, d'Austerlitz, rien.

Les boutiques sont fermées. Collées sur les carreaux, de longues bandes de papier en croix, pour amortir les vibrations.

Enfin, nous arrivons à la barricade qui ferme la place. Nous présentons nos cartes à la sentinelle.[202] J'examine à mon aise le cabestan, retenu au sol par une ancre, et les deux poulies sur lesquelles s'enroulent les cordages fixés au sommet.

[202] Voir la reproduction de cette carte dans l'album _Guerre, Invasion et Commune_, d'Armand Dayot, page 283.

Quant à la colonne elle-même, j'ai grimpé la veille encore sur son piédestal. Le projet des entrepreneurs de la démolition est fort simple. La colonne coupée «en sifflet» au ras du fût, du côté de la rue de la Paix, a été sciée du côté opposé. L'entaille et la partie sciée représentent, à peu de chose près, l'épaisseur du tube de pierre--et non de bronze, le bronze ne formant qu'un mince revêtement. Par la manœuvre du cabestan, la colonne doit céder à sa base, et tomber sur le lit de fascines et de fumier qui a été préparé au-dessous d'elle. La colonne, n'ayant que trente-quatre mètres de hauteur, ne peut, renversée, atteindre l'entrée de la rue de la Paix.

La barricade traversée, nous nous dirigeons vers le ministère de la justice. Nous avons là nos meilleurs amis. Chaque matin, à peu près, j'y vais déjeuner. Le couvert est mis dans la salle du premier étage qui s'éclaire sur la place. Accrochée à l'un des panneaux, une toile de Daubigny,[203] un champ d'épis mûrs que sape une belle fille, avec un ciel très bas et un bouquet d'arbres.

[203] Ce tableau de Daubigny, _la Moisson_, a été transporté en 1907 au Louvre.

--Un beau jour, je roulerai ce Daubigny, et je l'emporterai, disais-je en riant à Protot, qui présidait la table.

_César écroulé_

Il y a foule dans la grande salle du ministère. Le balcon est déjà tout occupé. Par les fenêtres, largement ouvertes, la place apparaît, grouillante d'uniformes. Le soleil brûle les pavés. Debout, appuyé contre la grille de la colonne, un jeune commandant d'un des multiples bataillons de _Vengeurs_, de _Défenseurs_, ou de _Turcos_. Pantalon rouge, képi rouge, vareuse rouge, sur laquelle scintillent une triple rangée d'aiguillettes d'or.

Aux angles de la place, des musiques, dont les cuivres étincellent.

Au-dessous de nous, cinq ou six membres de la Commune. Miot, avec sa haute taille et sa longue barbe blanche. Ferré, tout petit, le masque envahi par la barbe noire, le nez busqué, deux yeux noirs, noirs, très doux, qui brillent cependant, derrière le lorgnon, d'une flamme étrange.

Sur le piédestal de la colonne, une demi-douzaine d'hommes, causant avec animation, interrogeant du regard l'écorchure du fût.

--Encore quelques coups de scie, commande l'un d'eux.

Et la scie recommence à entamer la pierre. Un léger nuage blanc s'échappe.

--Ça va bien... On peut tirer...

Trois heures et demie.

On tire.

Crac... Le cabestan cède. Les cordes se détendent...

Murmures de déception. On dit qu'il y a des blessés...

On va chercher d'autres poulies... Une grande heure d'attente.

Et l'on roule, dans un coin de la place, à l'abri, la lunette de l'astronome en plein vent, oubliée là, et qui allait être écrasée, elle aussi, bien innocente cependant.[204]

[204] De temps immémorial, «l'astronome» de la place Vendôme avait installé sa lunette sur le trottoir qui encercle la grille du monument. Pour une maigre rétribution, il décrivait aux amateurs les spectacles du ciel. La lunette était restée là pendant le siège et pendant la Commune.

Cinq heures un quart. Sur le piédestal, des hommes enfoncent des coins dans la blessure, au pied du fût. Le monstre résiste. Les musiques, pour faire prendre patience à la foule, jouent la _Marseillaise_. La rue de Castiglione, la rue de la Paix, sont pleines de têtes qu'on aperçoit, grouillantes, derrière les barricades.

Les musiques se taisent brusquement. Un officier paraît là-haut, sur la plate-forme. Il enlève le drapeau rouge, qu'il remplace par un tricolore.

Un frisson court dans mes veines. Il me semble voir osciller la colonne.

L'officier a disparu. Il descend l'escalier.

Si, à cette minute, elle tombait avec lui!

Mais le voici.

Je pousse comme un soupir de soulagement. Quelle folie m'a traversé la cervelle! Ah! elle est encore solide. Pour sûr, le câble va encore une fois se tendre en vain...

Devant mes yeux passe subitement comme le battement d'aile d'un oiseau gigantesque... Un zigzag monstrueux... Ah! je ne l'oublierai jamais, cette ombre colossale qui traversa ma prunelle!...

Blouf!...

Un nuage de poussière...

Tout est fini...

La colonne est à terre, ouverte, ses entrailles de pierres au vent... César est couché sur le dos, décapité. La tête, couronnée de lauriers, a roulé, tel un potiron, jusqu'à la bordure du trottoir.[205]

[205] La Victoire ailée, qui reposait sur la dextre de César, disparut, comme elle avait déjà disparu (pas la même) en 1814. Ses traces ne sont point encore retrouvées.

Le musée Carnavalet possède dans ses vitrines un tout petit morceau du monument brisé le 16 mai. Je connais deux autres échantillons, dont l'un est une tête de soldat arrachée aux frises. L'autre, plus considérable, est l'un des quatre boulons qui vissaient, sur la calotte supérieure, le César jeté bas par la Commune.

Ce boulon, qui était, en 1895, entre les mains de mon ami J.-B. D..., fut scié par lui en trois morceaux. L'un de ces trois morceaux me sert de presse-papier.

_quatre ans après_

Un jour de mai 1875, j'étais allé voir Élisée Reclus[206] à Vevey. Le savant m'avait retenu à sa table. Les déjeuners ne se prolongeaient guère chez lui. Une demi-heure de causerie rapide. Une bonne poignée de main, et au large. Dans la salle du bas on bûchait ferme. La _Géographie universelle_, dont les deux premiers volumes seuls étaient publiés, réclamait tous les instants du proscrit.

[206] Reclus (Élisée), géographe. Auteur de la _Géographie universelle_. Simple garde national, il fut fait prisonnier au plateau de Châtillon (4 avril). Condamné à la déportation. Commué en bannissement. Né en 1830. Mort en 1905.--Son frère Reclus (Elie), auteur des _Primitifs_, nommé par la Commune directeur de la Bibliothèque nationale (30 avril). Né en 1827. Mort en 1904.

Dans la rue, je croise mon ami Slom, ancien secrétaire de Rigault.

--Viens-tu avec moi à la Tour de Peilz? me dit Slom en m'abordant. Nous irons prendre Courbet et nous passerons la journée ensemble.

Nous filons sur la Tour de Peilz, où s'est réfugié le grand artiste, que poursuivent à Paris des haines féroces.[207]

[207] Journalistes, peintres, poètes même, criaient haro sur le grand artiste. Dans une plaquette de 12 pages: _Sauvons Courbet!_, éditée chez Lemerre, M. Emile Bergerat s'écriait:

Qu'il vive! extasié devant son ombilic! Les pouces sur le ventre, à la façon des Carmes! Qu'on l'engraisse! et qu'ouvert nuit et jour au public, Il crève de vieillesse entre quatre gendarmes!

Et le naïf géant qu'était Courbet s'affolait, à la lecture de ces généreuses productions!

--Ohé! déboulonneur! lui crie Slom dès que nous eûmes passé la porte du jardin de la petite maison de la Tour de Peilz.

Courbet ne se retourne pas. Il se contente de jeter dans le silence de la belle après-midi son large rire.

Nous voyons émerger, à travers les feuilles, un vaste dos, autour duquel bouffe une chemise découverte sur un cou de taureau. Courbet peint, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois amis sont là.

--Déboulonneur! déboulonneur! Quelle bonne blague! Eh bien! oui, j'ai demandé qu'on la déboulonne. Vous entendez: dé-bou-lon-ner. Et non pas la foutre à bas. La déboulonner!

Courbet faisait ici allusion à la pétition qu'il adressait, le 14 septembre 1870, au gouvernement de la Défense nationale, émettant le vœu--nous tenons à reproduire intégralement ce texte--que le gouvernement de la Défense nationale veuille bien l'autoriser «à déboulonner la colonne, ou qu'il veuille bien lui-même en prendre l'initiative, en chargeant de ce soin l'administration du Musée d'artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l'hôtel de la Monnaie».[208]

[208] A l'audience du 14 août 1871 (procès des membres de la Commune), Courbet répondant à une interrogation du président, exposait ainsi son projet de déboulonner la colonne et de la réédifier aux Invalides:

_Le président._--Il paraît que la colonne Vendôme vous était particulièrement désagréable. Dès le 14 septembre (1870), vous en demandiez la démolition.

_Courbet._--... Pour moi, cette colonne obstruait. Un individu n'a pas le droit d'entraver la circulation. Cette colonne était mal placée... Moi je ne considérais la chose qu'au point de vue plastique. Je n'avais aucune haine contre la colonne, puisque mon oncle a été un des officiers du premier Empire; mais je voulais la mettre ailleurs, où elle fut mieux en vue. Je voulais la déboulonner. Si vous aviez fait attention, au point de vue de l'art, à cette colonne, vous auriez été de mon avis. C'était une mauvaise reproduction de la colonne Trajane. C'était de la sculpture comme un enfant en ferait. Pas de perspective. Rien. Les figures sont absolument grotesques.

_Le président._--C'est alors un zèle artistique, tout simplement, qui vous poussait à en vouloir à cette colonne.

_Courbet._--Tout simplement. Sur la place Vendôme c'était une prétention malheureuse d'œuvre d'art qui faisait rire les étrangers. Aux Invalides, c'était autre chose. C'était un souvenir militaire qui n'avait pas besoin d'être artistique.

--La déboulonner! continue Courbet. Est-ce que vous ne croyiez pas alors comme moi, et comme tout le monde, que la colonne n'était qu'un gigantesque tuyau de bronze? On nous avait tant vanté les douze cents canons d'Austerlitz! Ah! bien oui! tout en bronze! Vous l'avez bien vue, quand elle a été par terre. Il n'y en avait pas l'épaisseur d'un ongle. A tel point que les nez des grenadiers laissaient percer la pierre. Douze cents canons pour une méchante feuille de métal!

Et Courbet, après un moment de silence, nous raconte une histoire étrange, que je regrette de n'avoir point notée à temps, afin d'en retrouver aujourd'hui les détails exacts avec chiffres et dates.

--Leur colonne! nous disait-il en s'animant. Eh bien! moi, je voulais la reconstruire... Et mieux qu'ils ne l'ont fait, et moins cher. J'en avais bien le droit, puisque je la paye tout seul. Car je la paye avec mes tableaux, qu'ils séquestrent et vendent. Avant de venir ici, après que l'on m'eut notifié ma première saisie, je suis allé au ministère, et j'ai offert de refaire la colonne sur les plans qui me seraient fournis. On m'a renvoyé aux entrepreneurs.

L'histoire devenait intéressante.

--J'avais fait un devis, continuait l'artiste. Mais quand ils me montrèrent ce qu'ils avaient dépensé pour les seuls échafaudages, mon chiffre était déjà dépassé. Je les quittai, et je retournai raconter cela au ministre. Aujourd'hui, c'est fini...

A L'HOTEL-DIEU

_cigares d'un sou_

Rue de Grenelle. Le lendemain du 18 mars. La grande cour du ministère de l'Instruction publique est pleine de fédérés. Les faisceaux formés. Accroupis en cercle sous la voûte d'entrée, une demi-douzaine de gardes jouent aux cartes.

La curiosité me fait passer le seuil. Je franchis la première porte qui se présente devant moi. J'erre à travers des dédales de corridors qui sentent le vieux bouquin et qu'encombrent des piles de papiers jaunis. Brusquement, que vois-je? Assis, devant une petite table, mon vieil ami Paget-Lupicin, un des fidèles de notre petite brasserie de la rue Saint-Séverin. Sa calotte de fourrure, qu'il porte en tous temps--à la main, car il est toujours tête nue, comme le père Gaillard,[209]--posée près de lui.

[209] Gaillard (Napoléon). Cordonnier. Orateur connu des réunions publiques. Nommé par Rossel colonel directeur des barricades (1er mai).

--Qu'est-ce que tu fais là, Lupicin?

--Eh! parbleu! j'ai pris le ministère, auquel personne ne songeait. Je suis seul ici... C'est donc moi qui suis ministre.

Et Lupicin éclata de rire, à cette seule pensée qu'il était bel et bien, à ce moment, grand maître de l'Université.

Ce brave Paget n'était du reste pas le premier venu. Il avait publié, après le 2 décembre, un petit journal d'enseignement, l'_Éducateur Populaire_, qui avait eu un gros succès dans le monde enseignant. Trop de succès même, puisqu'il avait été supprimé, avec adjonction de prison et d'amende pour son propriétaire. Paget, vieux proudhonien, avait publié aussi une petite brochure: _Les droits du travailleur_.

Il vivait parmi nous autres jeunes, bien qu'il eût déjà la cinquantaine.

Sur sa carte électorale, il inscrivait bravement: _Léopold Paget-Lupicin, étudiant en médecine_.

Et quand il nous arrivait de blaguer notre vieil ami:

--Eh bien! après tout... Étudiant... Juin et Décembre ont interrompu mes études. Est-ce ma faute?

Je revins, dès le lendemain, voir Paget. C'était le soir. J'entends une voix de femme accompagnée au piano. Un huissier m'ayant annoncé--quelques-uns des huissiers étaient restés à leur poste--Paget sortit.

--Eh bien, mon vieux! lui dis-je, te voilà déjà corrompu par les grandeurs. De la musique, du piano...

Il me fit entrer dans une salle assez pauvrement éclairée. La sœur de l'un de nous, qui possédait une belle voix de contralto, avait bien voulu faire un peu de musique. Paget me présenta à un haut fonctionnaire du ministère--de l'ancien--qui, un peu gêné, honorait de sa présence les salons du nouveau ministre.[210]

[210] Le haut fonctionnaire était M. de Salignac de Fénelon, qui vint, très loyalement, déposer favorablement au procès de notre ami Albert Callet, qui s'était, en même temps que Paget, Pilotell, Roullier, installé, le 19 mars, rue de Grenelle.

Réception bourgeoise. Canettes de bière. Sirops multicolores, montés par le mastroquet d'en face. Cigares d'un sou. Paget ne voulait pas qu'on dépensât l'argent du peuple en londrès.

--Des cigares d'un sou. Je n'en veux plus d'autres ici, avait-il ordonné impérieusement.

Pendant le règne éphémère de Paget, les londrès furent remplacés par les petits bordeaux. Seule réforme qu'eut le temps d'introduire rue de Grenelle le premier grand maître de l'Université de la Révolution de 1871.[211]

[211] Après les élections du 26 mars, la Commune nomma une commission de l'enseignement. Le 20 avril, elle choisit Vaillant comme délégué à l'Instruction publique.

_au parvis_

Milieu de mai. Une après-midi, nous voyons flamber, à la porte de l'échoppe de la rue du Croissant, où nous vendons le _Père Duchêne_, la face ronde et fleurie de Paget. Treillard, mis par la Commune à la tête de l'Assistance publique, vient de le nommer à la direction de l'Hôtel-Dieu.

--Eh quoi! vous ne venez seulement pas me voir! Demain, on vous attendra à déjeuner... Je ne fais que passer.

--Entendu. A demain.

Le lendemain, nous étions, Vermersch, Humbert et moi, au parvis Notre-Dame. Paget nous attendait, faisant les cent pas devant le portail.[212]

[212] Ce portail--un lourd chapiteau que supportaient quatre colonnes, et un escalier d'accès--n'existe plus. Les bâtiments de l'Hôtel-Dieu qui se trouvaient au Parvis ont été démolis après la guerre.

--Ah! si ma mère me voyait! nous dit en nous abordant, d'un accent tout ému, Paget. Ce qu'elle serait heureuse! Dire qu'elle m'en veut toujours de n'être qu'officier de santé et de ne pas prendre mes inscriptions pour le doctorat. Mais maintenant...

C'était une des sorties familières de notre vieil ami, qui songeait toujours, malgré ses cinquante ans, à passer son doctorat, pour contenter sa maman.

Nous franchissons le portique de l'hôpital. Paget nous précède. Il gravit l'escalier, d'un air digne, son éternelle calotte dansant au bout de son bras. Nous allions nous engager dans un long corridor, quand Paget se retourne, et, d'un air triomphant:

--Eh bien! jeunes gens, vous ne remarquez rien?

Rien que les longues lévites grises et les bonnets de coton des malades qui, entendant des voix, se montrent aux portes.

--Farceurs! mais lisez donc!

En belles lettres rouges, sur le blanc du mur, se détache: _Corridor Blanqui_.

--Et c'est comme cela partout. Tenez... lisez l'arrêté de Treillard.

Une affiche blanche est collée en belle place:

Le directeur général de l'Assistance publique,

Considérant que les noms des salles des hôpitaux et hospices ne rappellent à l'esprit que des souvenirs de fanatisme;

Considérant qu'il est nécessaire de perpétuer la mémoire de ceux qui ont vécu ou qui sont morts pour le peuple, pour la patrie, pour la défense des idées généreuses, nobles inspirations du socialisme et de la fraternité,

Arrête:

Une commission est instituée pour substituer de nouveaux noms dans toutes les salles, cours ou corridors des établissements de l'Assistance publique.

Le directeur de l'Assistance publique, TREILLARD.

Paget n'a pas perdu de temps.

--Ah! les saints! Ce que je les ai badigeonnés! Ça n'a pas été long... Ils n'y reviendront plus.

Nous traversons ainsi--je crois bien que Paget, dans sa joie, nous fit faire le tour de la maison--de nombreux corridors, dont les inscriptions d'hier--corridor saint ou sainte quelque chose--avaient disparu pour faire place à des appellations plus conformes au décret du directeur de l'Assistance publique de la Commune.

Tout le calendrier révolutionnaire avait été mis à contribution. Paget, en vieux proudhonien, n'avait pas oublié son maître.

--Au moins, lui dis-je, tu as eu soin de ne pas mettre trop près l'un de l'autre Barbès et Blanqui...

Paget me lança un coup d'œil qu'il chercha à rendre sévère. Et subitement:

--Et ce n'est rien que cela. Vous allez voir mes sœurs.

_le rêve de Paget_

Paget nous a fait préparer, dans une embrasure de fenêtre du réfectoire, une petite table. Le vieux Spartiate, qui a toujours vécu durement, ne possède à l'hôpital qu'une chambrette, semblable à celle que je lui connais depuis deux ans dans un modeste hôtel meublé du quai Saint-Michel, l'hôtel de Suède. Pas de service spécial pour le citoyen directeur. Pas de domestiques autres que ceux qui servent les malades. Sur la table, dans une assiette, un paquet de cigares d'un sou, les mêmes qui ornaient les soucoupes du ministère de l'Instruction publique, pendant son intérim après le 18 mars.

Paget nous dit ses rêves administratifs.

--Il faudra déménager cette vieille baraque où nous sommes, au plus tôt, et nous transporter en face. Du reste l'Hôtel-Dieu devrait être hors de Paris, au milieu des arbres et des fleurs.

--Ta baraque, mais on va peut-être te la démolir à coups de canon, bientôt.

Paget reste songeur.

--Ça va cependant toujours bien, là-bas! nous dit-il en montrant l'horizon.

--Oh! très bien! très bien! répondis-je, désolé de l'avoir inquiété.

Paget, qui avait douté un instant de la stabilité de sa direction, sembla satisfait. Nous avions fini le déjeuner.

--Et maintenant, venez voir mes bonnes sœurs.

--Tes sœurs!

--Eh oui! si vous le voulez, mes citoyennes.

_autels et lilas_

Nous entrâmes dans la salle voisine. Des infirmières vêtues de noir, ceinturées de rouge, s'empressaient autour des lits occupés. A la tête des lits, des fleurs. Des fleurs encore sur une console adossée à la muraille.

--Eh bien! mais, et tes sœurs?

--Mes sœurs! mais les voilà, nous répondit Paget en nous présentant les religieuses vêtues de deuil. Ces excellentes filles, nos Augustines d'hier, n'ont pas voulu quitter leurs malades. Elles ont accepté de changer un peu leur costume. Les voici vêtues maintenant en sœurs de la Commune.

Le visage de Paget rayonne. Ce qu'il ne nous dit pas, c'est que lui, révolutionnaire enragé, mais le meilleur et le plus doux des hommes, admire ces braves filles, d'un dévouement et d'une abnégation sans bornes.

Si Paget aime ses sœurs, les Augustines le lui rendent bien. Quand l'armée fut entrée, elles lui offrirent un refuge chez elles, dans leur maison. Et c'est ainsi que notre vieux Paget fut sauvé de l'exécution sommaire.

--Et puisqu'elles m'ont fait une concession sur le costume, reprend notre ami, je n'ai pas voulu être en reste avec elles. Approchez-vous. Dérangez ce bouquet de lilas à la tête du lit. Ma foi, vous voyez, derrière, c'est un Christ. Ceux qui ne veulent pas le voir ne voient que les lilas. Voilà tout.

Nous restions ébahis.

Ce Paget! Était-il malin!

Mais nous n'en avions pas fini de nos étonnements.

--Là-bas... ces grosses gerbes de fleurs... continue Paget... Venez.

Et il fait glisser lui-même, sur le marbre d'une console,--nous croyons que c'est une console--les vases pleins de fleurs des champs.

--Eh bien oui!... C'est l'autel!... Que diable! On n'est pas un ogre, pour être de la Commune!... N'est-ce pas, ma sœur? ajouta Paget en interrogeant du regard une des religieuses qui nous accompagnent.

La sœur rit avec nous, de bon cœur, de l'innocent subterfuge du directeur de la Commune.

--Et cependant, dit l'une d'elles, M. le directeur ne nous permet pas tout. Il nous a refusé ce matin...

--Oui, oui! dit Paget. Mais ça, non! Croyez-vous qu'elles réclament pour leur Sainte-Vierge?

--Allons, mon vieux, dis-je à mon tour, puisque tu as si bien commencé, tu peux continuer. J'appuie la réclamation de tes bonnes sœurs, qui soignent si bien nos blessés.

Le fonctionnaire se réveilla à ce moment:

--Et si Treillard venait ici?

--Mon vieux Paget, Treillard ferait comme nous. Il en rirait...

Il est temps de partir. Le _Père Duchêne_ du lendemain nous réclame. Nous longeons, pour gagner la porte du parvis, les corridors illustrés des noms des révolutionnaires aimés de Paget.

--Et surtout, lui disons-nous en le quittant, ne va pas, pour faire plaisir à tes sœurs, rétablir les noms des saints. Tu en es bien capable, vieux traître...

_pêcheur à la ligne_

Mercredi matin de la Semaine de Mai. Sur le pont au Change. Je croise un camion chargé de tonneaux que tirent quatre vigoureux percherons. A califourchon sur un des chevaux de tête, H...

--Où vas-tu comme ça?

H... me montre du doigt, sans mot dire, la Préfecture de police, qui bientôt va flamber. Déjà, les flammes sortent de l'Hôtel de Ville.[213]

[213] Les premières flammes jaillissent à dix heures du beffroi de l'Hôtel de Ville.

Je songe à Paget. Ce brave Paget... Que fait-il? Pense-t-il à se mettre à l'abri? Allons voir Paget.

J'oblique vers le parvis. J'entre à l'Hôtel-Dieu.

Personne ne sait où est Paget. Il n'est pas dans son cabinet. J'interroge une sœur, qui passe, affairée. Elle ne sait rien.

J'allais retourner sur mes pas, quand un infirmier se présente.

--Tenez, me dit la sœur, celui-ci sait certainement où est M. Paget.

--Où est monsieur le directeur?

--M. Paget? je viens de le voir descendre avec sa ligne...

Avec sa ligne? Quelle ligne? Je n'y comprenais rien. Il faut que l'infirmier, et avec lui la religieuse m'expliquent que chaque jour Paget s'en va, bourgeoisement, sa calotte d'une main, une canne à pêche de l'autre, jeter l'hameçon dans la Seine, sans sortir de l'hôpital.

--Conduisez-moi vers lui sans perdre une minute.

Nous traversons les corridors. Je vois, pour la dernière fois, les inscriptions révolutionnaires passer en grosses lettres rouges devant mes yeux. Adieu, corridor Blanqui! Adieu, corridor Barbès! corridor Proudhon, corridor Lamennais--bien entendu, je ne réponds pas des noms que je cite--je ne vous reverrai plus! Demain, dans huit jours, un pinceau vengeur aura détruit l'œuvre de mon ami Paget...

--Faites attention, nous descendons, me dit l'infirmier.

Je sens une fraîcheur tomber sur mes épaules. Nous nous engageons dans une demi-obscurité. Des marches glissantes, humides, des murs où brillent de longues larmes salpêtrées et verdies par les mousses.

--Mais il me descend dans une oubliette! pensai-je. Paget serait-il déjà prisonnier dans quelque cul de basse-fosse!

Tout à coup, encadré dans le plein cintre d'une arcade pleine de lumière,[214] je vois se détacher de dos la puissante carrure de Paget, accroupi, immobile, tenant la ligne dont m'avait parlé tout à l'heure l'infirmier. A ses genoux une boite en fer-blanc. Accrochée au mur, la calotte légendaire. Le fleuve coule aux pieds du directeur. A un mètre de lui, dans le trouble de l'eau épaissie de vieux cataplasmes jetés par les fenêtres et dont on voit surnager les toiles, le bouchon flotte.

[214] Paget pêchait, assis à l'entrée d'un des «cagnards» de l'ancien Hôtel-Dieu. Voir au musée Carnavalet un tableau représentant les cagnards disparus.

--Ça mord, citoyen directeur? crie l'infirmier.

--Foutre non! répond Paget, probablement désappointé, et mal en veine.

Il est si attentif à sa pêche, qu'il ne se retourne point. Je dois lui frapper sur l'épaule:

--Tiens! Qu'est-ce que tu fais aujourd'hui par ici?

Paget est tout entier à sa passion favorite, qui ne va point sans une grande tranquillité d'âme.

--Mais, lui dis-je un peu impatienté, tu ne sens donc pas la fumée de l'Hôtel de Ville. Je viens de rencontrer l'ami H... sur le pont, conduisant une voiture chargée de tonneaux de pétrole.... Mon vieux, ça chauffe et je te conseille de remiser tes hameçons... Allons, partons, si tu ne veux pas être fusillé ici même dans une heure, et servir d'amorce à tes poissons.

--Fusillé, moi!

--Eh bien, pourquoi pas? dis-je en riant. Ah! pour un vieux de Décembre, tu n'es pas malin...

Paget renvide enfin sa ligne.

--Mets-la dans l'armoire du coin, dit-il à l'infirmier. Dans l'autre, mes hameçons se rouillent...

Je l'entraînai dans l'escalier sombre. Nous remontâmes en haut. Cinq minutes après, je traversais le pont au Change. A deux heures, le Panthéon était attaqué.

_incendiaire_

Lorsque, quelques mois plus tard, fuyant vers la frontière, je m'arrêtai à Champagnole, où était né Paget, je demandai de ses nouvelles à une auberge où j'avais fait une halte.

--M. Paget, me répondit une accorte jurassienne au corsage amplement garni, mais, monsieur, il a été arrêté par les gendarmes ces jours derniers. On l'a fait partir pour Lons-le-Saunier.

Je fis l'étonné. Qu'avait donc fait M. Paget?

--Ah! mais, monsieur, c'est pour les affaires de Paris qu'on l'a arrêté... C'était un bien brave homme... Vous le connaissiez?

La servante me regardait dans les yeux. Je répondis je ne sais plus quoi, que je l'avais vu avec un ami. Je payai ma dépense, et filai, ne soupçonnant point la brave fille, mais redoutant la curiosité d'un gendarme ou d'un commissaire.

L'arrestation de Paget avait été demandée à la Commission d'enquête par M. le marquis de Quinsonas.

Paget était accusé de complicité dans la tentative d'incendie de Notre-Dame.

--Le gouvernement de l'Hôtel-Dieu--dit M. de Quinsonas--avait été confié par la Commune à un nommé Paget-Lupicin. Il y avait là quatre internes en pharmacie. Ces jeunes gens lui ont demandé les pompes de l'Hôtel-Dieu pour aller au secours de l'Hôtel de Ville. Ces pompes leur ont été refusées. Je ne sais si ce Paget-Lupicin est arrêté. Le général en a-t-il connaissance?

--Je n'en sais rien, répond le général Appert--L'instruction se fait à Paris.[215]

[215] Voir _Enquête Parlementaire du 18 Mars_, édition en un volume, page 286. M. de Quinsonas avait été, pendant la lutte contre la Commune, officier d'ordonnance du général de Cissey.

Paget, arrêté, fut envoyé, le 6 septembre 1871, devant la 7e chambre correctionnelle pour usurpation de fonctions publiques. On essaya bien de lui attribuer une part de complicité dans la tentative d'incendie de Notre-Dame, mais il était trop visible qu'il n'y était pour rien. Paget incendiaire! Incendiaire de Notre-Dame! Lui qui voilait de lilas le Christ des religieuses Augustines! Il s'en tira avec un an de prison.

Sa prison finie, Paget, qui avait usurpé toutes sortes de fonctions, en dehors de la pacifique mission de directeur de l'Hôtel-Dieu, fut pris de terreurs. Il se réfugia à Saxon, dans le Valais, d'où il m'écrivait, le 27 septembre 1874:

... Me voici en Suisse, où je suis venu pour me remettre des attaques d'une apoplexie pulmonaire. J'y resterai jusqu'à la prochaine Révolution, bien que j'aie fait quinze mois de prison et que j'aie purgé la condamnation qui me frappait d'un an de détention.

Je n'ai été condamné que pour usurpation de fonctions à l'Hôtel-Dieu. Je crains qu'on ne revienne à la charge pour usurpation au ministère de l'Instruction publique et à celui des Travaux publics. Je ne suis plus assez fort pour passer des mois et des années en cellule.

Et le brave homme ajoutait un post-scriptum, en quelques lignes, qui disaient ses éternelles préoccupations de vieil étudiant quinquagénaire:

Je ne suis connu ici que sous le nom du Docteur. J'ai déjà habité le pays en 1865 et 1866, pendant un second exil. Ainsi, mets sur l'adresse: «Le docteur Paget». Tu ajouteras Lupicin, si bon te semble.

Le troisième exil de Paget ne devait pas, hélas, être de longue durée. Un journal du Valais, que j'ouvris un jour dans un café, à Zurich, annonçait la mort subite du «docteur Paget, le sympathique proscrit.»

A LA JUSTICE

16 mai 1871. Au ministère de la Justice. Cinq heures. La colonne est par terre. Je ne m'en irai pas sans dire bonjour à l'ami Besson. Depuis qu'il a été officiellement investi des hautes fonctions de concierge, Besson ne quitte plus le large et magistral fauteuil qui orne la loge d'entrée de la rue Cambon. Ce fauteuil est pour lui un trône. Je suis sûr qu'il ne le changerait pas pour le siège du délégué lui-même.

Besson est venu quelquefois avec moi à la brasserie Saint-Séverin. Je l'ai rencontré pour la première fois à la manufacture d'armes du quai d'Orsay. Mon bataillon, le 248e, tardant d'être armé, j'ai fini par regarder avec dédain, presque avec honte, mes brillants galons de lieutenant. J'ai rencontré un jour mon vieux professeur et ami Joseph Moutier, qui m'enseignait la physique à l'institution Barbet, rue des Feuillantines, vers 1863.[216]

[216] Je reparlerai plus loin, dans le chapitre _Matin de Bataille_, de Joseph Moutier.

--Allez donc au quai d'Orsay, me dit Moutier. On y fait des cartouches au lieu de tabac. Vous y verrez X... de ma part.

Voilà comment je fis des cartouches jusqu'au 22 janvier. Le lendemain, ma foi, je jugeai plus prudent de ne plus paraître. N'avais-je pas promis aux amis, en cas de succès de l'émeute, de livrer la manufacture, et, bien entendu, les cartouches avec elle?

Besson faisait, lui aussi, des cartouches. Ou, plutôt nous étions, l'un et l'autre, surveillants d'un atelier de cinq ou six cents jolies filles, qui collaient les amorces au fulminate. Parfois, une amorce éclatait. Toute une tablée s'envolait, pour revenir bien vite, comme de gentils papillons.

Je crois bien que ce furent mes conseils subversifs qui détournèrent Besson de la bonne voie, et qui le lancèrent dans le mouvement. Il était du 11e, un arrondissement dévoué d'avance à la Commune. Quand vint le 18 mars, Besson marcha sur l'Hôtel de Ville avec son bataillon.

Quelques jours après les élections, je ne fus qu'à demi étonné de le voir entrer dans notre échoppe du _Père Duchêne_, rue du Croissant.

--Citoyen Vuillaume, tu me donnes un mot pour Protot? Je veux entrer à la Justice.

--Mieux que cela, tu vas venir le voir avec moi. Je déjeune au ministère ce matin.

A midi, nous étions au ministère. A l'heure de la table, Besson prit place près de moi. C'était une joie pour ce brave garçon de manger avec une fourchette marquée aux armes royales et d'asseoir son postérieur sur les mêmes sièges où s'étaient reposés peut-être des derrières de princesses.

--Cette fois, ça y est bien, me disait-il en se carrant. Nous sommes chez nous.

Le lendemain, quand je revins place Vendôme, je trouvai Besson rayonnant. Je ne sais quelle fonction lui avait été confiée. En capote verte, le képi vainqueur, il causait avec vivacité dans un groupe de fédérés qui gardaient la grande porte de la place Vendôme.

Je revoyais Besson chaque fois que j'allais chez Protot.

Un jour, c'était dans les premiers de mai, Besson me prit à part et m'emmena dans le jardin, ayant, disait-il, à me confier quelque chose de grave.

--J'ai besoin de ta protection. Il y a ici une bonne place libre. Le vieux réactionnaire qui était encore concierge ces jours-ci à la porte de la rue Cambon s'en va. Ce n'est pas trop tôt. On peut me confier ça. Sûr, que je ne laisserai passer personne de suspect... Enfin, parles-en au délégué... Ma femme viendrait avec moi... Ce qu'elle serait contente d'être là! Et puis, c'est pour la vie... Une place sûre.

Je regardai ce brave Besson. Il ne se doutait donc de rien! Il croyait fermement que cela allait durer toujours. Il ne connaissait pas, l'excellent garçon, le mot profond de la vieille Lætitia, qui au milieu des splendeurs de la cour impériale, regardait du coin de l'œil, avec méfiance, toutes ces dorures et tous ces falbalas. «Pourvou que ça doure!» grommelait, avec son accent italien, la mère de César.

Besson, lui, n'avait aucune méfiance. Quand, du portail du ministère où il plastronnait, il avait vu, pendant le jour, scier la colonne, ou caracoler quelques brillants officiers de l'état-major, installé dans l'hôtel en face, sa tranquillité d'âme était complète.

--Un gouvernement qui a le toupet de foutre en bas Napoléon, se disait-il, ça doit être un gouvernement fort.

Et Besson, plus confiant que la mère de César, croyait que cela ne finirait jamais.

Son rêve fut réalisé. Il fut nommé.

Si Besson ne connut que peu de jours la joie et l'orgueil d'être un fonctionnaire important, il savoura ces huit jours de pouvoir avec délices.

Il voulut absolument qu'un soir nous allions, Vermersch et moi, dîner chez lui, dans sa loge.

La femme de Besson, une forte et gentille ménagère, qui était un peu de mon pays, avait bien fait les choses. Elle nous avait préparé un dîner exquis. Pauvre femme! Elle avait apporté là toute sa batterie de cuisine, qui reluisait, appendue aux murs, comme un arsenal.

Besson, lui, avait voulu dîner dans son fauteuil, qu'il ne quittait plus.

Quand nous sortîmes, le canon tonnait. Sur la place, un grand remuement d'hommes armés. Des estafettes arrivaient en courant. Serait-ce la défaite définitive? Mais non. Une simple alerte, comme il y en avait tous les jours.

Nous regagnâmes le Quartier, après nous être arrêtés un instant sur le pont des Arts, écoutant le roulement de la canonnade.

Une large lueur éclairait le ciel à l'horizon. Ce grand silence de la nuit, le fleuve qui coulait mystérieux au-dessous de nous, la bataille que l'on devinait acharnée, là-bas--tout cela était bien fait pour nous serrer le cœur.

--Mon vieux,--me dit subitement Vermersch, avec cette pointe d'ironie gouailleuse qui était pour lui une pose constante--les gens comme Besson sont les vrais heureux. Je te parie qu'il dort maintenant à poings fermés avec sa femme.

--A moins qu'il ne soit à ronfler dans son fauteuil, répondis-je en riant.

Le mercredi 24 mai--le ministère de la Justice avait été occupé par les troupes le mardi--je rencontrai Besson, boulevard Voltaire, à mi-chemin du Château-d'Eau. Équipé. Son chassepot à la main.

--Eh bien! Et ton fauteuil? lui dis-je en riant.

Son fauteuil! il ne le reverrait plus. Il avait même dû, pour échapper aux Versaillais, laisser entre leurs mains sa magnifique batterie de cuisine. Adieu les bonnes soirées, les dîners tranquilles, adieu les honneurs, et la satisfaction d'une bonne place pour la vie, avec la retraite au bout.

--Et qu'est-ce que tu fais par ici? lui demandai-je.

--Mais... j'ai rejoint mon ancien bataillon. Cela ne va pas être longtemps sans ronfler. Pour l'instant, je crois que nous allons foutre le feu là-dedans.

Et il montrait l'église Saint-Ambroise.

Nous nous quittâmes.

Je n'entendis jamais plus parler de Besson.

Longtemps, ses proches cherchèrent à connaître son sort. L'infortuné, brave autant que simple et dévoué, fut-il un de ceux que l'on fusilla à la Roquette, et desquels M. de Mun a dit qu'ils étaient morts «avec insolence»?[217] Dort-il dans quelque square ou dans quelque fosse creusée dans les nécropoles après le massacre? Nul ne l'a rencontré, ni dans les prisons de Versailles, ni en Calédonie, ni en exil.

[217] Voir _Enquête Parlementaire sur l'Insurrection du 18 mars_, édition en un volume, page 295. Déposition de M. le comte de Mun (orthographié par erreur, dans cette édition, de Mung).

PROTOT ET ME ROUSSE

Me Rousse, qui fut bâtonnier de l'ordre et membre de l'Académie française, a laissé, d'une visite qu'il fit à la délégation de Justice en avril 1871, un récit, publié tout d'abord dans la _Revue des Deux-Mondes_,[218] et qui, depuis, a eu les honneurs d'innombrables reproductions. Voici ce récit. Nous n'en donnons ici que la partie purement descriptive:

Comme j'ouvrais la porte de l'antichambre du ministère de la Justice--raconte Me Rousse--deux hommes sortaient, portant, accroché en travers d'un bâton, un seau rempli de vin. L'un d'eux me salua comme une vieille connaissance. Après quelques mots échangés, il me dit qu'il est à la chancellerie depuis sept ans, qu'il y est entré sous le règne de M. Baroche. Voyant que la salle d'attente est pleine de monde, j'ai prié ce brave homme de faire passer ma carte à M. Protot. Au bout d'un instant, je suis introduit par cet huissier improvisé, bras nus et le tablier retroussé, dans le cabinet du garde des sceaux, et c'est bien le cabinet où ont passé les plus hautes gloires de notre magistrature. Dans cette grande pièce solennelle, pleine de si imposants souvenirs, une demi-douzaine d'individus très sales, mal peignés, en vareuse, en paletot douteux ou en blouse d'uniforme, remuaient des papiers entassés pêle-mêle sur des tables, sur les chaises et sur les planchers. Devant le grand bureau de Boulle, j'aperçus un long jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, mince, osseux, sans physionomie, sans barbe, sauf une ombre de moustache incolore, bottes molles, veston râpé, sur la tête un képi de garde national orné de trois galons. J'étais devant le garde des sceaux de la Commune; il se tenait debout, des lettres à la main. En me voyant, il devint très pâle, et m'invita très poliment à m'asseoir pendant que ses secrétaires continuaient à dépouiller la correspondance...

[218] V. _Revue des Deux-Mondes_, 15 juin 1871, _le 18 mars_, par E. de Pressensé. V. E. Rousse. _Lettres à un ami_, II, 287. Hachette, 1909.

Nous causions, un de ces jours derniers, à la Bibliothèque Nationale, avec Protot, de ce tableau tracé par Me Rousse.

Les individus mal peignés, très sales, étaient nos amis dont j'ai déjà dit les noms.[219] Plusieurs fils de riches bourgeois. Bricon, dont le père était plus que millionnaire. Dessesquelle, fils d'un gros huissier de Neuilly, également fortuné. Le premier, mort assistant à Bicêtre du docteur Bourneville. Le second, mort avocat à Saïgon. Da Costa, le frère du substitut de Rigault; son père professeur de mathématiques à Sainte-Barbe. Et d'autres, que Me Rousse a également vus hirsutes et très sales.

[219] V. p. 190, _Déjeuner chez Protot_.

--Mais, à propos, me dit en riant Protot, vous êtes renseigné, mieux que personne, sur la visite de Me Rousse. C'est vous qui me l'avez amené...

Ce fut moi, en effet, qui introduisis Me Rousse dans le cabinet de Protot.

Par une belle matinée d'avril, j'entrais à la délégation de la place Vendôme. Un groupe de fédérés, causant sous la voûte, m'arrêta. Parmi eux, Besson, dont je viens de raconter l'histoire. J'allais poursuivre mon chemin, me diriger vers le cabinet du délégué, quand un nouveau venu s'approche de notre groupe.

--Pardon, messieurs, pourriez-vous me dire à qui je dois m'adresser pour être introduit près de monsieur le ministre de la Justice?

--Vous voulez, citoyen, parler du citoyen délégué?

--Oui..., monsieur... le délégué.

Je regarde le nouveau venu. Le parfait magistrat. Lèvre rasée. Favoris. Haut-de-forme. Pardessus gris...

--Alors, venez avec moi. Je vais précisément vers lui.

Le visiteur me suit, sans mot dire.

A l'entrée de la cour, nous croisons la corvée du poste. Deux fédérés portent le vin dans des seaux. D'autres les vivres.

La grande antichambre, la salle aux portraits, est pleine de monde. Le plus grand nombre en uniforme, dans cette vareuse que nous n'avons pas quittée depuis le siège. Presque seul, mon compagnon est en vêtement civil impeccable. Je suis en lieutenant fédéré...

--Voulez-vous, monsieur, me dit le visiteur, vous charger de faire passer ma carte?

--Mais oui... Donnez... Du reste, entrons ensemble...

Nous entrons... Protot est là... devant le grand bureau de gauche, au fond... Je vais vers lui... J'attends deux minutes la fin d'une conversation engagée avec une dame qui se plaint que son notaire n'ait pas voulu lui remettre des fonds, prétextant qu'il a dû les envoyer à Versailles, en lieu sûr... La dame est partie... Je serre la main de Protot... Je lui remets la carte, qu'il me fait lire... Je n'ai pas eu la curiosité de la regarder. Alors seulement, je sais le nom du visiteur:

Maître Rousse, bâtonnier de l'ordre des avocats.

Protot s'est levé. Devant lui, sur sa table, son képi d'artilleur. Avant d'être commandant du 217e bataillon fédéré, Protot a été, pendant le siège, maréchal des logis-chef de la 2e batterie _bis_ de l'artillerie auxiliaire. Pendant trois mois il a campé, avec sa batterie, sur les crêtes de Nogent, où pleuvaient les obus, entre le fort de Rosny et le fort de Fontenay, en face le plateau d'Avron. Il n'a pas quitté son costume. Sa vareuse, qui a couché avec lui dans la boue et dans la neige, est râpée. Par-dessus sa culotte à large bande rouge, il chausse les bottes courtes qui complètent son uniforme.

Me Rousse a raison. Le «veston» n'est pas de la première fraîcheur. Il a le tort d'avoir fait la dure campagne.

Je m'étais éloigné de quelques pas. Je ne suivis donc qu'à demi la conversation de Protot avec Me Rousse. Il s'agissait de l'affaire Chaudey. Me Rousse, après quelques minutes d'entretien calme, ayant marqué son impatience, j'entendis distinctement Protot disant à son visiteur, d'une voix ferme:

--Monsieur le bâtonnier, vous êtes ici devant le ministre de la Justice.

Les deux interlocuteurs se saluèrent. Me Rousse quitta le cabinet du délégué...

VOLTAIRE ET ROUSSEAU

Mai.--Chez moi.

Ils sont venus deux me voir.

Deux gardes de mon 248e, que je connais depuis les premiers jours du siège, quand nous faisions l'exercice au Luxembourg.

L'un tient à la main un paquet. Quelque chose d'assez volumineux, dans un foulard à carreaux rouges dont les cornes sont nouées.

Il prend la parole, pendant qu'assis à ma table, je parcours les feuilles du matin que vient de m'apporter mon planton.

Mon planton!

Au rez-de-chaussée de ma maison est installé, dans une boutique--je la regarde et la salue comme une vieille amie d'autrefois, cette boutique, quand je passe devant le numéro 9 de la rue du Sommerard--un poste fédéré. Mon planton fait partie du poste. Dès qu'il a su que le Père Duchêne--un tiers du _Père Duchêne_--habitait là-haut, au cinquième, il est venu me trouver.

--Citoyen lieutenant, m'a-t-il dit, vous n'avez pas de planton. Me voici. Je ferai toutes vos commissions. Et, dès le matin, je serai là, à votre porte.

J'ai accepté.

Mon planton a introduit les deux gardes. Il est resté avec eux.

Mes deux visiteurs me content qu'ils viennent de Neuilly, où ils se sont crânement battus. Ils ont eu la veine de ne pas écoper. Ils vont se reposer une huitaine. Et repartir.

--Eh bien! qu'est-ce qui vous amène?

Hésitations. Celui qui tient le foulard noué aux cornes le passe d'une main à l'autre.

--Mon lieutenant...

--Parle. Voyons...

Silence.

Mais, tous deux à la fois, ils ont jeté un regard sur le planton, comme si sa présence les gênait.

J'envoie le planton m'acheter du tabac.

--Voilà, mon lieutenant, c'est pour ce que nous vous apportons...

Celui qui porte le paquet l'a posé devant moi. Il dénoue lentement les cornes du foulard, qui s'étale, et laisse voir, à mes yeux étonnés, deux gentils bronzes, montés sur colonnettes de porphyre rouge et noir.

Voltaire et Jean-Jacques.

Voilà les deux petites statuettes debout.

Mes deux gardes ne disent plus rien.

Sachant que le _Père Duchêne_ gagne pas mal de gros sous, veulent-ils me vendre les deux statuettes?

--Citoyen, me dit l'un, nous avons pensé, l'ami et moi, que ça vous ferait plaisir... Nous, nous n'y connaissons rien. Quand nous avons vu les deux petits bonhommes sur la cheminée du salon, là-bas, nous nous sommes dit: «Ça, ça sera pour le lieutenant.» Nous avons pris aussi des serviettes, des mouchoirs, qui ont bien fait l'affaire de nos citoyennes... Mais, des statues, qu'est-ce que vous voulez que nous foutions de ça?

--Alors, vous avez, je vois, raflé cela dans une villa aux avant-postes?

--Eh oui! Quand on se fait casser la gueule... tant pis pour les cochons qui ont de si belles maisons... Bien sûr, ils doivent jubiler, là où ils sont réfugiés, de savoir qu'on nous troue la peau... Peut-être même bien qu'ils nous tirent dessus...

L'argument était sans réplique. Inutile de discuter. Je tentai quelques timides observations... Le bien d'autrui...

Ah! ils s'en foutaient, du bien d'autrui... Ils en revenaient toujours là:

--Est-ce que nous ne risquons pas tous les jours notre peau?

Je n'avais pas, moi-même, le courage d'insister... Entre ceux qui nous tiraient dessus, ceux qui applaudissaient, à Versailles, aux infamies des belles dames à ombrelles, et les braves lascars dont j'avais deux échantillons devant moi,--mon choix était fait.

Je ne pouvais cependant pas prendre les deux statuettes.

--Alors, lieutenant, vous n'en voulez pas? C'est pas gentil. Depuis deux jours, nous nous faisons une vraie fête de vous faire plaisir.

Et, lentement, ils renouèrent le foulard aux carreaux rouges avec, dedans, Voltaire et Jean-Jacques.

Ils se dirigèrent vers la porte, un peu tristes.

Avant de disparaître, l'un d'eux se ravisa:

--Et si nous les vendions! Nous ne pouvons pas les remporter aux avant-postes, quand nous allons y retourner... Nom de Dieu, voyons, nous les avons bien gagnées...

Le lendemain, je rencontrai sur le boulevard l'un de mes deux lascars.

--Eh bien? Les deux petits bonhommes?

--Lavés!... Quelle noce, le soir. A nous quatre. La femme de l'ami, la mienne et nous deux. Nous avons rigolé toute la soirée... Ça ne fout rien, lieutenant, pourquoi que vous n'en avez pas voulu?

Je me reprochai, presque, à ce moment, de n'avoir pas accepté les deux petits bustes.

Et le remords me prit d'avoir pu, seulement pour un instant, faire de la peine à ces deux braves.

AU CLUB SÉVERIN

Mai.--Un soir. Dix heures. J'erre dans le Quartier, à la recherche de quelqu'un ou de quelque chose qui m'aide à passer la soirée. J'entre à la brasserie de la rue Saint-Séverin. Personne. Le désert.

Si. Quelqu'un. Couché sur une banquette, au fond, le Général.

Le Général, c'est un de notre bande. Jules Ducrocq. Il a hérité de ce surnom après Champigny. Ducrocq, Ducrot,[220] le vrai. Ça se ressemble.

[220] Ducrot (Auguste), commandant la deuxième armée, destinée à opérer sur la Marne. Sa proclamation du 28 novembre 1870 se terminait par cette phrase: «Pour moi, j'en fais le serment devant la nation tout entière, je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux.»

Étudiant en médecine, Ducrocq est aide-chirurgien-major au fort de Vanves.

Il est là avec son ordonnance. Un grand diable qui a la taille d'un tambour-major. Ducrocq, lui, est minuscule. Quand ils marchent l'un près de l'autre, l'aide-chirurgien, petit, petit, dans son uniforme, sabre au côté et bottes à l'écuyère, l'ordonnance, avec des pantalons qui lui viennent à mi-jambe, causant haut, parfois un peu éméchés, ce géant et ce pygmée font la joie du boulevard Michel.

Très brave du reste, le Général. Bon camarade. Cœur d'or. Mais petit. Et, ma foi, le coude toujours en l'air.

--Eh bien, Général, tu n'es donc pas au fort?

--J'y retourne de ce pas...

Ducrocq s'était levé. Il se rassit quand on eut apporté les chopes.

--Et G...? Toujours là-bas?

--G...? Il se fera crever un jour comme un soldat de cible. Figure-toi que son plaisir est de s'asseoir sur le bastion, les jambes pendantes en dehors... Et pendant que la mitraille pleut, lui, il fume sa pipe... Il s'en fout...

L'ordonnance interrompt sans façon son chef.

--Allons, Général. Il faut filer. Tu sais bien que la voiture qui nous conduit là-bas nous attend depuis déjà une heure.

A regret, le Général se décide. Il boucle son ceinturon, coiffe son képi. Je les regarde partir, l'un derrière l'autre, le géant et le nabot.

Me voilà seul. Mais la porte du café s'ouvre. Le visiteur jette, comme je l'ai fait tout à l'heure, un regard désappointé sur la salle vide. Il m'a aperçu. C'est Gill.

Gill s'assied. Muet.

--Mais, qu'as-tu donc ce soir? lui dis-je. Tu as l'air tout retourné.

--J'ai, mon vieux, que je m'em...

--?

--Oui. C'est la fin. Nous sommes foutus. Et qu'est-ce qui va nous arriver? La déportation? L'exil, tout au moins?... Ah! c'est gai! Sale Commune, va... Quelqu'un qui revient de Versailles est venu me voir tout à l'heure, chez Laveur. Il m'a dit que, dans huit jours--tu entends, huit jours--l'armée sera entrée... Ah! oui, c'est du propre...

--Mais non. Mais non... Au contraire... Moi aussi j'ai des nouvelles. Je suis allé ce matin à la Justice voir Protot. Ça va bien... Je t'assure...

A la vérité, j'étais aussi inquiet que Gill. Mais pourquoi ne pas le rassurer?

--Vrai?

--Sûr.

Gill a repris sa face des bons jours. Prompt à passer du désespoir à la confiance.

--Si nous allions au Club? me dit-il brusquement.

--Au Club?

--Oui. Au Club Séverin. Il vient d'ouvrir. Ça doit être drôle.

--Allons-y.

Nous sortons. Nous longeons à petits pas le trottoir de la rue Saint-Séverin, qui s'étrangle après la rue de la Harpe. Derrière les vitres à demi éclairées des chands de vin, par-ci, par-là, des groupes de gardes fédérés, assis autour des tables. Nous voici devant le porche de la vieille église toute noire. Deux ou trois femmes montent les degrés, poussent le tambour, et disparaissent.

--Par Dieu! exclame Gill. On dirait qu'elles vont au salut.

Et, de fait, pas un cri. Rien qui fasse pressentir le club, violent, tapageur. Rien.

Nous entrons.

L'église est noire. Au milieu de la nef centrale, une tache de lumière. La chaire et le banc d'œuvre. Des lampes à pétrole accrochées aux piliers. Les bas-côtés, le chœur, l'abside, tout cela dans l'obscurité. Enfonçons-nous dans le noir. Comme cela, nous serons plus à l'aise. Et personne ne nous verra. Nous ne courrons pas le risque d'être abordés, d'être--qui sait?--réclamés comme assesseurs.

Deux chaises. Nous voici installés derrière un pilier.

Un orateur est à la tribune--la chaire à prêcher.

--Oui, citoyens, c'est le feu grégeois qu'il nous faut... Je demande qu'on organise un bataillon de feu grégeois... En quelques arrosées, les Versaillais sont flambés...

L'homme disparaît. Nous avons, entre deux discours, le temps de regarder.

Fiché au côté gauche de la chaire, un drapeau rouge. En face, au banc d'œuvre, sévères comme les marguillers dont ils tiennent la place, les citoyens du bureau. Président et quatre assesseurs. Sur le banc, un clairon... Qu'est-ce que peut bien faire là ce clairon?

Le président s'est levé.

--Citoyens, la parole est à la citoyenne... (le nom ne m'est pas resté).

La citoyenne est déjà là, les coudes appuyés sur le rebord de la chaire.

--Citoyens...

Mais notre attention est autre part.

--Dommage, me dit Gill, je n'ai pas de crayon. Je croquerais cela...

Dans la nef, une centaine d'auditeurs. Pas plus. Une douzaine de femmes. Les hommes en fédérés. Quelques-uns fument. Les femmes en caracos. Adossés à un pilier, deux gardes assis devant une chaise vide, sur laquelle ils viennent de poser un litre, une miche de pain et du saucisson. Ils mangent et, à tour de rôle, boivent. En silence. Pas de gestes. Comme un respect pour ce qui est toujours pour eux le saint lieu, où, peut-être, ils ont été baptisés et mariés.

La citoyenne déclame toujours. L'assistance a l'air plutôt froide.

--C'est ça, un club! me dit Gill. Ce n'est pas gai... Et dire que, plus tard, les historiens en feront des tableaux flamboyants... Ah! l'Histoire...

Et Gill, repris par son spleen de tout à l'heure:

--Allons-nous-en. C'est moins rigolo que la messe de minuit.

C'était vrai. L'intérêt était plus loin. Le canon des forts tonnait. Et ma pensée, détachée du discours de la citoyenne, de la chaire à prêcher et du banc d'œuvre, s'en allait aux avant-postes. Est-ce que, à ce moment même, les Versaillais, comme l'annonçait Gill tout à l'heure, ne tentaient pas le dernier effort?...

Nous nous dirigions vers la porte de sortie de l'église, quand, brusquement, une sonnerie éclate dans le silence.

Le clairon du banc d'œuvre!

Eh oui! Le président, debout, au milieu de ses assesseurs, tient à la main le cuivre qu'il vient d'ôter de ses lèvres. Le clairon remplace la sonnette pour annoncer la clôture.

A la tribune--d'où est descendue la citoyenne--un officier fédéré agite le drapeau rouge.

--Citoyens, la _Marseillaise!_

Et les cent bouches s'ouvrent. Sous les voûtes de la vieille église, le chant gronde...

--Eh bien! dis-je à Gill, nous n'avons pas perdu notre soirée.

La _Marseillaise_ s'éteint. Les assistants s'en vont. Il ne reste bientôt plus, dans la nef, que deux ou trois femmes, qui éteignent, une à une, les lampes à pétrole. On a oublié le drapeau rouge. Une d'elles le prend, le roule, et le met sous son bras pour l'emporter.

Nous les vîmes filer, glissant sur les dalles.

Quelques groupes s'étaient arrêtés au bas des degrés du porche, causant tranquillement, comme de bons bourgeois du quartier.

Minuit tintait à la vieille cloche de Saint-Séverin...

Quand le jour aura paru, le sacristain balayera la nef, poussera au tas les croûtes de pain, les peaux de saucisson et les culots de pipe. Et le prêtre dira, comme en des temps moins sombres, sa messe coutumière...

CAFÉ D'ORSAY

Mai.--Nous avons bouquiné tout le matin sur les quais, Vermersch et moi.

Nous entrons au café d'Orsay[221] pour y déjeuner.

[221] Le café d'Orsay était situé au coin de la rue du Bac et du quai d'Orsay, en face du pont Royal. Il a disparu lors de l'achèvement des bâtiments de la Caisse des Dépôts et Consignations.

Survient un groupe d'amis. Eudes. Régère. Deux ou trois autres, en grand costume militaire. Ils doivent venir de la Légion d'honneur, toute proche, où Eudes a son quartier-général.

Régère, en uniforme de colonel fédéré. Képi au quintuple galon d'argent, bottes vernies à l'écuyère. Ceinture rouge autour du ventre. Épinglée au côté gauche, la petite rosette à franges d'or des membres de la Commune.

Ses amis sont depuis longtemps assis qu'il cause toujours, gesticulant. Sa face rougeaude s'illumine. Ses moustaches rousses, ses cheveux roux, ses favoris roux, grisonnants, étincellent.

Brusquement, il se laisse tomber sur une chaise, les jambes embarrassées dans son sabre.

Il se relève, détache le sabre, le saisit, et, d'une voix impérieuse, au garçon qui est à l'autre bout de la salle:

--Garçon, accrochez mon épée à la patère.

Régère tend l'épée, puis le képi galonné.

Vermersch me pousse du coude. Et, entre ses dents:

--Il est magnifique.

Vermersch, retenu aux avant-postes pendant les mois du siège--il était aide-chirurgien aux ambulances de monseigneur Bauer--ne faisait que de rares apparitions à notre brasserie de la rue Saint-Séverin. Il ne connaît pas son Régère.

Et je lui conte, toujours _mezzo voce_--nous sommes à la table voisine--qu'après le 31 octobre, Régère, qui était poursuivi, et qui prenait son rôle très au sérieux, en était arrivé à changer presque chaque jour de costume.

Un soir, nous vîmes s'avancer vers la table où nous étions quelques-uns, Vallès, Roullier, Paget-Lupicin, Pilotell, d'autres, un citoyen que nous ne reconnûmes pas tout d'abord, sanglé qu'il était dans un impeccable uniforme de tambour de la garde nationale, passepoils blanc et rouge aux manches et au képi, ceinturon blanchi à la craie. Un vrai tambour, quoi! Il ne lui manquait que les baguettes--et la caisse.

Le tambour tend la main à Édouard Roullier, stupéfait.

--Citoyen tambour, articule Roullier...

Le tambour a mis, d'un air mystérieux, son doigt sur ses lèvres.

Mais Roullier est déjà saisi d'un fou rire.

--Farceur, va!

Le tambour, c'était Régère.

--Attendons qu'ils partent, me glisse Vermersch à l'oreille. Je veux voir de quelle façon guerrière il va recevoir «son épée» des mains de l'officieux.

Ils ont fini. Le garçon distribue les képis et les sabres.

Régère, sanglé, attend.

Nous ne perdons aucun de ses gestes.

Je dois à la vérité de dire que le tambour du 31 octobre, élevé par les électeurs du cinquième arrondissement à la dignité de membre de la Commune, raccrocha le sabre au ceinturon de la façon la plus martiale, tout comme s'il n'avait jamais fait autre chose de sa vie.

CONCERT AUX TUILERIES

Mai.--Dix heures du soir. Jardin réservé des Tuileries, qu'on appelait toujours le Jardin du Petit Prince. Nous nous promenons, Vermersch et moi. Foule énorme. Les massifs illuminés par des lanternes rouges accrochées aux arbustes. Des lampions rouges en bordure des corbeilles et des pelouses. Des draperies rouges à l'estrade des musiciens qui jouent des airs patriotiques, mélangés à des ouvertures d'opéras populaires.

La musique se tait.

Par les fenêtres, ruisselantes de lumières, du Palais, nous arrivent des bouffées de bruits et de chants.

Il y a concert dans la salle des Maréchaux.

--Allons voir ça, me dit Vermersch.

Nous franchissons le portique du pavillon central, le pavillon de l'Horloge. A gauche, deux fédérés, le coude appuyé sur le fusil, gardent l'entrée d'une vaste salle où tout le monde entre sans la moindre difficulté. Nous entrons. Sur toute la longueur, une table longue, longue. Des verres à la centaine, des bouteilles, des canettes pleines de bière blonde, des montagnes de brioches, des biscuits en paquets. Personne n'a, pour le moment, le droit de s'approcher de la table. Le buffet pour l'entr'acte.

Un escalier au fond. Au bas, deux lions de marbre, la patte appuyée sur une boule. Et, adossées aux lions, deux gentilles cantinières, chapeau à plumes et corsage à boutons étincelants, qui offrent, à ceux qui passent près d'elles, une épingle, dont la tête porte un bonnet phrygien émaillé de rouge.

Nous piquons l'insigne à la boutonnière. Les deux cantinières tendent une bourse.

--Pour nos blessés, citoyens!

Nous montons. La porte de la salle des Maréchaux. Une buée de chaleur brûlante. Les lustres énormes, suspendus à la coupole, resplendissent. A l'entrée, une impénétrable masse humaine. Vingt fois, nous risquons d'être aplatis contre les murs. Près de nous, des femmes, emprisonnées dans un flot de citoyens, halètent et s'épongent.

Quelle foule! La formidable haleine qui s'échappe de toutes ces bouches, la poussière que soulèvent ces milliers de semelles en perpétuelle agitation sur le parquet, obscurcissent l'atmosphère de la salle. Les dorures des corniches, les velours des portes et des logettes supérieures, tout, jusqu'aux silhouettes empanachées des Maréchaux, n'apparaissent qu'à travers une grisaille opaque. La mer des têtes s'agite, s'élève, évolue de tous côtés. Près de moi, un officier, au quadruple galon d'argent, botté, sabre au flanc, cause galamment, debout, le képi à la main, avec une grosse dame d'allure bourgeoise, qui s'évente avec son mouchoir.

Bourdonnement d'impatience. Là-haut, dans la galerie qui court autour de la coupole, un homme, l'écharpe rouge en sautoir, se penche vers l'assistance. Il remue les bras. Il parle. On n'entend rien.

Le rideau se lève. Silence.

Sur la scène, une forte femme. Peplum blanc traînant derrière elle. Ceinture rouge à la taille.

Cris. Hurlements. On trépigne. On bat des mains.

La femme chante. Son nom vole sur les banquettes. C'est la Bordas.[222]

[222] Rosalie Bordas s'était rendue populaire en interprétant la chanson _la Canaille_, écrite par Alexis Bouvier au lendemain du meurtre de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte. Après la déclaration de guerre, elle chanta avec grand succès _la Marseillaise_ à la Scala.

Elle dit, elle mugit le chant qui l'a déjà rendue célèbre. Au refrain, c'est le délire. Toute la salle a repris en chœur:

C'est la canaille, Eh bien! J'en suis!

Je pousse Vermersch du coude.

--Tu ne dis rien...

--Moi? Je regarde les Maréchaux...

Ah oui! Qu'est-ce qu'ils doivent se dire, les Maréchaux!

La Bordas fait un signe.

De la coulisse sort un garde fédéré, qui tient à la main un drapeau enroulé sur sa hampe. Il le tend à l'artiste, qui le saisit, le développe lentement, l'étale tout grand, et s'en enveloppe...

Elle continue de chanter.

Et c'est un spectacle empoignant. Tous les visages vont vers la Bordas. Tous les cœurs battent, sûrement. Je n'oublierai jamais cette apparition. Sur le blanc peplum, comme une large tache de sang, le rouge du drapeau frangé d'or. La chevelure étalée sur les épaules nues, la poitrine large, le bras solide et musclé, la bouche grande ouverte et tordue, le regard fixé là-haut, comme dans une brutale extase. N'ai-je point devant moi la forte femme des _Iambes_ de Barbier--celle qui veut qu'on l'embrasse, avec des bras rouges de sang?

La Bordas, pendant qu'elle dit _la Canaille_, ne symbolise-t-elle pas, pour cette foule enfiévrée, attentive au moindre de ses gestes, l'armée des révoltés, l'armée de cette canaille héroïque qui se bat là-bas, par delà les remparts...

Des trépignements et des acclamations coupent ma rêverie... La scène est de nouveau déserte. La première partie du concert est achevée. C'est l'entr'acte.

--Sortons, me dit Vermersch. Agar doit venir tout à l'heure. Je vais tâcher de la voir. Je te retrouverai ici.

Resté seul, je fais des yeux le tour de la salle magnifique, vidée en un clin d'œil, abandonnée pour la longue table chargée de bouteilles et de verres que j'ai vue tout à l'heure. Et je songe. Je cherche à mettre, sur les traits immobiles des guerriers de la grande épopée, des noms. Voici Ney, Lannes, Davout. Les autres, Masséna, Soult, Oudinot?... Il n'y a que quelques mois, la brillante cour impériale étalait, à cette même place où je suis, ses falbalas éblouissants... Que de choses depuis... Et, si j'avais pu deviner, que de choses encore, toutes proches... Si j'avais su que, dans quelques jours, toutes ces dorures, tous ces lustres, tout, les Maréchaux avec, allaient s'effondrer dans le plus effroyable des incendies...

--Tiens, c'est vous?

Lissagaray.

Si nous allions respirer, tout de même...

Une petite porte. Un escalier étroit qui grimpe dans le noir. Lissagaray me conduit. L'escalier mène, paraît-il, aux combles, d'où nous aurons la vue sur les jardins, et la fraîcheur. Nous sommes arrivés. Par une lucarne ouverte, le ciel plein d'étoiles. Mais il ne fait pas clair là-dedans! Si peu clair, que nous ne retrouvons plus notre point de départ. Ce n'est qu'après une demi-heure de recherches que nous remettons le pied sur les marches de l'escalier. Nous sommes vite en bas. Agar venait de quitter la scène. Vermersch n'était plus là.

Il ne nous reste qu'à partir. Nous repassons devant les deux gentilles cantinières, qui nous tendent encore une fois leur aumônière.

--Citoyens, pour les orphelins de la Commune!

La longue table du buffet est toujours là. Mais la soif, bien excusable, a fait son œuvre. Bouteilles, canettes et verres sont vides. La montagne de brioches a été nivelée au ras de la toile cirée.

Les lampions rouges du jardin fument et s'éteignent. La fête touche à sa fin.

Quelques jours encore, et les Tuileries elles-mêmes auront vécu.

Quelqu'un m'a raconté que, dans cette nuit sinistre où, dans Paris en flammes, le ciel semblait un gigantesque voile de pourpre et d'or, dans la nuit du mardi au mercredi 24 mai 1871, Raoul Rigault alla demander asile à un ami.

Rigault sortait de Sainte-Pélagie, où il avait fait fusiller Gustave Chaudey.

L'appartement, un cinquième, avait un balcon, Rigault se mit au balcon. Appuyé sur la balustrade, il contemplait le terrifiant spectacle, les gigantesques panaches de flammes, les tourbillons de fumée, semés de trous d'or...

--Tiens, cria-t-il brusquement, les Tuileries qui foutent le camp...

Ce que Rigault venait de voir, c'était la coupole de la salle des Maréchaux qui s'abîmait dans les flammes.

Il était exactement une heure un quart après minuit.

LA PIÈCE DE LA COMMUNE

Avril.--Je ne sais ce qui m'a conduit sur le quai.

Je monte voir l'ami Camélinat,[223] qui est installé à la Monnaie, et qui s'apprête à frapper la nouvelle pièce de la Commune.

[223] Camélinat, l'un des fondateurs de l'Internationale. Nommé par la Commune directeur de la Monnaie. Plus tard, député de Paris.

--Eh bien! ça va-t-il, notre pièce de cent sous?

Camélinat me conte les difficultés qu'il rencontre pour se faire livrer des lingots d'argent par la Banque. Ce n'est qu'après engagements sur engagements que M. de Plœuc a consenti à lui donner, par lots de cent mille francs, deux millions d'argent destinés à la frappe.

--Mais la Commune ne pouvait-elle pas, tout simplement, envoyer un bataillon!

Camélinat lève les bras au ciel.

Et après un silence:

--Enfin, j'ai tout de même mes lingots. Je vous apporterai ma pièce nouvelle à quelque jour.

Le mercredi, en pleine bataille, quand les coups de feu éclataient déjà dans le voisinage, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons sortaient, chargés de pièces, exactement pour 153.000 francs.

Après mille détours, arrêtés à tout instant par les barricades qu'il fallait franchir, les deux fourgons arrivèrent place Voltaire, à la mairie du onzième, où s'était transportée la Commune.

Longtemps après la défaite, un témoin me raconta la scène fantastique. Les combattants de la dernière heure recevant leur solde en pièces neuves de la Commune, déjà marquée par la mort.

Les fourgons avaient été abrités dans la cour intérieure de la mairie. On puisait à pleines mains dans des paniers, pleins jusqu'au bord de pièces à peine échappées du balancier.

_la pièce au trident_

Les pièces frappées par la Commune sont d'une exceptionnelle rareté. J'en possède un exemplaire du type connu, celui que l'on peut voir dans les vitrines du musée Carnavalet, où ont été rangés une série de menus objets et de médailles se rapportant à la période insurrectionnelle de 1871.[224]

[224] Cet exemplaire (le mien) de la pièce de cinq francs frappée par la Commune a été reproduit dans l'album _la Guerre_, _l'Invasion_, _la Commune_, d'Armand Dayot, page 299.

Pourquoi ces pièces, frappées au nombre de près de cinq cent mille par Camélinat, sont-elles devenues si rares? Simplement parce que, par ordre supérieur, elles ont été immédiatement retirées de la circulation. Les grosses maisons de banque ont soigneusement écarté celles qu'elles recevaient. La direction des finances les a échangées contre des pièces moins subversives. Ce n'est que par le plus grand et le plus heureux des hasards qu'une de ces pièces peut encore être découverte dans la circulation quotidienne.

La pièce de cinq francs frappée par la Commune ne diffère pas, à première vue, des pièces de la République de 1848, dites à l'Hercule, gravées par Dupré. Une seule marque distinctive, le _déférent_, les fait reconnaître. Le déférent est la marque spéciale à chaque directeur de la Monnaie. Il est placé au revers, à gauche, à la partie inférieure de la pièce. Sur les pièces frappées par la Commune, ce _déférent_ est un petit trident.

Étrangeté de ces pièces. La fameuse légende _Dieu protège la France_ court tout autour de la tranche.[225]

[225] Un second type de pièce portait sur la tranche la mention: _Travail, Garantie Nationale_. (Voir plus loin la lettre de Camélinat.)

Un jour que je blaguais Camélinat à ce sujet:

--Tu aurais dû au moins, lui disais-je, mettre: Dieu protège la Commune! C'eût été plus drôle.

Il n'y a là, bien entendu, rien de la faute du directeur de la Commune. Il fallait frapper vite. Les coins nouveaux n'étaient pas prêts. On n'eut le temps de rien changer au type de 1848. C'est ainsi que Dieu continua à protéger la France et aussi la Commune de Paris, au mois de mai 1871.

_reliques_

La Monnaie était devenue, en peu de jours, le réceptacle de tout ce que les ministères, administrations, monuments, possédaient de métaux précieux, sous forme d'ustensiles ou d'œuvres d'art de valeur douteuse.

Certains ministères[226] envoyèrent de la vaisselle aux armes royales ou impériales. Les trésors des églises ne furent guère inquiétés. Des patriotes zélés, probablement très peu au courant de la pacotille du culte, venaient à tout instant dénoncer à la Monnaie des richesses incroyables qu'ils avaient découvertes, un soir de club, dans tel ou tel sanctuaire.

[226] Pas tous. Au ministère de la Justice, où j'allais souvent déjeuner avec Protot, il m'est arrivé, à maintes reprises, de me servir de couverts d'argent aux armes fleurdelysées.

Parfois, pour les contenter, on envoyait un employé en reconnaissance. Les objets d'art en or et en argent se réduisaient bien vite, au premier examen, à quelques vulgaires lampadaires modernes, en faux bronze doré, comme le commerce des objets pieux en fabrique à la grosse.

Les Tuileries fournirent à la Monnaie une ample moisson de bibelots. Les appartements de l'Impératrice étaient un véritable magasin d'objets de piété. Les reliquaires y furent trouvés partout. Chacun d'eux copieusement garni de débris de toute provenance.

Tous les saints et toutes les saintes étaient représentés, par quelque morceau de leur enveloppe charnelle, dans l'oratoire de la superstitieuse souveraine.

Le moment venu de mettre toute cette bimbeloterie au four, le fondeur, un solide gaillard, prenant un à un les reliquaires, versés dans un panier, les jetait dans le creuset, accompagnant son geste de quelque apostrophe joyeuse.

--A toi, ma vieille Brigitte!

--Mon vieux Nis (saint Denis), tu vas passer un fichu quart d'heure.

Et ainsi pour tous les saints et saintes dont les orteils ou les phalanges se présentaient au fondeur incrédule.

Il était, un jour, arrivé au dernier.

Il le tourne, le retourne, l'ouvre.

Derrière une double porte, un morceau de chiffon. A côté, un papier sur lequel se lit l'inscription suivante: «Morceau du saint prépuce de Jésus-Christ».

--Ah! nom de Dieu, c'est trop drôle... s'exclame le fondeur... Ça doit être meilleur que de la corde de pendu...

Et, de ses gros doigts, il enfonce la relique dans la poche de son gilet.

Qu'est-il advenu du morceau du saint prépuce?

Camélinat, qui m'a conté l'histoire, n'a pu me le dire...

_le dernier jour de la Monnaie_

J'ai demandé à Camélinat de me fixer sur le type des pièces de cinq francs frappées, sur leur nombre, sur les circonstances qui ont entouré le départ, le mercredi 24 mai, des deux fourgons chargés de pièces, pour la mairie du onzième, où siégeait, depuis le matin, la Commune.

Voici la très intéressante lettre que j'ai reçue de l'ancien directeur de la Monnaie en avril et mai 1871:

Paris-Belleville, le 15 septembre 1909.

Mon cher Vuillaume,

Tu me demandes de te fixer, d'une manière complète et définitive, sur les opérations de la Monnaie, pendant ma direction, du 3 avril au 25 mai 1871.

La Monnaie n'a frappé que des pièces de cinq francs.

Elle en a frappé pour une valeur de 2.400.000 francs, représentés par les lingots d'argent qui lui avaient été délivrés, sur ma demande, par le gouverneur de la Banque de France.

Les pièces frappées sont de deux types, différant seulement par la légende frappée sur la tranche.

Les deux types ont une face et un revers communs: ceux des pièces de 1848, dites à l'Hercule, de Dupré.

Au revers, à gauche du millésime, figure un _trident_, choisi par moi comme _déférent_.

Il fut frappé pour 2.350.000 francs de pièces, types ci-dessus de 1848, portant sur la tranche la légende: _Dieu protège la France_.

Il fut frappé pour 50.000 francs de pièces, au même type de 1848, portant sur la tranche: _Travail, Garantie Nationale_.

La légende nouvelle: _Travail, Garantie Nationale_, fut exécutée par deux artistes: le ciseleur Jean Garnier, un des fondateurs de l'Internationale, et le graveur Lupeau. Elle doit être encore à la Monnaie.[227]

Le personnel sous mes ordres se composait de:

André Murat, chef de la fabrication; Perrachon, commissaire général; Lamperrière, chargé du monnayage, et Jean Garnier. Tous fondateurs, comme moi, de l'Internationale.

En dehors des lingots d'argent qui m'avaient été envoyés, j'ai fait usage d'une assez grosse quantité de vaisselle aux armes impériales, provenant des Tuileries et de la Légion d'Honneur, ainsi que d'objets divers et de reliquaires pris dans les appartements de l'Impératrice. Aucune des pièces jetées au creuset n'offrait le moindre caractère artistique.

Les œuvres d'art, même médiocres, étaient envoyées à la commission compétente. Ainsi il a été fait pour un très riche service à bière, un pot et deux gobelets, en argent ciselé et repoussé, signés des orfèvres réputés, les frères Fannière.

Toutes les pièces de cinq francs sorties de la Monnaie, qu'elles aient été faites avec des lingots, seuls ou mélangés à de l'argenterie ouvragée, sont au titre légal.

La frappe, commencée vers le 15 avril, dura jusqu'au 24 mai.

Maintenant, voici ce qui s'est passé, ce dernier jour mercredi 24 mai.

Sur les 2.400.000 francs de pièces frappées, il restait à la Monnaie--les autres ayant été envoyées au ministère des finances--153.000 francs--soit 103.000 francs avec la légende: _Dieu protège la France_, et 50.000 francs avec: _Travail, Garantie Nationale_.

Ces derniers 50.000 francs venaient d'être frappés.

Entre midi et une heure--exactement midi 45--sortaient, par la porte de la rue Guénégaud, deux fourgons, ou plutôt deux prolonges d'artillerie, qui m'avaient été envoyées, de l'Hôtel de Ville, la nuit précédente, par le commandant L...

Les deux prolonges, conduites par des gardes du train des équipages, étaient accompagnées par un détachement--environ 80 hommes--du 232e bataillon.

Elles transportaient les 153.000 francs, moitié en sacs, moitié dans des corbeilles.

Le quai étant balayé par les halles et les obus de l'armée de Versailles, les prolonges tournèrent à droite, gagnant la place Saint-Michel par les rues abritées, Mazarine, Dauphine, Christine, Saint-André-des-Arts, faisant des tours et détours pour trouver un chemin libre, à travers les barricades.

La marche était lente. Place Saint-Michel, un des mulets attelés à l'une des prolonges tomba. Il avait reçu une balle. On coupa les traits et on l'abandonna. Puis on continua par le quai Saint-Michel. Les gardes, se retournant, faisaient le coup de feu.

On marcha ainsi jusqu'au pont d'Austerlitz. Nous dûmes présenter notre laissez-passer pour franchir la barricade qui défendait le pont. Nous prîmes ensuite le boulevard Mazas jusqu'au haut du faubourg Saint-Antoine, puis la rue des Boulets jusqu'à la rue de la Roquette, et, enfin la place Voltaire.

Il était environ quatre heures, quand nous traversâmes la place, pleine de bataillons, prêts à partir aux avancées.

Nous croisâmes le groupe qui, à ce moment même, conduisait Beaufort au mur où il fut fusillé.[228] Nous le vîmes, au milieu d'une foule exaspérée, l'uniforme déchiré, la poitrine nue...

Les prolonges s'arrêtèrent devant la mairie, où, depuis la matinée, siégeait la Commune.

Les gardes montèrent au premier étage les sacs et les corbeilles contenant les 153.000 francs, dont le préposé aux finances me donna un reçu.

Ce sont ces 153.000 francs qui servirent à payer les derniers combattants.

Les gardes du 232e qui avaient accompagné les prolonges, reçurent chacun une pièce de cinq francs.

Je sortis ensuite pour aller, avec Vermorel, visiter les barricades voisines.

Voilà, mon cher Vuillaume, l'histoire du dernier jour de la Monnaie de la Commune.

Fais de cette lettre l'usage que tu voudras, et crois-moi ton vieil ami.

Z. CAMÉLINAT.

[227] Il n'existe plus à la Monnaie aucune trace de l'exécution de cette tranche. Je m'en suis assuré près de la direction.

[228] La lettre de Camélinat, en dehors des renseignements précieux qu'elle donne sur la Monnaie le mercredi 24 mai, fixe, par ce détail, l'heure de l'exécution de Beaufort. (Voir plus haut, page 66.)

POURQUOI DELESCLUZE MARCHA-T-IL A LA MORT?

_à la porte de Vincennes_

Pourquoi Delescluze, le soir du jeudi 25 mai, quitta-t-il la mairie du onzième arrondissement pour aller se faire tuer, volontairement, sur la barricade qui barrait, au Château-d'Eau, le boulevard Voltaire?

Aux premières heures de l'après-midi de ce même jour, Delescluze, accompagné de plusieurs membres de la Commune, s'était rendu à la porte de Vincennes. Il s'agissait de tenter une démarche près des autorités militaires allemandes, en vue d'un armistice ou d'une proposition quelconque à transmettre au gouvernement de Versailles.

Cet incident est resté assez obscur.

Au nombre des membres de la Commune qui accompagnaient le délégué à la Guerre, était Georges Arnold.

C'est d'Arnold que je tiens le récit suivant:

Dans la matinée du jeudi--me raconta Arnold--je reçus, à la mairie du onzième, la visite d'un de mes parents, commerçant, installé boulevard Voltaire, qui me dit connaître quelqu'un qui se chargerait d'obtenir, par l'entremise des Prussiens, l'acceptation par le gouvernement de Versailles de la cessation des hostilités, à certaines conditions à débattre.

Après quelques minutes de conversation, mon parent sortit. Peu après il me mettait en présence de l'intermédiaire.

Je fis part, sans tarder, de la situation à mes collègues de la Commune, qui étaient encore une vingtaine présents à la mairie.

La proposition fut acceptée. Il fut convenu que la délégation, accompagnant l'intermédiaire--passé au rôle de parlementaire--serait composée de Delescluze, Vaillant, Vermorel, et de moi-même.[229]

Nous nous rendrions à la porte de Vincennes, et, après l'avoir franchie, nous prendrions, d'accord avec l'homme qui se faisait fort de mener à bien les pourparlers, toutes dispositions pour remplir notre mission.

Nous partîmes, suivis d'un détachement de fédérés recrutés sur la place Voltaire.

Delescluze était, selon son habitude, en costume civil, chapeau haut-de-forme, pardessus gris, écharpe rouge sous la redingote. Je portais l'uniforme de chef du 164e bataillon. Mes collègues portaient l'écharpe rouge apparente, en sautoir, et, à la boutonnière, la rosette rouge frangée d'or.

Le chemin de la mairie à la porte de Vincennes se fit sans incident.

Il n'en fut pas de même quand nous fûmes à la porte.

Il était entre deux et trois heures quand nous y arrivâmes.

Les gardes de service, quand nous voulûmes franchir le pont-levis, nous barrèrent nettement le passage.

Et comme nous montrions nos écharpes de membres de la Commune.

--Non. Vous ne passerez pas!... Personne ne passera...

Delescluze se nomma.

--Non. Vous ne passerez pas.

Encore une fois, Delescluze protesta:

--Mais je suis le citoyen Delescluze, délégué à la Guerre...

--Personne ne sortira d'ici.

Et, quelqu'un ajouta:

--Nous sommes fichus... Vous resterez avec nous.

Il n'y avait pas à s'insurger. Nous convînmes d'envoyer un de nous chercher l'ordre de Ferré à la mairie du onzième.

Delescluze et nous qui l'accompagnions fûmes conduits, par les gardes, baïonnettes aux fusils, chez un marchand de vins de la place du Trône, en attendant le retour de l'envoyé.

Là, Delescluze se laissa tomber sur une chaise, écroulé, tué par la douleur et la honte.

--Je ne veux plus vivre! répétait-il. Non. Tout est fini pour moi...

Nous n'attendîmes pas l'ordre de Ferré.

Nous reprîmes le chemin de la place Voltaire, et rentrâmes à la mairie, où nous mîmes nos collègues au courant des incidents auxquels nous venions d'être mêlés...

Je n'abandonnais pas cependant le projet.

Je décidai de me rendre à la porte de Montreuil.

Toujours accompagné du parlementaire, je franchis avec la plus grande difficulté les barricades.

J'arrivai enfin à la porte.

Les Bavarois s'étaient avancés jusqu'à une centaine de mètres du rempart.

Le parlementaire se rendit près d'eux.

D'après ce qu'il me dit au retour, il aurait été mis en relations avec un officier supérieur, un colonel, qui aurait écouté ses propositions, mais qui aurait refusé de s'y associer, donnant pour raison qu'il était désormais trop tard.

Quand je rentrai à la mairie du onzième, il était huit heures.

Delescluze n'était plus là.

Mes collègues m'apprirent que, peu après son retour à la mairie, il les avait quittés pour se diriger, par le boulevard Voltaire, vers le Château-d'Eau...

[229] On m'a assuré que Lonclas faisait également partie de cette délégation.

_un témoin_

Il y a quelques années de cela, à la suite d'un article sur la mort de Delescluze, je recevais d'un de mes lecteurs le témoignage suivant. Je le publie sans y rien changer:

Paris, le 14 février 1901.

Monsieur,

Je lis à l'instant votre article. Le jeudi 25 mai, Delescluze, accompagné de plusieurs officiers supérieurs de la Commune, voulait passer la barrière de Vincennes, vers deux heures de l'après-midi.

La garde de service--le 31e je crois--avait ou devait avoir la consigne de ne laisser passer personne, et, sauf le colonel Murat ou Demurat qui, avec une compagnie de garde nationale et des voitures d'artillerie, était allé chercher des munitions au fort de Vincennes, personne ne pouvait passer.

Je me rappelle, comme si c'était hier, le dialogue entre le chef de poste et les officiers.

--Vous ne passerez pas.

--Mais c'est Delescluze, le ministre de la guerre, et nous voulons aller au fort pour nous assurer s'il y a les munitions nécessaires.

Explosion de rires des gardes qui entourent l'état-major.

--Ha! Ha! Ha!... On ne nous la fait pas... celle-là! Vous voulez vous tirer des pieds (_sic_) après nous avoir mis dans le pétrin. Restez-y avec nous. Mais vous ne passerez pas.

Parmi les officiers, quelques-uns font mine de vouloir forcer la consigne.

Mais les gardes croisent la baïonnette, et font observer que les fusils sont chargés.

Delescluze, tout habillé de noir, petit et mince, la barbe et les cheveux tout blancs sous le chapeau haut de forme (je le vois toujours), rappelle ses officiers d'une voix douce, et tous s'en retournent vers Paris, sur lequel flotte un énorme panache de fumée noire.

Les faits de cette journée sont tellement gravés dans ma mémoire, que je pourrais vous dire, heure par heure, tout ce qui s'est passé, ou, plutôt, tout ce que j'ai vu ce jour-là, depuis cinq heures du matin, heure à laquelle je quittai la villa des Rigoles, pour aller à la batterie d'artillerie de la rue de l'Ermitage, où je restai jusqu'à neuf heures du matin.

Veuillez agréer...

X. Parisien de Paris.[230]

[230] Le signataire de cette curieuse lettre est un industriel connu.

_l'intermédiaire_

D'où venaient les propositions faites à Arnold d'abord, et, par lui, ensuite, à la Commune, d'entrer en pourparlers avec les Prussiens?[231]

[231] Maxime Du Camp (_Convulsions_, 8e édition, I. 293) nie formellement l'incident Delescluze. Il n'ignore pas la deuxième démarche d'Arnold, mais il ne sait rien de ce qui se passa à la porte de Vincennes. Il traite de «déposition erronée», le récit, pourtant exact, bien que malveillant, d'un sieur Reculet, qui a assisté à la scène du refus de passage par les gardes. (Voir _Enquête Parlementaire_, 18 mars, édit. en un vol., p. 522).

Malon, dans la _Troisième Défaite du Prolétariat français_ (page 454), dit que «le secrétaire de M. Washburne[232] vint offrir à la Commune une proposition émanée des Prussiens pour un arrangement entre les Versaillais et les fédérés».

[232] M. Washburne était alors ambassadeur des Etats-Unis à Paris. Il avait fait, avec son secrétaire particulier, Mac-Kean, de nombreuses démarches pour faire mettre en liberté Monseigneur Darboy.

M. Washburne a formellement nié qu'aucun membre du personnel de la légation des États-Unis eût été mêlé à ces pourparlers.

Mais pourquoi Malon, qui assistait à la séance que tinrent à la mairie du onzième les vingt membres de la Commune encore présents, a-t-il nommé le secrétaire de M. Washburne?

Pourquoi aurait-il inventé cette fable?

Le secrétaire particulier de l'ambassadeur des États-Unis était alors M. Mac-Kean, nommé à plusieurs reprises par M. Washburne dans la brochure relatant ses démarches en vue de l'élargissement de l'archevêque de Paris.

M. Mac-Kean, qui avait accompagné M. Washburne dans toutes ses visites (à Cluseret, à Raoul Rigault) n'aurait-il pas, à la dernière heure, sans prendre conseil de M. Washburne, conçu le projet dont parle Malon?

J'ai interrogé Arnold, qui, lui, ne se souvient pas du nom de Mac-Kean.

Ce côté de l'incident reste donc encore assez mystérieux.

_je ne veux plus vivre!_

Peu importe.

Ce qu'il faut retenir, c'est le désespoir, la honte de Delescluze, soupçonné, injurié par les combattants de la dernière heure, traité de lâche et de fuyard...

Lui!

--Je ne veux plus vivre! répétait-il à la porte de Vincennes.

Et à Ferré, qu'il rencontra à son retour à la mairie du onzième:

--Je suis épuisé...

Dès cet instant, sa résolution fut prise de marcher à la mort...

MATIN DE BATAILLE

_sous l'Odéon_

Mercredi 24 mai.--Dix heures. On se bat à la Croix-Rouge et rue Vavin. Le Luxembourg va être pris. Je descends, par la rue de Médicis, vers l'Odéon. Je m'arrête quelques instants sous la galerie où s'ouvre l'entrée des artistes. Là, de temps immémorial, qu'il fasse beau ou que la bise souffle, des habitués, professeurs, étudiants, simples voisins, toujours les mêmes, viennent à heure fixe, lire leurs journaux.

Des chaises de paille leur sont réservées. Ils paraissent, l'un après l'autre, choisissent une chaise, l'appuient contre un pilier. Ils vont prendre, à l'étalage du libraire, un journal, s'assoient, lisent. La lecture terminée, ils replient avec soin le journal, en ouvrent un autre.

Plusieurs restent, ainsi, une demi-heure, plus encore, et ne s'en vont que lorsque toutes les feuilles du matin, ou du soir--car ils reviennent vers cinq heures--leur ont passé sous les yeux.

Le coût de la séance est minime. Deux sous, qu'ils vont déposer, sans mot dire, avant d'abandonner la galerie, sur la table de la marchande, la femme du libraire.

Je jette un regard rapide sur la ligne des chaises.

Elles sont vides.

Une seule occupée. Le liseur m'est bien connu. Je me suis approché. Il interrompt sa lecture.

--Eh bien!... Je vous l'avais bien dit... C'est la fin...

Et son regard est plein de commisération. Il me dit, ce regard, que je suis foutu, que l'heure n'est plus à l'enthousiasme et à la folie. Et que la seule chose qu'il me reste à faire, c'est de chercher un coin où ne m'atteignent point les représailles, toutes proches.

La fusillade crépite à quelques centaines de pas. Ma foi, j'ai le cœur serré. Je ne songe certes pas à fuir. Mais, tout de même, j'ai un rude poids sur la poitrine...

Je ne réponds rien. Le liseur me tend la main, se rassied, reprend son journal. Moi, je file vers la rue Racine, qui me mènera au boulevard Saint-Michel, où s'élèvent, depuis la veille, les barricades.

Un coup d'œil au liseur, dont je vois une dernière fois, penchée sur son journal, la barbe rousse.

L'habitué de l'Odéon, c'est mon ancien professeur au lycée de Nantes, qui occupe la chaire d'histoire--je crois ne pas me tromper--à Louis-le-Grand. M. Lehugeur.

_un pavé, citoyen_

Onze heures. Je suis allé voir mon vieil ami Paget-Lupicin à l'Hôtel-Dieu. Me voici, au retour, place Saint-Michel.

--Allons, citoyen, votre pavé...

C'est une belle fille brune, en caraco noir et jupe rose d'indienne, qui m'interpelle.

En grande hâte, on achève la barricade qui défend l'entrée du quai et le Pont au Change.

Je prends mon pavé. Je le dépose sur le tas.

--Merci, citoyen.

Et, de nouveau:

--Allons, citoyen, un pavé.

--Hélas, ma gentille demoiselle, je n'y vois plus clair...

Celui qui parle, je le reconnais. Bouton d'Or, un vieux bohème, dont je revois, dans le souvenir, la face bouffie, couturée de rouge... Bouton d'Or! L'ami de Paragot, l'auteur de la fameuse complainte sur la mort de l'Archevêque de Paris. Celui qui fut tué en juin.

Ah! c'était pourtant un bien brave homme, Que Monseigneur l'archevêque de Paris...

Pauvre Bouton d'Or! On raconte qu'il a occupé une chaire dans un collège. Pion, tout au moins, dans un lycée. L'absinthe l'a terrassé. Ses yeux bordés de jambon pleurent depuis longtemps d'incessantes larmes--larmes d'alcool--qui obscurcissent sa vue et brûlent ses paupières.

Nous allions quelquefois--histoire de voir réunis, serrés les uns contre les autres, le verre d'absinthe à leur portée, la pipe aux dents, ces lamentables bohèmes--nous asseoir sur l'un des bancs de l'établissement qui leur donnait asile: l'Académie de la rue Saint-Jacques, à quelques pas de la rue Soufflot. Adossés aux tonneaux de décoctions alcooliques qui garnissaient le pourtour de la salle, nous écoutions les discussions étranges et animées des pauvres bougres. Politique, art, littérature. Parmi eux, un petit homme à l'œil fou, aux cheveux grisonnants, qui se proclamait avec orgueil secrétaire de Vallès. Nous emmenâmes un jour Vallès avec nous. Il ne le connaissait pas. Mais il lui serra la main. Il conversa avec lui. Le petit homme était saoul de joie et d'orgueil. Le soir, ses camarades de bohème relevèrent sur leurs épaules, et lui posèrent sur le crâne une couronne de papier vert, en le proclamant membre de l'Académie...

Bouton d'Or m'avait reconnu.

--Oui, je n'y vois plus clair... Qu'est-ce que je vais devenir au milieu de tout cela...

Et le pauvre bohème, essuyant ses yeux d'un revers de main, pour les éclaircir, remonta vers le boulevard...

_chez Lapeyrouse_

Onze heures et demie.--Voilà des mitrailleuses. Deux, qu'on amène. La haute barricade est finie. Des hommes armés, ceinturés de rouge, se démènent sur la place. Faisceaux de fusils... Dans un coin, une large bande blanche avec une croix rouge...

L'ambulance.

Tout à l'heure, on se tuera.

Où sont les troupes? Si j'allais aux nouvelles, tout près, là sur le quai, au coin de la rue de Savoie. Chez Lapeyrouse.

Lapeyrouse, le restaurant où il m'arrive de temps à autre de déjeuner. Rigault y vient, avec des amis de la préfecture. Levraud, Sornet, Giffault, Da Costa, d'autres.

J'entre. Cinq ou six tables occupées.

A l'une d'elles, Cavalier--que nous appelons familièrement Pipe-en-Bois. Cavalier occupe le poste de directeur des promenades et plantations, ou des voies publiques, on ne sait trop. Bref, il est, comme on l'a appelé plus tard, l'Alphand de la Commune. Quand il passa devant le conseil de guerre, Alphand déclara qu'il avait dirigé ses services avec une irréprochable correction.

Deux officiers fédérés ont abordé Cavalier, qui s'est levé brusquement. Sur son facies allongé, taillé à coups de serpe, coulent de grosses gouttes de sueur.

--Je n'ai rien, rien, dit-il. Allez à l'Hôtel de Ville.

On lui réclame, à ce bon Cavalier, des hommes pour les barricades, des brouettes, des pelles.

--L'Hôtel de Ville! Voilà une heure qu'il flambe!

A une table voisine de la mienne, trois ou quatre convives, que je ne connais pas. L'un d'eux a, sur son paletot gris, une écharpe rouge, sans glands d'or. Ce n'est donc pas un membre de la Commune. Un commissaire de police peut-être. Il a raconté tout haut l'exécution d'un espion.

Je sus plus tard qu'ils parlaient de Veysset,[233] fusillé sur le Pont-Neuf.

[233] V. plus haut, p. 85, _le Fusillé du Pont-Neuf_.

Un garçon se précipite...

--Les Versaillais sont tout près... On les voit arriver par l'autre quai... La barricade du pont va être prise à revers...

Tout le monde se lève. Brouhaha. Le garçon n'a pas oublié les additions. Il me tend la mienne. Je n'ai pas de monnaie. Je jette un billet de cent francs...[234]

[234] Quand l'amnistie nous eut rouvert les portes de Paris, il nous prit envie d'aller, un soir, dîner chez Lapeyrouse, dans cette même salle du rez-de-chaussée, donnant sur le quai, où j'avais passé, le 24 mai 1871, une heure tragique. J'invitai un ami, comme moi retour d'exil. Nous avions longuement causé. Nous étions restés seuls.--Tiens, me dit l'ami, si tu réclamais la monnaie de ton billet de cent? Après avoir réglé l'addition, nous fîmes venir le gérant. Bien entendu, je n'avais pas la moindre intention de rentrer dans mon dû. Le gérant écouta, grave et souriant à la fois.--Dommage, monsieur, conclut-il en s'inclinant, vraiment dommage. Depuis 1871, la maison a changé de propriétaire. Voulez-vous, cependant, que je communique votre réclamation à la caisse?--Non, non, ne réclamez rien. Nous nous ferons rembourser cela à la prochaine. Et nous nous levâmes en riant, heureux tous deux d'avoir bavardé, en pleine liberté, dans cette salle où nous avions failli perdre la nôtre, et peut-être même plus encore.

_je rencontre Rigault_

Midi. La fusillade crépite tout à l'entour. Dans une heure, deux heures au plus, ce sera la bataille.

Rue Racine, en face du café Soufflet, une voiture arrêtée près de la barricade. On en descend des caisses de cartouches que l'on range le long des pavés. La voiture vidée, on dételle le cheval blanc, pour l'atteler à une mitrailleuse restée en panne. L'attelage grimpe le boulevard.

L'ami Maître, notre chef de bataillon des _Enfants du Père Duchêne_.

--Où vas-tu?

--Au Panthéon.

--Sont-ils loin?

--Toujours rue Vavin, où Lisbonne[235] les arrête...

[235] Lisbonne (Maxime), colonel fédéré. Blessé le 25 mai boulevard Voltaire, condamné à mort, commué aux travaux forcés.

Nous longeons en causant le lycée Saint-Louis.

Maître me résume, en quelques mots rapides, la défense. La place Saint-Michel fermée par la grosse barricade de la Fontaine. La rue Saint-Séverin hérissée de pavés. La rue des Écoles, le boulevard, coupés de fossés. La rue Racine, la rue de l'École-de-Médecine barricadées. Et, forteresse colossale, la barricade de la place Maubert, protégeant la retraite, par le pont d'Austerlitz, vers la rive droite et le onzième.

Place de la Sorbonne. La barricade qui va défendre l'accès à la rue Soufflot est en retard. Donnant des ordres, l'écharpe rouge en sautoir, Aconin, ancien capitaine, sous le siège, à mon 248e.

--Eh! venez donc!

--Tiens! Rigault!

C'est bien Rigault qui nous appelle. Il cause, sur la place, avec un groupe d'amis.

Nous traversons, Maître et moi, le boulevard.

Rigault est en grand costume de commandant fédéré. Tunique à col et revers rouges. Sur la bande rouge du képi, une grenade d'argent.

--Entrons au d'Harcourt.

_au d'Harcourt_

Le café d'Harcourt est hermétiquement clos. Du pommeau de son sabre Rigault frappe aux volets. Une porte s'entr'ouvre, laissant voir un coin de la face apeurée du gérant.

--Ah! c'est vous, monsieur Rigault... Ah! non... non... impossible...

Et l'infortuné cafetier, avançant la tête, embrasse d'un long regard d'angoisse la place de la Sorbonne, où les pavés montent, fermant les rues adjacentes, et où flambent au soleil les faisceaux des fusils.

--Allons, ouvre vite, dit Rigault nerveux. Et fous-nous la paix.

Nous entrons. La salle est obscure. Seules quelques lames ensoleillées s'échappent des jointures des volets. Nous nous asseyons. Cinq. Rigault. Un grand jeune homme en costume de lieutenant, un élève des Beaux-Arts, habitué, comme nous, de la brasserie Saint-Séverin, Huet. Il a de hautes bottes de cuir jaune, qu'il étend sur une chaise, à demi endormi. Je ne connais pas le troisième. Maître est en chef de bataillon. Moi en civil et képi de lieutenant.

D'un trait, Rigault avale le verre de grenadine qu'il s'est fait servir. Il me frappe sur l'épaule.

--Tu sais... Eh bien!

Il scande ses paroles.

--Cette nuit...

--Eh bien, cette nuit?

--Eh bien... Je l'ai fait fusiller...

--Fusillé... Qui?

--Chaudey.

Maître m'a jeté un regard rapide. Huet n'a pas bougé... Il est toujours somnolent... Il doit être au courant. Peut-être--sa fatigue semble l'indiquer--n'a-t-il pas quitté Rigault depuis l'heure tragique...

--Fusillé?... Mais, comment...

Un frisson me traverse. Je voudrais parler... savoir...

Mais Rigault ne nous laisse pas, à Maître et à moi, le temps de l'interroger. Il se lève, raccroche son sabre qu'il avait détaché pour frapper aux volets... Nous sortons.

--A tout à l'heure... Au Panthéon...

_rue Gay-Lussac_

Midi et demi.--J'ai remonté le boulevard jusqu'à la rue Soufflot.

Je suis seul. Et je m'aperçois qu'autour de moi le silence est effrayant.

Du monde partout cependant.

Des combattants, l'arme au pied, debout à côté des pavés. Toutes les portes des maisons ouvertes. Dans les corridors, des femmes pressées les unes contre les autres, aux aguets. Adossée à la grille du Luxembourg, près de l'École des Mines, une tente blanche, l'ambulance. Les aides-majors sont assis à l'entrée. A leurs pieds, les trousses de chirurgie, les paquets de charpie. Je reconnais un ami... Nous nous serrons les mains sans mot dire. Rue Gay-Lussac, sur le seuil de la porte d'un café, une femme, que nous connaissons tous au Quartier. La patronne de l'ancien _Cochon Fidèle_, de la rue des Cordiers. Le vieux cabaret, aux murailles peinturlurées par les habitués--on montrait une esquisse de Couture--a émigré rue Gay-Lussac depuis une année, sans y retrouver sa vogue d'autrefois. Vermersch y vient parfois déjeuner. Rigolette--ainsi on la nomme--me fait un signe de la tête. Elle nous a tous vus, plus ou moins souvent, rue des Cordiers, aux soirs de «pomponettes». Rigault y faisait, comme tout le monde, des apparitions. Quand il sera, dans quelques heures,[236] couché, la tête fracassée, à vingt pas de là, c'est Rigolette, la bonne fille, qui, affrontant les huées des lâches, ira jeter sur le mort une couverture...

[236] Rigault fut tué, vers trois heures, d'un coup de revolver, au pied de la barricade Royer-Collard, par le sous-officier qui le conduisait au Luxembourg.

Coin de la rue Royer-Collard. Une barricade ferme la rue à son entrée sur la rue Gay-Lussac. Je m'arrête un instant. Deux hommes, prêts à combattre. Mon regard, instinctivement, va aux fenêtres du troisième étage de la maison d'encoignure. Là, demeure un de mes anciens maîtres. Joseph Moutier, qui sera plus tard répétiteur à l'École Polytechnique. Il a été mon professeur de physique à l'Institution Barbet de la rue des Feuillantines, et, ensuite, mon «colleur» à Sainte-Barbe, avec le père de Da Costa, colleur de mathématiques.

Bon «papa» Moutier! comme nous l'appelions. Il me tutoie familièrement comme il le fait avec ses élèves de prédilection, devenus ses amis. Je l'ai rencontré bien souvent pendant le siège, et aussi pendant ces deux mois de tourmente...

--Petit, vois-tu, ça finira mal... C'est moi qui te le dis...

Ça finit mal, en effet... très mal... Et je songe, avec attendrissement, à ce brave papa Moutier. Si je montais chez lui... Mais non... Il faut rester... Ça serait lâche de se cacher, de foutre le camp... Jamais...

Rigault avait été, comme moi, élève de Moutier. Ou bien, il l'avait connu à la Sorbonne. Car, détail ignoré de bien des gens, Rigault, qui s'intitulait professeur de mathématiques, avait quelque droit à ce titre. C'est lui qui rédigeait ce qu'on appelait de ce temps-là les feuilles du bachot, où se donnaient, chaque jour de la session des examens, les solutions des problèmes posés aux candidats. Détail tout aussi ignoré, il avait, pour la rédaction de ces feuilles lithographiées, vendues par les libraires de la rue de la Sorbonne, un collaborateur, qui était Alphonse Humbert.

Le cadavre de Rigault, tué vers trois heures de cette même journée de mercredi, resta étendu, jusqu'au lendemain soir, sous les fenêtres de Moutier.

Quelqu'un qui approchait de près l'excellent homme me dit, à mon retour d'exil, la douloureuse émotion de Moutier, qui, cependant, était bien éloigné d'approuver nos actes. Mais Moutier était un brave cœur. Il souffrit cruellement d'être contraint de subir, pendant deux jours, le lugubre spectacle.

_le Panthéon va sauter!_

Une heure.--Allons à la Mairie... Je redescends du côté de la fontaine de Médicis. Dans la vasque, mise à sec, deux combattants se sont installés. Les paquets de cartouches rangés au milieu. Je leur fais observer qu'ils sont à découvert de tous les côtés.

--Qu'est-ce que ça nous fout? Nous tirerons couchés.

Sur le balcon de la maison qui fait l'angle du boulevard et de la rue Soufflot, une demi-douzaine de jeunes gens, le fusil en bandoulière. J'en reconnais quelques-uns. Maroteau, avec sa figure de Christ. Larochette, du _Vengeur_ de Pyat. D'autres.

Voici Vallès. Malade, me dit-il, éreinté. Trois nuits sans dormir. Il est en pantoufles de feutre, au bras d'une amie.

--A la Mairie?

Je n'ai pas le temps de répondre. Une effroyable détonation fige mes lèvres.

Un nuage de fumée noire, avec de grandes taches de feu, monte du Luxembourg, du côté de l'Observatoire. Lisbonne vient de faire sauter la poudrière, aménagée dans les terrains de l'ancienne Pépinière.[237]

[237] La poudrière du Luxembourg sauta, très exactement, à midi vingt-huit minutes. (Témoignage d'un ami, habitant rue d'Assas, qui nota l'heure.)

Les vitres brisées sonnent sur les trottoirs. Au silence de tout à l'heure ont succédé les cris.

--Le Panthéon va sauter! Le Panthéon va sauter!...

Et à travers les barricades, les munitions, les voitures d'ambulance, une foule se presse. Où court-elle? Elle l'ignore. Avec le Panthéon, le quartier ne va-t-il pas s'écrouler dans les catacombes?

Des femmes fuient, affolées, traînant derrière elles des enfants. D'autres avec des paquets. L'une a sous le bras sa pendule... Et toujours ce cri:

--Le Panthéon va sauter!

A la Mairie, en bas, à la porte, je croise le chef du 248e, Henri Régère, le fils du membre de la Commune, qui attache son cheval aux grilles d'une fenêtre. Nous montons ensemble.

Là-haut, c'est le brouhaha de la dernière heure. Assis à des tables, des employés assaillis de demandes de réquisitions, signatures de bons de vivres, d'argent pour la paye des bataillons. Je cherche des yeux les membres de la Commune. Quelques figures inquiètes. D'autres, décidés à la lutte.

En bas, la place pleine de combattants. Il y en a sur les marches du Panthéon, derrière les colonnes du portique. Partout. Il y en a même au-dessous du dôme, sur la plate-forme circulaire, qu'entoure la colonnade. Ce sont ceux-là, qui luttant jusqu'à la dernière minute, n'ayant plus le temps de descendre et de fuir, furent fusillés à la place même où ils furent faits prisonniers. Longtemps, derrière cette colonnade, on put voir, m'a assuré un témoin sûr, de larges flaques de sang...

LA RUE ROUGE

_petits chasseurs_

Jeudi 25 mai.--Le lendemain de la prise du Panthéon. Au bas de la rue Soufflot. Premières heures du matin.

La barricade de la rue Gay-Lussac est toujours debout. Derrière les grilles du Luxembourg, dont les entrées sont closes, les soldats vont et viennent. Des cavaliers, la veste bleue à brandebourgs blancs déboutonnée, le bonnet de police sur l'oreille, causent et fument près de leurs chevaux, accrochés aux arbres.

Boulevard Saint-Michel, des soldats. Des canons avec leurs fourgons attelés, prêts à partir vers la bataille qui gronde au loin... A toutes les fenêtres, des drapeaux tricolores. Partout, sur le sol, des képis, des ceinturons, des gibernes, des godillots. Au coin de la rue Monsieur-le-Prince, un paquet de morts. Cinq ou six. Un autre mort étendu sur le dos, un bras replié sur la poitrine, l'autre bras allongé, la face recouverte d'un képi de fédéré. Le sang tache la barbe qui dépasse. Il doit avoir été frappé en pleine figure. Une dernière pudeur--bien rare en ces jours effroyables--a poussé quelqu'un à cacher l'horrible blessure. Je me penche pour regarder le numéro du bataillon... Si je soulevais ce képi... Je n'ose pas.

La vasque de la fontaine Médicis est pleine de cadavres. Pêle-mêle, vainqueurs et vaincus. Fusilleurs et fusillés. Combattants cernés, tués contre les pavés. Petits chasseurs, à la tunique ardoise, que j'ai vus, la veille, du haut des marches du Panthéon, traverser au pas de course la place. La mitraille de la barricade Soufflot les a fauchés comme des brins d'herbe.

Ils sont là, une vingtaine, écrasés les uns sur les autres. poussiéreux, sanglants. Les yeux, que personne n'est venu fermer, sont restés grands ouverts. On les a jetés dans cette vasque la veille, après la bataille, pour qu'ils n'encombrent point la rue. Tout à l'heure, l'horrible voiture des morts--une voiture jaune de déménagements--viendra les prendre pour les verser aux fosses que l'on creuse hâtivement dans les nécropoles...

_Cluny_

Pas un passant. Rien que des soldats. Il me semble que tous les regards se dirigent sur le pauvre pékin fugitif que je suis... Le chapeau rond que l'on m'a donné tout à l'heure pour remplacer mon képi de lieutenant fédéré me tombe sur les oreilles...[238] Il doit me rendre ridicule... Peut-être quelqu'un va-t-il me remarquer, me fixer, me reconnaître... Si je hâtais le pas... Où... Vers l'Odéon?

[238] Voir plus haut, _Une journée à la Cour martiale du Luxembourg_, p. 10.

Un rassemblement, tout près, rue de Médicis. Deux hommes sortent d'une maison, et après eux, deux autres. Ces deux derniers avec un brassard tricolore à la manche. La foule des soldats les entoure. Le cortège prend le chemin que je voulais prendre.

Non. N'allons pas par là.

J'ai comme un pressentiment que l'on conduit les deux hommes quelque part où ils vont être interrogés, gardés, tués peut-être...

Descendons le boulevard.

Place de la Sorbonne. Je passe vite devant le café d'Harcourt, dont la terrasse est déjà occupée par des consommateurs.

Je rase les maisons. Je songe que de chaque porte peut, brusquement, surgir un visage... Un ami... Un dénonciateur?

Les grilles du jardin de Cluny.

Assis, en rond, sur les larges dalles qui, devant la porte de la salle des Thermes, figurent le tombeau d'un chef gaulois, des pioupious font la popote.

D'autres, allongés sur les pelouses, à plat ventre, le fusil près d'eux.

D'autres encore, assis sur les fûts de colonnes, accroupis entre les pattes des monstres de pierre arrachés à Notre-Dame ou à quelque antique église démolie.

Un coup de feu... Un autre...

D'où cela vient-il?

Du fond du jardin...

Je sens un heurt à l'épaule... je fais demi-tour...

--Oui, c'est moi.

Cela m'a été dit tout bas, tout bas.

L'homme qui m'aborde, je le connais depuis les premiers jours du siège. Un vieux garde de mon 248e. Il me souvient que nous ne voulions pas l'inscrire sur les rôles, quand il s'est présenté. Trop vieux.

--Trop vieux, moi! s'était-il écrié. Est-ce qu'on est trop vieux, quand on s'est battu partout, au Cloître Saint-Merri, en Février, en Juin!

Comment il était là, comment il avait échappé encore une fois à la fusillade, je n'avais pas le temps de le lui demander. Il ne tenait guère à la vie, pourtant. Il m'avait dit vingt fois: «J'y resterai. C'est ma dernière bataille.» Il ne s'était pas donné la peine de raser sa vieille barbe blanche. Il habitait, à cent pas, une soupente de la rue de la Parcheminerie. Il ne se cachait pas.

Nous marchions côte à côte.

Encore des coups de feu.

--C'est dans la cour de Cluny, me dit le vieux. On y a fusillé toute la nuit. Je viens d'en voir abattre un contre le mur de la façade. On l'a poussé au bas du réverbère.

Je suis retourné souvent, depuis ces jours sinistres, dans la cour de Cluny. Dans l'angle, au fond, à droite, c'est là qu'on tuait.

_la boutique à Roullier_

Rue des Écoles. Nous nous heurtons à la grande barricade du Collège de France.

La veille, je l'ai vue quelques heures avant la bataille. Barrant toute la voie. Haute, épaisse. Deux renflements pour les mitrailleuses. En avant, dans le chantier tout proche, comme des ouvrages d'avant-garde, les pierres énormes accumulées pour la construction de la nouvelle Sorbonne. Derrière chacune de ces pierres, formidables moellons, dressés comme des dolmens, un ou deux combattants. Plus tard, quand on relèvera ces pierres, quelques-unes jetées bas par les obus, on trouvera sous l'une d'elles, écrasé, le cadavre--le squelette--encore vêtu, d'un fédéré.

Tout près, la boutique à Roullier.

Cette boutique, qui existe encore maintenant, dépendance du Collège de France,[239] est un morceau, un grain de poussière de la tragique histoire.

[239] La «boutique à Roullier» occupait les locaux du rez-de-chaussée, aujourd'hui dépendance du Collège de France, numéro 9 de la place Marcellin-Berthelot.

Édouard Roullier, cordonnier--il signe avec orgueil «Roullier, savetier»--combattant de Juin, proscrit de Décembre.

Sous la Commune, Roullier a fait partie de la commission du travail et de l'échange à la délégation au Commerce.

Vallès, par blague, l'a pris avec lui, aux premiers jours, à l'Instruction publique.

--Roullier, assieds-toi là. Dans le fauteuil de Jules Simon.

Roullier--est-il besoin de le dire?--ignore l'orthographe. Et il s'en fait gloire.

--Je ne suis pas comme vous, sales petits bourgeois, qui avez eu des parents pour vous faire donner de l'instruction! clame-t-il dans sa longue barbe d'insurgé.

Un jour de février 1870, quand je faisais, avec Passedouet, mort en Calédonie, un petit brûlot, la _Misère_,[240] Roullier m'envoya, je ne me souviens plus à propos de quoi, un article à insérer. Je crus de mon devoir de rectifier les fautes de français. Ah! ce qu'il m'en coûta!

[240] _La Misère_, petite feuille _in-quarto_. Sept numéros, du 6 au 12 février 1870. Rédacteurs: A. Passedouet, Maxime Vuillaume, Henri Bellenger, etc. Gérant: Léon Sornet. Imprimerie Rochette, 72-80, boulevard Montparnasse. _La Misère_ vendait la brochure _le Droit du Travailleur_, par le citoyen Paget-Lupicin.--Passedouet, condamné à la déportation, mourut en Calédonie. Léon Sornet fut le gérant de notre _Père Duchêne_.

--Tu as fait un faux! criait-il. Je ne te permets pas cela. Ce n'est plus du Roullier. Je ne suis pas un écrivain, moi!

Roullier habite, avec sa femme, blanchisseuse, la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il a d'innombrables enfants, qu'il traîne après lui à la brasserie Saint-Séverin, où il vient en longue blouse bleue, bien repassée. Un soir, à la fermeture, il en oublia un, qui pionçait sur la banquette. Le gosse y passa la nuit. Roullier n'avait cependant pas oublié, à son départ tardif pour le logis, l'éternel volume de Proudhon qu'il portait toujours sous son aisselle, comme un bréviaire.

--Et toi, Roullier, qu'est-ce que tu es?

Roullier empoignait son bouquin. Le plus souvent, les _Confessions d'un Révolutionnaire_.

--Proudhonien, foutre!

Et il remettait avec soin le précieux talisman dans sa poche.

Un soir, l'un de nous saisit le livre au passage.

--Mais, animal, il n'est pas coupé!

Roullier devint blême. Sa barbe de fleuve s'agita. Nous croyions tous qu'il allait assommer l'audacieux. Vallès se tordait. Il avait, lui aussi, promené pendant longtemps une _Théorie de l'impôt_, dont il n'avait jamais lu vingt lignes. Roullier, suffoqué, pris en flagrant délit, resta muet.

Roullier n'est pas que proudhonien. Il teinte son admiration pour Proudhon d'une violente couleur d'anarchie.[241] Avec quelques amis de la Montagne-Sainte-Geneviève, il a fondé la _Ligue des Antiproprios_. Tout membre de la Ligue s'engage à ne jamais payer son terme. Le déménagement à la cloche de bois est de rigueur. Chaque membre doit son aide au camarade menacé par Monsieur Vautour. De temps à autre, Roullier arrive nous rejoindre au café--à l'un des cinq ou six cafés qui possédèrent, l'un après l'autre, l'honneur de notre clientèle, depuis le café Huber de la rue Monsieur-le-Prince[242] jusqu'à la brasserie Saint-Séverin--l'air las, harassé. Il se laisse tomber sur un siège.

[241] On ne disait pas encore, en ce temps-là, à la vérité, _anarchiste_. On se contentait d'être révolutionnaire.

[242] Le café Huber occupait l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et des escaliers, encore existants, de la rue Antoine-Dubois. La maison, disparue, a fait place aux bâtiments de l'Ecole pratique de Médecine.

--Eh bien! voyons. Tu es malade?

--Moi? Pourquoi ça?

Et, se levant, solide et l'œil vainqueur:

--Tas de clampins... de bourgeois... Si vous aviez, comme moi--et il se donnait une tape sur son large poitrail--traîné la voiture à bras tout l'après-midi...

--Quoi donc? Encore un déménagement?

--Oui... le citoyen un tel... Ah! ça marche, notre Ligue des Antiproprios... Encore un qui ne touchera pas son terme!

Et ce brave Roullier, rasséréné, heureux d'avoir joué le tour à un de ces proprios auxquels il voulait mal de mort, enfilait, pour se redonner des forces, un bock écumant...

Le croirait-on, Roullier, au fond, était un sage.

Quand vint le Quatre-Septembre, il se rappela qu'il était cordonnier. Et que, par cela même, il pouvait chausser ses concitoyens. Il se rendit adjudicataire de la fourniture des chaussures pour plusieurs bataillons de la garde nationale du quartier.

Pour installer son atelier, on lui concéda une boutique inoccupée, en bordure du Collège de France.

Nous ne vîmes plus alors ce brave Roullier que revêtu d'une ample et bourgeoise redingote. La blouse bleue, qu'il affichait jadis comme un symbole, était reléguée à la blanchisserie de la citoyenne Roullier.

Par-ci par-là, j'allais à la boutique serrer la main du vieil insurgé, momentanément patron cordonnier.

Ah! ce qu'il les menait, ses «collaborateurs»!

Debout dans sa haute taille, sur le seuil de la porte, l'œil en arrêt, la barbe en bataille, Roullier les attendait, l'heure de la rentrée au travail sonnée.

--Allons! plus vite que ça! Les godillots vous attendent...

Roullier, quand vint la Commune, garda son «atelier». Je crois bien qu'il garda aussi ses fournitures de souliers aux fédérés.

Dans la matinée de mercredi, avant l'attaque du Panthéon, passant rue des Écoles, j'entrai à la boutique. Une dizaine de femmes y cousaient des sacs à terre pour la grande barricade voisine.

Roullier était là. Aussi quelques amis communs. Les fusils accotés à la muraille.

De sa voix traînante, à l'intonation faubourienne, Roullier excitait le zèle des citoyennes qui cousaient rapidement les sacs, comme il faisait sous le siège pour les souliers...

Je ne devais revoir Roullier que longtemps, longtemps après la chute de la Commune.

La barbe blonde à fils d'argent du vieil insurgé était devenue toute blanche. Il avait plus de soixante-dix ans. Pauvre comme il l'avait toujours été, il rapetassait les brodequins des petites bonnes, dans une étroite échoppe de la rue Beaubourg,[243] où j'allais parfois le surprendre pour causer des vieux jours. Il me confiait ses dernières peines, la vie dure, les jours sans pitance, ses rancœurs, souvent sa désolation.

[243] Roullier avait toujours travaillé en échoppe. Avant de s'être installé dans son atelier du «Collège de France», il avait battu la semelle 9, rue du Sommerard, au rez-de-chaussée de la maison que j'habitais. Longuet, qui demeurait à côté, au coin de la rue des Carmes et de la rue du Sommerard, y venait tailler de longues bavettes avec le citoyen savetier.

--Bien la peine, me disait-il d'une voix amère, d'avoir fait Juin, Décembre, et la Commune, pour crever de faim comme un vieux chien... Un jour, vois-tu, on me trouvera pendu...

Je consolais de mon mieux le vieux camarade.

Je le rencontrai pour la dernière fois au Père-Lachaise, à l'enterrement de Longuet.

Avec deux ou trois amis, nous avions quitté le cortège pour aller faire un tour au Mur.

--Eh bien? lui dis-je, en le tirant à part.

--Je suis un peu plus content. Mesureur m'a inscrit pour une petite somme tous les mois, à l'Assistance...

Ce soir-là--nous étions restés à bavarder au cabaret qui fait face à l'entrée du Père-Lachaise--la conversation tomba sur la barricade de la rue des Écoles, sur les sacs à terre et sur la boutique du Collège de France.

--Oui, dit Roullier, que ces souvenirs ragaillardissaient... Oui, c'était le bon temps.

Quelques jours après, on m'apprenait la fin de Roullier.

Le vieil insurgé avait été, un matin, trouvé mort dans son étroite chambrette de la rue Beaubourg, où l'apoplexie, clémente, l'avait terrassé.

Il avait quatre-vingts ans.

_Saint-Séverin_

--J'ai déjà couru tout le quartier, reprit le vieux garde. Il y a tout un tas de morts à Saint-Séverin. On dit qu'ils ont été tués dans l'église où ils s'étaient enfermés quand ils se sont vus cernés. Ils sont alignés sur la petite place, derrière l'abside, en face la rue Galande.

Nous étions rue de la Harpe. Le vieux s'était tu. Brusquement, il me saisit le bras.

--Ils auraient bien dû me tuer aussi... Je n'ai personne au monde... Mieux aurait valu pour moi crever au bas d'un mur que crever de faim...

Et le pauvre vieil insurgé me confia, en quelques paroles brèves, sa détresse. Retourner dans sa soupente de la rue de la Parcheminerie, il ne le pouvait pas. Il n'avait pas payé son logis depuis la guerre. Pas de pain non plus. Que faire? Aller se jeter à la Seine. Se faire arrêter. Il ne lui restait que cela...

Je lui glissai, en le quittant, quelque monnaie. Je ne l'ai jamais revu.

Et, en descendant, tout seul, vers la rue Saint-Séverin, je songeais à la tristesse de ce combattant obscur de toutes les révolutions, réduit à la plus noire des misères, après avoir risqué tant de fois sa peau, connu tous les enthousiasmes et vu s'effondrer tous ses rêves...

Où vais-je?

Je songe à Flotte, qui demeure rue de la Huchette.

Flotte est en sécurité. Il a servi d'intermédiaire pour le projet d'échange des otages. On sait à Versailles--où il a vu Thiers--qu'il n'a accepté aucune fonction de la Commune. Je lui ai remis, la veille, les lettres de l'archevêque. Il doit certainement être chez lui.

Il me semble que, cette fois-ci, je vais être à l'abri pour de bon. Je marche vite. L'hôtel du Mont-Blanc, où demeure Flotte, au 16 de la rue, n'est plus qu'à quelques pas de moi. Une lourde voiture est arrêtée devant la porte. Je vais mettre le pied sur le seuil, quand un frisson me secoue des pieds à la tête. Un effroyable tableau, que m'avait caché le véhicule...

Dans un renfoncement de la rue, formé par le retrait du nouvel alignement, trois femmes étendues, à demi recouvertes de paille. Je détourne mon regard. Je fuis, n'ayant eu que le temps de voir une flaque de sang noirâtre, et la jupe rouge de l'une des infortunées.

Je fuis, sans plus songer à Flotte, sans plus songer à rien, jusqu'à la place Saint-Michel.

Neuf heures tintaient au clocher de Saint-Séverin.

A onze heures, j'étais à la Cour martiale.

AU LARGE

EN PLEINE TERREUR

_dans ma prison_

Juin 1871.--Rue de Richelieu. En face de la fontaine Molière. Mon deuxième refuge, depuis la défaite. J'ai été accueilli là par un mien cousin, attaché à un ministère. Tout le jour, il reste à son bureau, me laissant seul avec mes pensées, ayant pour me distraire--si je puis appeler cela une distraction--la lecture des journaux qu'il m'apporte le soir, après les avoir soigneusement dissimulés dans sa poche.

Tout le monde, en ces jours de délation, est aux aguets.

Mon cousin m'a amené avec lui, tard, presque dans la nuit, me recommandant de monter avec précaution l'escalier--comme un voleur--afin que le concierge ne m'entendît pas.

Personne ne sait que je suis là-haut, prisonnier dans un petit logement du cinquième étage.

Mon fidèle cousin, en même temps qu'il m'apporte les journaux, m'apporte aussi ma nourriture. Pain, charcuterie. Je ne fume pas--pour qu'on ne sente pas l'odeur du tabac sur le palier.

Le soir, nous causons à voix basse.

Toujours le même sujet de conversation.

Comment partir. Comment quitter Paris, la France. Gagner la frontière.

Quelle frontière?

Londres? Bruxelles? Genève?

Par où?

Avec quel passeport?

Nul ne peut voyager en chemin de fer, coucher à l'hôtel, marcher sur les routes--sans passeport.

Ce maudit passeport, on ne peut le demander qu'à une personne amie, qui consente à prêter son nom, son identité, donc à se compromettre, si jamais la malchance voulait que le stratagème fût découvert.

Pendant les longues heures que je reste là, seul, à bâtir des plans, j'ai passé la revue de mes amis et connaissances. Je suis fixé. J'ai choisi mon homme. Le soir, je préviendrai le cousin.

--Un tel, allez voir un tel... Au quartier, nous étions amis... Nous nous sommes connus il y a tantôt quatre ans, à la reprise d'_Hernani_,[244] où nous étions voisins d'amphithéâtre... Ensemble, ce soir-là, nous avons tant et tant crié qu'à la sortie nous ne pouvions plus parler... Il doit se souvenir... Il ne refusera pas... Ça ira très bien... Il me ressemble comme un frère...

[244] La reprise d'_Hernani_ au Théâtre-Français eut lieu le 20 juin 1867. La soirée fut des plus tumultueuses. La jeunesse des écoles y manifesta bruyamment, applaudissant à outrance les passages qui renfermaient quelque allusion hostile au régime impérial.

Le soir, le cousin rentre.

--Eh bien?

--Ton ami... Il m'a très bien reçu... Mais... Mais... Peur d'être compromis... Sa mère... Si tu te faisais prendre... Si on savait qu'il t'a prêté son passeport... S'il n'y avait que lui, il n'hésiterait pas... mais, sa mère...

--Bref, il refuse.

--Oui.

_transes_

Depuis que j'ai échappé à la cour martiale, les journaux que l'on m'a apportés dans mes refuges sont pleins de récits terrifiants.

Vallès a été tué rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, où il s'est fait traîner. Comme il se débattait, on l'a fait taire à coups de crosse dans les reins. Les soldats l'ont ensuite lardé de coups de baïonnette...[245]

[245] C'était, on le sait, un faux Vallès, qui avait subi ces tortures. D'autres infortunés furent ainsi passés par les armes, sur la dénonciation de quelque passant qui croyait reconnaître en eux, tantôt Billioray, tantôt Ferré, Vaillant, d'autres encore.

Ferré, Vaillant, Cluseret, Billioray, rencontrés dans la rue, fusillés, eux aussi.

J'ai lu l'horrible récit de la mort de Varlin, arrêté sur la dénonciation d'un prêtre, fusillé aux Buttes-Montmartre, après qu'il eut gravi le plus affreux des calvaires, sous les injures et les coups.

Je frissonne en songeant aux horribles fosses du square de la Tour-Saint-Jacques, charnier plein de cadavres. Je l'ai là, ce récit, à portée de la main... Qui sont-ils, les infortunés, fusillés, pour le plus grand nombre, à l'infâme caserne Lobau, après avoir comparu, au Châtelet, devant la cour martiale du colonel Vabre?... Je le relis, ce récit...

... Ce qui épouvantait le regard, c'était le spectacle que présentait le square de la Tour Saint-Jacques. Les grilles en étaient closes. Des sentinelles s'y promenaient. Des rameaux déchirés pendaient aux arbres. Partout, de grandes fosses ouvraient le gazon et creusaient les massifs.

Du milieu de ces trous humides, fraîchement remués par la pioche, sortaient çà et là des têtes et des bras, des pieds et des mains. Des profils de cadavres s'apercevaient à fleur de terre, vêtus de l'uniforme de la garde nationale. C'était hideux. On les avait jetés là, précipitamment.

Une odeur fade, écœurante, sortait de ce jardin. Par instant, à certaines places, elle devenait fétide.

Des tapissières attendaient leur horrible chargement. Les berges du fleuve avaient reçu leur contingent de morts.[246]

[246] Le _Moniteur Universel_ du 1er juin 1871.

Tous les jours, les mêmes épouvantables tableaux.

On pouvait venir me prendre ici--il suffisait d'une dénonciation[247]--me faire descendre l'escalier à coup de crosse, comme Vallès, me pousser au mur, là, en bas... venir ramasser mon cadavre, le porter dans quelque square, l'enfouir sur la berge du fleuve...

[247] «Le nombre des dénonciations anonymes adressées, soit aux quartiers généraux de l'armée, soit aux mairies, soit à Versailles, soit enfin, le plus grand nombre, aux commissaires de police de Paris, s'élève, depuis le 22 mai jusqu'au 13 juin, à 379.823. Le numéro d'ordre d'enregistrement à la Préfecture de police, où ces correspondances sont centralisées, a permis d'établir cette statistique de l'anonymat.» (_Opinion Nationale_ du 16 juin 1871).

Et je restais songeur, angoissé, tremblant parfois, la tête dans mes mains... Seul.

_ceux qui dénoncent_

Mon cousin rentre. L'air effaré...

--Qu'y a-t-il?

--Tiens... lis.

Il me tend un journal, me désigne du doigt un écho, en première page.

M. Maxime Vuillaume, l'un des rédacteurs du _Père Duchêne_, qui avait pu jusqu'aujourd'hui échapper à toutes les recherches, a été arrêté ce matin rue d'Angoulême-du-Temple.[248]

[248] La _Petite Presse_ du 8 juin 1871.

--Tu vois. Tu es recherché. Fort heureusement, pas dans ce quartier... Tu as peut-être à tes trousses quelque confrère qui te tient rancune... Qui sait si, un jour ou l'autre, en suivant ta trace, il ne te découvrira pas ici?

--Alors que faire?

--Ce que tu voudras... Tu ferais peut-être bien de changer encore une fois... Je vais aller voir X..., notre parent... Il a, rue Dauphine, un vaste magasin, où, peut-être, tu serais plus en sûreté qu'ici... en attendant mieux.

Le parent refuse. Lui aussi a peur... Il a de la famille... Si on venait à savoir qu'il a caché quelqu'un de la Commune... Il serait lui-même arrêté... Que deviendrait son commerce... Les siens?...

Le lendemain soir, j'ai épluché la _Petite Presse_.

Plus rien.

Ce n'est que douze jours plus tard,--je venais de quitter Paris--qu'à la même place où avait paru la note du 8, j'aurais pu lire les lignes suivantes:

Des renseignements qui nous parviennent nous font connaître que le sieur Vuillaume aurait été arrêté hier, rue Racine, vers cinq heures.

Il aurait été, nous dit-on, mis immédiatement à la disposition de l'autorité militaire.

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'au moment où nous écrivons, ce sinistre collaborateur des sieurs Humbert et Vermersch n'a pas encore été écroué au dépôt.

Chacun sait que ce zélé partisan de la Commune faisait partie du trio qui, dans le _Père Duchêne_, a, pendant trop longtemps, publié tant d'articles dans un style aussi ordurier que nauséabond.[249]

[249] La _Petite Presse_ du 20 juin 1871.

Plus tard, quand je fus à l'abri, on me nomma, à Genève, le joli monsieur qui s'était fait une spécialité de dénoncer ses anciens camarades. Celui-là ne s'était cependant pas privé, aux jours dorés du _Père Duchêne_, de venir, à deux reprises, puiser dans notre bourse alors bien garnie.

_on va perquisitionner_

La dénonciation n'est pas ma seule frayeur.

Autant que la dénonciation, la perquisition est à redouter.

Une perquisition?

Toc. Toc... Ouvrez... On ouvre... Des soldats, avec un sergent... Les autres sont en bas, gardant la porte d'entrée... Qui êtes-vous?... Que faites-vous ici?... Vos papiers... Êtes-vous chez vous?... Ou alors, qui êtes-vous? Ouvrez ces tiroirs, ce meuble... Le sergent prend un paquet de lettres, les parcourt... Vous n'avez pas d'armes?...

Si les renseignements que vous fournissez laissent planer quelque doute, vite à la prévôté militaire, ou au commissariat de police...

Combien ont été pris, raflés, ainsi!

On perquisitionne par quartier, par îlot, par rue, par maison.

Oh! la perquisition!

On n'a pas encore perquisitionné dans ces parages de la fontaine Molière, où je suis réfugié.

Quand perquisitionnera-t-on?

Demain?

Plus tard?

Sûrement un jour ou l'autre.

Et, à toute heure, à toute minute, je soulève un coin, un tout petit coin, du rideau... Il ne faut pas que quelque voisin, d'en face, m'aperçoive, se demande qui est là, quelle est cette figure qu'il n'a jamais vue...

Je jette un coup d'œil dans les rues voisines.

Non. Rien encore. Pas de pantalons rouges. Pas de perquisition...

Je reste ainsi, parfois, des heures à regarder, derrière le rideau de la fenêtre.

Machinalement, mes yeux se fixent sur le Molière de bronze. Je détaille son masque, sa chevelure, sa moustache, son pourpoint, ses manchettes... Ah! je le connais, ce Molière!... Je la connais, la fontaine... Les moindres détails en sont gravés dans mon cerveau, aussi nets, aussi précis aujourd'hui que lorsque j'étais à épier, de la fenêtre de ma prison...

Voici le cousin.

Il est encore moins rassuré que la veille. A son bureau, on lui a parlé de moi. Quelqu'un qui connaît nos liens de parenté. Cela le tracasse... Si on se doutait par hasard que je suis caché chez lui...

Allons... il faut partir.

_gardien de la paix!_

Rue de Châteaudun. Un autre parent. Un magasin de quincaillerie. Nous arrivons au moment où le parent, le patron, va se mettre à table. Il est célibataire. Seul avec une domestique qui le sert.

Nous lui expliquons ce que l'on attend de lui.

Bon garçon. Il accepte de me garder. Il a, là-haut, au sixième, une chambre de bonne qui est vide. En attendant, j'y coucherai.

A table. Nous causons.

On frappe à la porte vitrée.

--Bonjour... Je passe... Je suis entré pour te serrer la main...

Le visiteur, il m'a suffi de lever les yeux sur lui pour que mon sang ne fasse qu'un tour.

Ce visiteur, c'est un gardien de la paix.

Un gardien de la paix--de la paix! Longue capote grise à la jupe relevée à l'avant. Képi à bande blanche. Au côté, dans sa gaine de cuir jaune, un revolver d'ordonnance... Ce revolver, celui qui en est armé a le droit de le sortir de sa gaine, de le braquer sur le passant suspect, sur l'insurgé que l'on dénonce, sur la pétroleuse--l'horrible légende fait chaque jour ses victimes--et de leur trouer la peau sans plus de façon.

Le gardien de la paix s'assied. Il a été sergent de ville sous l'Empire. Camarade de régiment du parent à qui je viens demander asile. Il boit à petits coups la tasse de café qui lui a été offerte.

--Bien content que tout cela finisse, raconte-t-il. On n'a plus une minute à soi... Je suis à la mairie, rue Drouot. A tout instant, ce sont des gens qu'on amène... Il faut surveiller tout ce monde avant qu'on ne les joigne à un convoi de prisonniers pour Versailles...

J'écoute, terrifié.

--Allons, à un de ces jours. Je file à la mairie.

L'homme essuie ses moustaches, rajuste son ceinturon, assure son revolver... Il me tend la main comme aux autres... Il est parti.

--Un bon garçon, me dit mon parent. Ah! tu n'as pas à avoir peur de lui...

Mais si. J'ai peur tout de même.

Je ne coucherai pas dans la petite chambre du sixième.

Le soir, après dîner, je hèle un fiacre... Une demi-heure après avoir quitté la rue de Châteaudun, je suis place de l'École-de-Médecine.

Devant les grilles, deux sentinelles font, à la rencontre l'une de l'autre, les cent pas.

Là-haut, au balcon d'une maison (disparue depuis), de la lumière à une fenêtre. J'entre. Le concierge, homme sûr, vient à moi.

--Vous allez chez M. Bellenger... Il est chez lui.

_fuite_

Bellenger est, chez lui, en pleine tranquillité. Le brave homme qui vient de m'aborder est sa sauvegarde. Au moindre indice de danger, il le préviendra. Chaque jour, il lui monte les journaux, des vivres. Il lui donne les nouvelles.

Le jour tombé, Bellenger sort, rasant les murs.

--J'ai rencontré X..., me dit-il en rentrant... Vallès n'est pas mort. Ce n'est pas lui qu'on a fusillé. Mais un autre. Un sosie... Maître, notre chef du bataillon du _Père Duchêne_, est toujours au quartier. X... l'a rencontré, l'autre soir, rue Gay-Lussac... Humbert est caché par ici... Jusqu'ici, de notre bande, il n'y a personne de pris.[250]

[250] Bellenger se trompait. Humbert était caché aux Batignolles, rue Truffault. Dénoncé par le concierge (15 juin), il fut conduit au commissariat de police voisin, où un agent le reconnut. Humbert protesta. Mais on découvrit chez les braves gens qui lui avaient donné asile une lettre adressée le matin même par sa mère. Madame Humbert demeurait 14, rue Soufflot. On y conduisit le prisonnier. Quand elle vit son fils, la pauvre mère se jeta dans ses bras. Humbert était perdu. On l'emmena dans un fiacre, d'où il s'échappa. Il fut repris à l'Odéon. A Versailles, il fut reçu par le fameux commissaire Clément, celui que nous appelions sous l'Empire le «vieux mouchard».--Je vous attendais, dit ironiquement Clément quand il se trouva en face d'Humbert. On sait qu'Humbert fut, le 21 novembre 1871, condamné aux travaux forcés à perpétuité par le conseil de guerre.

--Est-ce qu'on fusille toujours?

--Non. Quand on est arrêté, on vous dirige sur Versailles.

Je respirai... C'était toujours ça... Il me sembla, à cette déclaration de Bellenger, que ma tête était plus solide sur mes épaules.

La maison de Bellenger devait être mon dernier refuge.

Depuis trois jours que j'étais là, nous avions fait des plans et des plans de départ, de fuite... Pas besoin d'aller, tout d'un trait, jusqu'à la frontière... Sortons d'abord de Paris... On ne demande rien aux fortifications... Une fois sortis de Paris, nous verrons... Il me reste quelques billets bleus du _Père Duchêne_... Avec cela, à deux, nous pouvons aller loin.

Justement, voilà qu'il nous tombe--comme une manne au beau milieu d'une famine--une invitation à nous rendre, pour nous y cacher, dans une propriété, tout près, en Seine-et-Marne.

Un château, où le propriétaire ne fait que quelques rares apparitions. Un parc immense, dont les hautes futaies seront, contre les curiosités dangereuses, un impénétrable rempart.

Nous empoignons, avec joie, cette corde de salut.

Ce soir, nous dormirons pour la dernière fois place de l'École-de-Médecine.

Demain, à la gare de l'Est, à onze heures.

Nous sommes dans le train... Il roule... Attention... Les remparts... Arrêt... Des soldats prussiens qui s'approchent des portières... Le train roule à nouveau... Pas d'incidents... Dans l'après-midi, nous franchissons la porte du château... Personne ne nous a remarqués...

Ah! on ne viendra pas nous chercher ici...

PREMIÈRES PÉRIPÉTIES

_imprudences_

Derniers jours de juin.--Nous logeons chez le jardinier du château, pour ne point éveiller les soupçons. Le jour, nous le passons dans cette prison superbe qu'est le parc aux ombrages discrets, devisant des jours de lutte, de la défaite, des amis disparus, dont nous n'avons pas de nouvelles. Lorsque, au cours de nos promenades, nous nous trouvons en face de l'une des grilles, à travers lesquelles se déroule la campagne, il nous arrive de nous arrêter, d'attendre le passage de quelque voyageur, qui nous fixe, étonné de voir, dans ce parc d'habitude désert, deux jeunes gens inconnus, fumant tranquillement leur pipe.

--Ce n'est pas prudent de vous mettre ainsi aux grilles, nous dit un soir, au souper, la fille du jardinier. Cela fait causer dans le village. Je crois bien qu'on se doute que vous êtes des Parisiens.

Des Parisiens!

Être des Parisiens!

Cela suffit pour que l'on vous regarde, en ces jours cruels, comme des bêtes fauves, bonnes à traquer et à livrer sans merci.

N'a-t-on pas dit et répété sur tous les tons--cela n'a-t-il pas été affiché à la porte de toutes les mairies--que ces scélérats de Parisiens ont pillé, brûlé, assassiné, qu'ils ont versé aux soldats des breuvages empoisonnés, et mille autres histoires dont la moindre vaut la mort!

Pas de pitié pour ces Parisiens maudits!

Eh bien! nous sommes propres, l'ami Bellenger et moi! Bien sûr, cela va nous arriver un jour, qu'un bavard de village, aux heures de causerie, sous le porche de l'église ou à la porte de la mairie, lèvera ce lièvre:

--Que diable sont donc ces deux individus qui, depuis huit jours, restent enfermés dans le parc du château! Personne ne les a jamais vus... Sûr, ce doit être des Parisiens. Si on voyait un peu ce qu'ils ont dans le ventre, ces cocos-là! Si nous allions au château?

_le garde champêtre_

Et ils vinrent, les braves gens!

Une belle matinée de juillet, nous étions attablés autour d'un déjeuner frugal, mais appétissant, quand la cloche de la grande porte tinta doucement, annonçant un nouveau venu.

Au milieu de la cour, le képi vert à la main, je reconnus, je sentis le garde champêtre. Il causait à la jeune fille du jardinier, qui rentra aussitôt.

--C'est pour ces messieurs, dit-elle.

Le jardinier et sa fille étaient dans le secret. L'asile nous avait été procuré par l'intermédiaire de A..., mon compagnon dans la funèbre journée passée à la cour martiale du Luxembourg. A... habitait le pays voisin et connaissait de longue date le monde du château.

--C'est le garde champêtre, reprit la jeune fille, qui vient demander les papiers de ces messieurs.

Les papiers! Nos papiers! Ni l'un ni l'autre n'en possédons, de ces fichus papiers! Pour la première fois insurgés, nous n'avons pas eu la précaution élémentaire de songer d'avance à la fuite possible, au moyen de passer la frontière.

Bien d'autres, que nous devions retrouver plus tard, s'étaient approvisionnés d'avance d'un état civil acceptable. Mais, les jeunes, qui de nous y avait pensé? On s'était jeté dans la lutte, avec toute l'ardeur et la foi du bel âge. Comme on dit, nous y étions allés de notre voyage. La défaite nous avait trouvés tous, pauvres cigales imprévoyantes, sans passeports et sans papiers propres à favoriser notre fuite.

Dans la cour, le garde champêtre stationnait.

--Vous ne venez pas prendre un petit verre? lui cria le jardinier, se faisant une figure joyeuse.

Depuis huit jours, nous lui avions raconté les massacres, les convois de prisonniers, toute l'effroyable hécatombe parisienne. Et il songeait certainement, le brave homme, à notre arrestation imminente, à l'emprisonnement qui nous attendait, à la mort peut-être.

--Non, non, répondit le champêtre. Quand ces deux messieurs auront fini, nous irons à la mairie.

Je le regardai, le champêtre. Un petit homme dont je vois encore l'œil chafouin, perdu sous une broussaille de sourcils rougeâtres et drus. Il avait recoiffé son képi et il attendait, la blouse bleue reluisante au soleil, appuyé sur un bâton fraîchement coupé à quelque haie du chemin.

--Il vient de Paris, me dit à voix basse la jeune fille assise près de moi. Il me l'a dit tout à l'heure.

Nous avions achevé le repas.

--Tu sais, dis-je à Bellenger, pas un mot de notre identité à la mairie. Pour moi, je ne dis rien. D'ici à notre arrivée à Versailles, nous avons le temps de réfléchir.

Le champêtre entra, salua, s'assit, but le verre qui l'attendait.

--Ah! dame! dit-il, sans qu'aucun de nous lui eût adressé la parole, dame! avec ce qui se passe, c'est pour tout le monde la consigne. Faut montrer ses papiers.

Et se levant:

--Messieurs, si vous le voulez, je vais vous accompagner à la mairie.

_à la mairie_

Nous partîmes tous trois. Avant de passer le seuil, je jetai un dernier coup d'œil sur la fenêtre de la chambre où nous étions, il y a cinq minutes, si confiants dans l'avenir.

Le jardinier était à sa place, immobile. La jeune fille tournait la tête vers nous.

Il me sembla que dans les yeux de ces braves gens perlaient de grosses larmes.

Allions-nous revenir?

Nous traversâmes le village. La mairie était à cinq minutes. Sur le pas des portes, à travers les vitres des boutiques, les gens regardaient.

--Voilà les deux Parisiens, semblait dire tout ce monde. Ils sont avec le garde champêtre. Certainement, il les a arrêtés.

Lui, le champêtre, rayonnait. Il se sentait le point de mire de tout le village. Il était le triomphateur du jour.

--Nous sommes à la mairie, nous dit-il.

Je vis le drapeau tricolore, la grille derrière laquelle étaient affichées les dernières dépêches du gouvernement. La prise de Paris. Les victoires de l'armée.

Nous fûmes introduits dans une petite salle où deux chaises de paille s'offraient à nous.

Le champêtre ouvrit la bouche.

--Maintenant, vos passeports.

Il avait dit cela durement, en homme qui sait déjà la réponse qui va lui être faite.

--Nos passeports, répondis-je. Parfaitement. Nous allons les remettre à M. le maire. Est-ce qu'il n'est pas là?

--Il va venir, reprit le champêtre. Eh bien! vous les lui remettrez. Apprêtez-les.

Au même instant, une porte s'ouvrit.

_brave cœur_

Le maire--c'était lui--nous fit entrer dans son cabinet et nous offrit gracieusement deux sièges. Le champêtre était avec nous. Il restait debout. Le maire lui fit signe de sortir.

Nous restâmes seuls avec le magistrat municipal.

--Messieurs, commença le maire, vous voudrez bien m'excuser de vous avoir dérangés. Vous êtes au château, chez mon ami S... (le nom du propriétaire). Je sais bien que vous êtes en règle. Mais, vous ne l'ignorez pas, nous avons des ordres. Aucun étranger au pays ne peut, depuis les événements, séjourner sans montrer ses papiers. Donnez-moi vos passeports, et je ne vous dérangerai plus.

Le maire était un homme de trente à trente-cinq ans, à la figure franche et ouverte.

Je le vois encore, comme je vois tous ceux qui m'ont, de près ou de loin, côtoyé dans ces jours d'angoisse, avec ses yeux clairs, sa barbe entière et soigneusement peignée, attendant notre réponse.

Je fouillai le premier ma poche. J'en retirai un paquet de lettres, dont je m'étais muni à tout hasard. Lettres et adresses, à un faux nom bien entendu. Je les alignai soigneusement sur la table.

--Voici des lettres qui me sont adressées...

J'interrogeais en même temps le visage du maire, qu'un nuage assombrissait déjà.

--Vous n'avez rien autre chose? me demanda-t-il.

--Ma foi, non.

--Vous n'avez pas de passeport? Pourquoi? Vous savez bien...

Il lut probablement dans ma pensée.

--Allons, messieurs, dites-le franchement... Êtes-vous compromis dans les événements parisiens?... Je vois que vous n'avez ni l'un ni l'autre de papiers... Dites-moi la vérité...

Nous restions silencieux.

--Eh bien! vous ne me répondez pas...

Je fis un signe de tête affirmatif.

Le maire se rapprocha de nous. Il ouvrit une porte qui donnait dans une pièce voisine, où il nous fit signe d'entrer.

--Asseyez-vous deux minutes, nous dit-il, et attendez-moi.

Nous restâmes là cinq grandes minutes.

Qu'allait-il faire de nous, le maire!

Allait-il chercher le champêtre, dont le képi vert obsédait ma pensée?... Les gendarmes peut-être!

Et je me vis entre les deux gendarmes, conduit à la prison, au chemin de fer, à Versailles...

Le maire rentra.

--Je suis allé éloigner mon garde champêtre, nous dit-il. Maintenant, il vous faut filer, et vite... Pour rien au monde, je ne voudrais qu'il vous arrivât malheur par ma faute... Et, cependant, j'ai eu une maison détruite par l'incendie, rue (il nous cita une rue dont je n'ai point retenu le nom). Je vais vous conduire moi-même chez le jardinier du château. Vous ferez vos paquets. Ne perdez pas une minute... Je ne puis répondre de mon garde champêtre, qui pourrait vous poursuivre, vous arrêter à nouveau...

Brave cœur!

Cet homme tenait entre ses mains notre liberté et notre vie. Et, sans nous connaître, sans partager en rien nos opinions, au lieu de nouer nos chaînes, il les brisait, et nous ouvrait tout grand le chemin de la délivrance.

Cinq minutes après, nous étions avec lui au château.

Nous le quittâmes dans la cour pour rentrer chez le jardinier, mettre rapidement cette bonne famille au courant de la situation, faire nos maigres paquets, et demander des indications sur la route.

Il fut convenu que nous nous dirigerions séparément, par des chemins différents, pour rejoindre une gare voisine.

Un quart d'heure et nous étions prêts.

Dans le parc, où il se promenait en attendant notre départ, le maire nous souhaita bon voyage.

--Vite, vite, ne perdez pas votre temps, nous dit-il. Je ne serai tranquille que lorsque je vous saurai loin... Et n'allez pas à la gare d'ici... Le garde champêtre peut s'y être rendu, s'il se doute de quelque chose.

Nous serrâmes la main de ce maire excellent, et nous sortîmes par une porte du parc qui donnait sur la campagne.

Une heure après, nous nous retrouvions, Bellenger et moi, à une gare de bifurcation. Le soir même, nous étions à Troyes.

ARRESTATION

_Troyes_

Je me souviens de notre arrivée à Troyes. La ville était occupée par les Prussiens. Sur la promenade, les soldats ennemis faisaient l'exercice. Nous restâmes longtemps à les regarder. Depuis deux mois que nos yeux étaient habitués aux uniformes, glorieusement souillés par la bataille, des fédérés, ces fantassins aux boutons brillamment astiqués, aux tuniques brossées avec soin, nous firent l'effet de soldats de vitrines des magasins d'habillement militaire.

Nous ne pouvions pas regarder éternellement les Prussiens. Il fallait songer au logis, à la table, à ce que nous ferions demain. D'abord le soir. Précisément, en face de nous, l'enseigne d'une auberge. Entrons.

La patronne est au bureau.

--Vous voulez une chambre? Vous mangez à la table d'hôte?

Et elle nous indique du doigt la porte de la salle à manger. La table d'hôte est déjà au complet. Il reste quelques places au bout. Nous allons nous y asseoir.

Oh! cette table d'hôte. Pendant une grande heure, nous écoutons les conversations, les exclamations que se renvoient, par-dessus nos têtes, avec des voix vibrantes, les convives, presque tous des voyageurs de commerce qui recommencent leurs tournées, interrompues par la sinistre bagarre. Plusieurs viennent de Paris. Ils racontent ce qu'ils ont vu, ce que l'on dit. Les incendies. Les fusillades. Toutes les horreurs de la lutte sanglante.

--Vous savez, dit l'un, le fameux Félix Pyat? Eh bien, on l'a fusillé et on a trouvé sur lui un million en billets de banque...

--C'est pas étonnant, souligne un gros homme. Déjà en 48, il en avait emporté un tas.

--Et puis, ce gros cochon de Courbet, celui qui a démoli la colonne, on l'a trouvé chez une femme. On l'a fusillé aussi...

Et mille histoires semblables.

Les morceaux restaient dans mon assiette. Je sentais une chaleur monter à mon front. Et le bavard continuait. Je devais l'écouter... Enfin, on enleva le dernier plat, on servit le café. Je respirai. Ce dîner m'avait semblé de la longueur d'un siècle.

_les deux gendarmes_

Tout à coup, une vision me cloue sur ma chaise. Par la porte du fond de la salle, deux gendarmes aux buffleteries blanches, le chapeau en bataille, entrent et se dirigent vers nous.

Oui, c'est bien vers nous, et pas vers d'autres... Je vois distinctement tous les yeux se tourner vers notre place... Sûr, ils ont un mandat. Le champêtre a télégraphié. Nous sommes foutus.

Les deux gendarmes s'arrêtent. Je vois mon café tout trouble. Ils enlèvent leurs chapeaux, détachent avec un bruit de ferraille leurs sabres, qu'ils accrochent aux patères du mur. Ils ôtent leurs gants, qu'ils posent sur la table. Toujours debout, ils passent la main sur leurs moustaches. Ils s'assoient, s'interrogent mutuellement du regard comme pour se concerter... Tout cela a bien duré une minute. Enfin d'une voix tranquille, l'un d'eux dit:

--Deux mazagrans et le cognac!

C'est tout ce qu'ils sont venus chercher.

Nous nous levâmes de table, subitement rassérénés.

_consternation_

Notre joie devait être, hélas! de courte durée. Nous avions projeté d'aller faire un tour en ville avant de rentrer à l'hôtel. J'avais hâte de voir de mes yeux l'occupation prussienne, dont je n'avais fait qu'entrevoir la parade.

Quelle figure faisaient ces gens-là le soir, à la lueur des becs de gaz, autour des tables de café, côte à côte avec les habitants?

Nous passions devant le bureau de l'hôtel, prêts à franchir le seuil, quand la voix de la patronne nous hèle:

--Ces messieurs voudront bien me montrer leurs passeports?

Quoi! Encore ces maudits passeports! On ne peut donc ni voyager, ni se reposer, ni dormir, sans avoir, imprimé sur la face, le timbre de la police.

--Oui, oui, en rentrant, répondis-je. Nous allons faire une partie de billard.

Notre tranquillité s'était changée en une noire consternation. La partie de billard fut lugubre.

Nous avions choisi un café isolé, redoutant désormais les lumières, les sociétés nombreuses où nous pouvions être reconnus. Le café était vide. Seul, un soldat prussien fumait une longue pipe, accoudé devant un verre de bière, muet, bien étranger certainement à nos préoccupations et aux plans de départ que nous faisions en poussant machinalement nos billes.

--Il nous faut prendre le prochain train, dis-je à Bellenger. Nous filerons sur le Jura, à Dôle. J'ai là un oncle, qui nous recevra, en attendant que nous puissions passer la frontière. Le vieux soldat--mon oncle avait fait les guerres d'Afrique--m'en voudra bien un peu d'avoir démoli la colonne. Mais, le premier moment de mauvaise humeur passé, il m'aime trop pour ne pas se dévouer corps et âme à notre évasion.

--Parfait, dit Bellenger. Mais, d'ici au Jura, on nous demandera encore nos papiers. A table d'hôte, tout à l'heure, un voyageur racontait que sur le parcours de Paris à Lyon, on avait visité trois fois le train, et emballé tous ceux qui n'étaient pas en règle.

--Eh bien! nous verrons. En attendant, l'express est à dix heures. Déguerpissons rapidement.

Nous nous dirigeâmes vers la gare. La pluie tombait. Les rues de la ville avaient un aspect sinistre. L'express n'était qu'à minuit. Pendant deux heures, les cafés étant clos, il nous fallut battre le pavé, raser les arbres des promenades, croisant à chaque pas une bande de soldats prussiens en goguette, ou une patrouille dont nous voyions luire au loin les canons des fusils et resplendir les casques.

_passeports_

Minuit. Nous avons pris place dans un compartiment de première. Pour ressembler à de bons et pacifiques voyageurs, j'ai acheté au buffet un pâté, que je mets bien en évidence. Allez donc prendre pour un insurgé un bon bourgeois qui voyage en première et qui emporte un pâté!

Le sifflet de la locomotive fend la nuit. Arrêt. Moment d'anxiété. Rien. Deuxième station, rien encore. Troisième, toujours rien.

Le jour commence à poindre. Il se lève tout à fait. Je consulte l'indicateur. La prochaine station est Chaumont. Dans un quart d'heure, nous y sommes.

Le train ralentit.

--Chaumont! Chaumont!

Je passe la tête à la portière. Le train est arrêté à quelque cent mètres de la gare.

--Chaumont! Chaumont! Cinquante minutes d'arrêt!

Pourquoi ces cinquante minutes d'arrêt? Et comme un éclair, la perquisition passe devant moi. A peine ai-je eu le temps d'y songer, que le cri retentit:

--Messieurs les voyageurs, préparez vos passeports!

--Cette fois, nous y sommes, dis-je à Bellenger.

Je regarde de nouveau par la portière. En tête du train, un groupe de cinq à six personnes. Deux gendarmes. Ils ne viennent pas, comme la veille à l'hôtel, prendre leur mazagran! Un homme en noir tient le premier plan.

Il se retourne. Je vois, autour de son ventre, flamboyer,--car elle flamboya à mes yeux,--la ceinture tricolore. Plus de doute. Dans cinq minutes, le commissaire est sur notre dos. Une seconde d'entretien, et nous sommes ses prisonniers.

Je suis du regard les perquisitionneurs. Un des gendarmes ouvre le compartiment, s'y introduit. L'autre fait faction à la porte. Le commissaire, que son écharpe accroche au trottoir, attend. Je vois descendre, une, deux personnes. Puis, le gendarme qui a fini son inspection. Il dit quelques mots au commissaire, en montrant les voyageurs descendus. Le commissaire s'adresse à ces derniers, semble les interroger rapidement. Puis le groupe se dirige vers le compartiment voisin, où le gendarme renouvelle son manège.

J'explique cela à Bellenger. Nous causons, quand notre porte s'ouvre.

C'est le gendarme.

--Messieurs, nous dit-il très poliment, veuillez me montrer vos papiers.

Nous sortons, comme devant le maire qui nous a sauvés une première fois, nos papiers, nos lettres...

--Vous n'avez pas de passeports?

--Ma foi non. Voici nos billets. Nous avons pris le train à Troyes à minuit, appelés à Dôle par un deuil de famille. Nous n'avons pas eu le temps d'aller à la préfecture. Il nous faut absolument être à Dôle ce soir. Nous n'avons même pas dîné.

Et je montre du regard le pâté.

Mais rien de cela ne satisfait le gendarme qui, se dirigeant vers la porte, nous dit:

--Descendez, messieurs, vous vous expliquerez avec M. le commissaire... Vous pourrez peut-être reprendre ce train, ou, tout au moins, le suivant... Le commissaire comprendra très bien... Moi, je ne peux pas.

Et je vois le large dos bleu du gendarme, qui d'abord bouche complètement la portière, s'abaisser vers la voie et disparaître, laissant libre la porte... Plus que ces deux marches à descendre... avant d'être prisonnier. Cette fois pour tout de bon.

Fichus passeports, va.

_oublié!_

Ici se place l'un des plus extraordinaires épisodes de cette fuite plus qu'étrange, où je rencontrai tous les dangers et où j'échappai à tous, par un inexplicable et persistant bonheur.

L'ami Bellenger, qui occupe le coin voisin de la porte ouverte, descend sur la voie. Je le vois qui met le pied sur le trottoir, tenant encore la poignée de la portière. Je le suis lentement, et je vais moi-même entrer dans ce vide au fond duquel, à un mètre au-dessous, c'est pour moi le conseil de guerre et le bagne,[251] lorsque, violemment, la porte du compartiment se referme.

[251] Des trois rédacteurs du _Père Duchêne_, deux furent condamnés à mort par contumace: Vermersch et moi. Le troisième, Alphonse Humbert, présent, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il fit ses huit années de bagne. Je les aurais certainement faits comme lui. (Procès du _Père Duchêne_ devant le conseil de guerre, audiences des 20 et 21 novembre 1871).

Je reste sur le seuil de la porte. Mais, alors!... Le gendarme. Il m'a cru descendu.... La pensée me vient qu'il peut reconnaître son erreur, compter ses prisonniers... Il en trouvera un de moins... Il va revisiter les compartiments. Il sera pressé. Il se contentera de monter sur les marchepieds et de regarder par la vitre... Je suis seul... Si je me cachais, là, sous la banquette... De cette façon, il croira que le compartiment est vide.

Et je me glisse sous la banquette. Comment diable ai-je fait pour m'introduire dans cette niche étroite? Souvent, je me suis posé cette question. Ce que c'est que la conservation personnelle! Bref, j'y suis, sous la banquette, la garniture en étoffe blanche rabaissée. Le gendarme peut maintenant regarder par la vitre, il ne pourra voir aucune parcelle de mon être.

Passa-t-il, le gendarme?

Je ne l'ai jamais su...

Ce que j'en fis, des réflexions, sous cette banquette, pendant les quarante minutes que dura mon incarcération forcée! Je songeais à mon compagnon, moins heureux que moi. Je le voyais, suivant mélancoliquement le groupe, interrogeant les figures de ses co-arrêtés, s'expliquant avec le commissaire.

Et s'il revenait! Si on les laissait en liberté, et s'il remontait dans le wagon, il serait bien étonné de ne m'y plus voir!... A-t-il dû faire un nez, quand il a vu que la portière se refermait sur moi!... S'il avait eu l'idée, en montant à Troyes, de prendre ma place au lieu de prendre celle qui l'a perdu, ce serait moi le prisonnier, et lui l'homme libre... Ma foi, mieux vaut que cela soit ainsi et même...--ô égoïsme--qu'il ne revienne pas... On songerait peut-être à moi... Qu'il aille au diable, cet imbécile de Bellenger. Je suis sauvé. C'est tout ce qui m'intéresse.

Mais voilà que le train s'ébranle... Il roule tout d'abord... Puis ce sont les rudes cahots des plaques tournantes... Nous devons passer en gare... Ne sortons pas... Le train roule bien cette fois... Attendons encore deux minutes... Sortons.

Je suis si bien écrasé, je me suis fait si petit, qu'ô stupeur, il ne m'est plus possible de sortir de ma cachette... Si j'allais y rester, et que l'on dût venir me délivrer... Allons, un coup d'épaule, quitte à se meurtrir et à se déchirer... Je pousse... Enfin, ça y est. Je suis libre.

Drôle de sensation de revoir, seul, la campagne.

Pauvre ami! Où est-il?

Une station. Langres. Rien. Deux gendarmes, les bras croisés, regardent passer le train.

Imbéciles! Vous pouvez regarder...

Autre station. Auxonne. Je mets la tête à la portière. Il me semble que je vois encore, comme à Chaumont, un commissaire en redingote, avec l'écharpe traditionnelle.

Encore une visite! Mieux vaut descendre, bien que mon billet me conduise jusqu'à Dole.

Je ne songe même pas que s'il y avait vraiment visite, on ne laisserait pas sortir de la gare les voyageurs.

Je saute hors de mon compartiment. Je vole vers la porte de sortie. Je donne mon billet. Je ne veux pas entendre la voix de l'employé qui me crie:

--Mais, monsieur, monsieur, votre billet est pour Dôle, et vous n'êtes qu'à Auxonne.

Je m'en fiche un peu. Tout ce que je veux, c'est ne plus mettre les pieds dans ce chemin de fer, où, toutes les deux heures, on réclame un passeport que je n'ai pas, et dont l'absence est pour moi toute une menace.

_joyeuse aventure_

Ah! non. Je ne remettrai pas les pieds en chemin de fer! D'Auxonne à Dôle, j'irai à pied, s'il le faut. Je me rappelle, que tout jeune--j'avais six ans--je suis venu à Auxonne avec ma mère. Nous avons pris, précisément pour aller à Dôle, une grande patache jaune, qui, subitement, apparaît, la même peut-être, à vingt pas de moi, attelée devant une auberge. Le cocher grimpe sur son siège. Je n'ai que le temps de me ranger. La patache s'est ébranlée. Dix minutes plus tôt, je filais avec elle.

J'entre à l'auberge. Je me fais servir à déjeuner--j'ai abandonné mon pâté dans le tragique compartiment--et, ensuite, je demande si l'on peut me préparer une voiture pour Dôle.

--Mais, monsieur, me répond la patronne, le train va passer.

Je prétexte une indisposition.

--Bien. Alors, dans une heure.

Je sors en attendant. Je passe les vieilles fortifications d'Auxonne. Je m'engage sur une longue route blanche, bordée de vignes. Tout à coup, derrière moi, le galop de deux chevaux. Je songe aux chevaux de gendarmes. Ce sont deux officiers prussiens qui vont à la promenade.

Le soir, j'étais à Dôle.

--A quel hôtel descendez-vous? me demande mon guide.

--Près de la grand place, répondis-je à tout hasard.

A l'hôtel -- il y en a toujours un sur une grand place--je demande où habite M. Vuillaume, ancien militaire, chevalier de la Légion d'honneur.

--M. Vuillaume? A deux pas.

Et on m'indique une petite maison.

Me voici donc au port. Je cours vers la petite maison. Je sonne. Une bonne vient m'ouvrir.

--C'est bien ici M. Vuillaume? Je viens le saluer de la part d'un de ses parents.

--Oui, me répond la fille... M. Vuillaume, le décoré?

--Oui.

--Eh bien! Entrez ici. Je vais le chercher.

La bonne sort et rentre aussitôt.

--Je croyais Monsieur à la maison. Il est sorti.

La fille est bavarde. Elle ne tarit pas en éloges sur son maître.

--Quel brave homme! Et puis décoré de la médaille militaire, de la Légion d'honneur! Ah! mais! Il s'est joliment battu en Crimée, en Italie, à Solférino, où il a laissé sa jambe.

--Comment! Laissé sa jambe! criai-je ahuri. M. Vuillaume a perdu une jambe à Solférino?

La bonne me regarde, stupéfaite.

--Mais vous ne saviez pas?

--Mais, M. Vuillaume n'est pas mon oncle! (J'avoue ainsi que je venais voir mon oncle.) Mon oncle, qui s'appelle aussi M. Vuillaume, et qui est aussi décoré de la Légion d'honneur et de la médaille militaire, (il y a un tas de Vuillaume par là) a ses deux jambes solides.

--Ah! vous voulez parler de M. Vuillaume, de Poligny, reprend la bonne! C'est votre oncle? Fallait le dire, que c'était celui qui avait ses deux jambes. Il habite à Poligny, rue Travot.

J'appris ainsi que si je voulais trouver mon oncle, le vrai, il me fallait me remettre en route.

Je remerciai la petite bonne, qui me reconduisit à la porte d'entrée:

--Ah! je vais raconter cela à mon maître, quand il va rentrer, me dit-elle en me saluant, ce qu'il va rire de bon cœur!

MON ONCLE LE MARCHEF

_accueil_

En route donc pour Poligny, où j'arrive à la tombée de la nuit.

Mon guide payé, je m'engage dans la rue Travot. Mon oncle, le vrai, est debout sur l'une des marches de la porte de sa maison.

Je vois se détacher, dans la pénombre du soir qui vient, sa haute stature, sa face énergique et pleine de bonhomie à la fois. Il m'a reconnu. Je vois ses yeux s'agrandir, sa tête se porter en avant... Je suis devant lui... Il ne bouge pas d'une semelle...

--Entre... Derrière cette porte.

J'entre... Lui, reste immobile...

D'un coup, il se retourne.

--Ah! te voilà, animal! Je te croyais cependant bien mort... Ou tout au moins dedans... Les journaux l'ont dit... ma femme a mis le journal de côté... te le montrera tout à l'heure... Ah! canailles que vous êtes tous...

Mais mon oncle, s'il crie fort, n'a pas du tout le visage en colère.

Je me hasarde:

--Oui, oui, mon oncle, je sais. Vous m'en voulez pour la colonne. Nous en recauserons... Ce que j'ai faim et soif!

L'excellent oncle me saute au coup, m'embrasse.

--Ah! oui, tu vas me conter ça. Comment tu t'es sauvé... D'abord tu n'as rien à craindre ici. Je suis ami avec tous les gendarmes... Je fais tous les jours ma partie avec eux. Il y en a qui étaient de mon régiment. Ne montre cependant pas ton nez dehors.

Nous nous mettons à table. Tout en lampant force verres de ce marc exquis que tiennent en réserve les vignerons du Jura, je raconte à mon oncle les péripéties de ma fuite. Ses yeux se mouillent--à lui, vieux soldat d'Afrique, qui doit en avoir joliment vu--au récit de mon passage à la cour martiale.

--Ah! tu en as échappé une belle... Qu'est-ce que tu veux... En temps de guerre... Et puis, après ce que vous avez fait...

Je crus qu'il allait me servir encore sa colonne.

Le récit du wagon à Chaumont le fit rire à gorge déployée:

--Ah! ton imbécile d'ami! criait-il en avalant d'énormes rasades... Où est-il maintenant... En prison, pour sûr...

Vers minuit, nos yeux se fermaient à tous deux.

La bouteille de marc était à moitié vide.

_la chambre aux Prussiens_

L'oncle rompit le silence.

--Maintenant, je vais te monter dans la chambre aux Prussiens. C'est bien assez pour toi.

La chambre aux Prussiens est un grenier, tout en haut de la maison. Par une lucarne, on aperçoit les toits rouges de la ville.

--Et surtout, nom de Dieu! Pas le nez à la fenêtre. C'est la consigne.

Mais il fait nuit. J'ai la tête quelque peu alourdie par les fumées du marc du Jura. Je soulève le rideau. Les étoiles brillent sur le ciel d'encre. Les montagnes dessinent leurs gigantesques échines, comme un troupeau de mastodontes... Par là-bas, c'est la Suisse...

La Suisse! Terre de liberté! Guillaume Tell! Helvétie hospitalière! Le décor superbe, le silence, la tranquillité d'âme, m'invite aux souvenirs lyriques...

Vallons de l'Helvétie Objet de mes amours...

Ah, oui! Quand donc foulerai-je ton sol tranquille, Suisse chère aux proscrits! Quand donc ne reverrai-je plus les buffleteries blanches et la bleue tunique de nos vaillants Pandores? En Suisse, certes, il doit y avoir aussi des gendarmes. Mais, assurément, de pacifiques et peu subtils gendarmes, avec des sabres qui n'ont jamais découpé que les fromages de gruyère de leur pays, épais comme des pavés de pain d'épice, larges comme des roues de carriole. O fromages suisses aux doux yeux de gazelles... les yeux des gendarmes de la libre Helvétie doivent ressembler aux vôtres... Mais les gendarmes de France... Brrr!

Et ma foi, au fond, suis-je assez bête de m'émotionner! Zut pour les gendarmes, pour leurs tuniques et pour leurs buffleteries! Mon oncle est leur ami. O gendarmes qui m'avez jusqu'ici procuré de si mauvais instants, je me fous décidément de vous...

Mon oncle m'a raconté tout à l'heure, pendant que nous vidions la bouteille de marc, ce que c'est que la chambre aux Prussiens.

Comme tous ses compatriotes, il a dû loger l'ennemi. En sa qualité d'ancien guerrier, chevalier de la Légion d'honneur, décoré de la médaille militaire, rentier et propriétaire, il a vu arriver un beau soir, porteurs d'un billet de logement, deux gaillards à casque à pointe, qui réclamaient de lui une hospitalité forcée. Deux sous-officiers.

--Que veux-tu! me disait le vieux brave. C'est la guerre. Moi aussi, j'ai souvent logé chez l'habitant. Je n'avais rien à dire.

Mon oncle s'anima subitement. Un éclair passa dans ses yeux.

--Mais, ces deux cochons-là! Figure-toi qu'ils ne parlaient pas un mot de français... Ils commencèrent tout de suite à faire du vacarme, tapant leurs sabres sur les murs... Ils m'avaient sûrement pris pour un pékin...

Et redressant sa haute taille:

--Un pékin, moi! Ah! ça n'a pas traîné... J'en empoigne un au collet... Je lui fais faire demi-tour... Je lui fous le nez sur ma photographie, du temps où j'étais en Afrique, mon portrait en marchis-chef... Au fait, tu ne m'as jamais vu en marchis-chef?

--Si, si, mon oncle, quand vous veniez en vacances chez papa.

--C'était rien, ça. Tu ne m'as jamais vu à cheval à la tête de mes hommes. Ah! mille tonnerres! Quand je me souviens de ce temps-là!

Et le vieux marchef, qui, avec ses 1 m. 90, avait dû être un admirable soldat, s'enthousiasmait, jurant que, s'il n'avait pas été retraité, les Prussiens en auraient vu de dures!

--Voyons, mon oncle, calmez-vous, lui dis-je doucement. Si vous criez si fort, vous allez faire venir les gendarmes.

L'oncle eut un sourire d'affectueuse pitié. Il retourna à ses Prussiens.

--Oui, reprit-il, je lui fais faire un demi-tour... Je le fous devant ma photographie... Un autre demi-tour... Je lui fous le nez sur ma croix...

Il fallait entendre avec quelle intonation le vieux marchis parlait de sa croix!

Sa croix!

Je crois que celui qui eût jeté un regard de travers sur le cadre ovale, sous le verre duquel elle reposait, au-dessous d'un large ruban rouge, se serait exposé à passer un fichu quart d'heure.

--Oui, ma croix! reprit l'oncle. Et je lui gueule dans l'oreille, au Prussien: «Si tu touches à celle-là, mon vieux, gare à toi! Et, maintenant, demi-tour à gauche, et allez ronfler tous les deux là-haut.» Mes deux bougres ne se le sont pas fait dire deux fois, comme tu dois t'en douter. Ils ont enfilé l'escalier sans broncher. Je leur avais fait mettre deux matelas par terre. Le lendemain ils sont descendus tout gentils. Je crois bien que la veille ils étaient saouls. Ils m'ont parlé dans leur charabia. Ça devait être des excuses. Depuis nous avons vécu en bons amis. Bons amis, tu comprends, comme on peut l'être avec des Prussiens. Mais, enfin, vois-tu, entre soldats, même pas du même pays, ça n'est plus comme avec des pékins...

Et, essuyant sa moustache, mon oncle conclut:

--Un communard! ça ne vaut pas plus qu'un Prussien. Tu vas coucher là-haut.

Je m'endormis dans la chambre aux Prussiens, heureux et tranquille pour la première fois depuis les terribles jours. Je vis danser jusqu'au matin, dans un nuage vague, des gendarmes suisses bons enfants, des croix de la Légion d'honneur, des fromages de gruyère, et de gentilles petites Suissesses qui m'accueillaient sur la libre terre d'exil.

Ah! le beau rêve! le bon sommeil, abrité sous l'aile de l'ange-gardien--le bon ange de la gendarmerie de Poligny.

_apparition_

Vers les onze heures, je descendis, frais et dispos. Je retrouvai l'oncle à son poste d'observation, debout sur les marches, fumant sa pipe.

Je m'étais assis derrière la porte vitrée, et, là, nous causions à mi-voix. Subitement, mon oncle rentre, ferme la porte d'entrée.

--Est-ce que tu serais déjà filé? Depuis deux minutes, je vois un escogriffe--c'était un de ses mots favoris--qui se promène dans la rue et qui regarde toutes les maisons, l'une après l'autre. Je ne connais pas cette figure-là... Tiens, le voilà qui s'approche... Regarde...

--Qu'as-tu? me dit l'oncle, voyant mon trouble.

--Ce que j'ai! Mais, mais, c'est lui...

--Mais qui, lui?

--Qui? L'ami. Celui qui a été arrêté avec moi à Chaumont. Je vous ai conté l'histoire hier soir... Comment diable est-il ici!

L'excellente face de mon oncle passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel dont peut s'imprégner la peau d'un vieux brave qui en a vu de tous les calibres, au cours des trois congés successifs de sept ans, qui lui avaient valu les suprêmes honneurs de marchis-chef d'artillerie, médaillé et enfin décoré. Bien sûr, il n'avait jamais vu un simple pékin, ou plutôt deux simples pékins, avoir en vingt-quatre heures de si drôles d'aventures que les nôtres.

--Comment! lui! Mais tu m'as dit hier qu'il avait été foutu en prison par le commissaire!

Bellenger--car c'était lui--était toujours au milieu de la rue, hésitant.

L'oncle alla à lui.

--Vous cherchez M. Vuillaume. C'est moi. Entrez.

Lorsque l'ami fut entré:

--Nom de Dieu! exclama le vieux soldat, est-ce que vous allez tous venir ici, les uns après les autres? J'en ai assez. Et...

La figure de Bellenger marquait un effarement profond. Il voyait certainement l'oncle fort en colère, ce qui n'était pas, car l'excellent homme se radoucit vite et, tendant sa main:

--Les amis des amis sont les amis. Vous êtes ici comme le neveu,--chez vous. Il est onze heures. Je m'en vais faire ma partie... avec les gendarmes. A midi, nous déjeunons.

Et, s'adressant à moi:

--Tu lui feras la leçon. Pas le nez dehors. C'est la consigne. Vous me raconterez tout ça avec la côtelette. Je ne peux pas rester plus longtemps. Il est déjà onze heures cinq. Voilà cinq minutes que je devrais être au café.

Le brave homme, que vingt et un ans de ponctualité militaire avaient coulé dans un moule chronométrique, avait ainsi toute sa journée réglée à la minute.

--Eh bien? dis-je à Bellenger.

--Mais, et toi, avant tout. Comment as-tu fait?

Je lui racontai mon histoire. Il reprit:

--Quand je fus sur le trottoir de la gare de Chaumont, déjà une dizaine de personnes avaient été prises, faute de passeports. Deux femmes. On en ramassa encore quatre ou cinq. Au départ du train, nous étions une quinzaine. Le commissaire nous quitta sans mot dire. Nous restâmes seuls avec les deux gendarmes qui nous conduisirent, à travers la ville, jusqu'au commissariat. Nous attendîmes jusque vers neuf heures, nous racontant mutuellement nos infortunes. La plupart de mes co-arrêtés étaient des négociants ou des ouvriers qui n'avaient pas pris la précaution de se munir de passeports, et qui, je le sus plus tard par le commissaire lui-même, purent repartir par le train suivant, après avoir justifié de leur identité.

--Et toi, est-ce que tu as aussi justifié de ton identité? dis-je en riant.

--Moi! mais tout ce qu'il y a de plus facilement. Je n'ai nullement caché mon identité. Mieux que cela, c'est le commissaire lui-même qui s'est chargé de la reconnaître. Tu pourrais voir à la gare de Dôle, où, avec un peu de bonne volonté, l'employé du chemin de fer le retrouverait, le billet que nous avions pris à Troyes, timbré et signé de ce même commissaire de Chaumont qui m'a arrêté.

J'ouvris les yeux tout grands:

--Comment? Le commissaire! Timbré ton billet, à toi...

--Dame! Il ne l'aurait très probablement pas fait pour tout le monde. Et, au fond, je préfère avoir été arrêté seul... J'ai tout lieu de croire que toi, tu y serais resté... Écoute.

_malin commissaire_

Mon tour venu, commença l'ami, je suis introduit chez le commissaire. Sans lever la tête, il m'interroge:

--Vous avez été trouvé dans un compartiment du train express, passant à Chaumont à quatre heures du matin, sans passeport!

--Oui, monsieur.

--Vous vous appelez?

--Henri Bellenger.

Le commissaire lève la tête.

--Vous vous appelez Henri Bellenger? Tiens, j'ai connu un monsieur Henri Bellenger, jadis, à Châteauroux... Mais, c'est bien vous... Vous ne me reconnaissez pas?

Je dois à la vérité de dire que je ne reconnaissais encore que vaguement ce brave commissaire, qui m'avait connu à Châteauroux, et qui avait l'air d'avoir conservé de cette connaissance un souvenir qui ne pouvait que m'être agréable en ce moment.

--Mais, oui, vous vous rappelez bien, j'étais de ce temps-là commissaire à Châteauroux. Vous, vous étiez employé dans une librairie...

C'était exact.

--Comment diable n'avez-vous pas pris de passeport? Ah! vous avez de la veine d'être tombé sur moi? Ça vous aurait fait avec un autre une fichue affaire. Ah! ces canailles de Parisiens, ils nous en donnent du fil à retordre! Dire qu'il a encore fallu, ce matin, que j'aille trimer sur le quai...

Et, après une pause de quelques secondes:

--Ah! pour le coup, vous allez déjeuner avec moi... Nous causerons du vieux temps...

Et voilà comment, sans avoir eu besoin de donner d'autres explications, je suis tombé sur un commissaire qui m'avait connu jadis et qui m'a invité à déjeuner... Un fort bon déjeuner, ma foi.

--Où allez-vous? me dit mon commissaire, quand l'heure du départ fut arrivée.

Je lui montrai mon billet.

--Vous allez à Dôle? Mon cher, vous pourriez encore être arrêté en route. Je vais vous viser votre billet. Vous n'aurez qu'à le montrer si on vous demande quelque chose. Vous direz que vous êtes envoyé à Dôle pour mon service.

De mieux en mieux, pensai-je. Me voilà bel et bien de la police. Pour le coup, je n'ai plus rien à craindre.

Le commissaire prit mon billet, y imprima un superbe timbre qu'il illustra de sa griffe. Il me reconduisit à la gare, me mit dans le train. Quand la locomotive siffla, il me criait encore, en saluant de la main:

--Bon voyage! Et quand vous repasserez, venez me demander la côtelette de l'amitié.

--C'est merveilleux, dis-je... Et cela vaut mieux, en effet, qu'il t'ait arrêté que moi, qu'il n'avait pas connu à Châteauroux... Et tu es arrivé à Dôle? Comment as-tu eu l'idée de venir ici nous retrouver?

--A Dôle, quand j'ai demandé, à l'hôtel, où demeurait M. Vuillaume, ton oncle, dont tu m'avais parlé, ancien militaire, décoré, j'ai appris ton aventure, qui avait déjà été racontée par la petite bonne. On m'a dit que tu avais filé sur Poligny. J'ai couché à Dôle et me voici.

A ce moment, l'oncle rentrait.

--Midi deux minutes! s'écria-t-il. Nous devrions déjà être à table.

Il fallut que Bellenger racontât de nouveau son histoire.

L'oncle riait à en étouffer. A la fin, il dit sentencieusement:

--Ce qu'ils sont bêtes, ces pékins de commissaires. Ah! si ç'avait été un soldat! vous ne l'auriez pas foutu dedans comme cela.

--Alors, mon oncle, vous auriez mieux aimé que l'ami Bellenger fût pincé?

--Tonnerre de Dieu! reprit le brave homme. Ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire. Je n'ai pas appris le latin. Je puis bien m'embarbouiller... Mais, ça ne fait rien, tu seras bien d'avis avec moi que ces pékins-là, c'est vraiment trop bête de laisser échapper deux gaillards comme vous... Allons, à votre santé!

Et, après avoir choqué nos verres, il enfila sous ses lèvres riantes une colossale et limpide rasade.

HORS FRONTIÈRE

_départ_

Nous n'étions qu'à trente kilomètres de la frontière. Il y a là, au pied de la montagne, un petit village, les Rousses, à cheval sur la ligne qui sépare la France du canton de Vaud. Souvent j'avais entendu parler des Rousses par mon père, qui racontait d'effrayantes histoires de contrebandiers de son temps. Je crois même me rappeler que son père à lui, mon grand-père, un fier lapin qui avait une douzaine d'enfants--je ne l'ai jamais connu, l'excellent aïeul--devait tremper de temps à autre dans ces histoires.

Atteindre les Rousses, c'était la liberté.

Comment les atteindre?

D'une façon bien simple. En trouvant un homme sûr qui, mis au courant du secret, nous conduirait en voiture au point le plus proche, de façon que nous puissions franchir la frontière sans passer devant le poste de gendarmes de la route nationale.

Et, pendant les heures de notre prison de famille, nous consultions une carte de la région que nous avait procurée l'oncle. Nous marquions d'un trait rouge les chemins. C'est là que nous irons. Et puis, nous arriverons là, à ce croisement de routes. Les gendarmes sont là. Ensuite, il n'y a plus qu'un saut.

Un jour, l'oncle entra, rayonnant:

--Ça y est. J'ai trouvé ton homme. Un vieil ami de ton père. Il a sa voiture. Vous partirez le soir. Vous coucherez à Champagnole. A la pointe du jour, il vous conduira à deux cents pas de la frontière. Là, il vous abandonnera. C'est si près, qu'il vous verra passer.

A entendre l'oncle, cinq minutes après avoir serré la main de notre guide, nous pouvions le saluer de notre casquette, levée au soleil de la libre Helvétie.

Le jour du départ arriva. Il y eut, ce midi-là, grand déjeuner chez l'oncle. Jusqu'aux tout petits enfants, tout avait été invité. Je vois encore une vieille et bonne tante, l'unique sœur de mon père, la tante Françoise on l'appelait, dévote, qui pleurait de joie en m'embrassant, moi, qui avais été de la Commune! Adorable femme! Elle reprochait à son frère le soldat de ne pas l'avoir avertie plus tôt de ma présence...

--Je l'aurais caché dans l'église, disait-elle.

Après le déjeuner, elle fila, silencieuse, en me jetant un dernier regard.

--Elle va prier pour toi, me dit l'oncle. Elle sait que tu dois passer la frontière demain matin. Je parierais, ajouta-t-il avec un gros et bon rire, je parierais qu'elle sera demain à la première messe.

_vers le Jura_

Le programme fut exécuté de point en point. Cela ne se brouilla qu'à la fin, lorsque nous fûmes arrivés à la dernière étape, aux deux cents mètres qui nous restaient à franchir.

--Vous voyez bien ce chemin blanc, nous dit notre guide, eh bien, il ne vous faut pas prendre par là. Suivez ce petit sentier. Toujours à gauche. Sans cela, vous tomberez sur le poste-frontière. Les gendarmes ne vous diraient très probablement rien. Mais il vaut mieux encore passer derrière eux que devant.

Une dernière poignée de main.

--Vous me ferez signe, hein! de là-bas. Je ne vous verrai peut-être pas. Mais je serai content tout de même.

En marche!

Hélas! nous manœuvrâmes tout à rebours.

Brusquement, devant nous, à vingt-cinq pas, une petite maison grise. Un banc. Et, sur ce banc, un gendarme en culotte et veste de coutil gris, tirant des bouffées de sa pipe. Le képi bleu à bande blanche me fit tressaillir.

Si près du but!

--Pas de blague, dis-je à mon compagnon. Lentement, et allumons une pipe. Ça donnera confiance.

La pipe allumée, nous marchâmes tranquillement. Le gendarme salua. Nous aussi.

--Voilà la borne, me dit, tout bas, Bellenger.

A quelques pas, la borne-frontière se profilait.

Ah! cette fois, c'est fini. Encore dix pas... cinq... un. Nous y sommes. La voilà, cette borne bénie, avec, d'un côté, l'écusson de France. Un aigle ou un N. Je ne sais plus. Mais le côté suisse, je l'ai toujours dans l'œil, cet écusson du canton de Vaud. C'est fini. Nous sommes libres. Le dernier homme qui nous ait salués sur la terre française, c'est précisément le gendarme, qui nous venge ainsi de toutes les terreurs que nous ont imposées ses frères et amis.

--Ça ne fait rien, dit Bellenger, marchons. Nous ne connaissons pas le pays. Si le sentier faisait un détour, nous pourrions nous retrouver en France. Le meilleur est de marcher jusqu'à ce que nous rencontrions un village, où nous puissions vraiment nous reposer à l'ombre du drapeau suisse.

Et nous marchons, nous marchons. Je me retourne pour voir si nous apercevons notre vieux guide. Rien. Je lève ma casquette et je l'agite.

Nous grimpons à travers les sentiers rocailleux, à l'ombre des pins gigantesques. Nous sommes en plein Jura, respirant l'air pur et odorant de la montagne. Autour de nous, les mousses montrent leurs fleurettes blanches. Les roses des Alpes ouvrent leurs corolles. Nous en cueillons une brassée, regrettant de ne pouvoir vivre en ces temps heureux, où, au détour du chemin, le voyageur pouvait déposer son offrande au pied de quelque divinité protectrice.

_contrebandier_

Un toit de grosses tuiles rondes. Un chalet. Un paquet de maisons. Une auberge. Un jolie fille sur le pas de la porte. Entrons.

--Où sommes-nous ici?

--Saint-Cergues, monsieur.

--En Suisse?

La belle fille se mit à rire.

--Eh oui! canton de Vaud.

--Alors, servez-nous à déjeuner.

Un homme s'est approché. Figure embroussaillée. Yeux enfoncés dans l'orbite. Un gros chien l'accompagne et le suit pas à pas. Les pieds disparaissent sous un tas de chiffons informes qui lui font comme des pieds d'éléphant. Drôle de compagnon.

L'homme nous aborde.

--Vous n'êtes pas de la montagne, messieurs, nous dit-il, car je vois que mes pattes vous semblent extraordinaires.

Et riant, d'un bon rire, qui éclate, sonore, dans le silence des arbres:

--Vous n'avez donc jamais vu de contrebandier?

Un contrebandier! un insurgé, lui aussi! Quelle rencontre, après toutes nos luttes!

--Eh parbleu! contrebandier mon ami, mon frère, topons là. Et, à table ensemble! Nous ne sommes pas contrebandiers, mais nous sommes bien pis.

La belle fille avait apporté un gigot froid presque entier et du vin aux reflets d'or.

L'homme aux pieds d'éléphant arrachait, de sa mâchoire de sanglier, des tranches énormes de gigot, qui disparaissaient comme des feuilles mortes dans un gouffre...

Nous lui racontons notre histoire. Nous lui disons que nous sommes deux Parisiens, tout à l'heure encore poursuivis et traqués, comme il l'est lui-même tous les jours...

--Ah! tonnerre, hurlait-il. Si je vous avais connu, c'est moi qui vous l'aurais fait passer, la frontière, à la barbe des gendarmes... Ah! je les connais, les sentiers... A propos, qu'est-ce que c'était que ça, la Commune?

Nous lui dîmes rapidement les colères et les rêves de ceux qui l'avaient faite. Colères de vaincus. Rêves de précurseurs. A nos paroles, l'œil du contrebandier s'allumait d'une joie fauve.

--C'est ça, la Commune! criait-il entre deux énormes bouchées sanglantes. Ah! nom de Dieu! Si j'y avais été...

Nous dûmes apaiser son enthousiasme. Il voyait déjà rougir dans le ciel l'aurore de la prochaine...

--La Commune! Moi aussi, je suis de la Commune! En guerre, chaque jour, avec les douaniers qui me guettent et qui me foutraient une balle dans la peau, s'ils voyaient dépasser ma frimousse à l'angle du rocher...

Et, sombre:

--Je ne suis pourtant pas un voleur. Je travaille comme un chien--avec toi, mon vieux, dit-il en caressant l'énorme bête qui fixait sur lui ses grands yeux clairs--plus qu'un chien. La femme et les petits en vivent... Allons, messieurs, bonjour... Je file...

Le chien suivit le maître. Le contrebandier disparut sous bois.

Et nous restâmes tous deux, pensifs, le cœur serré, songeant à cette révolte de tous les jours qui mord au cœur une part de l'humanité...

_au port_

Nous descendons le Jura, presque en courant. A nos pieds se développe l'immense nappe bleue du lac, qu'encadre le grandiose rideau des Alpes, éblouissantes sous l'ardent soleil de juillet.

Libres! Plus de gendarmes! Plus de passeports! Plus de commissaire! Plus de prison, plus de bagne, plus de fusillade!

Après trois heures de descente vertigineuse, nous sommes à Nyons. Un bateau à vapeur nous ouvre ses flancs.

Genève!

Où dirigeons-nous nos pas?

Bien sûr, quelques-uns des nôtres ont déjà mis le cap sur la ville hospitalière. Mais où diable les rencontrer? Il est six heures. Si nous interrogions quelque passant?

Un solide gendarme suisse--ça doit être un gendarme--est là de planton, à la sortie du bateau.

Si je demandais au gendarme? Un gendarme suisse, ça doit être tout ce qu'il y a d'aimable. Allons-y.

--Pardon, monsieur le gendarme. Est-ce qu'il y a un café où se réunissent de préférence les étrangers?

Le gendarme me toise. Il veut évidemment être un sérieux gendarme. Il a l'air de me répondre que cela lui est bien égal. Ou plutôt il ne me répond rien du tout. Je réitère.

--Nous venons pour la première fois ici... Nous sommes Français... Nous voudrions retrouver des camarades...

--Bon! bon! s'exclame alors le guerrier. Je vois ça. Vous êtes des Parisiens.

--Eh! ma foi, oui, monsieur le gendarme.

--Vous en trouverez au café du Nord, de vos amis... Tenez, vous n'avez qu'à traverser le square...

GENÈVE

_Eugène Razoua_

Quelques jours après. Au café du Nord. Dès les premières arrivées, ç'a été le rendez-vous. L'horizon est superbe. La croupe bleue du Jura. Les hauts sommets neigeux qui enserrent le lac. Cette croupe du Jura, je cherche, sur le sombre tapis de ses forêts, la trace blanche de la route que j'ai descendue en courant. Libre, libre enfin...

Cinq heures et demie, battant.

--Tiens, Razoua?

Razoua s'assied. Il bourre sa pipe, arrose goutte à goutte l'absinthe blanche qu'on vient de lui verser.

Il est là depuis dix minutes quand deux hommes s'approchent.

--Vous êtes bien M. Razoua.

--Oui... Et après?

Ce «et après,» Razoua l'a dit d'un air rogue. L'ancien spahis--Razoua a été maréchal des logis en Afrique--n'est pas très accueillant pour ceux qu'il ne connaît pas. Et puis, a-t-il flairé quelque chose?

--Monsieur, répond l'un des hommes, puisque vous êtes M. Razoua, veuillez nous suivre...

--Je vois, dit Razoua. Vous êtes de la police.

--Oui, monsieur. Excusez-nous. Nous avons l'ordre de vous arrêter.

Razoua se lève, secoue la pipe entamée qu'il tient à la main, la remet dans son étui. Tout cela avec le plus grand flegme. Il boit la dernière gorgée d'absinthe blanche qui reste au fond de son verre.

--Allons, amis, aujourd'hui moi, demain peut-être d'autres, vous... qui sait?...

Nous le voyons s'éloigner avec les deux hommes.

Nous restons atterrés.

--Une belle hospitalité! pensai-je. Ce n'est qu'un changement de prison.

A dîner, je rencontre deux ou trois amis. Avec eux un citoyen genevois, ancien proscrit de Décembre, qui a pris la nationalité suisse. Notre conversation roule tout entière sur l'arrestation de Razoua. Je lui communique mes craintes, les nôtres à tous.

--Il vaut mieux en avoir le cœur net, dit en guise de conclusion l'ami genevois. Il doit y avoir quelque chose là-dessous. Vous devriez tout simplement aller rendre visite, dès demain matin, au chef du département de police, et lui exposer nettement votre situation. Vous ne risquez rien.

_en paix_

Le lendemain de bonne heure, j'étais dans l'antichambre du haut magistrat cantonal. J'avise un huissier. Je m'attendais à poser une heure. Je suis fort surpris quand l'huissier me dit tranquillement:

--Frappez à cette porte.

Je frappe. J'entre. Un homme est assis devant un grand bureau.

--Monsieur le chef du département...

--C'est moi, monsieur. Que désirez-vous?

Sans autre préambule:

--J'étais hier au café du Nord, lorsque deux de vos agents sont venus arrêter mon ami, M. Razoua.

Le chef de la police genevoise m'interrompt.

--Alors, vous êtes aussi de la Commune?

--Oui, monsieur.

--Vous vous appelez?

Je dis mon nom, ce que j'avais fait.

--Je suis venu franchement vers vous. Si je devais être arrêté, comme vient de l'être mon ami, je préférerais continuer ma route, quitter sans tarder la Suisse, remonter vers la Belgique...

--Non, reprit le chef de police. Restez. Des demandes d'extradition nous ont en effet été faites...

Et, parcourant une liste:

--Votre nom n'est pas mentionné. Si nous avons arrêté M. Razoua, c'est pour vider, une fois pour toutes, la question. Si aucune preuve de délit de droit commun n'est fournie par le gouvernement français, nous le remettrons en liberté.[252]

[252] Razoua, arrêté le 17 juillet, fut remis en liberté dans les derniers jours d'août, le gouvernement français n'ayant fourni aucune preuve à l'appui de sa demande d'extradition. Voir pour détails, _la Proscription française en Suisse_ par A. Claris. Genève, 1873. Bibliothèque nationale Lb57, 1702.

--Vous m'autorisez à reporter cette conversation à mes camarades?

--Mais oui. Comme vous voudrez.

Je restai à Genève. Aucune preuve de délit de droit commun ne fut, bien entendu, fournie contre Razoua. Ne l'accusait-on pas, dans l'imbécillité de la répression, d'avoir volé une valise et une paire de bottes dans la chambre qu'il avait occupée lors de son commandement à l'École militaire!

Ce roman de la paire de bottes eut un réel succès à Genève. Les sociétés populaires protestèrent, avec la plus grande énergie, contre la violation du droit d'hospitalité. Razoua fut remis en liberté.

Et il ne fut plus jamais question d'extradition des communards en exil.

CEUX DE L'EXIL

MON AMI LE COLONEL

_Genève_

Juillet 1871.--Le matin. Je suis à Genève de la veille. Quelle bonne nuit--la première tranquille depuis les horreurs de la défaite--dans le petit hôtel, voisin de la gare, où je suis descendu! Plus de perquisitions. Plus d'arrestations. Plus de frayeurs qui tiennent l'œil ouvert et l'oreille aux aguets. Je suis libre. Libre. Je descends d'un pas léger la rue du Mont-Blanc. Le colosse de glace scintille là-bas, loin, loin--en France. Il ne me prend nulle envie d'aller l'admirer de près. J'ai trop peur encore des gendarmes.

Quelqu'un me tombe sur les épaules, m'étrangle de ses deux bras, m'embrasse à pleines joues.

--On m'a dit hier soir que tu étais ici...

C'est Brunereau.[253]

[253] Brunereau (Louis), ancien délégué à la commission du travail du Luxembourg en 1848, chef du 117e bataillon sous le siège, du 228e après le 18 Mars.

Brunereau, le commandant du 228e bataillon. Le «terrible fourreur de la rue des Martyrs», comme l'appellent les journaux versaillais. Brunereau s'est battu comme un lion. Il est à Genève depuis une quinzaine déjà.

Brunereau est mêlé, depuis les dernières années de l'Empire, au mouvement politique. Il est grand ami de Félix Pyat, et de Gambon.[254] Beau-père de Gromier, secrétaire de Pyat, qui a lu au banquet du 21 janvier 1870, à Saint-Mandé, le toast fameux «à la petite balle». Il me raconte qu'on l'accuse, dans son quartier, d'où il reçoit des nouvelles, de tous les méfaits. Sa boutique de marchand de fourrures de la rue des Martyrs étant toute proche de Notre-Dame de Lorette, on veut absolument qu'il ait tenté de mettre le feu à l'église. C'est lui qui a fondé le club qui s'est tenu le soir dans le sanctuaire! C'est lui qui a tout fait! Et c'est pour cela qu'il est le terrible fourreur.

[254] Gambon (Ferdinand), membre de la Commune (10e arrondissement), ancien représentant du peuple à la Constituante (1848), député à l'Assemblée nationale (1871). Membre du Comité de Salut public (10 mai).

Brunereau, en me racontant cela, rit de son bon rire.

Je le regarde pendant qu'il parle. La défaite n'a pas entamé son corps trapu et solide. Sur ses larges épaules, une tête puissante, un visage volontaire, au front têtu, où brillent deux yeux noirs. La barbe et la moustache grisonnantes.

Brunereau me nomme ceux qui sont là.

--Arnould est ici. Martelet.[255] Claris. Alavoine. Legrandais.[256] Cœurderoy. Chardon...

[255] Martelet, membre de la Commune (14e arrondissement). Représenta la Commune aux obsèques de Pierre Leroux.

[256] Legrandais, chef de bataillon après le 18 Mars. Plus tard, conseiller municipal du quartier Clignancourt (Montmartre).

--Chardon est arrivé?

Et tout de suite, je revois, devant moi, l'ami Chardon, dans son brillant uniforme de colonel commandant l'ex-préfecture de police. Chardon a très grand air sous l'uniforme. Grand, droit, la carrure imposante, la moustache blonde barrant la face pleine et rougeaude, les yeux bleus à fleur de tête, il porte à merveille--il a été soldat--la tunique à revers rouges et à boutons dorés. A cheval, il est magnifique, quand, l'écharpe rouge de membre de la Commune en sautoir, les glands d'or battant sur la garde du sabre, les bottes à l'écuyère étincelant au soleil, le képi aux cinq galons d'or sur l'oreille, il passe sur le boulevard Saint-Michel, suivi, à distance, de son ordonnance. Parfois, s'il aperçoit quelqu'un de nous à la terrasse d'un café, au Cluny, au Soufflet, au d'Harcourt, il arrête sa monture, descend, jette les rênes à l'ordonnance, qui, respectueusement, attend le citoyen colonel.

Un soir, comme le canon tonnait furieusement du côté d'Issy, j'ai rencontré Chardon, avec deux officiers de son état-major, filant au grand galop de leurs chevaux, brûlant le pavé.

--Où vas-tu? lui ai-je crié.

--A Issy. Ça chauffe, me jette à la volée un des cavaliers.

Nous étions alors aux premiers jours de Mai.

Je n'ai plus revu Chardon depuis. Souvent, après la défaite, songeant à ceux dont on n'avait plus de nouvelles, j'ai pensé au brillant colonel... Vivant?... Mort?

Il vit.

--Alors, il est ici?

--Oui. Il n'y a guère plus d'une huitaine qu'il nous est tombé un soir au café du Nord, sans crier gare, encore tout frotté de poussière de charbon...

Et, comme j'interrogeais du regard:

--Ah! c'est vrai. Tu ne sais pas. Eh bien, pour passer la frontière, Chardon s'est entendu avec d'anciens camarades des ateliers du chemin de fer d'Orléans, où il a été ouvrier chaudronnier. Avec la complicité du mécanicien et du chauffeur du train de Genève, les braves gens l'ont enfermé--oui, enfermé--dans le charbon du tender. Ils avaient aménagé, dans le tas de houille, une cachette, une vraie cellule, où le fugitif s'est enterré jusqu'à Bellegarde. A Bellegarde, arrêt du train, visite des passeports. Mon Chardon est bien tranquille. Le train remis en marche, les amis l'ont délivré... Il était si joyeux de mettre le pied sur le pavé de Genève, qu'il n'a même pas pris la peine de se foutre un coup de brosse. On aurait dit un mineur sortant de son puits.

--Mince! m'exclamai-je en riant.

--Nous allons le voir?

--Tout de suite.

--A deux pas. C'est là. Rue du Cendrier.

Nous nous sommes arrêtés en face d'un atelier de chaudronnerie. Derrière les vitres, cinq ou six hommes debout devant les établis. L'un d'eux tourne le dos à la rue, en bourgeron et culotte bleus.

Brunereau frappe à la vitre.

L'homme au bourgeron se retourne.

Chardon. C'est lui. Le membre de la Commune, élu par le treizième arrondissement, le colonel doré, botté et éperonné, aujourd'hui retourné à ses cuivres, à ses robinets, à ses marmites, dont l'atelier est plein, reluisants ou vert-de-grisés.

Dès qu'il m'a vu, Chardon s'est précipité.

--C'est toi, petit... Nom de Dieu... Ce que je suis content.

L'heure de fermeture de l'atelier est proche, Chardon serre la main de son patron et celles de ses camarades. Nous partons tous trois.

--Je vais faire un brin de toilette. Je demeure là, tout près, rue Guillaume-Tell. Dame! Ce n'est pas tout à fait le chouette appartement de la Préfecture... Un cabinet de douze francs par mois... Dans une demi-heure, au Nord.

La demi-heure écoulée, Chardon, ponctuel, la moustache relevée, l'œil bleu rieur, veston de velours noir et canne à la main, nous rejoignait. Un officier de cavalerie en civil. L'uniforme, hélas, est loin...

Nous allons dîner tous trois, dans un restaurant, aujourd'hui disparu peut-être, chez Juge, dont les fenêtres donnent sur le Rhône.

Toute la soirée, on s'en doute, nous parlons des jours disparus, des amis dont on n'a pas de nouvelles, de Rigault, que quelques-uns s'acharnent à vouloir vivant, de ceux dont la mort est certaine, et que nous ne reverrons jamais plus.

--Il se fait tard--il est dix heures--nous dit brusquement l'ami. Vous savez, moi, il faut que je sois à l'atelier à six heures.

Durant tout son séjour à Genève, Chardon ne quitta pas son établi de la rue du Cendrier. Il n'y avait guère de jour, où, passant par là, je n'aille faire avec lui deux doigts de causette.

Je revois encore, dans mon souvenir, encadrée dans la devanture du magasin de chaudronnerie, la haute stature de Chardon, sa chemise largement ouverte découvrant le poitrail perlé de gouttes de sueur tachées de vert--le vert-de-gris du cuivre, sur lequel il battait sans relâche.

A quoi songeait, pendant ces longues heures, l'ancien membre de la Commune?

Je le lui demandai un jour.

--Ça ne t'a rien fait de te remettre, tout de suite, comme ça, au travail?

--Moi? Ça ne pouvait tout de même pas durer toujours, d'être colonel... Je n'y pense plus du tout.

Si. Il y pensait. Chaque soir, son travail fini, il revenait à nous, et c'étaient d'interminables causeries sur ces journées dont le souvenir ne pouvait s'arracher de notre mémoire.

Ouvrier d'élite, Chardon ne tarda pas à se faire remarquer. Une puissante société de construction genevoise l'envoya en Égypte, puis à la Havane et à Haïti, installer des machines à glace du système Raoul Pictet. Il resta à Port-au-Prince, où il ouvrit un restaurant et fit une petite fortune.

Un soir de 1900, on vint me prévenir au _Radical_ que quelqu'un me demandait.

C'était Chardon, que m'amenait Alavoine.

Chardon, toujours un colosse. Mais un colosse dont la panse s'est développée. Tout son être respire l'aisance. A sa boutonnière, un ruban tricolore.

--Qu'est-ce que c'est que ça? Te voilà décoré, maintenant! Si la Commune revenait, ça ferait bien sur ton uniforme...

--Mon vieux, me dit Chardon, quand nous fûmes dehors, ça, je l'ai gagné aussi sur un champ de bataille. Au cours d'une épidémie là-bas. Il paraît que je me suis distingué. On m'avait parlé du ruban rouge. J'ai mieux aimé prendre ce petit bout de ruban tricolore, qui est modeste, mais qui récompense, comme l'autre, les actions d'éclat.

--Tricolore! T'as pas honte...

Chardon s'était retiré dans son pays natal, à Vierzon. Il y mourut, estimé et aimé de tous. Il avait une sœur religieuse. On m'a dit--mais je ne saurais l'affirmer--que, n'ayant laissé aucune instruction à ses proches, l'ancien membre de la Commune, l'ancien colonel commandant la Préfecture de police, l'ami de Raoul Rigault, de Ferré et de Duval, fut enterré à l'église.

LE PÈRE GAILLARD

_Genève_

Fin juillet 1871. A la terrasse du café du Nord. Massenet, Cœurderoy, Fesneau, Noro, moi. Massenet a été quelque chose comme colonel d'armement. Cœurderoy, chef de bataillon dans le neuvième. Fesneau, président de la Ligue du Midi. Noro, colonel de la quatrième légion. Nous parlons de nos évasions. Comment sont partis les uns et les autres. Massenet conte qu'il a emprunté l'uniforme d'un sien parent, officier de gendarmerie. Survient Edmond Bazire, l'ancien rédacteur de la _Marseillaise_ de Rochefort.

Bazire ne s'est pas trop compromis pendant la Commune. Il n'a guère fait autre chose que d'envoyer des correspondances à la _Liberté_ de Bruxelles. Mais il a fort mauvaise réputation. Dans les environs de juin 1870, un jour que l'empereur sortait, en voiture, par le guichet du quai, Bazire s'est hissé sur les épaules de ses voisins, et il a crié de sa voix zézayante: «Vive la République!»[257] Il a fréquenté, à Paris, le salon de Nina,[258] où visitaient des gens suspects, comme Raoul Rigault. Il n'en fallait pas plus pour être arrêté et enfermé à l'Orangerie.

[257] Le _Rappel_ du 10 février 1870 raconte ainsi son arrestation: «M. Bazire, rédacteur à la _Marseillaise_, a été arrêté à deux heures sur le quai de l'Orangerie. L'empereur se promenait sur la terrasse. Le citoyen Bazire a levé son chapeau et crié: Vive la République! Des agents se sont jetés sur lui et l'ont arrêté sur le champ.»

[258] Nina Gaillard, dite Nina de Villars, musicienne et poète. Femme séparée d'Hector de Callias, journaliste, frère du peintre Horace de Callias. Nina avait ouvert, dans son appartement de la rue Chaptal, un salon littéraire, artistique et bohème où fréquentaient, à coté de poètes et d'artistes, des révolutionnaires comme Raoul Rigault et d'autres. Prise de peur après la répression versaillaise, elle s'enfuit à Genève. Elle y donna des concerts de musique classique, où elle se faisait présenter sur la scène par l'ancien membre de la Commune, fusionnien, Babick, vêtu d'une redingote à la polonaise, boutonnée jusqu'au col, bottes montantes, et ceinture rouge à la taille. Le public genevois, effaré, déserta vite. Quand elle fut rassurée, Nina retourna à Paris, où elle s'installa, avec sa mère, rue des Moines, aux Batignolles, son salon toujours ouvert. On y rencontrait Charles Cros, le musicien Cabaner, Ghys, Catulle Mendès, Bazire, etc.

--Tu t'assieds?

Bazire prend place. Massenet finissait son récit.

--Moi, commença Bazire, c'est bien plus drôle. Je suis venu ici dans un corbillard...

Nous partons d'un éclat de rire. D'autant plus sincère que ce brave Bazire, avec sa chevelure noire, épaisse et frisée, sa face aux traits tirés, ses gros yeux qui roulent, et son bras infirme qui remue toujours, a bien l'air le plus lugubre du monde.

--Dans un corbillard! Ah! Ah! exclame Noro, railleur.

--Voilà. Je cherchais un passeport que je ne trouvais pas. On vient me dire qu'un ami conduisait hors frontière le corps de sa femme, récemment décédée. Il m'offre de l'accompagner. Je serai le beau-frère... Nous prenons place tous les deux dans le wagon funéraire. Une première fois, on visite les passeports. Je me fais le plus possible une figure d'enterrement... Le commissaire ouvre la porte. Devant ce spectacle navrant de deux hommes veillant un cadavre, il s'arrête, se découvre, salue... Le train repart... Même scène à la frontière... Je n'avais plus qu'à essuyer mes pleurs. C'était fini... Le tour--un tour qui manquait de gaieté, mais qui ne m'en sauvait pas moins--était joué.

Bazire a fini.

--Et toi? dis-je à Cœurderoy.

Cœurderoy va nous raconter son histoire, quand un coup de coude me fait retourner vers mon voisin. Massenet.

--Quoi?

--Dirait-on pas le père Gaillard... Là. En face de nous, avec Claris?

Le père Gaillard--Gaillard père, disait-on, à la fin de l'Empire, pour le distinguer de son fils, Gaillard fils, dessinateur et poète révolutionnaire,--a été nommé par Rossel directeur général des barricades. Il a démissionné quelques jours avant la débâcle. Mais il n'en était pas moins désigné à la fusillade. Les journaux ont raconté sa mort, comme ils ont raconté celle de Vallès, de Billioray, d'autres que nous savons parfaitement vivants. C'est encore un ressuscité.

Les deux promeneurs se sont approchés de notre table. Claris, ancien chef du bureau de la presse à l'intérieur--l'intérieur de la Commune--est à Genève depuis quelques semaines. Un homme tout vêtu de noir, le visage complètement rasé, l'accompagne.

--C'est bien lui, me souffle Massenet. Je vous dis que c'est le père Gaillard... Voyez son nez... Il n'y a qu'un nez comme ça sur la terre...

Le nez du père Gaillard est, en effet, unique au monde. Ce nez est un signalement à lui tout seul. Comment diable les argousins ont-ils pu laisser passer à la frontière un nez qui dénonce son homme à première vue! Jamais appendice nasal d'honnête homme--car le père Gaillard est un brave homme s'il en fut, travailleur et probe,--n'a été plus bizarrement retourné, contourné, aplati. Notre ami Léon Massol,[259] qui, en qualité d'ingénieur de la ligne en construction Genève-Annemasse, a des mathématiques, trouvera, dès sa première rencontre avec le père Gaillard, que ce nez est en paraboloïde hyperbolique!

[259] Massol (Léon), ingénieur. Il s'adonna plus tard aux études pasteuriennes. Membre du Comité de l'Institut Pasteur, il mourut en décembre 1909 directeur du laboratoire de bactériologie de l'Université de Genève, qu'il avait créé.

Du haut du ciel communard, où tu dois trôner, en carmagnole et bonnet phrygien, pardonne, ô mon vieux Gaillard, ces innocentes plaisanteries...

Claris a rencontré le père Gaillard--car c'est bien lui--rue du Mont-Blanc. Le vieux barricadier--Gaillard, qui a été de 48 et de 51, a dépassé la cinquantaine, ce qui, pour nous, jeunes gens, est être déjà très vieux--cherchait, depuis le matin où pouvaient bien nicher les amis réfugiés à Genève.

Gaillard prend place. Présentation et serrements de mains. Massenet, seul de nous, le connaît pour avoir été en relations de service avec lui pendant la Commune. Bazire l'a rencontré sous l'Empire, à la _Marseillaise_. Moi, je l'ai vu dans les réunions publiques. Une entre autres, à Belleville, le soir même du Quatre-Septembre. La scène se représente à ma mémoire.

Dans une salle de café-concert, une foule houleuse. J'étais entré avec Vallès. Nous avions pris place tous deux au bureau, comme assesseurs.

Brusquement, sans crier gare, un homme, tête nue, la chevelure et la barbe grisonnantes, fend la foule, se précipite sur l'estrade.

--Citoyens, les sergents de ville de Piétri se sont reformés. Ils poursuivent les patriotes. Nous sommes trahis.

Et l'orateur saisit une hache, jusque-là cachée sous son veston. Il la brandit.

--Aux armes! Secourons nos frères!

La foule s'affole. Un pauvre diable, qui cherche à fuir, se jette, tête baissée, dans une glace qu'il prend pour une porte ouverte. La glace se brise. L'homme hurle de douleur. Une lampe à pétrole se décroche et tombe. Brouhaha...

--Si nous fichions le camp? me glisse Vallès.

Nous filons par la porte des artistes.

Nous tombons dans une cour plantée d'arbres.

Cinq minutes après, nous rentrons. La salle est vide.

L'homme à la hache, c'était le père Gaillard.

Gaillard, assis entre Noro et Cœurderoy, est muet. Je le considère. Avec sa lévite noire, son visage glabre et mat, il a l'air d'un bedeau. Où est le brillant colonel des barricades, que j'ai admiré un jour, debout sur le glacis de la formidable machine qu'il avait édifiée à l'entrée de la rue de Rivoli?

Je revois le colonel, en plein soleil de mai, dans son uniforme élégamment sanglé. Revers rouges à la tunique. Épée au côté. Revolver passé dans le ceinturon verni. Glands d'or de la dragonne battant sur la cuisse. Cinq galons d'or aux manches et au képi. Bottes étincelantes. Tunique à double rangée de boutons dorés. Gaillard, en photographie, est le modèle le plus parfait à consulter pour ceux qui voudront reconstituer le vêtement militaire de la grande insurrection parisienne.

Quelques semaines après sa première visite au café du Nord, je rencontrai Gaillard. Il avait laissé croître la barbe, qu'il portait d'habitude entière. Tête nue, comme toujours, la crinière au vent, il déambulait d'un pas alerte. Une serge à la main.

--Où vas-tu?

--Eh, parbleu! Je vais chercher de l'ouvrage.

Le père Gaillard s'était, comme Chardon, le chaudronnier-colonel, vite remis au travail. Cordonnier habile, véritable artiste en chaussures, la clientèle vint rapidement le chercher. Il fut de mode, à un moment, dans la haute société genevoise, de se faire chausser chez le communard.

Je ne me rappelle plus pourquoi le père Gaillard quitta sa cordonnerie pour fonder, à Carouge, près de la frontière, un petit établissement auquel il avait donné le nom de _Café de la Commune_.

Au coin d'une rue, une salle étroite, avec quelques tables et de rares clients, sauf les étrangers attirés par les articles des journaux parisiens. Les Anglais et les Américains qui prenaient, pour aller voir le père Gaillard, le tramway de Genève à Carouge, croyaient trouver là, occupés à vider des verres de sang ou tout au moins à forger de terribles complots, la fine fleur de la Commune. Ils étaient vite désillusionnés. La seule curiosité du _Café de la Commune_ résidait dans l'apposition, sur les murs de la salle, de nombreuses photographies représentant, bien entendu, les barricades élevées par le père Gaillard. Au milieu d'elles, un portrait en pied, à la plume, du vieux barricadier, par son fils. C'était tout.

Quand je quittai, au commencement de 1873, Genève pour aller habiter Altorf, je perdis de vue le père Gaillard. Je ne devais le revoir que longtemps, longtemps après.

Un jour, il y a de cela une douzaine d'années, j'étais allé à l'Hôtel de Ville voir mon ami Callet, ancien communard comme moi, alors régisseur des propriétés communales. Nous vînmes à causer du père Gaillard.

--Tu veux le voir? me demanda Callet.

--Pourquoi pas?

--Eh bien, rends-toi place des Petits-Pères, au numéro 2. Frappe à la vitre de la loge du concierge. Le père Gaillard viendra t'ouvrir.

Gaillard, vieux, sans le moindre sou de côté, avait sollicité une place de concierge de l'un des immeubles appartenant à la Ville. Callet l'avait nommé à la place des Petits-Pères.

J'allai voir le père Gaillard. Chaque fois que je passais par là, je m'accoudais, pour causer, aux jours de la belle saison, sur le rebord de la large baie derrière laquelle il tapait sur la semelle sans répit.

Je le rencontrai pour la dernière fois sur le quai. Il marchait devant moi, droit et sec, le chef tout blanc toujours découvert, balançant de la main gauche un paquet noir, probablement des bottines qu'il allait livrer. Je passai près de lui. Il ne me vit pas. Je lui frappai sur l'épaule.

--Eh bien! Comment va?

--Vois-tu, me répondit tristement le vieux frère d'armes, je vieillis--il était plus qu'octogénaire. Je ne vois plus clair...

Je le regardai. Ses prunelles étaient comme décolorées et vides. Nous fîmes ensemble une cinquantaine de pas.

--Allons, à un de ces jours...

Quelques semaines après, ouvrant le _Temps_, je trouvai la nécrologie du vieux barricadier. Le brave père Gaillard s'était éteint à l'âge respectable de quatre-vingt-quatre ans, laissant, m'a-t-on raconté, un fils jeune encore, qu'il avait baptisé des prénoms de Jean-Paul, en l'honneur de son maître, l'_Ami du Peuple_.

Par une ironie du sort, Gaillard, lui, le révolutionnaire, maratiste fervent jusqu'à sa dernière heure, s'appelait Napoléon.

DIMANCHE A LA FRONTIÈRE

_Genève_

Premiers jours de septembre 1871.--Nous nous sommes donné rendez-vous, une douzaine, sur le pont du Mont-Blanc. Nous irons jusqu'à la frontière. Au Grand-Saconnex. Ce n'est pas loin. Une petite heure de marche. Nous arroserons de quelques picholettes de vin blanc une miche de pain et une tranche de gruyère. La nuit tombée, nous reviendrons à la fraîche.

La frontière! Qui n'a pas vécu en exil--les premiers jours surtout--ne peut comprendre ce que ce mot, frontière, renferme d'angoisses et de désirs.

La frontière, c'est la chaîne qui, comme au ghetto, ferme aux exilés le chemin de la Patrie. Si nous franchissons cette barrière, c'est pour chacun de nous le bagne ou la déportation, peut-être le poteau de Satory.

Et, pourtant, nous l'aimons, cette chaîne!

Plusieurs fois déjà, nous sommes allés jusqu'à elle. Nous nous sommes arrêtés, le cœur serré. De l'autre côté de ce chemin, que nous franchirions d'un saut de nos jambes de jeunesse, la terre est la même que celle que nous foulons. Les arbres ont le même feuillage. Les prairies, les mêmes fleurettes d'or et de pourpre. Et, cependant, ces feuilles et ces fleurs, il nous semble que, là-bas, leur couleur est plus vive et leur parfum plus délicat...

Une après-midi que nous étions allés à Chêne, où s'était fixé Cluseret, nous avons poussé jusqu'à la frontière. Nous avons arrêté une petite paysanne au bonnet blanc et aux joues en pomme d'api, qui s'apprêtait à franchir la planche de bois du ruisseau qui baigne les deux rives de Suisse et de Savoie:

--Va nous cueillir un bouquet, là, de l'autre côté...

La petite nous regardait, comme elle eût regardé des gens qui n'avaient pas leur raison.

Des fleurs! Un bouquet! Mais est-ce que nous n'en avions pas tant que nous voulions, des fleurs, à portée de nos mains!

L'un de nous la rappela, lui donna une pièce blanche. Un quart d'heure après, elle revenait vers nous avec une brassée de boutons d'or, de coquelicots et de bleuets, qu'elle déposait en riant sur la table autour de laquelle nous étions assis.

C'étaient des fleurs de là-bas, de l'autre côté du ghetto. Des fleurs que nous n'osions pas aller respirer et cueillir.

Nous sommes dix sur le pont du Mont-Blanc.

--Tiens, Malon n'est pas là. Il nous a pourtant bien promis de venir...

--Il est chez Gaffiot, dit quelqu'un.

Gaffiot est un proscrit du Creusot, comme Dumay.[260] Il est vannier. Tout le jour, dans sa grande chambre de la rue du Rhône, il fait des paniers et des paniers. Je suis monté chez lui l'autre matin. Il construisait, avec ses fines baguettes, une cage à poulets. Malon, assis près de lui, s'essayait à une corbeille. Malon a juré de devenir un vannier émérite, comme son maître Gaffiot, qui, lui, sourit dans sa belle barbe brune, quand il voit son élève embarrassé dans ses osiers.

[260] Dumay (Jean-Baptiste), ouvrier mécanicien, maire du Creusot après le Quatre-Septembre, y proclame la Commune le 26 mars. Le mouvement avorté, il se réfugie en Suisse et est attaché, jusqu'à l'amnistie, aux travaux de percement du Gothard. Plus tard, député de Paris.

Un de nous court chez Gaffiot. Malon n'y est pas.

--Allons, en route!

Nous sommes tous là.

Arthur Arnould, l'ancien membre de la Commune du quatrième arrondissement, rédacteur, avant le siège, à _la Marseillaise_ de Rochefort. Dans son veston de velours boutonné, haut et droit, si ce n'étaient ses cheveux longs rejetés en arrière, on dirait quelque officier de cavalerie en villégiature. Chardon, notre ami le colonel, qui a accompagné Duval--général d'un jour, qu'une mort glorieuse a sacré à nos yeux,--au plateau de Châtillon. Babick,[261] élu à la Commune par le dixième arrondissement, disciple de la religion fusionnienne, qui date ses lettres de Genève-Jérusalem, an 26 de l'ère nouvelle. Razoua,[262] ex-commandant de l'École militaire, député démissionnaire de l'Assemblée versaillaise. Brunereau. Petite et Perrier, capitaines fédérés. Claris. Le père, ou plutôt le frère Macé, qui, avec son ami Thirifocq, a organisé les manifestations maçonniques aux remparts et aux avant-postes de Neuilly.

[261] Babick, membre de la Commune (10e arrondissement). Membre de la commission de justice et de la commission des travaux publics.

[262] Razoua (Eugène), homme de lettres, ancien maréchal des logis de spahis, rédacteur du _Réveil_ de Delescluze. Représentant de Paris à l'Assemblée nationale (1871), démissionnaire. Colonel commandant l'Ecole militaire.

Nous marchons par petits groupes. Je suis avec Razoua et Petite.

Petite. Un grand et bon diable de Parisien, horloger d'élite. Plusieurs d'entre nous possèdent encore la montre qu'il exécutait à notre intention, tantôt avec le boîtier orné de la République de Courbet, tantôt avec quelque date républicaine inscrite à l'intérieur. Je connais Petite depuis le siège. Haut sur jambes, hardiment découplé, la moustache tombante à la gauloise, la mâchoire solide en avant comme s'il voulait mordre, il marche, le chapeau campé en arrière, toujours prêt à rugir. Petite est la terreur des bons bourgeois du café du Nord. Un soir, ayant eu maille à partir avec quelqu'un, bien entendu à propos de la Commune, il empoigna de ses deux pattes qui étaient deux formidables étaux, le marbre blanc d'une table, qu'il brandissait, exaspéré et menaçant. En un clin d'œil, la salle s'était vidée. Et mon Petite, éclatant de rire, reposait tranquillement le marbre sur ses pieds de fonte.

--Tas de jean-foutres! criait-il hors de lui, de sa voix traînante de parigot. Tas de clampins! Ah! ils n'y reviendront plus à se foutre, devant moi, de la Commune!

L'après-midi est brûlante.

Razoua, silencieux, la pensée envolée vers quelque vision d'Afrique, bat à petits coups de canne les fleurs qui bordent la route. Il y a huit jours, il était encore enfermé dans sa cellule de la prison de Genève, le gouvernement français ayant réclamé son extradition. Petite souffle et s'éponge le front, tout en me contant, pour la vingtième fois, ses prouesses du 22 janvier, sur la place de l'Hôtel-de-Ville.

--Ah! mon vieux, fallait voir ça... J'avais mes poches pleines de petites bombes, grosses comme des œufs de pigeon... J'étais tout près de la grille, tout au bas des fenêtres d'où partait la fusillade... Je voyais sortir les canons des fusils... Les lâches! pour tirer, ils se cachaient derrière les murs... Ce que je te leur en envoyais, des pruneaux... Je les entendais éclater, d'un coup sec... Paf... Paf... Je n'ai foutu le camp que quand j'ai vu, par le quai, arriver Clément Thomas[263] avec la troupe.

[263] Clément Thomas, commandant en chef des gardes nationales de la Seine (4 novembre 1870). Arrêté à Montmartre le 18 mars, il fut fusillé rue des Rosiers avec le général Lecomte.

Pendant que Petite parle, je me rappelle, moi aussi, ses bombes du 22 janvier. Il lui en était même resté. Le soir, à la brasserie Saint-Séverin, où nous avions rappliqué tous après l'échauffourée, Petite était là, dans son costume de capitaine du 130e, secouant, de sa main enfoncée dans la poche de sa vareuse, la demi-douzaine de bombes qu'il n'avait pas employées, comme il eût secoué des pralines dans un sac.

--Mais, animal, tu vas nous faire sauter tous!

Razoua s'était mis à marcher à l'écart, battant les buissons, rêvant toujours. Petite s'adressait maintenant à moi tout seul:

--Tu te rappelles qu'au 22 janvier il y avait des tas de sable, plein la place de l'Hôtel-de-Ville. Quand les coups de fusils des mobiles bretons partirent, fallait voir comme tout le monde se foutait à plat ventre derrière les tas. Dame! la peau avant tout. Ça se comprend... Moi, nom de Dieu, je lançais toujours mes bombes à la volée... Je ne sais pourquoi, je fais quelques pas en arrière... Je me fous dans un bonhomme, aplati comme une punaise... Un commandant, mon vieux. Oui, un commandant... Avec une vareuse à longs poils et ses quatre galons d'argent cousus dessus... Je l'empoigne par la peau du... dos. Je lui fais faire demi-tour. Je le mets debout...

--Eh bien?

--Eh bien! Ah! non! Je ne sais pas si je dois te le dire...

--Allons, vas-y.

Razoua s'était rapproché.

--Eh bien! C'était...

(Ici, le nom d'un de nos amis les plus chers. Un membre de la Commune.)

--Vous pensez, ajouta philosophiquement Petite. Vous pensez si j'étais em... bêté.

Autour d'une grande table. A la porte d'une petite auberge du Grand-Saconnex.

On apporte les picholettes et les verres.

Le père Macé continue une conversation probablement entamée avec Babick, le long de la route.

Babick semble l'écouter avec respect. Grand, maigre, déjà voûté, bien qu'il n'ait guère que la cinquantaine,--Babick nous a narré ce qu'il avait souffert quand, simple manœuvre, il travaillait en 1840, aux fortifications,--le vieux fusionnien est notre joie. Le soir, il nous conte qu'il est allé, dans les bois, invoquer les esprits. Ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'il part, quand il fait beau, un panier au bras, comme une ménagère, et qu'il rapporte le panier plein de beaux champignons, des clavaires, qui ressemblent à des petits arbustes de cuivre rouge.

--Oui, dit Macé, ronronnant. C'est moi qui ai planté sur le rempart, la bannière de la Loge l'_Avenir de l'Humanité_. Une belle bannière, toute brodée de temples et de compas d'or. Ce que ça sifflait autour de moi, les obus!

--Allons, citoyen Macé, dit en riant Josselin,[264] ne nous la fais pas. Voyons. Est-ce que tu as l'air d'un bonhomme qui a vu le feu?

[264] Josselin (François), membre du Comité central, chef de la 18e légion.

Le fait est que Macé a bien l'allure la plus bourgeoisement placide qui soit. Fabricant de lits en fer, il s'est vaguement compromis avec ses menées maçonniques. C'est tout son bagage de communard. Le ventre proéminent, la face rasée et ronde plantée dans un vaste faux-col à la Garnier-Pagès, Macé porte des culottes de coutil qui lui viennent à mi-jambe, si larges qu'elles flottent autour de lui comme un drapeau blanc. Son chapeau panama abriterait toute une famille. Non, Macé n'a pas du tout l'air d'un émeutier.

Josselin, lui, est également d'une carrure respectable. Mais il a été du Comité du 18 Mars. Puis, chef de la 18e légion de Montmartre. Décemment, nous ne pouvons pas le blaguer. C'est un chef. Un jour que nous causions ensemble de la «prochaine», ce brave Josselin, qui, de son métier, était comptable, me dit à brûle-pourpoint:

--Voyons, toi qui connais les mathématiques, faudra me donner des leçons de trigonométrie. Ça sert, paraît-il pour l'artillerie. Faut nous préparer à tout.

Hélas! Il y a déjà longtemps que ce brave Josselin est mort. Et la «prochaine» n'est pas encore venue.

La nuit est tombée.

A cent pas de nous, en France, les fenêtres s'éclairent. C'est dimanche. Un flon-flon s'élève. Ce doit être la fête du petit village. Nous entendons les cris et les chants.

Macé a fini son histoire. De temps à autre, l'un de nous saisit la picholette voisine et se verse un verre. Personne ne dit plus rien.

--Eh bien! dit en se levant Chardon, je vais vous en chanter une. Ça nous remettra en train.

Et l'ancien colonel, l'air grave, les yeux tournés vers les lumières de là-bas, entonne la chanson populaire:

Pauvre exilé, sur la terre étrangère, Rêve souvent au pays, ses amours...

Naïfs communards que nous sommes! Dire qu'en écoutant ce bon colosse de Chardon nous débiter, d'une voie teintée d'émotion, la vieille rengaine sentimentale, quelques-uns de nous sentent se mouiller leurs paupières...

PROTOT

_Genève_

Octobre 1871. Je flâne sur le quai des Bergues. Quelqu'un me frappe sur l'épaule. Brunereau. Toujours lui. On le rencontre partout. Brunereau s'occupe comme il peut. Il sort de sa poche de gentilles petites boites rondes, qu'il me montre. De la poudre à faire briller les cuivres. En attendant mieux, il promène son brillant dans les boutiques de bimbeloterie et de bourrellerie. Excellent pour astiquer les harnais et les casseroles.

--A propos, j'ai une rude nouvelle à t'annoncer...

--Quoi?

--Protot est ici.

--Protot est ici! Il est donc sauvé!

Personne n'avait su dire ce qu'était devenu Protot après la bataille. Certains affirmaient qu'il avait été grièvement blessé. Mais où était-il? Pas à Versailles. On l'aurait su... Pas aux pontons... Où? Encore caché? Le voilà donc.

--Et où est-il? Comment ne l'ai-je pas encore vu?

--Il n'est ici que depuis cette nuit... Je te l'amènerai ce soir... Je l'ai vu ce matin avec Perrier... Ah! ce qu'il a été arrangé!

Et Brunereau, en quelques mots, me dit la poignante histoire... Protot, jeté bas derrière les pavés, par une affreuse blessure à la joue... Porté à l'ambulance... Déshabillé... Vêtu à la hâte d'habillements civils... Emporté, caché, soigné, sauvé...

--Ce soir... Ce soir, me dit Brunereau en me serrant la main à la hâte... Chez toi... Je l'amènerai dîner... Perrier va t'envoyer une paire de perdreaux, que ta femme nous accommodera... A ce soir... Je file vite chez un client... Tu sais, le brillant, ça donne, mais faut trotter...

Je suis resté seul sur le quai. Je me hâte vers mon logis, rue Guillaume-Tell. Un tas de souvenirs se dressent devant moi... La place Vendôme... La grande salle à manger de la délégation à la Justice... La colonne que j'ai vu tomber... tout à côté de Protot, sur le balcon, juste au-dessus du drapeau rouge qui flotte à la porte d'entrée.

Autre souvenir. Un soir que j'étais resté fort tard, je ne me rappelle plus pourquoi, au ministère, on m'y avait préparé une chambre pour y passer la nuit. Une chambre grande comme une cathédrale, avec un lit à colonnes qui ressemblait à un autel. Sur la cheminée, des flambeaux allumés. Allais-je grimper sur ce lit? Je saisis un des flambeaux, j'ouvre une porte, je traverse une deuxième chambre, puis une autre et une autre encore. J'ouvre une dernière porte. Suis-je halluciné? Le flambeau oscille dans ma main. Devant moi, pendus, aux murs, des personnages revêtus de costumes, étincelants ou modestes. Des seigneurs aux pourpoints brodés d'or, des femmes aux corsages plaqués de velours, de longs manteaux couleur de muraille. Tous pendus par le cou... Je m'approche... Ce sont des costumes de bal masqué... Les bals du ministre de l'Empire... J'en ris encore... Je regagnai mon lit à colonnes et ma cathédrale.

Trêve aux souvenirs. Il faut songer au dîner de ce soir. Pressons le pas, pour avertir à temps la ménagère.

Machinalement, à mi-chemin du logis, je lève la tête vers les toits. Là-haut, tout là-haut, à une fenêtre du dernier étage, un tout petit drapeau rouge.

--Tiens, le père Miot est chez lui.

Le père Miot, c'est Jules Miot, l'ancien membre de la Commune, qui proposa le Comité de salut public. La taille haute et droite, la barbe de fleuve, toute blanche, s'étalant majestueusement sur la poitrine, Jules Miot est le type du vieux républicain de jadis, il a été à Lambessa. Une barbe de lion d'Afrique, dit Vallès.

Miot, qui a passé la soixantaine, vit là-haut, dans son pigeonnier, comme un vieil étudiant. Il n'a qu'une passion, la pêche. Il est tout le temps sur le lac, jetant ou relevant ses lignes. Il ne vient jamais au café. Il aime cependant qu'on aille tailler une bavette avec lui. C'est pour cela qu'il a orné sa mansarde d'un petit drapeau rouge.

--Si vous voyez le petit drapeau, nous a-t-il dit, c'est que je suis là. Quand je pars à la pêche, je le décroche.

Le drapeau rouge de ce brave Miot ne blesse personne à Genève. Personne ne l'a, à coup sur, remarqué. Nous, il nous remplit de joie... De la terrasse du café du Nord, nous le voyons tressaillir au vent, comme l'autre, celui qui n'est plus...

Le soir. Chez moi. Le couvert est mis sur la nappe toute blanche. La propriétaire, une brave Genevoise,--maman Chauvin, comme nous l'appelons,--a prêté ses fourneaux. Les perdreaux sont à point. Toute la journée, nous avons causé de l'ami que nous attendons. Chardon, qui a, dans le même appartement, son petit cabinet de douze francs par mois, a sauté de joie quand je lui ai dit que Protot était là.

--Je m'invite au café, a-t-il dit.

Un coup de sonnette.

Brunereau entre le premier. Perrier après lui.

Protot est là. Effusions. Un large bandeau blanc entoure la face, la cachant à moitié. La blessure. L'horrible blessure. Je ne puis la voir. Mais je la devine. Elle a crevé la joue, mutilé la mâchoire. Fort heureusement, le solide et haut Bourguignon qu'est Protot a du sang dans les veines. Un autre que lui n'eût pas survécu.

Si je lui faisais raconter tout de suite son histoire... Mais non... Attendons... Ça sera pour le dessert, quand Chardon sera là.

Toc, toc.

C'est Chardon.

Les deux colosses--Protot et Chardon ont chacun presque leurs six pieds de haut--se jettent dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont vus pour la dernière fois à l'Hôtel de Ville, le mercredi matin, quand, déjà, les flammes léchaient le beffroi.

Chardon est un tendre. Il pleure pour tout de bon... Il ne quitte pas du regard l'épais bandeau qui calfeutre les joues de Protot.

Le blessé soulève l'armature de toile, et, le doigt sur la joue gauche:

--C'est là.

Nous voyons la balafre qui coupe la joue, profonde, fraîche et rose encore.

--J'étais à la barricade de la rue Fontaine-au-Roi et du faubourg du Temple, nous dit Protot. Le vendredi. Nous nous battions là depuis le matin. Vers cinq heures, tous les défenseurs étaient tombés. Je restais presque seul. Tout d'un coup, je suis précipité à terre par une violente poussée. Une balle explosible--qui m'a fait sept blessures. La joue crevée, le visage et la vareuse couverts de sang...

--Et comment avez-vous échappé?

--Un admirable dévouement. Quelqu'un, d'une fenêtre, m'avait vu. Vite, je fus porté à l'ambulance voisine. Mes vêtements militaires arrachés et remplacés par des vêtements civils. Transporté dans une maison proche. A peine mes sauveurs avaient-ils, avec moi, quitté l'ambulance, qu'un officier versaillais arrivait. «Qu'avez-vous fait de l'homme que nous avons vu tomber? Nom de Dieu! C'était un membre de la Commune!» Les infirmiers firent les ignorants. Ils n'avaient rien vu... On me banda le visage... Constamment, le mari, mon sauveur, se tenait près du lit, simulant le médecin... Un jour, un piquet de soldats vint perquisitionner... Le faux médecin déclara que j'avais un érésipèle, et que la moindre émotion pouvait me tuer... Enfin, je guéris, ou à peu près, et, avec un passeport au nom d'un ami, je quittai Paris... Je manquai toutefois d'être pincé à la visite du train, une fois les fortifications passées. Le commissaire de police chargé de la visite était précisément D..., un ancien camarade de lutte, sous l'Empire, nommé après le Quatre-Septembre. Je lui présentai mon passeport... Il me fixa... Je suis sûr qu'il me reconnut, bien que ma figure ne fût qu'un paquet de bandages et de chiffons. Il ne dit rien...

Protot s'était tu. Il se leva, rajusta son bandeau, qui s'était déplacé. Nous sortîmes faire un tour et rejoindre les amis qui l'attendaient pour fêter son arrivée.

Près de quarante années se sont écoulées depuis le jour où, dans ma chambre d'exil de Genève, je revis, pour la première fois après la défaite, le délégué à la Justice de la Commune.

Rentré en France après l'amnistie de 1880, Protot, que des haines tenaces poursuivaient, ne put obtenir sa réintégration au barreau, dont il avait été rayé. Aujourd'hui encore, les haines n'ont pas désarmé. L'ancien avocat de Mégy au procès de Blois n'a pas le droit de revêtir la robe.

Si vous allez, un jour, à la Bibliothèque nationale, regardez à l'une des tables du fond, à gauche. Ce solide gaillard, penché sur une pile de bouquins, la joue glorieusement étoilée d'une terrible blessure,--c'est Protot.

OISEAUX DE PASSAGE

_Lausanne_

1872. Sur la terrasse du Casino. Nous tuons le temps, autour d'une table. Nous ressassons des projets, et des projets. Une histoire illustrée, en livraisons, comme cela se fait à Paris, du Peuple suisse? Slom ferait les dessins. Nous l'attendons par le bateau qui doit l'amener le soir de Genève. Un éditeur nous a promis son concours. Un almanach de la Révision? Ne parle-t-on pas partout de la révision de la Constitution fédérale? Comment, en somme, gagner sa vie? C'est le grand sujet de conversation de tous les jours.

Vallès, qui est des nôtres depuis un mois ou deux, tire de sa poche un petit carnet, sur lequel il note à la hâte, au crayon, quelque impression. Il ferme son carnet, le remet en poche, le sort de nouveau, écrit autre chose...

--Un article pour Paris?

--Non. Une autobiographie. Mes mémoires, si vous voulez...

--La Commune?

--Non. Mon enfance.

Ces notes sont pour _Jacques Vingtras_.

--Je ferai cela à Londres, reprend Vallès... A propos, je suis allé voir Agar.

La tragédienne mise à l'index à Paris--elle avait paru sur la scène des concerts organisés par la Commune aux Tuileries--poursuivie, dénoncée par les journaux, a organisé une tournée en Suisse. Elle est à Lausanne depuis quelques jours. Le soir même, on joue _Horace_--ou le _Cid_.

Vallès nous raconte que n'ayant pas trouvé Agar chez elle, il l'a cherchée au théâtre.

--J'entre. Personne. Je pousse une porte. L'obscurité. Mon front heurte quelque chose qui fait un bruit de casserole... Le casque d'Horace... Je manque de m'éborgner à l'épée du Cid... Ah! la tragédie.

--Enfin, vous l'avez vue!

--Non. Je suis sorti. J'en avais assez des Romains... Je retournerai demain chez elle... On m'a dit qu'elle restait quelques jours... Elle doit jouer le _Passant_... Coppée est ici.

Nous habitons, depuis les beaux jours, à cinq ou six, un chalet à mi-côte, sur la route ombragée qui, du lac, monte à la ville. A la Croix d'Ouchy, chez Ponnaz. Une maison à tuiles rouges, autour de laquelle courent des balcons en bois, d'où le spectacle est merveilleux. La nappe laiteuse du lac, les montagnes de glaces géantes, et, quand l'air est limpide, la rive de Savoie. La rive de France.

Parfois, la lorgnette en main, nous suivons les évolutions du bateau qui aborde, en face de nous, à Évian. Nous voyons, hauts comme des mouches, les passagers quitter le pont, s'engager sur la passerelle, passer devant les deux gendarmes français.

Huit heures. Slom devrait être là. Je me mets au balcon. Le lac est atroce. Les vagues frangées d'écume se heurtent et se précipitent comme sur l'Océan. Le bateau est en retard. Nous pointons la lorgnette sur Ouchy. Pas de bateau. Une demi-heure, une heure. Toujours pas de bateau. Un de nous descend jusqu'au port. Il remonte:

--Le bateau a eu beaucoup de peine à aborder à Évian. Le capitaine n'a pas osé traverser. Bateau et passagers ne passeront le lac que demain matin.

Stupeur. Alors, Slom est à Évian? En France. Et les gendarmes? Il a à son actif une condamnation pour l'affaire Chaudey. Va-t-on le reconnaître? Lui mettre la main dessus. Nous nous rappelons que quelques mois auparavant, la même aventure, ou à peu près, est arrivée à Cluseret et à Razoua, qui ont manqué d'aborder, eux aussi, non à Évian, mais à Thonon. Toujours en France. Les gendarmes pouvaient monter à bord, se saisir des deux passagers. Ils en avaient le droit. Le capitaine, bon enfant, a brûlé la station...

Toute la nuit, ce sont des transes. Slom nous arrivera-t-il par le bateau du matin?

Le voilà!

Notre ami a couché tranquillement dans une petite auberge d'Évian. Il n'était pas très rassuré. Mais, comme personne ne le connaissait, il s'en est tiré sans fracas, et sans péril.

C'est tout un phalanstère, cette petite maison de la Croix d'Ouchy. Nous y vivons fort tranquilles, en bons bourgeois, ne nous occupant guère, pas du tout, de ce qui se passe autour de nous. Fuyant les disputes, les potins de l'exil. Ah! l'exil! Quand on arrive, c'est tout enthousiasme. On s'embrasse. Le cœur bat quand un camarade surgit. Viennent les heures aigres. Les reproches, les suspicions... Ce jour-là, il faut s'isoler. Nous sommes isolés.

Le soir, autour de la table, nous nous rencontrons une dizaine. Toujours les mêmes. Protot, sa blessure encore mal fermée. Dessesquelle, son secrétaire à la place Vendôme, gros, bon vivant, avec sa jeune femme, allaitant, pendant que nous causons, son enfant. Bricon, un des juges d'instruction de Protot, qui commence courageusement sa médecine (il mourut en 1888, assistant du docteur Bourneville à Bicêtre). Slom, déjà nommé, qui fait la navette entre Genève et Lausanne. Moi. Des amis viennent après dîner. Emmanuel Delorme, le chansonnier. Un camarade de la _Rue_ de Vallès (la petite quotidienne). Engagé comme franc-tireur, je l'ai rencontré, quelques jours après l'armistice, en costume de commandant, la casquette au quadruple galon d'or. Ce pauvre Delorme vit durement, n'ayant souvent, pour donner la becquée aux siens, que les poissons, qu'il va, dès le matin, pêcher sur la rive.

Malheur! Voilà que le lac est en colère!

Déjeuner et dîner. Souvent le problème qui, dès l'aurore, se pose. L'éternel problème de l'exil.

Nous avons découvert un mode, sinon nouveau, tout au moins original, d'enrichir à peu de frais notre menu. Protot, grand marcheur, toujours en promenade, le couteau en main, coupant, aux arbres des bois, des cannes qu'il taille au retour, a, un jour, du bout de son bâton, fouillé les haies qui bordent les vignes magnifiques du pays de Vaud. On est en octobre. L'escargot dormeur et prévoyant a clos sa coquille. Protot met au jour des familles d'escargots, au dos zébré de raies brunes. Le soir, il arrive les poches pleines.

Le lendemain, nous nous régalons. Protot, bourguignon, connaît la bonne recette. Nous nous y mettons tous. Je m'en lèche encore les lèvres.

Chaque matin, nous partons «aux escargots». Les bons Vaudois nous observent, quelque peu inquiets.

--Qu'est-ce qu'ils font là, ces satanés communards?

On ne parla bientôt plus à Lausanne, que des Parisiens de la Croix d'Ouchy. Ignorés hier, nous étions désormais célèbres.

Cette célébrité devait nous être douloureuse.

Un beau jour, le facteur, qui d'habitude dépose notre maigre courrier entre les mains de la propriétaire, madame Ponnaz, frappe à notre porte. Il se présente, tenant à la main un paquet de lettres du même format. Il y en a une pour chacun de nous. J'ai perdu la lettre, mais j'ai toujours l'enveloppe. Une grande enveloppe jaunie, jadis blanche, sur laquelle se détache un cachet timbré en noir. Dans l'ovale du cachet: «Canton de Vaud. Affaire officielle. Préfecture de Lausanne.» Le timbre de la poste est daté du 20 novembre 1872.

Nous ouvrons les enveloppes. Nous nous regardons.

C'est, pour chacun de nous, l'expulsion du territoire du canton.

Expulsés! Pourquoi?

--Je vais chez Ruchonnet, dit Protot.

Ruchonnet est membre du grand conseil du canton. Il nous a toujours manifesté de la sympathie.

Au retour, Protot nous raconte son entrevue.

--On vous accuse de faire du bruit, du scandale, dans la ville, avait dit le conseiller.

--Comment! Nous! Mais nous ne sortons jamais que pour nous promener dans les alentours. L'après-midi, nous allons la plupart du temps à la bibliothèque...

Bref, il faut partir.

L'hiver, précoce, est très rude. Il a neigé à gros flocons. Le matin, avant de sortir, pour consolider nos semelles amincies par le long usage, nous fourrons dans nos souliers des journaux pliés et découpés.

Nous partons.

Quelques mois après notre expulsion du canton de Vaud, je transportai mes pénates à Altorf, où je restai jusqu'en 1879, attaché à l'entreprise du percement du grand tunnel du Gothard.

Un beau matin, on m'apporte une carte de visite. Celle du président de la Confédération M. Paul Ceresole. Le président s'est arrêté à Altorf pour rendre visite à l'entrepreneur des travaux, Louis Favre.

Favre est absent. Je fais avertir le président, qui, fort aimablement, m'invite à partager son déjeuner, à l'hôtel de la _Clef d'Or_.

Tout en déjeunant, je raconte à Ceresole mon expulsion de Lausanne.

--Mais c'est peut-être moi qui l'ai signée! s'exclame-t-il en riant. Je faisais alors partie du grand conseil du canton de Vaud. Ah! je vous dois une revanche.

Ce jour-là, un beau dimanche ensoleillé, c'était, à Altorf, ce qu'on appelle la _Landsgemeinde_. L'assemblée populaire, où, dans une prairie voisine de la petite capitale du canton d'Uri, le peuple se rassemble pour entendre ses magistrats rendre compte de leur mandat.

Dès que la présence du président de la Confédération a été connue, les autorités d'Uri ont pris les dispositions nécessaires pour lui faire honneur. Une voiture attend, au bas du perron de l'hôtel, qu'il veuille bien y monter. Le président me fait asseoir près de lui. Et, quand nous arrivons à l'assemblée, les tambours qui battent aux champs pour le plus haut magistrat suisse, battent également pour moi. Je vois avec orgueil s'incliner devant ma modeste personne l'étendard d'Uri, où se détache sur fond d'or la tête noire du taureau légendaire. Le colonel Arnold, alors président du grand conseil du canton, vient, en souriant, me serrer la main.

Et je pense au jour où, à Lausanne, pauvre oiseau de passage, je rembourrais mes souliers, bâillant à la neige, avec des semelles taillées dans de vieux journaux.

RAZOUA

_déjeuner chez Vaillant_

Lundi 22 mai. Premières heures du jour. La veille, Vaillant nous a donné, à Vermersch et à moi, à l'issue du déjeuner auquel il nous avait conviés rue de Grenelle, rendez-vous pour ce matin d'aujourd'hui, à l'Instruction publique. A la délégation à l'Enseignement, comme on disait.

Rendez-vous! Les Versaillais sont entrés... Ils sont au Trocadéro... Plus près peut-être...

Et je me remémore le déjeuner--le dernier sûrement--dans la grande salle à manger du ministère. Une douzaine de figures connues. Présidant la table, madame Vaillant, la mère du délégué, femme de haute intelligence et de grand cœur, qui a voulu rester aux côtés de son fils. Madame Jaclard, femme du colonel commandant la 17e légion, adjoint de Clemenceau à Montmartre sous le siège. Madame Sapia, la veuve du commandant tué place de l'Hôtel-de-Ville le 22 janvier. Flotte. Constant Martin, secrétaire général de la délégation. Nous deux. D'autres.

La conversation roule, pendant tout le déjeuner, sur les otages et l'échange contre Blanqui. Flotte a bâti un nouveau projet.

--Nous viderons les prisons, s'il le faut, dit-il avec feu. Nous les leur donnerons tous, les curés, les magistrats, tous, tous...

Hélas! Trop tard...

_café de Rohan_

J'erre... Je me dirige rue de Seine, chez Vermersch... Personne... Je l'ai laissé, la veille au soir, chez Rachel.[265]

[265] Voir _Dîner chez Rachel_, page 211.

Je passe la Seine... Place du Palais-Royal... Il n'est que sept heures... Un gros de fédérés sous les arcades du Théâtre-Français... Qui me donnera des nouvelles?... A la terrasse du café de Rohan, seul, Razoua.

Razoua, en uniforme de colonel. Tunique à revers rouges à demi déboutonnée, ceinture rouge. Tête nue. Le képi aux cinq galons, près de lui, sur une chaise. Le sabre entre les jambes.

--Eh bien?

--Je viens d'évacuer le Trocadéro...

Et, me montrant du doigt le bas de sa jambe:

--Un éclat d'obus... La cheville à moitié écrasée... Impossible de me tenir debout... Je rentre chez moi... Demain, je serai dispos... J'irai à l'Hôtel de Ville...

--Alors? Ils sont au Champ de Mars?... Avancent-ils vite?...

--Qu'en sais-je?... Je n'ai vu personne... Je ne sais rien...

Une voiture passe, au petit pas.

Razoua se dresse à demi, appuyé sur son sabre... Il se hisse sur les coussins, étale sa jambe malade... Nous nous serrons les mains...

_Genève_

Deux mois après. Juillet. A Genève. Je revois Razoua pour la première fois depuis notre rencontre au Palais-Royal. Plus de revers rouges. Plus de ceinture écarlate. Plus de sabre. Veston de velours et pantalon de coutil gris. Cheveux en brosse grisonnants. La barbe longue en pointe. L'ancien colonel de la Commune, avec son nez fortement busqué, son front largement découvert et ses yeux bleus, a toujours l'allure militaire. Jetez sur ses épaules un burnous, coiffez le crâne d'une chéchia, et vous aurez devant vous le parfait spahis.

Car, avant d'être journaliste au _Réveil_ de Delescluze, chef du 61e bataillon de Montmartre sous le siège, représentant du peuple de Paris à l'Assemblée de Bordeaux et colonel commandant l'École Militaire sous la Commune, Razoua a été marchis-chef de spahis en Afrique.[266]

[266] Razoua (Eugène). _Souvenirs d'un spahis_, avec préface de Tony Révillon. Paris, Achille Faure, 1866.--Voir _L'Homme qui tue_, d'Hector France, qui fut de l'escadron de Razoua.

De son long séjour en Algérie, Razoua a conservé l'habitude du silence et la nostalgie du rêve.

Pendant toute une après-midi, il reste, seul, assis à la terrasse d'un café, le regard perdu sur les montagnes ou sur la nappe brillante du lac.

A quoi pense-t-il? Quelles visions lointaines retiennent sa pensée?

De temps à autre, il hume une gorgée de son verre d'absinthe blanche, tire de sa pipe à large fourneau et à manche de merisier recourbé, une longue bouffée, qu'il regarde s'étendre lentement et s'évanouir dans le bleu du ciel.

Un camarade survient-il, qui lui apporte quelque nouvelle de l'Assemblée de Versailles, un discours de Thiers, l'œil bleu s'allume, les sourcils se haussent, le front se ride... Le silence fait place à la parole exubérante, à la colère.

--Vieille canaille...

Le camarade parti, Razoua se plonge de nouveau dans son rêve. Il rafraîchit son absinthe, pousse de nouvelles spirales de fumée...

Et c'est ainsi tous les jours.

_évasion_

Au café du Nord. Je ne sais plus quel nouveau fugitif nous est arrivé. Il nous dit son odyssée. Comment il s'est servi d'un bon gendarme pour nous rejoindre. Il s'était installé dans un petit village voisin de la frontière. Et, comme il maniait assez gentiment le pinceau, il s'en allait, l'après-midi, son chevalet sur l'épaule et sa boîte de couleurs à la main, faire quelque pochade.

Un jour, il s'est campé à quelque cent mètres de cette frontière, qu'il n'ose cependant franchir. Passe un gendarme, qui s'approche de l'artiste, le regarde étaler ses couleurs sur la toile.

La conversation s'engage.

--Où allez-vous comme ça? demande le peintre.

--A Genève... Au consulat de France.

--Tiens, je n'ai jamais vu Genève!

--Voulez-vous venir avec moi? C'est tout près... Une promenade...

En route donc. Les deux amis arrivent à Genève. Le gendarme se dirige vers le consulat.

--Rendez-vous ce soir ici, dit le bon Pandore.

Et on se serre les mains.

--A ce soir.

Le gendarme attend encore.

On rit.

Ce sont chaque jour des histoires semblables.

Razoua, qui a écouté sans mot dire, retire sa pipe de ses lèvres, secoue le fourneau sur le marbre de la table... Nous voyons qu'il a quelque chose à raconter...

--Oh! moi, c'est bien simple. J'ai trouvé--et j'en suis fier--un ami qui, certes, ne partage aucune de nos convictions. C'est un aristocrate. Mais c'est avant tout un homme de cœur. Cet ami, riche et titré, m'a offert l'asile que bien d'autres, en ces jours de lâcheté, m'eussent peut-être refusé. Il s'est procuré un passeport espagnol au nom de Martinez... Lui-même, l'ami, est d'origine espagnole... Et moi, basque, je parle la langue... Il a pris deux places de première, et il ne m'a laissé qu'ici, sur la terre libre, après m'avoir embrassé. C'est tout. Vous voyez, mon récit est court.

--Et le nom de cet ami?

--Vous ne le connaissez pas... Il s'appelle le marquis d'Ezpeleta.

_Sylvère d'Ezpeleta_

Longtemps, bien longtemps après, je publiais, dans l'_Aurore_, une chronique sur Razoua. Les journaux avaient annoncé la mort d'Antonio d'Ezpeleta, l'escrimeur célèbre. Le mort était-il celui qui avait sauvé notre ami? Je racontai, tel que Razoua nous l'avait dit à Genève, le court récit de l'évasion. Quelques jours après, je recevais de M. Sylvère d'Ezpeleta la lettre suivante:

Bordeaux, 28 avril 1907.

Cher monsieur,

Je viens d'être assez gravement malade, ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt pour vous prier, si possible, de m'adresser quatre ou cinq numéros de l'_Aurore_ du 5 mars, où se trouve votre article: _Comment je me suis souvenu_.

C'est par erreur que vous nommez mon frère Antoine, qui ne connaissait même pas mon vieux camarade et bon ami Razoua, qu'il vit une seule fois dans notre appartement du boulevard Malesherbes, le jour où je partais pour Genève avec le dit Razoua, très bien grimé et méconnaissable, mon secrétaire particulier, sous le nom d'Esteban Martinez, ancien sous-officier à la Légion étrangère.

Déjà, au 31 octobre, l'ami Razoua était venu, dans la nuit, se réfugier chez moi, rue Caumartin, où j'occupais seul l'ancien appartement de la veuve du sculpteur Pradier.

Pendant toute la Commune, je restais à Paris et j'allais souvent voir Razoua à l'École Militaire, où il n'occupait que deux modestes pièces du rez-de-chaussée.

Le jour où la poudrière du Gros-Caillou sauta, je me rendais en voiture découverte à l'École Militaire avec mon camarade de la guerre du Mexique, le colonel Kodolich, aide de camp de l'empereur Maximilien, et à ce moment-là aide de camp de l'empereur d'Autriche.

Avenue de La Motte Picquet, nous offrîmes notre voiture pour transporter les blessés du Gros-Caillou et nous rendîmes à pied chez Razoua, à qui je présentai le colonel Kodolich. Nous prîmes l'absinthe ensemble, et le colonel fut émerveillé de l'ordre et du calme qui régnaient à l'École Militaire.

Très intéressé par les renseignements qui lui étaient donnés par Razoua, il lui témoignait son admiration du bon résultat obtenu par son habile et sagace administration.

En partant, Kodolich invitait Razoua à venir le voir à Vienne, l'assurant de tout le plaisir qu'il aurait à lui rendre sa cordiale hospitalité.

Quelque temps après la Commune, alors qu'il n'y avait plus de danger pour moi, Olivier Pain publia dans le journal de Rochefort un long article élogieux pour moi, racontant l'évasion de Razoua et notre voyage en Suisse.

Je vous donne ces détails, pensant qu'il vous sera agréable de savoir que le sauveur de notre ami commun n'est point mort et qu'il jouit encore d'une bonne santé.

Avec mes remerciements, agréez, cher Monsieur, mes bien cordiales salutations.

SYLVÈRE D'EZPELETA.

_pauvreté_

Razoua est pauvre.

Jamais une parole amère. Jamais un regret. Il pourrait être à Versailles, tranquillement assis sur le velours rouge de son fauteuil législatif. Toucher, chaque mois, à la caisse de l'Assemblée, la bonne prébende. Il est à Genève. Sans ressources.

Il ne fait entendre aucune plainte.

Son devoir était de venir combattre aux côtés de ceux qui lui avaient donné leurs voix. Il les a rejoints. Sans s'interroger une minute. Sans se demander s'il marchait vers la victoire ou vers la défaite. Vers l'exil. Vers la mort peut-être.

En ces temps lointains, qui semblent déjà légendaires, ils étaient quelques-uns encore--trop rares--qui croyaient au devoir.

Razoua était de ceux-là.

Il vivait, dans un faubourg de Genève, aux Eaux-Vives, chez un ami, Fesneau, que les événements du Midi avaient contraint à s'exiler.

De temps à autre, une maigre copie acceptée dans quelque journal de Paris lui mettait en poche de quoi s'asseoir au café du Nord. L'été à la terrasse. L'hiver frileusement tapi près du poêle, dans son éternel rêve.

Six années de la vie monotone de l'exil s'étaient écoulées, tant bien que mal, coupées d'espoirs et de déceptions, quand, un beau jour, Razoua apprit qu'il héritait.

Oh! pas d'une fortune.

Arrivé la veille, d'Altorf où j'habitais, à Genève, je traversais le pont du Mont-Blanc quand je me trouvai face à face avec Razoua.

--Eh oui, j'hérite... Mon frère le curé est mort. Il m'a laissé une rente de douze cents francs. Payée par un intermédiaire. Car vous pensez bien que le fisc mettrait l'embargo dessus, si la succession me touchait directement.

Et me montrant en riant son pantalon de coutil à raies bleues--nous étions en été--son veston d'alpaga et son chapeau canotier:

--Me voilà tout de neuf habillé...

Douze cents francs de rente. Pour l'ancien spahis, c'est la tranquillité, la vie du lendemain assurée, le café où il va lire ses journaux de France, l'absinthe évocatrice de rêves, la blague à tabac bourrée... L'existence économe, sobre, heureuse... en attendant de revoir la Patrie.

_la mort_

A Zurich, où je suis depuis quelques jours. Une dépêche.

O stupeur. Razoua est mort.

C'est un ami de Genève qui m'annonce la fatale nouvelle:

«Razoua, frappé congestion, mort dans mes bras.»

Il était venu, comme tous les soirs, à l'heure de l'absinthe, au café du Nord. Il quitte sa table pour s'approcher du billard. Subitement, il porte la main au front, penche la tête en arrière et tombe.

On s'empresse autour de lui. Alavoine, qui a son imprimerie en face, rue du Rhône, arrive en hâte. On transporte Razoua, qui respire encore, aux Eaux-Vives, dans sa petite chambrette.

--Nous pleurions tous, me racontait plus tard Alavoine. Nous prenions, à tour de rôle, ses mains, déjà glacées. Nous l'appelions. Hélas! ses lèvres étaient closes pour toujours.

Le lundi--Razoua était mort le samedi 29 juin 1878--on le portait au cimetière de Plainpalais. Genève fêtait ce jour-là le centenaire de Jean-Jacques Rousseau. Les rues, pavoisées, étaient coupées d'arcs triomphaux. Les maisons fleuries. Le ciel magnifique. Le cercueil, recouvert d'un drap rouge, passa sous les oriflammes et les guirlandes de feuillages. Alavoine, derrière le mort, tenait haut levé le drapeau du 22e bataillon fédéré, conservé, depuis les grands jours, comme une relique, par les vaincus...

EUGÈNE VERMERSCH

_Altorf_

Décembre 1874. Vermersch arrive ce soir. Voici une dizaine de jours qu'il a été expulsé de Belgique. Il s'est réfugié à Maastricht, puis à Aix-la-Chapelle. C'est de là qu'il vient de me télégraphier.

Trois heures. Au débarcadère du bateau à vapeur du lac des Quatre-Cantons, à Fluelen. Le bateau est en vue. Je braque ma lorgnette sur le pont. Je n'ai pas revu Vermersch depuis les derniers jours de la Commune. Je me fais une fête de l'embrasser. La bateau aborde. Le voilà, avec sa femme et son jeune enfant.

--Tes bagages?

--Mes bagages?

Et il me présente, en riant, sa petite famille.

Une maigre valise. Et c'est tout.

Dès qu'il m'a annoncé son arrivée, en même temps qu'il m'apprenait son expulsion, je me suis mis en route pour lui découvrir un logis.

Sur les confins de la petite ville, une petite maison, au milieu d'un verger. J'ai loué le premier et seul étage. Le rez-de-chaussée occupé par le propriétaire. Un prêtre.

Un brave curé, qui vit là, dans la retraite et le silence.

--Votre ami ne fera pas de bruit?

--Oh! non. Il est toute la journée dans ses livres. Un poète...

--Ah! Eh bien, nous causerons ensemble... D'où vient-il, votre ami?... Est-ce qu'il est comme vous... de Paris?

Tout le monde, à Altorf, sait que j'ai été de la Commune.

--Non. Il vient de Belgique.

Ma foi, je n'ai pas osé avouer au curé que son nouveau locataire était, lui aussi, un communard.

Peut-être eût-il été effrayé, le digne homme, de sentir désormais près de lui, sous le même toit, jour et nuit, un de ces bandits qui avaient fusillé les otages...

Ce soir, Vermersch logera chez moi. Le lendemain, quand tout son monde sera frais et dispos, il ira voir son curé. A lui de se débrouiller, s'il veut faire ses confidences.

J'ai invité à dîner, pour la circonstance, un ami qui n'a pas été de la Commune, mais qui a revêtu, pendant la guerre, le costume de chef de bataillon des gardes nationales lyonnaises. Dès mon arrivée ici, nous avons été amis. Il écoute sans sourciller le récit de nos aventures. Il crie volontiers, avec moi, au cours de nos promenades, un «Vive la Commune!» que l'écho des montagnes renouvelle. A Altorf, ça ne fait de mal à personne.

Cet ami a nom Lautard. Mais sa ressemblance étonnante avec Napoléon III fait que nous l'appelons Badinguet.

Nous sommes, à Altorf, une demi-douzaine de Français attachés à l'entreprise de percement du grand tunnel du Gothard. Lautard dirige le magasin alimentaire installé sur les chantiers du grand tunnel, à Gœschenen. Il vient nous voir à Altorf aux jours de fête. Le soir, on danse dans la grande salle de la _Clef d'or_. Et la joie de Lautard, quand le bal bat son plein, est de faire son apparition en frac, la moustache cirée, les cheveux ramenés sur les tempes, le large ruban rouge de la Légion d'honneur barrant la poitrine. Il salue, majestueux et souriant, les danseurs.

--C'est bien lui! Vive l'empereur! Vive Badinguet! Vive Lautard!

Il y a pourtant, hors ce bon Lautard, quelques communards à Altorf, ou, du moins, au Gothard.

A Airolo, à l'embouchure sud de la galerie, mon vieil ami J.-B. Dumay, qui est aux ateliers de réparation des machines. Il y resta jusqu'à l'amnistie. A Gœschenen, c'est un ancien huissier de la Commune--la Commune nomma des huissiers--qui tient la cantine. Marcelin Chain fut nommé huissier par Protot, par arrêté du 28 avril 1871. Il se fait appeler là-bas Rambaud. Il a, pour aide, un ancien capitaine fédéré, Michaut, qu'il tarabuste et qu'il envoie faire les commissions. Michaut renâcle et grogne:

--M'envoyer chercher le lait... Moi... Un ancien officier!...

Aux ateliers des machines de Gœschenen, Fernand Bourgeat, qui commanda la canonnière la _Liberté_, l'ancienne canonnière _Farcy_ du siège.

Des amis passent. Les uns qui traversent la montagne pour s'en aller en Italie. D'autres qui viennent pour affaires ou par simple but de promenade.

Un beau matin de juillet, on frappe à ma porte. Un beau vieillard, à l'œil vif, droit dans sa haute taille. Le père Beslay. L'ancien président de la Commune.

Le père Beslay habite Neuchâtel. Il n'y a pas bien longtemps que je me suis assis à sa table.

--Bonjour, jeune citoyen.

L'excellent homme entre, s'assied.

--Vous ne savez pas pourquoi je viens vous déranger si matin? Je tiens à visiter les travaux du tunnel. Vous savez, j'ai été ingénieur, entrepreneur, moi aussi. Je viens vous demander une lettre de recommandation.

--Vous allez bien déjeuner avec nous?

--Non. Non. Je pars tout de suite.

--Vous avez votre voiture?

--Ma voiture, s'exclame en riant le vert vieillard... Ma voiture... Mais j'y vais à pied...

--A pied! Mais, d'ici à Gœschenen, c'est au moins trente kilomètres...

--Oui, je sais... C'est pour cela que je pars tout de suite... Je me reposerai à mi-chemin, à Amsteg.

Le père Beslay avait alors près de quatre-vingts ans.

Vermersch fit vite la conquête de son curé. Quelques jours après son installation, j'allai le voir. Je le trouvai, causant dans le jardin avec le prêtre, qui lui nommait les glaciers voisins et lui disait les vieilles légendes du pays d'Uri.

Vermersch est le plus casanier des hommes. Tout le jour plongé dans son dictionnaire latin. Il traduit alors Juvénal, qu'il ne quitte que pour s'installer à l'ingrate besogne qui lui permet de vivre. Il rédige presque en entier, pour l'éditeur Madre, de la rue du Croissant, le _Grelot_, journal hebdomadaire illustré. Quand il a fini son _Grelot_, il abat du roman, du gros roman-feuilleton, les _Amants de la Guillotine_, ou autres machines terrifiantes. Je lui en vis faire au moins une demi-douzaine.

Son seul passe-temps, mais un passe-temps qui est pour lui une passion, c'est la cuisine.

Vermersch est devenu cuisinier émérite. Déjà, quand j'habitais Genève, il m'envoyait de Londres la bonne recette pour le plum-pudding. A Altorf, il a longuement étudié l'art d'accommoder la poule faisane, ce gibier exquis des forêts alpestres. Je ne manque jamais, quand je vais au Gothard, de m'en procurer une. C'est jour de fête pour Vermersch.

La table dressée et ses convives assis, lui ne quitte pas ses fourneaux. Il tient à servir lui-même. Je le vois toujours faire son apparition, le tablier blanc noué autour de la taille, le nez en trompette rieur, le chef surmonté d'un bonnet de papier blanc semblable à ceux que se confectionnent les peintres, soutenant des deux mains, avec vénération,--tel un saint-sacrement,--le plat délicieux...

Le lendemain, il retourne à son Juvénal--et, hélas!, aussi au _Grelot_ et aux gros romans pour livraisons à deux sous.

Parfois, le soir, il vient me prendre, et nous allons nous asseoir dans quelque petit cabaret obscur. Il me récite ses vers nouvellement éclos. Nous parlons des vieux jours. Facile à s'émécher, il se lève, frappe sur la table:

--Vois-tu, mon vieux... Eh bien... On dira ce qu'on voudra... Nos noms sont gravés sur le bronze de l'Histoire.

Il se rassied, tirant de sa pipe d'énormes bouffées, frisant, d'un geste familier, sa moustache blonde de Flamand.

Et les bons Suisses qui nous entourent regardent d'un air curieux ce Parisien qu'ils voient passer chaque jour, allant faire ses provisions à la boucherie.

Pourquoi diable fait-il, ce soir-là, tant de tapage?...

--Tu sais, me dit Vermersch une après-midi, Lonclas[267] arrive demain.

[267] Lonclas (A.), membre de la Commune (douzième arrondissement), chef du 73e bataillon de la garde nationale. Membre de la Commission militaire (16 mai).

Lonclas, le membre de la Commune du douzième. Je ne l'ai pas connu à Paris.

Le lendemain, Vermersch m'amène un gros garçon, à l'allure réjouie. Il ne reste à Altorf que quelques jours. Il se rend à Vienne, pour affaires.

Lonclas a un désir impérieux. Celui de visiter la Furka. Les glaciers d'où sort le Rhône.

Je retrouve, dans le paquet de lettres de Vermersch que j'ai conservées, quatre lignes:

Nous avons arrêté une voiture. Rendez-vous demain matin, à la Tour, sur la grand place. A six heures précises. Nous viendrons, Lonclas et moi, te chercher, ce soir, à huit heures, à moins que tu ne veuilles nous devancer, chez Wiget.

Wiget, c'est la brasserie, le _Schützengarten_, où nous allons bavarder le soir.

En voyage donc pour la Furka. A Gœschenen, nous accrochons Radinguet. Toute une caravane.

En route, nous descendons de nos voitures pour soulager l'attelage.

Lonclas, qui parcourt pour la première fois la montagne, s'émerveille à chaque pas. Il arrache aux rochers des touffes de roses des Alpes, qu'il lie à son alpenstock, comme autrefois, aux avant-postes, les lilas au bout des fusils. Le bâton sur l'épaule, il marque le pas avec la chanson de route du siège, la même que scandaient, rue de Belleville, ceux qui conduisirent les otages jusqu'au mur de la rue Haxo:

Y a la goutte à boire là-bas, Y a la goutte à boire...

Quoi! ce bon garçon, travailleur et joyeux, c'est ce même Lonclas de qui les journaux ont dit mille horreurs. Jusqu'à imprimer--cela a été reproduit dans un livre édité en 1871--que Lonclas a tenu, avec son collègue Philippe,[268] une et même deux maisons de prostitution!

[268] Philippe, membre de la Commune (douzième arrondissement). Condamné à mort par le conseil de guerre, Philippe fut fusillé à Satory, en même temps que Bénot, qui avait incendié les Tuileries, et Decamps, le 22 janvier 1873.

Que tout cela est loin! Je n'ai plus revu Lonclas. Trois années après cette gaie excursion à la Furka, une mort affreuse terrassait Vermersch.

_la mort_

San Pier d'Arena (Italie). Octobre 1878.--Une lettre. Encadrée de noir... Vermersch mort. Délivré plutôt. Mort... Mon cœur se serre... Toute une vie se représente à ma mémoire. Nos causeries au quartier. La brasserie Saint-Séverin. Le _Père Duchêne_. Ses lettres de Londres, après la défaite. Lettres exaspérées... Son séjour, près de nous, à Altorf. Sa vie calme des premiers mois, là-bas, hors la petite ville, chez le curé... Puis, un changement subit... Un soir, il est venu me prendre, comme d'habitude, pour aller, dans quelque petite brasserie, bavarder devant nos verres... Brusquement, au cours d'une explication, il s'est dressé devant moi... Que voulait-il? Pourquoi me menaçait-il?... Ah! je comprends, maintenant...

J'ai toujours à la main la lettre encadrée de noir.

Madame veuve EUGÈNE VERMERSCH, née DELPHINE DE SOMER, ses enfants, parents, frères, sœurs et beaux-frères, ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu'ils viennent d'éprouver dans la personne de leur bien-aimé mari, père, gendre et beau-frère,

=EUGÈNE VERMERSCH= _journaliste et docteur ès-lettres_[269] NÉ A LILLE (FRANCE)

_mort à Londres, le 9 octobre 1878, à l'âge de 33 ans et deux mois, après une longue et pénible maladie._

L'enterrement civil aura lieu à New South Gate, au Great Northern Cemetery, le dimanche 13 octobre, à trois heures.

[269] Vermersch n'était pas docteur ès-lettres.

Depuis que, en octobre 1875, moins d'un an après être venu m'y retrouver, Vermersch avait quitté Altorf, je n'avais que de loin en loin de ses nouvelles. Je savais qu'il avait abandonné Genève pour retourner à Londres. Ce fut Caria qui, le 10 août 1878, m'apprit, le premier, l'état, déjà désespéré, de notre pauvre ami. Caria m'écrivait:

Londres, 10 août 1878.

Citoyen Vuillaume,

Je crois devoir vous donner connaissance de la position malheureuse dans laquelle se trouve Vermersch.

Depuis huit jours, il est au lit, atteint d'une maladie dont nous désespérons pouvoir le sauver.

Il fut atteint dimanche dernier des premiers symptômes. Les premières paroles qu'il prononça, quand il revint à lui, furent: «Vuillaume... Avec toi... Vuillaume... Qu'il vienne me voir...»

C'est à la misère, et aux calomnies, qu'il doit cette position malheureuse...

Il faut vous dire que, depuis quelque temps, le _Grelot_ ne le payait plus que 75 francs par mois. Ce coup fut tellement fort pour lui que cela l'a tué...

Recevez, citoyen, une cordiale poignée de main.

LÉOPOLD CARIA.

La lettre de Caria m'avait trouvé à San Pier d'Arena, près Gênes, où j'habitais, non loin de la plage, une petite villa. Je répondis à Caria que Vermersch, dès qu'il serait rétabli, pouvait venir m'y rejoindre. Loin des soucis qui l'accablaient, il se rétablirait. Et, après, nous aviserions. Aussitôt ma lettre reçue, Caria m'écrivait:

Londres, 19 août 1878 (lundi 9 h. 1/2 soir).

Cher citoyen Vuillaume,

Il y a une heure que j'ai votre lettre. Comme vous le désirez, je réponds de suite, et je vais vous donner tous les renseignements que vous me demandez...

C'est de son chevet, à une heure du matin, que je vous ai écrit ma première lettre. Cette nuit fut bien pénible pour moi. Il avait le délire...

Vous me demandez ce qu'il faut faire. Pour l'instant, attendre.

Il est toujours à Londres, dans une maison de santé, à dix minutes de chez moi. Comme je ne puis le voir que tous les mardis, je ne puis vous donner de nouvelles fraîches. Vendredi, il allait un peu mieux. Mardi dernier, je le vis le matin, à six heures un quart. Il m'a reconnu aussitôt que je suis entré dans la chambre, et il me causa environ cinq minutes. Dans la journée il dit à d'autres personnes que j'avais été le voir le matin.

S'il était tranquille, loin de tous tracas, je suis convaincu qu'il guérirait rapidement. Mais il aura toujours devant lui la position pécuniaire qui le tourmentera. Voila à quoi il faut que nous pensions.

Citoyen Vuillaume, puisque vous avez une maison au bord de la mer, aussitôt qu'il sera en état de voyager, nous ferons tout notre possible pour qu'il aille vous rejoindre...

Il a été convenu ici entre les quelques amis que nous sommes, de lui établir un petit pécule pour, quand il sera rétabli, faire ce qu'il désirera. Par ce moyen, il aura l'argent nécessaire pour aller vous joindre. Mais cela ne sera pas avant deux mois au moins...

Dans huit jours, je vous récrirai pour vous tenir au courant de sa guérison, ou des complications qui pourraient survenir.

Recevez, cher citoyen, l'assurance de mes amitiés sincères.

LÉOPOLD CARIA.

Le 20 et le 21 août, je reçois deux lettres de madame Vermersch. Elles sont, l'une et l'autre, désolées. Le 2 septembre, nouvelle lettre. Le pauvre malade va mieux. Ou du moins, ses proches veulent espérer.

... Nous sommes allés, mon père, ma mère et moi--m'écrit madame Vermersch--le voir, et l'avons trouvé mieux. Hier, nous avons trouvé un si grand changement que j'ose le croire complètement guéri...

D'autres nouvelles m'arrivent bientôt par Edmond Levraud, que j'avais vu, quelques mois auparavant, à Genève.

Londres, 9 septembre 1878.

Mon cher Vuillaume,

Caria, qui m'a donné votre adresse, vous a raconté l'état dans lequel se trouve Vermersch.

J'ai été le voir hier... Chose étrange, il passe son temps à faire des vers.

Il est on ne peut mieux dans un établissement qui est parfaitement situé. Le médecin et le directeur sont très bons pour lui. C'est Vermersch qui me l'a dit...

Malheureusement, je crains fort qu'il ne guérisse que bien lentement.

Enfin, pour le moment, il est aussi bien soigné que possible...

Je vous serre bien les mains de tout cœur.

EDMOND LEVRAUD.

Je ne conservais pas beaucoup d'espoir. Une lettre de Caria vint m'enlever le peu qui m'en restait.

Londres, 1er octobre 1878.

Cher citoyen Vuillaume,

Pour la seconde fois depuis ma dernière lettre, j'ai vu Eugène dimanche. Regnard aussi est venu le voir. Nous l'avons trouvé dans l'état le plus déplorable. Il ne pouvait plus parler, et pleurait à chaque instant. Tout espoir est donc perdu. J'ai bien de la peine à croire qu'il verra le mois de janvier.

J'ai vu bien des amis mourir. Mais jamais je ne me suis trouvé aussi affecté que dimanche, en voyant ce pauvre ami souffrir, et me prier de le sortir de cette maison où il a conscience qu'il va mourir. Car il me l'a dit. C'est le cœur bien serré que l'on revient d'une visite comme celle-là.

Recevez, cher citoyen, une cordiale poignée de main de votre dévoué

LÉOPOLD CARIA.

Quelques jours encore, et la triste nouvelle me sera annoncée par Edmond Levraud.

Londres, 13 octobre 1878.

Mon cher Vuillaume,

Vermersch est mort. L'enterrement a lieu aujourd'hui.

Ne sachant pas si Caria vous a annoncé cette triste nouvelle, je vous écris ces deux mots à la hâte. Car je pars à l'enterrement.

A vous d'amitié.

EDMOND LEVRAUD.

Une dernière lettre de Caria.

Londres, 19 octobre 1878.

Citoyen Vuillaume,

Vous avez appris par Levraud la mort de ce pauvre Eugène. Je ne suis pas sensible, mais il faut vous avouer que, malgré ma fermeté, il m'a fallu verser un pleur à son enterrement. C'est mon meilleur ami que j'ai perdu.

Nous avons ouvert une souscription pour lui élever un petit monument sur sa tombe.[270] C'est Regnard qui est trésorier.

Recevez, citoyen, l'assurance de mon dévouement.

LÉOPOLD CARIA.

[270] Je ne crois pas que ce projet ait jamais été mis à exécution.

Ces vers de Vermersch dont me parlait Edmond Levraud, je les ai devant moi, pendant que j'écris ces lignes, tels que les a copiés, pour me les envoyer, sur l'original, la veuve de mon pauvre ami. Les voici:

.............. je le veux bien. Plus d'un sage envierait ma vie, Qui vraiment est digne d'envie; Car je vis à ne faire rien.

L'excellent docteur qui me soigne Comme un fils, ayant le frisson Que de lui trop tôt je m'éloigne, Me donne un jardin pour prison.

Dans ces premiers jours de septembre, Des arbres le feuillage vert S'emplit de feuilles couleur d'ambre Annonçant le prochain hiver.

Mais le temps est si doux encore Qu'on se croirait en fin de mai, Que j'ai vu se lever l'aurore Dans un grand ciel couleur de lait.

Un de ces ciels que l'Italie Toute seule m'avait montré, Et que jamais, même en folie, Un peintre n'avait rencontré.

Dernier sans doute de l'année, Hier je vis voler, tremblant, Autour d'une rose fanée Un papillon autrefois blanc.

Ce beau de la saison passée, Ce marquis poudré, somptueux, Sans doute à cette trépassée Psalmodiait de longs aveux.

Connaissant (?) leurs amours entières, Les moineaux, ces parisiens, Cancanent comme des portières, Brochant sur mille et mille riens.

Mais les légères alouettes Allant se perdre dans le ciel, Dans leurs harmonieuses strettes Chantaient le printemps éternel,

Qui réveillera toutes choses, Avec son sourire vermeil, Les papillons avec les roses Dans la jeunesse du soleil (?)

Vermersch n'est plus. Ce sont maintenant les lettres, toutes mouillées de larmes, de celle qui reste après lui.

... Il ne faut pas croire, mon cher Vuillaume--m'écrit la veuve en deuil--que notre ami a quitté la terre sans penser à vous. Le 3 août, il a repris un moment connaissance, et, voyant quelqu'un dans sa chambre, il dit: «Est-ce toi, Vuillaume?» et, ensuite: «Toi, Wieland?»[271] C'est après vous deux qu'il a demandé avant tout...

[271] Wieland était un professeur d'Altorf avec qui Vermersch s'était lié.

Puis, un peu plus loin, les souvenirs de notre vie, les uns près des autres, à Altorf:

... Quand je pense à ces bons jours d'Altorf, les larmes me viennent aux yeux...

Le 12 novembre, une dernière lettre:

Jamais je n'aurais cru qu'il aurait fait un si grand vide. Je ne puis l'oublier...

APRÈS

LE CITOYEN PRIVÉ

Juillet 1898. Rue de Rennes. Adossée à la muraille, au numéro 76, une baraque en planches. Une sorte de hangar qui donne asile à une modeste boutique d'antiquités. Derrière les vitres, des étoffes anciennes, des tableaux, des bibelots. Dans un coin du magasin, une ouvrière, le visage penché sur une bande de tapisserie qu'elle raccommode. Assis dans un large fauteuil, ancien comme tout ce qui est là, un homme au visage énergique, à la barbe en pointe grisonnante. Il lit un journal.

Le citoyen Privé.

Privé a dépassé la soixantaine. Dans sa haute taille et ses larges épaules, avec sa crinière grise, ses sourcils broussailleux sur des yeux bleus, son nez fortement accusé, le regard franc toujours en avant, le vieil insurgé a fort grand air.

--Mon père est mort à quatre-vingt-dix ans, me disait-il un jour. J'ai encore le temps de voir la prochaine.

La prochaine, c'est Elle... C'est la Commune!

Revoir flotter le drapeau rouge! Entendre encore une fois tonner, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, les acclamations d'autrefois! Rêve éternel du communard qu'est resté Privé!

Je donne un petit coup au carreau de la porte. Privé lève le nez.

--Entre, me crie-t-il sans bouger.

Et continuant:

--Les clients ne se sont guère montrés aujourd'hui. Je t'avertis que je suis maussade... C'est demain le terme... Tu sais, le Terme... Proudhon a fait un chouette article sur ce foutu Terme...

Nous bavardons. Il n'y a qu'une quinzaine que nous nous sommes rencontrés, au Père-Lachaise, où nous accompagnions un camarade mort.[272]

[272] Voir plus loin, p. 423, le _Mur_.

--Au fait, dis-je, tu ne nous as pas conté l'autre jour comment tu avais pu t'échapper, la nuit du samedi au dimanche... quand les troupes eurent complètement envahi le cimetière...

--A mesure que les soldats entraient--commença Privé--nous reculions vers le boulevard, là où est située la Conservation... J'avais avec moi un gamin de quinze à seize ans, qui, depuis la veille, me suivait partout... Tout le jour, la soirée plutôt, il avait rechargé mes fusils... J'en avais deux... Nous attendions, appuyés au mur d'enceinte, silencieux, guettant les moindres bruits... Les soldats ne bougeaient pas... Il était peut-être deux ou trois heures après minuit, quand je me décidai à quitter le cimetière... Tout était définitivement perdu. Il n'y avait plus qu'à fuir.

--Allons, filons, dis-je au gosse. Séparons-nous. Chacun pour son compte... C'est plus sûr...

Le gamin me quitta. Où alla-t-il? Je n'en sais rien. Je n'ai jamais plus entendu parler de lui.

Je cachai mes deux chassepots dans les broussailles. Pourquoi? Je me le demande encore... Puisque je fuyais... Et je grimpai à la muraille, m'aidant aux poutres qui y étaient adossées.

Dès que je fus sur le faîte, je reconnus--je l'avais oublié--que la rue était à trois ou quatre mètres en contrebas... Après m'être assuré que tout était désert, que pas un être humain ne pouvait me voir, j'enjambai la crête du mur et je me suspendis par les mains dans le vide... Je lâchai... et je me trouvai, sans une égratignure, solide sur pattes, droit sur le pavé...

Maintenant il fallait se garer.

Mes mains étaient noires de poudre. Je sentais mon épaule tout endolorie. Et, tu sais, l'épaule...

--Eh bien?

--L'épaule!... Les mains, ça n'est rien. Un coup de torchon suffit. Mais, l'épaule, ça se congestionne par le frottement du fusil. Ça se rougit... Un officier malin ne s'y trompe pas... L'épaule, on ne peut pas se figurer ce que ça fait fusiller son monde... Dès que vous pouvez aviser un coin, vite la veste à bas, et la chemise, et si vous pouvez avoir un brin d'eau de cologne ou de vinaigre, frottez dur. Ça fait passer la rougeur...

--Te voilà donc au bas du mur du Père-Lachaise?

--Tu connais le restaurant qui fait le coin du boulevard et de la rue du Repos, où nous nous réunissons, à chaque anniversaire, pour aller porter au Mur les couronnes... C'est là que je suis entré.

J'étais en civil... Ah! un drôle de costume de civil... Si quelque soldat m'avait vu à ce moment, je crois bien qu'il n'aurait pas hésité un instant à me coller au mur... Mon chapeau mou, bossué, boueux... Et mes souliers! Des souliers du Juif-Errant qui aurait marché un siècle dans la fange...

Je jetai un regard sur mon veston... De l'huile que m'avait laissée le voisinage des roues de canons. De la boue jaunâtre. De larges plaques blanches qui étaient les frottements contre les tombes, de l'herbe mouillée... Et, à ma ceinture, mon revolver...

Ah! de celui-là, je me dis que je ne me séparerais pas, dût-il me faire fusiller...

La salle du restaurant était vide. Tout le monde devait être caché dans les caves ou ailleurs... Je poussai une porte et je me trouvai dans la cuisine.

Une forte fille aux manches retroussées astiquait tranquillement une casserole...

--Oh là! ma fille, il faut me donner de quoi laver ces mains sales.

La fille me regarde.

Rapidement elle tourne le robinet et remplit une cuvette d'eau.

Je me lave les pattes.

Brusquement, je songe à l'épaule... Mon habit est vite à bas, et mon bras sorti de la chemise... La servante regarde.

--Je vais vous chercher des serviettes, dit-elle, en se dirigeant vers la porte.

--Ne bouge pas d'ici, repris-je en faisant mes gros yeux. Je m'arrangerai avec ce que j'ai là.

Et, ce disant, je pose près de moi mon revolver.

--Maintenant, aux souliers! Donne-moi des brosses.

Il n'y avait pas de cirage. La fille me passa une brosse à émeri qui servait à polir le poêle de fonte.

Quand je sortis, je n'avais plus l'air d'un insurgé, avec mon chapeau bien brossé, mes mains propres et mes souliers brillants... à la mine de plomb.

Ah! il n'aurait pas fallu entr'ouvrir mon veston, sous lequel j'avais, le canon dans la ceinture de mon pantalon, fiché mon revolver...

--Et tu es redescendu dans Paris?

--Oui, par la rue de la Roquette... Je me suis rappelé qu'un maçon de ma loge avait sa boutique tout près.

--Tu t'es réfugié chez lui?

--Oh là! là! Ce qu'il m'a reçu... Il se mit à me faire une longue théorie sur les dangers que nous avions fait courir à la République... Louis Blanc lui-même n'avait-il pas flétri la Commune!

--Mon vieux! lui dis-je, au revoir.

Je filai sans regarder derrière moi...

Heureusement d'autres maçons furent plus dévoués, et j'en connais qui risquèrent la fusillade pour sauver des frères qu'ils voyaient pour la première fois...

Privé s'était tu...

Chaque fois que je passais rue de Rennes, je ne manquais jamais de frapper aux carreaux du vieil ami.

Un jour, en janvier 1901--il y avait quelques mois que nous ne nous étions rencontrés--je vis son grand fauteuil vide. J'entrai. L'ouvrière avait les yeux rouges...

--Qu'y a-t-il? demandai-je.

--Il y a... que Monsieur Privé est bien malade... Il est à la Charité.

J'y courus... Je trouvai Privé mourant.

Deux jours après, nous le conduisions au cimetière d'Issy, où il avait voulu reposer.

--C'est plein de fleurs par là, nous disait-il un jour qu'il nous faisait ses confidences... J'y serai très bien... Et puis, c'est tout près d'où nous nous sommes tant battus jadis... Il me semble que j'entendrai encore le canon de la Commune.

RANC

Septembre 1898. Au _Radical_. Depuis un quart d'heure, nous causons, Ranc[273] et moi, dans le couloir sur lequel donnent les salles de rédaction.

[273] Ranc (Arthur), membre de la Commune, élu par le 9e arrondissement. Démissionnaire le 6 avril. Plus tard, député, sénateur de la Seine.

De quoi causons-nous? De ce qui fait, chaque fois que nous nous rencontrons, le sujet de nos conversations.

L'affaire Chaudey.

Pourquoi Raoul Rigault a-t-il, brusquement, dans la soirée du mardi au mercredi 24 mai, pris la résolution de fusiller le rédacteur du _Siècle_, détenu à Sainte-Pélagie?

--Vous avez vu Rigault le mercredi matin? me demande Ranc.

--Oui. Au café d'Harcourt. Place de la Sorbonne.[274] C'est là qu'il m'a appris l'exécution. En quelques phrases brèves, hachées, jetées à la hâte... La bataille allait éclater, tout près... Mais je n'ai pas eu le temps de l'interroger... Je ne l'ai revu que mort, la tête fracassée, le lendemain, rue Gay-Lussac...

[274] Voir plus haut, page 302.

--Sapia?... Madame Sapia?

--Je n'en sais rien... Si, cependant... En exil, Chardon m'a conté que la veuve et la mère de Sapia venaient souvent, très souvent, à la préfecture de police... Un jour même, pendant que madame Sapia était là, madame Chaudey vint demander l'autorisation de voir son mari à la prison... La veuve et la mère de Sapia poussèrent-elles Rigault à venger le mort? Chardon n'osait pas l'affirmer... Mais il n'était pas loin de le croire.

--Et l'article du _Père Duchêne_?

--Eh bien!... Vous le savez...

--Non... On m'a dit... Advenant?[275]

[275] _Advenant_, administrateur du _Réveil_ de Delescluze. C'est Advenant qui fit élever le tombeau de Delescluze au Père-Lachaise, tout proche de l'emplacement où étaient installées, pendant la Semaine de Mai, les batteries fédérées.

--Oui... Un soir, tard--les formes étaient déjà serrées--on apporta un article... l'article fameux... Il est exact qu'il ait été donné par Advenant... On desserra les formes pour le mettre à la dernière page. Le lendemain, ou deux jours après, Chaudey était arrêté.[276]

[276] L'article du _Père Duchêne_ ne détermina en rien l'arrestation de Chaudey. Depuis deux jours, elle était décidée. Rigault me l'a formellement déclaré quelques jours après l'arrestation du rédacteur du _Siècle_. Da Costa me l'a, à plusieurs reprises, déclaré, lui aussi. (Voir sa _Commune vécue_, II, 96.)

--Alors, c'est bien Advenant?

Je fis un signe de tête affirmatif...

Ranc s'était tu.

Cherchait-il dans ses souvenirs? Je le vois encore, enlevant son lorgnon, et, d'un geste qui lui était familier, essuyant les verres, le regard baissé.

--Voici ce que je sais, moi, reprit-il.

J'ai noté, mot pour mot, ce que me dit Ranc. Je copie la note, écrite le jour même de notre conversation:

... J'étais encore à la Commune. Nous étions au lendemain de l'attaque du pont de Neuilly (2 avril). Quelqu'un, je ne sais plus qui, propose de confisquer les biens des membres du gouvernement de la défense nationale. On dresse la liste des noms.

--Mais vous oubliez Jules Simon et Picard? crie une voix.

Hilarité.

Tout à coup, nous voyons Delescluze se lever de son banc.

--Et Chaudey? s'écrie-t-il. Il est encore libre!

--Mais laissez donc Chaudey tranquille, dit Paschal Grousset. Il fait en ce moment le journal officieux de la Commune...

Je quittai la séance, inquiet, et me dirigeai vers les bureaux du _Siècle_, où je ne trouvai que Cernuschi.

--Bah! me dit Cernuschi, quand je lui eus raconté la sortie de Delescluze... Ce n'est rien...

Le 6, comme vous le savez, je donnais ma démission, et quittais l'Hôtel de Ville.

Le lendemain, je me trouvai rue Chauchat, face à face avec Chaudey, qui allait au _Siècle_.

Chaudey, avant même que j'eusse ouvert la bouche, me reprocha amèrement d'avoir quitté l'Hôtel de Ville.

--Vous laissez, me disait-il, le champ libre aux violents...

Je laissai Chaudey achever sa diatribe. Quand il se fut tu, je lui contai l'incident Delescluze.

--Oui, me dit Chaudey, Cernuschi m'a averti... Mais je suis de son avis. Ce n'est pas sérieux.

--Si, repris-je. C'est très sérieux. Je ne suis ni un poltron, ni un imbécile. Mais je vous dis: Partez. Il est temps, si vous ne voulez pas être arrêté.

A ce moment, survint Ulysse Parent, qui se joignit à moi pour supplier Chaudey de quitter immédiatement Paris.

Mais Chaudey n'en voulut rien croire.

Il resta.

Il semble donc bien que l'arrestation de Chaudey fut, du moins pour une part, l'œuvre de Delescluze.

Il la voulut, il la réclama dès le premier jour.

Il la fit réclamer, par son ami Advenant, au _Père Duchêne_.

Le motif qui poussait Delescluze à poursuivre Chaudey de ses haines?

Le 22 janvier?

Ce jour-là Delescluze était avec Razoua, Cournet, Edmond Levraud, Arthur Arnould, d'autres, chez Lefebvre-Roncier[277] qui habitait, au 60 de la rue de Rivoli, un appartement, dont les fenêtres donnaient sur la place de l'Hôtel-de-Ville.

[277] Lefèbvre-Roncier, juge suppléant à la cour martiale (13 mai). Sous-chef d'état-major au ministère de la guerre (Delescluze). Plus tard, conseiller municipal de Paris.

Quand la fusillade éclata, laissant après elle une douzaine de morts--parmi eux le commandant Sapia--Delescluze, m'a raconté un témoin, porta les mains à son visage comme pour échapper à l'horrible vision. On l'emmena, soutenu par des amis. Son désespoir ne pouvait être apaisé.

Est-ce le souvenir de cette sanglante journée, dont la responsabilité, pour lui, et pour l'opinion publique, pesait alors tout entière sur Chaudey, qui l'incita à réclamer, avec tant de ténacité, l'arrestation, et, plus tard, le maintien sous les verrous, du rédacteur du _Siècle_?

Voici ce que me racontait, à ce sujet, quelques jours après ma conversation avec Ranc, Avrial, qui, avec Vermorel, Delescluze et autres, faisait partie de la commission exécutive:

A l'une des séances de la commission--me disait Avrial--Vermorel réclama énergiquement la mise en liberté de Chaudey, contre lequel, disait-il, aucune preuve formelle de culpabilité n'avait été formulée.

Vermorel demandait qu'on fournît au moins l'original de la dépêche attribuée à Chaudey, dépêche par laquelle ce dernier aurait reconnu avoir donné l'ordre de «balayer la place», dans la journée du 22 janvier.

A la demande de Vermorel, Cournet avait fait rechercher la dépêche. On ne l'avait pas trouvée.

--Il faut aviser la Commune, concluait Vermorel. Puisqu'on ne peut pas nous présenter la dépêche, seule base d'accusation contre Chaudey, celui-ci doit être libre demain.

Mais Delescluze protesta avec véhémence.

--Qu'on trouve ou non la dépêche, il faut garder Chaudey.

L'affaire en resta là. Chaudey était à Sainte-Pélagie. Il ne devait plus quitter sa chambre de prisonnier que pour descendre dans le chemin de ronde, la nuit du mardi au mercredi 24 mai.

Et comme je demandais à Avrial, s'il savait qu'après cette séance de la commission exécutive, une preuve quelconque de la culpabilité de Chaudey eût été portée à la connaissance de la Commune:

--Non. Jamais aucune preuve ne fut mise sous nos yeux.

A maintes reprises, Ranc revint, dans nos conversations, sur l'article du _Père Duchêne_.

Comment? En quelles circonstances avait-il été apporté?

Il y avait, dans l'interrogation de Ranc, le désir ardent de percer un des mystères du journalisme. Car, journaliste, Ranc l'était avant tout.

--Voyons, me disait-il, lequel de vous trois a revu l'article?

Je restais muet.

Un dernier coup droit:

--Bah! c'est vous, alors? Voyons, avouez...

Mais je n'avouais pas.

Ni en ce qui me concernait. Ni en ce qui concernait l'un ou l'autre de mes deux collaborateurs.

Et la conversation en restait là.

Peu de temps avant sa mort, j'allai voir Ranc, place des Vosges. Il m'avait fait demander un nouvel exemplaire de ma brochure _Un peu de Vérité sur la mort des Otages_. Il avait égaré, avant de l'avoir lu, celui que je lui avais remis lors de son apparition.[278]

[278] Cette brochure parut, en 1906, à l'Imprimerie l'_Emancipatrice_, 3, rue de Pondichéry. (80 pages in octavo. 300 exemplaires numérotés, non mis dans le commerce.)

Je le vois encore, solide malgré le commencement de paralysie qui lui rendait la marche très difficile, la calotte rouge sur le chef, gai, causeur, comme à l'habitude.

Nous bavardâmes de choses et d'autres.

Avant de le quitter, je lui tendis la main. Et lui, le doigt posé sur le titre de la couverture rouge:

--Allons, cette fois, vous avouez, je l'espère...

--Non... Non. Pas encore... Du reste, je n'y parle pas de l'affaire Chaudey.[279]

[279] Da Costa, dans sa _Commune vécue_ (volume II, pages 97 et suivantes), s'évertue à établir «la vérité» sur l'article du _Père Duchêne_. Il nomme avec raison Advenant. Mais l'interprétation qu'il donne à sa démarche est inexacte. Il ignore également les conditions dans lesquelles fut publié l'article. Ce qu'il écrit n'est donc pas, comme il le croit, la vérité.

Juillet 1901. Nous causons, avec Ranc, de Rigault.

Ranc avait un faible pour les Hébertistes.[280] Il aimait assez qu'on le classât parmi eux. Hébertiste et Blanquiste, Rigault ne pouvait manquer d'avoir les sympathies de Ranc, avec qui il s'était rencontré un peu partout où l'on conspirait et où on luttait, dans les dernières années de l'Empire.

--La dernière fois que je rencontrai Rigault--me conta Ranc--ce fut quelques jours avant l'entrée des troupes. Sur le quai. Il était, autant qu'il me souvienne, avec Da Costa.

Je venais de recevoir des nouvelles de Versailles. Je lui en fis part. Elles étaient très mauvaises. L'armée était aux portes. C'était une affaire de jours. D'heures peut-être.

Rigault me sembla être également renseigné.

--Vous avez pensé, lui dis-je, aux innombrables papiers, nominations, notes quelconques, fiches, celles de l'Empire entre autres... Il faut brûler ça tout de suite... Que de gens compromis si vous les laissez au vainqueur...

Rigault songea un instant.

--Bah! dit-il brusquement. Ce sera bien plus simple... Nous foutrons le feu à la boîte!

--Oui, repris-je. Mais, auparavant, il faut mettre en sûreté les archives de la Révolution. Il y en a à la Préfecture--et je montrais du doigt les bâtiments de la police--il y en a aussi à l'Hôtel de Ville... Toute la Commune, la grande... Ses sections...

Rigault me sembla ignorer la présence, tant à la Préfecture de Police qu'à l'Hôtel de Ville, de ces précieux documents.

--C'est vrai, me dit-il. Je vais, dès aujourd'hui, faire transporter tout en lieu sûr.

Vous savez qu'il n'en fit rien, et que tout, ou presque tout, fut la proie des flammes.

[280] Dans les _Notes Politiques_ qu'il donnait au _Radical_, Ranc écrit (26 septembre 1904): «La _République Française_, répondant à mon dernier article, déclare que je suis resté fidèle à mes vieilles idées jacobines. A mes vieilles idées républicaines et révolutionnaires, oui. Jacobines, non. J'ai la douce habitude d'être traité de vieux jacobin, et cela ne me touche pas autrement. Il faut pourtant que je réclame au nom de la vérité, et je suis enchanté que la _République Française_ m'en fournisse l'occasion. Qu'on m'appelle vieux dantonien, cela me flattera. Qu'on m'appelle vieil hébertiste, cela ne me choquera nullement. Je tiens qu'Hébert est un grand calomnié, et que Chaumette a été un des meilleurs, un des plus intelligents serviteurs de la Révolution. Donc, hébertiste, tant qu'il vous plaira! mais jacobin, non! Je n'ai jamais été de l'église où l'on glorifie Robespierre. Je n'ai jamais fait mes devoirs dans la chapelle de l'Etre suprême. Ceci dit, passons.»

DOMBROWSKI

A maintes reprises, pendant nos longues causeries sur les derniers jours, Brunereau m'avait conté, à Genève, la scène tragique des funérailles du général de la Commune, le mercredi 24 mai au Père-Lachaise.

Là-haut, sur la plate-forme où, depuis la veille, tonnaient les pièces fédérées, les canons s'étaient tus.

Les artilleurs, les servants, les combattants des alentours, tous, avaient quitté leur poste, pour venir embrasser une dernière fois le chef héroïque, blessé à mort, la veille, à la barricade de la rue Myrrha et de la rue des Poissonniers, porté à Lariboisière expirant, reconduit, mort, à l'Hôtel de Ville, d'où, la nuit, à la lueur des torches, il avait été enlevé sur une civière.

Le cadavre avait été, par les soins de Brunereau, mis en bière, revêtu de son uniforme, et enveloppé dans un drapeau rouge.

Vers quatre heures, au moment même, où, sur la place Voltaire, allait se dérouler le premier acte de la tragédie des otages, le corps de Dombrowski avait été, après un adieu poignant de Vermorel, déposé dans un caveau.

Où?

Les restes de Dombrowski étaient-ils toujours là où ils avaient été déposés?

Avaient-ils été enlevés?

Transportés autre part?

Un jour de juillet 1898, je me rendis au Père-Lachaise, résolu à consulter le registre des entrées des morts pendant la Semaine de Mai.

Le registre me fut communiqué.

A la date du 24 mai, une seule entrée est mentionnée.

Sur le registre, je lus:

_Dombrowski, général de la Commune_ (sic), _déposé au caveau Brizard, case nº 7_.

Le cercueil resta dans ce caveau jusqu'au 18 février 1879.

A cette date, le propriétaire du caveau, ayant besoin de la case occupée par Dombrowski, fit enlever le cercueil, qui fut porté au cimetière d'Ivry.

Au cimetière d'Ivry, où je me rendis, il me fut dit--et je vérifiai sur le registre d'entrée--que le cercueil, apporté du Père-Lachaise, avait été, dès son arrivée, inhumé en tranchée gratuite (6e division).

Cinq années après, en novembre 1884, la tranchée avait été _reprise_, c'est-à-dire bouleversée.

Je tentai de savoir si quelques indices n'avaient pas, à l'ouverture du cercueil, attiré l'attention des ouvriers, Dombrowski ayant été, comme je l'ai dit plus haut, mis en bière, revêtu de son uniforme.

Les boutons de la tunique. La plaque du ceinturon. Les débris du vêtement. Ceux du drapeau rouge?

Rien.

Sur la bière, au témoignage de Brunereau, le frère de Dombrowski, présent aux funérailles, avait écrit le nom du mort:

_Jaroslaw Dombrowski._

Quelqu'un n'avait-il pas été frappé par les vestiges de l'inscription?

Rien encore.

Ni dans les bureaux de la Ville, ni au Conseil municipal, personne n'avait prêté la moindre attention à la translation et à la dispersion des restes du général de la Commune.

Où sont-ils aujourd'hui?

Enfouis dans quelque trou? Dormant aux catacombes?

LE MUR

Au Père-Lachaise... Aux obsèques d'un vieux camarade. Les discours sont finis. On reste à causer sur le terre-plein du columbarium, dont les cheminées fument encore. Avrial, Privé, Roullier, Alavoine. D'autres. Les amis descendent, par petits groupes, les allées qui conduisent à l'entrée. Machinalement, tout en causant, nous nous dirigeons vers le Mur. Le pèlerinage habituel.

Nous y voilà.

Une façade de couronnes rouges, pâlies, desséchées, aux rubans déchiquetés par la pluie et le vent. «Aux morts de 1871. Anniversaire de la Semaine sanglante. Aux victimes du grand massacre.» Et, mêlées aux couronnes géantes, apportées par les comités, les associations, les cercles révolutionnaires, d'autres, toutes petites, en perles noires, avec des pensées violettes et jaunes. «A mon père. A mon mari.» Pieux souvenirs, pour ceux qui sont là, sous la terre battue, ou, du moins, que l'on croit être là.

Car, sont-ils là?

Au pied de ce Mur, dorment-ils, les fusillés de la nuit du samedi au dimanche? Ceux de la Roquette, qui «moururent avec insolence» et dont les cadavres troués de balles furent emportés, dans les horribles tapissières ruisselantes de sang, vers la nécropole voisine?

Dorment-ils au pied du Mur, les cent quarante-sept qui furent passés par les armes, tout près, le dimanche matin, sur le tertre, encore verdoyant aujourd'hui, où s'ouvrirent, pour cacher le grand massacre, les épouvantables fosses communes?

Nous échangions, tout en interrogeant les tombes voisines, de rares paroles. A chacun de nous, certainement, les souvenirs revenaient en foule. Là-bas, de l'autre côté, au pied de cette pyramide dont nous voyions, à travers les arbres couverts de givre, scintiller la pointe dorée, étaient les batteries fédérées, qui, pendant quatre jours et quatre nuits, lancèrent sur Paris leurs bordées d'obus.

--Tu y étais, toi? dis-je à Alavoine.

--Oui. J'y étais. Le samedi matin, il nous fallut abandonner les pièces--une dizaine de pièces de 7--faute de munitions. Les Versaillais étaient tout près. Dans l'avenue de Saint-Mandé... Il pleuvait à verse... A côté de nous, depuis trois jours, le cadavre d'un cheval, tué par un obus, qui empestait l'air... Nous ne restions plus guère qu'une quinzaine... Je me souviendrai toujours de la dernière nuit que je passai là. Accroupis, avec deux artilleurs, dont l'un blessé au bras enveloppé d'un linge rouge, dans le caveau de Morny. A côté de nous, un tas d'obus qui n'étaient pas de calibre... L'artilleur blessé jurait «Nom de Dieu! sommes-nous encore trahis!» Nous étouffions là-dedans... Je sortis un instant... Quel spectacle!... Tout Paris, au-dessous de nous, flambait comme une gigantesque fournaise... La moitié de la ville disparaissait sous un nuage colossal. Noir, noir, plus noir que de la poix... A cette heure-là, on ne se battait pas... Quel silence!... Je montai, une cinquantaine de pas à peine, jusqu'à la pyramide blanche--tu sais, le monument de Beaujour. La porte du caveau circulaire était grande ouverte. Une dizaine d'artilleurs ronflaient sur des tas de couronnes jaunes... Vers onze heures du matin, nous partions tous. Il était temps. Quelques heures encore, et nous étions bel et bien pris par les fusiliers-marins...

Privé écoutait, faisant de temps à autre un signe d'assentiment. Lui aussi, était là.

--Quand j'eus quitté les pièces, raconta-t-il, je restai dans le cimetière. Vers le bas. Quelques fédérés, que j'avais rencontrés, et moi. Nous entendîmes les premiers coups de feu des soldats, vers quatre heures. Ils étaient entrés en perçant le mur de la rue des Rondeaux, tout près d'ici... Là...

Privé indiquait de la main un endroit de l'enceinte. Pas loin du Mur.

--Aux premiers coups de feu, continue-t-il, nous grimpons rapidement. Six ou sept. Nous nous cachons dans un fourré de cyprès, proche du monument de Casimir-Perier... Nous sommes restés là des heures. Tirant par-ci par-là un coup de feu. Les soldats n'avançaient pas. Ce ne fut qu'à la nuit tombée que nous entendîmes un grand bruit de pas et de fusils. Ils arrivaient en nombre... Nous n'avions plus qu'à nous réfugier dans la partie du cimetière encore inoccupée... Les soldats bivouaquaient... Moi, vers le milieu de la nuit, je grimpai au sommet du mur d'enceinte, et me laissai tomber de l'autre côté... J'étais hors de danger.

--Alors, on ne s'est pas beaucoup battu, au fond, dans le Père-Lachaise?

--Si. Et non. Par petits paquets. Des coups de feu isolés. Une chasse à l'homme. Toute l'après-midi du samedi... Mais c'est tout... Ceux qu'on a fusillés, ils venaient d'autre part... Ramassés un peu partout. Dans le cimetière même. Dans les escarmouches qui précédèrent l'entrée des soldats...

Nous nous étions éloignés du Mur.

Quelques jours après, je retournais au Père-Lachaise.

Je cherchais depuis longtemps un témoin de l'hécatombe du dimanche matin.

Je le rencontrai.

Un conservateur du cimetière, M. Leprestre. Jeune employé en 1871, il avait vu. Tout vu. Les malheureux qui, serrés, en tas, attendaient la fusillade. Les morts. Les horribles fosses.

--C'était le matin du dimanche, me raconta M. Leprestre. (Je suis ici les notes écrites que j'ai prises de notre conversation.) Vers sept heures. Ils étaient cent cinquante, ou à peu près, groupés dans l'allée centrale, à une cinquantaine de mètres du grand portail du boulevard Ménilmontant. Ils étaient là quand j'arrivai. Depuis combien d'heures? Je ne sais. D'où venaient-ils? Je n'en sais rien non plus. Il y en avait en costume de fédéré. D'autres, la plupart, en blouse ou jaquette. Autour d'eux, une vingtaine de soldats, l'arme au pied... Quand je les vis, j'ignorais le sort qui leur était réservé... Brusquement, un officier supérieur paraît. Il se dirige à grands pas vers le groupe. «Allons, conduisez tout ça là-haut!» Il s'approche d'un officier--un officier de fusiliers-marins--lui parle à voix basse. L'officier fait un signe. Le triste cortège s'éloigne, monte, prend une allée à droite... Je les suis des yeux... Un quart d'heure, une demi-heure--cela me parut long, long--j'entends des détonations...

--Vous ne les avez pas accompagnés?

--Non. On ne m'aurait pas permis de les suivre... Ce ne fut que le lendemain, de grand matin, que je reçus l'ordre de les faire inhumer... J'escaladai la hauteur en quelques minutes. J'avais hâte de voir... Quel spectacle... On en avait fusillé là--nous étions montés tous deux presque près du Mur--sur le tertre... Il y avait, à côté, des carrières, de grands trous creusés... Ils étaient étendus, la face contre terre, presque tous... Tous les pieds nus... Je les fis déposer dans la fosse commune, près des autres...

--Alors, ils ne sont pas au Mur?

Mon interlocuteur hésita... Il cherchait à fixer ses souvenirs.

--Pas ceux-là... Moi, je n'ai vu inhumer que dans les fosses...

--Combien, à peu près?

--Je ne sais pas. On n'a pas compté... Nous avons, depuis ce temps, bien souvent causé de cela, avec ceux qui étaient de mon temps... Un millier. Peut-être moins... Peut-être plus... Je vous dis... On ne les comptait pas.[281]

[281] Le Père-Lachaise reçut beaucoup plus d'un millier de cadavres. A elle seule, l'abominable cour martiale de la Roquette fournit à ses fosses communes douze cents fusillés.

--Et au pied du Mur?

--Je ne sais pas... Il se peut qu'on en ait fusillé là. Comme un peu partout... Il se peut aussi qu'on en ait enterré quelques-uns à cette place... Mais, moi, je vous le répète, c'est dans les fosses que je les ai vu jeter, tous... On les apportait à pleins tombereaux de la Roquette, de la place Voltaire, de partout... Encore un détail... Quand, au départ du lugubre cortège rassemblé dans l'allée centrale, l'officier de fusiliers-marins qui commandait passa près de moi, avant d'obliquer à droite pour atteindre les hauteurs, je le regardai fixement. Et, je vis, nettement, deux larmes briller sous ses paupières... Moi aussi, j'avais le cœur affreusement serré...

A BRÉVANNES

Septembre 1909.--Nous sommes allés en promenade, Lucien Descaves, le docteur Crepel et moi, à Brévannes,[282] où Descaves a un vieil ami, Mathey, qui commanda pendant une quinzaine de jours, en mai, le fort de Vanves.

[282] L'hospice municipal de Brévannes, à Limeil-Brévannes (Seine-et-Oise), a été créé en 1884 par la Ville de Paris pour remédier à l'encombrement des hôpitaux parisiens.

Mathey, qui fut lié avec Félix Pyat, a quatre-vingt-cinq ans sonnés. Toujours alerte, il nous accompagne dans une promenade dans le parc.

--Vous savez, nous dit-il brusquement, Oudet est toujours ici.

Oudet... Le membre de la Commune, élu par les onze mille électeurs des Buttes-Chaumont, à la presque unanimité des voix... Membre de la commission de sûreté générale... Un des plus violents, le plus violent peut-être de l'assemblée de l'Hôtel de Ville. Blessé le vendredi matin, il est rue Haxo, couché sur un canapé, quand on y amène les cinquante otages...

J'ai peu vu Oudet pendant la Commune. Mais, je me souviens d'une nuit passée, en 1870,--une nuit blanche--avec Oudet, chez Vallès, qui demeurait alors rue de Tournon, en face de la caserne des municipaux. Oudet, que nous avions rencontré rue Saint-Séverin, chez Glaser, se croyait poursuivi par la police. Vallès lui avait offert asile--un asile peu sûr, Vallès étant lui-même menacé--et nous avions passé la nuit à causer et à bâtir des plans d'insurrection.

--Il est là-haut, nous dit Mathey, montrant de la main les fenêtres du bâtiment de l'infirmerie. Oh! il est très mal... Il est fini.

Nous montons. Des files de lits blancs. Des vieillards. Et des vieillards encore.

Étendu sur un lit, Oudet. Le masque, jaune, émacié. Les yeux clos. Un cadavre...

--Il a quatre-vingt-six ans, nous dit l'infirmière qui le veille... Il ne peut plus bouger... Il y a deux mois, on pouvait encore le lever... Il n'y voit plus... Et puis, la tête a déménagé... Continuellement, il radote...

--Oui, il radote, dit un vieillard assis sur le lit voisin... Il parle tout le temps...

--Et que dit-il?

--Ah! c'est bien difficile de le comprendre... Rochefort... Rochefort... Vaillant...

Jusqu'au dernier souffle, le vieil insurgé songe encore, dans son cerveau obscurci, aux jours héroïques... Vaillant... la Commune... Rochefort... Les jours de bataille de l'Empire...

Un mois à peine après notre visite, Oudet rendait le dernier soupir. Pauvre comme Gouhier, le membre du comité central, pensionnaire, lui aussi, de Brévannes, où il mourut en 1904. Pauvre comme tous ceux de la Commune qui sont venus abriter, sous les grands arbres de l'asile municipal, ou--les moins heureux--dans quelque salle d'un hospice parisien, la misère de leurs vieux jours.

FIN

Notes et Corrections

_Page 11._--Au lieu de «ce que sont devenus nos prisonniers», lire «ce que sont devenus _nos blessés_».

_Page 85._--Au lieu de Wurth (Émile), lire Wurth (_Gustave_).

_Page 91._--Au lieu de «Léo Melliet écrit à Me Renoult, son défenseur», lire «Léo Melliet écrit à Me Renoult, _défenseur de Lucipia_».--_Même page._ Wroblevski commandait la _troisième_ armée de la Commune. Dombrowski et La Cécilia commandaient les première et deuxième armées.

_Page 97._--La trahison du commandant Gallien n'a pas été prouvée.

_Pages 90, 100 et 106._--Rétablir, pour l'exécution à Satory de Serizier, la date du _25 mai 1872_, jour anniversaire de la fusillade des Dominicains.

_Page 115._--Le mur de la rue de la Chine a disparu sous les immeubles de rapport récemment bâtis sur son emplacement. Il n'en reste que quelques vestiges. L'endroit où Jecker a été fusillé correspond à l'entrée de la maison qui porte le nº 7. Fort heureusement, j'avais eu la précaution de faire exécuter une photographie du mur, quand il était encore intact.

_Page 177._--Au lieu de «Amoureux», lire _Amouroux_.

_Page 264._--Au lieu de «En Pleine Bataille», lire _Matin de Bataille_.

_Page 287._--Les monnaies sont frappées à la presse. On a conservé cependant l'expression «échappée du balancier».--_Même page._ Au lieu de «plus de quatre cent mille», lire «_près de cinq cent mille_».

_Page 296._--Au lieu de «où je restai jusqu'à neuf heures du soir», lire «jusqu'à neuf heures _du matin_».

INDEX ALPHABÉTIQUE

DES NOMS PROPRES CITÉS[283]

[283] Les noms et chiffres en _italique_ renvoient aux notices biographiques en bas de page.

A

_Aconin._--_209._ 220. 233. 303.

_Advenant._--_416._ 417. 419.

_Affre (Mgr)._--_71._

Agar.--283. 284. 286.

_Alavoine (A.)._--_133._ 134. 362. 365. 398. 423. 424.

Allard (le Père).--70.

Alphand.--221. 301.

_Amouroux._--_177._ 430.

Andler.--245.

Andrejewitz.--184.

Antoine.--225. 232. 237.

Appert (général).--58. 262.

Armand.--108.

_Arnold (G.)._--_133._ 293. 296. 297.

Arnold (colonel).--391.

_Arnould (Arthur)._--165. _177._ 362. 375. 417.

Aubouin.--154. 155. 159. 193. 194, 216.

Aubry.--139. 140.

_Avrial._--_61._ 78. 132. 167. 418. 423.

B

Babick.--368. 376. 378.

Balzenq.--229.

Barbès.--256. 260.

Barbet.--264. 305.

Barbier (Aug.).--283.

Baroche.--268.

Baudelaire.--148.

_Baudoin (A.)._--108. _109._ 110.

Baudoin (Th.).--109.

Bauer (H.).--220.

Bauer (Mgr).--146. 153.

Bazire.--367. 368. 370.

Beaufort (de).--59. 60. 61. 62. 63. 64. 65. 66. 80. 116. 291.

Beaujour.--424.

Bellenger.--14. 15. 240. 313. 325. 326. 327. 329. 332. 335. 336. 337. 338. 339. 348. 350. 351. 354.

_Bénot._--_139._ 140. 404.

Bergerat.--251.

Bergeret.--139.

Berthelot.--312.

Beslay (Ch.).--103. 104. 167. 240. 401. 402.

Besnard.--22.

Besson.--264. 265. 266. 267. 269.

Billioray.--320. 369.

Bismarck.--158.

Blanqui.--67. 70. 71. 72. 141. 167. 183. 186. 225. 226. 229. 230. 231. 232. 233. 234. 237. 256. 260. 392.

Blot.--226. 227.

Boin.--100. 102. 104. 106.

Bonaparte (P.).--282.

Bonjean.--68. 70.

_Bordas._--_282._ 283.

Borel.--63.

Bos (Ch.).--57.

Bosio.--191.

_Bouchotte._--_187._

Boudaille.--104. 106. 107.

Boudin.--100.

_Bouis (Cas.)._--_186._

Boulanger.--186.

Bourdon.--54.

Bourgeat.--401.

Bourneville (docteur).--191. 269. 388.

Bouton d'Or.--299. 300.

Bouvier (Alexis).--282.

Brard.--140.

Breuillé.--220. 225. 229.

Bricon.--191. 193. 269. 388.

_Brideau._--_220._ 229.

_Briosne._--220. _235._ 236.

_Brissac._--_186._

Brizard.--422.

Brunet.--149.

Bullier.--174.

_Brunereau._--_361._ 362. 364. 376. 381. 383. 421. 422.