L'ARCHEVÊQUE
(Mercredi 24 mai)
_le capitaine de Beaufort_
Mercredi 24 mai, dix heures du matin. La Commune, qui vient d'évacuer l'Hôtel de Ville en flammes, siège dans la salle des mariages de la mairie du onzième arrondissement.
La place est pleine de troupes. Fédérés, Turcos, Vengeurs, Enfants perdus, cavaliers, caissons et canons, mêlés dans un effroyable désordre.
A la porte de la mairie, sur les escaliers, des femmes cousent des sacs à terre pour les barricades.
Partout une fièvre furieuse, des exclamations, des appels aux armes, des sonneries de clairons.
Au pied de la statue de Voltaire, accoudés contre les grilles, deux membres de la Commune, reconnaissables à leur écharpe rouge à glands d'or, silencieux, les traits tirés, regardent cette foule aux gestes pleins de menaces.
Un fourgon d'artillerie passe au galop.
--Où allez-vous?
--Au Père-Lachaise. Montmartre est foutu. Nous allons tirer sur les Buttes.
Le fourgon disparaît à l'angle de la rue de la Roquette.
Un grand mouvement se fait soudain du côté de l'entrée du boulevard Voltaire. Des bras se lèvent, avec de grands cris.
--A mort! A mort!
Au-dessus des têtes, dépasse le torse en uniforme d'un cavalier, capitaine d'état-major, la poitrine barrée d'aiguillettes d'or. Le cheval blanc se cabre. L'officier disparaît, tiré à bas de sa monture. Les cris redoublent.
--A mort le traître!
Une cantinière en uniforme, ceinturée de rouge, la jaquette déboutonnée, le chapeau rond rejeté en arrière, désigne du doigt l'officier. C'est la cantinière du 66e bataillon fédéré, Lachaise,[27] qui crie d'une voix éclatante:
--C'est la canaille qui nous a fait massacrer!
[27] Lachaise (Marguerite Guindaire, femme Prévost, dite), acquittée dans le procès de l'Archevêque, condamnée à mort (puis commuée) dans le procès Beaufort (19 juin 1872).
Les hommes qui entourent Lachaise racontent à leurs voisin la terrible histoire. Premier acte du drame qui va se dérouler.
L'officier est le comte Charles de Beaufort, qui signait ses ordres du titre de capitaine d'état-major, secrétaire du général ministre de la Guerre.[28]
[28] Un de ces ordres, en date du 7 avril 1871, est reproduit dans l'_Autographe_, volume I, page 230. Voir aussi _Officiel_, 17 avril.
Ancien sergent d'infanterie, capitaine pendant le siège d'un bataillon de garde nationale du faubourg Saint-Antoine, proche parent du membre du Comité central Édouard Moreau,[29] Beaufort flânait à l'Hôtel de Ville, en quête d'une situation ou d'un grade, quand il rencontra Cluseret,[30] qui l'emmena dans sa voiture jusqu'au ministère. Beaufort y resta.
[29] Edouard Moreau, membre du Comité central, fusillé à la caserne Lobau, le 25 mai.
[30] Cluseret (Gustave), membre de la Commune, délégué à la Guerre (4 avril-1er mai).
Très élégant, Beaufort affichait d'étincelantes bottes vernies sur une culotte de peau de daim d'une irréprochable blancheur. Il fit partie de l'état-major de la Légion d'honneur, mais peu de temps et sans fonctions bien définies.
Beaufort était brave--il avait été à Neuilly, aux côtés de Dombrowski--[31] et quelque peu noceur. Un jour qu'il rentrait au ministère, le factionnaire de garde, un fédéré du 66e bataillon, le trouvant par trop éméché, lui barra l'entrée. Furieux, le capitaine d'état-major interpella grossièrement le factionnaire et les fédérés rassemblés au bruit de la dispute.
[31] Dombrowski (Jaroslaw), général commandant la première armée (Neuilly), blessé mortellement le 23 mai à la barricade de la rue Myrrha, mort à l'hôpital Lariboisière.
--Ah! vous êtes le 66e, leur cria Beaufort en les quittant. Je me souviendrai de vous et je vous promets de vous purger à ma façon.
Cette parole devait coûter la vie au beau capitaine.
Quelques jours après cet incident, l'armée de Versailles entrait à Paris.
Le 66e bataillon était envoyé aux avancées à la Madeleine, où grondait déjà la bataille. Il y était décimé, laissant soixante des siens sur le pavé. Six hommes du bataillon, cernés et faits prisonniers, avaient été fusillés sous les yeux de leurs camarades, retranchés un peu plus bas.
Dans la nuit du mardi, harassés, traînant leurs blessés, ramenant quelques-uns des morts, les hommes du 66e regagnèrent le onzième arrondissement.
Ils étaient tous des environs de la mairie où depuis le matin siégeait la Commune. De la rue de la Roquette, du boulevard Voltaire, du boulevard de Ménilmontant, de toutes les rues populeuses du quartier. Sous le siège, ils avaient eu pour commandant Avrial,[32] qui avait été élu membre de la Commune, et, pour porte-drapeau, Genton.[33]
[32] Avrial (Augustin), membre de la Commune (11e arrondissement), membre de la Commission exécutive (11 avril), membre de la Commission de la guerre (22 avril).
[33] Genton (Gustave), juge d'instruction attaché au parquet du procureur de la Commune (15 mai), condamné à mort, procès de l'Archevêque. Fusillé à Satory le 30 avril 1872.
Genton est là-haut, à la mairie, près de Ferré,[34] qui en a fait, huit jours auparavant, un juge d'instruction.
[34] Ferré (Théophile), membre de la Commune (18e), délégué à la Sûreté générale (14 mai). Fusillé à Satory le 28 novembre 1871.
Les sanglants épisodes de la journée de combat à la Madeleine reviennent dans les conversations des groupes. On les discute.
--Ah! oui--dit tout à coup un garde--nous l'avons été, purgés! Le capitaine nous l'avait promis. Vous savez, ce capitaine avec qui nous nous sommes disputés...
Et voilà qu'il apparaît, ce capitaine! Par quel tragique hasard est-il venu se jeter au milieu de ces combattants du 66e qu'il a si durement injuriés!
Il n'ignore pas, cependant, que le siège de leur bataillon est là, tout près, dans cette petite boutique de la rue Sedaine, où, tout à l'heure...
Beaufort n'a pas posé le pied à terre qu'il est saisi, entraîné, écrasé par la foule. Son uniforme est en pièces. Ses aiguillettes d'or pendent, arrachées. Il est tête nue. Un vent de mort a passé. On le pousse vers la mairie. Les femmes quittent leurs sacs à terre pour se joindre au groupe qui accompagne l'officier jusqu'à la salle où se tiennent les membres de la Commune.
Un flot de paroles arrive, mêlées, incohérentes, jusqu'à Ferré, qui est là, assis devant une grande table recouverte de serge verte, le masque froid, impénétrable, les yeux brillants derrière les verres du lorgnon.
Ferré écoute. Il se penche vers Genton, qui est à son côté. Il lui dit quelques mots à voix basse. Genton se lève.
--Descendons, dit-il à ceux qui semblent commander à la foule... Nous allons le juger.
_premier cadavre_
En bas, la foule est toujours massée.
Dès que Beaufort apparaît, ce sont des vociférations, des cris répétés de: «A mort!»
Genton fait un signe de la main. Son écharpe rouge impose silence aux premiers rangs.
--Citoyens, dit-il, la Commune a décidé que le capitaine de Beaufort passerait devant la cour martiale.
A ce même moment, m'a raconté un témoin, se dirigeait vers le Père-Lachaise, traversant la place, une file de corbillards, portant à l'avant un drapeau rouge, et que suivaient des gardes en armes et des femmes.
Des morts de la bataille que l'on conduit à la fosse commune.
Beaufort est toujours là.
Un cri s'élève:
--C'est son tour à lui!
La cour martiale s'installe dans le bureau du 66e, la petite boutique de la rue Sedaine. Le colonel Émile Gois la préside, le même colonel Gois[35] que nous reverrons, le vendredi, préparant la grande tragédie de la rue Haxo. Genton est près de lui, et aussi le secrétaire de Genton, Fortin.[36]
[35] Gois (Emile), colonel d'état-major, président de la cour martiale (13 mai).
[36] Fortin (Emile), condamné à dix ans de travaux forcés, procès de l'Archevêque.
--Nous ne voulions pas, m'a dit Fortin, condamner Beaufort à mort. Il ne nous était pas prouvé qu'il fût responsable de la défaite du 66e à la Madeleine. Nous convînmes entre nous trois qu'il serait dégradé, qu'on lui retirerait ses insignes et son uniforme de capitaine, et qu'il serait conduit à la barricade la plus proche pour y faire le coup de feu avec les autres. C'est ce que nous dîmes aux hommes auxquels il fut remis.
--S'il ne se bat pas bien, ajouta l'un de nous, cassez-lui la tête.
La foule accusait Beaufort, non seulement du désastre du 66e, mais encore d'avoir joué le rôle d'espion à la solde de Versailles. Beaufort se défendit vivement de cette dernière accusation.[37] Quand on le fusilla, on trouva sur lui une somme d'argent minime, trois cents francs. Il n'avait d'autres papiers que des ordres de la Commune et sa commission de capitaine.
[37] Lissagaray (_Histoire de la Commune_, édition Dentu, page 552) reproduit une lettre signée de Beaufort, adressée au général Borel. Mais il déclare qu'il n'en a pas confronté l'écriture avec celle du capitaine de la Commune. Lissagaray semble ignorer la parenté de Beaufort et d'Edouard Moreau.
A peine Beaufort apparaît-il sur le seuil de la boutique où il vient d'être jugé, que les clameurs s'élèvent, plus violentes encore:
--Il nous le faut! Il nous le faut! Il y a assez longtemps qu'il nous trahit!
L'heure est tragique. Nul doute ne peut s'élever sur le dénouement. On va chercher Delescluze, qui descend, monte sur un banc, cherche à faire entendre sa voix, déjà à demi éteinte.
Fortin, lui aussi, veut s'interposer. D'autres encore. Peine inutile. Genton parle, cherche à apaiser les fureurs.
Déjà Beaufort est loin d'eux, roulé par la vague désormais irrésistible.
C'est la mort.
Quelqu'un qui a suivi cette foule effroyable a vu Beaufort jusqu'à ce qu'il tombât pour ne plus se relever.
Le brillant capitaine, qui, à son arrivée sur la place, caracolait, secouant ses aiguillettes d'or, n'a plus forme humaine. La face tuméfiée, l'uniforme couvert de boue et de crachats, il se laisse traîner sur les genoux...
Le voilà au bout de son calvaire, une palissade en planches qui, sur le côté gauche de la place, clôt un chantier de marchand de bois.[38]
[38] Sur l'emplacement de ce chantier était (1899) un café-concert.
Beaufort, déchiré, défiguré, sanglant, eût attendri les pavés de la rue. La cantinière qui l'a dénoncé, celle qui a demandé à grands cris sa mort, Lachaise, sent, à cet instant suprême, son cœur de femme s'amollir. Elle se jette en face des fusils.
--Ah! ne le tuez pas, crie-t-elle, désespérée. Je ne veux pas qu'on le tue!
Vaines et tardives supplications. La foule ruée sur Beaufort ne pourrait même plus arrêter son élan. Les fusils s'abattent sur le capitaine.
_la cantinière Lachaise_
Dans ce premier acte du grand drame qui va se terminer au pied du mur de la Roquette, la cantinière du 66e tient le premier rôle. C'est elle qui dénonce Beaufort. C'est à sa voix qu'obéissent ceux qui l'arrêtent et qui, bientôt, le fusilleront.
L'influence qu'exerçait sur les hommes du 66e la cantinière Lachaise est expliquée par les deux documents suivants, extraits, l'un et l'autre, du _Cri du Peuple_ de Vallès.
Tout d'abord une note, parue dans le _Cri_ du 8 avril 1871, après la désastreuse affaire du plateau de Châtillon, où fut fait prisonnier Duval:[39]
La cantinière du 66e bataillon, la citoyenne Lachaise, est une gaillarde et une crâne femme. Elle a bien mérité de Paris et nous sommes heureux de le lui dire.
Cette brave femme du peuple n'a cessé, depuis trois jours, de faire le coup de feu dans la plaine de Châtillon et de voler au secours de ceux qui tombent, frappés par les balles des sbires de Versailles.
Elle est à la fois soldat et chirurgien.
Brave femme, il coule du sang de lionne dans ses veines.
[39] Duval (Emile-Victor), membre de la Commune (13e arrondissement), fusillé le 4 avril, au Petit-Bicêtre, sur ordre du général Vinoy.
Le _Cri du Peuple_ du 11 avril reproduit la lettre suivante, adressée à la Commune par le 66e bataillon, dont fait partie Lachaise:
_Aux citoyens membres de la Commune de Paris._
Citoyens,
Les citoyens soussignés, appartenant au 66e bataillon de la garde nationale de Paris, déclarent que Marguerite Guinder (_sic_), épouse Lachaise, cantinière au dit bataillon, demeurant rue Sedaine, 65, dans le combat du 3 courant, en avant de Meudon, a tenu une conduite au-dessus de tout éloge et de la plus grande virilité, en restant toute la journée sur le champ de bataille, malgré la moisson que faisait autour d'elle la mitraille, occupée à soigner et panser les blessés, en l'absence de tout service chirurgical.
En foi de quoi, citoyens membres de la Commune, nous venons appeler votre attention sur ces actes, afin qu'il soit rendu justice au courage et au désintéressement de cette citoyenne républicaine des plus accomplies.
Salut et fraternité.
(_Suivent les signatures du 66e bataillon._)
Nous allons retrouver la cantinière du 66e à la porte de la Roquette, tentant en vain de faire revenir en arrière les hommes de son bataillon qui se sont mêlés au peloton d'exécution.
_six fusillés, six otages_
A quelle heure précise le capitaine de Beaufort fut-il exécuté, le mercredi 24 mai? Il est difficile de fixer ce détail avec précision.[40] Ce n'est déjà point chose facile de recoudre les épisodes que l'on recueille de la bouche des témoins, pour en former un tout qui soit la vérité, ou une part de la vérité.
[40] Lors de la publication de ce récit dans l'_Aurore_ (mai 1902), je reçus de mon vieil ami et camarade de proscription Gouhier, membre du Comité central du 18 Mars, ancien combattant de Juin, alors (1907) âgé de près de quatre-vingts ans, et qui finit ses jours à la maison municipale de retraite de Brévannes--ces communards se sont tous fait des rentes!--la note suivante:
«... J'ai vu de près, m'écrivait Gouhier, l'affaire du capitaine de Beaufort. Je me trouvais avec son cousin, notre infortuné Edouard Moreau, et Gaudier, à la porte du Conseil de guerre (la cour martiale de la rue Sedaine), et j'appris de Moreau, qui y était entré et qui venait d'en sortir, que Beaufort était perdu. Je voulais à toute force pénétrer dans la salle, pour essayer de tirer de là Beaufort, étant connu moi-même dans le onzième arrondissement, et très lié avec Genton. Mais Moreau m'entraîna, et nous nous rendîmes ensemble, pour y retrouver Grêlier, avec qui nous avions rendez-vous au sujet de l'intendance, chez un frère de ce dernier, qui demeurait tout près. De là nous entendîmes les coups de feu.»
La note de Gouhier confirme que Beaufort était parent d'Edouard Moreau.
On sait qu'Edouard Moreau fut l'un des membres les plus actifs du Comité central. C'est à Edouard Moreau que fut confiée la rédaction des proclamations adressées au peuple de Paris, après la victoire du 18 Mars.
Arrêté le jeudi 25 mai, conduit à la cour martiale du Châtelet, Edouard Moreau fut fusillé à la caserne Lobau.
La parenté d'Edouard Moreau et de Beaufort explique l'adhésion de ce dernier à la Commune, et détruit cette légende d'espionnage dont on avait injustement flétri la mémoire du capitaine fusillé place Voltaire.
Gaudier et Grêlier, dont il est question dans la note ci-dessus, faisaient partie, comme Edouard Moreau et Gouhier, du Comité central.
A quelle heure la foule, que la fusillade d'un seul homme n'a point satisfaite, songea-t-elle à de nouvelles représailles?
Que se passa-t-il, dans l'intervalle, dans l'âme de cette masse exaspérée, que la défaite enfermait dans un cercle de plus en plus étroit?
D'heure en heure, les nouvelles sinistres se succèdent. Des fuyards de la rive gauche apportent le récit de l'attaque du Panthéon, laissant prévoir qu'il serait occupé presque sans combat. En juin 1848, il avait fallu crever à coups de boulets ses portes de bronze.
Vers quatre heures, le Père-Lachaise tonne. A ce moment, le drapeau tricolore flotte sur la Montagne Sainte-Geneviève. C'est pis que la défaite. C'est la déroute, l'annonce des représailles toutes proches, des fusillades en masse, des cours martiales et de leurs horreurs.
--Il nous faut les otages! crie quelqu'un dans un groupe.
Et l'on répète partout:
--Il nous faut les otages! Qu'on exécute le décret!
La loi des otages, votée le 5 avril à l'Hôtel de Ville, n'a jamais été appliquée. Les prétextes n'auraient certes pas manqué. Mais les pourparlers entamés avec Versailles, pour l'échange de l'archevêque contre Blanqui, avaient fait que malgré les massacres répétés de prisonniers, le décret n'avait pas été mis à exécution.[41]
[41] Le jury d'accusation, convoqué tardivement, toujours dans l'attente d'une solution pacifique, ne siégea pour la première fois que le 19 mai. Voir, à ce sujet, la conversation entre Raoul Rigault et maître Rousse, bâtonnier des avocats, défenseur de Gustave Chaudey, reproduite dans _Leçons du 18 mars_, d'Edmond de Pressensé, page 157.
--Les otages! Les otages!
La parole de sang a couru dans cette foule. La Roquette est là, tout près, à cent pas. Sinistre voisinage. Depuis deux jours, les prisonniers de Mazas y ont été transférés. L'archevêque, le curé de la Madeleine, le président Bonjean, des prêtres, des jésuites, des sergents de ville, des gardes de Paris--sans compter le banquier Jecker.[42]
[42] Les otages arrivés le lundi soir à la Roquette avaient été enfermés dans les cellules de la quatrième section (1er étage du bâtiment de l'Ouest). Les otages arrivés le mardi furent enfermés dans les cellules de la troisième section (1er étage des bâtiments de l'Est); au deuxième étage étaient les gardes de Paris, les gendarmes et sergents de ville.
Une délégation, prise dans un groupe, entre à la mairie, demande, exige l'exécution du décret.[43]
[43] Le décret du 5 avril 1871 dit: «Chaque exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera suivie sur le champ de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus par le verdict d'accusation et qui seront désignés par le sort.»
C'est toujours Ferré qui est là, ayant encore près de lui son juge d'instruction Genton et son secrétaire Fortin. Il signe un ordre d'exécution[44] de six otages, sans les désigner autrement. Ordre à présenter au directeur de la Roquette, François.
[44] Sur cet ordre d'exécution, et sur ce qui suivra, les erreurs de M. Maxime du Camp ne se comptent pas. La mort des otages fut, pour lui, décidée par une cour martiale où siégeaient Genton, un vieillard «sordide» et un officier fédéré «ivre». (_Convulsions_, I, page 260, 8e édition) Cette cour martiale désigna l'archevêque. (page 261) Genton écrivit la liste avec l'archevêque en tête. (page 263) C'est Mégy qui se rend au greffe pour y porter la liste. (page 264) C'est Ferré qui envoie Sicard à la Roquette. Enfin, c'est Genton qui commande le feu. (page 270) Autant d'affirmations, autant d'erreurs. Nous ne relevons que celles-là.
L'ordre est remis à Fortin, qui redescend sur la place avec la délégation.
Fortin porte l'écharpe rouge en sautoir, le sabre au côté. Ce sabre--qui jouera tout à l'heure un rôle--est le propre sabre de Ferré, qui l'a donné à Fortin l'avant-veille, au cours d'une visite faite ensemble, pour en retirer des papiers importants, à une chambrette qu'avait Ferré, rue Dauphine.
Fortin monte sur un banc.
--Qui vient avec moi? crie-t-il. Voilà l'ordre de fusiller six otages, en représailles des six du 66e, fusillés à la Madeleine.
--Tous! Tous! répond la foule.
Un pompier, casqué, est au premier rang. Il fera feu le premier en face du mur de mort.
--Moi! moi! crie-t-il. Ils ont assassiné mon frère!
Fortin est vite entouré d'une soixantaine d'hommes. Les deux tiers sont du 66e.
C'est en courant qu'ils se précipitent vers la prison.
A la porte, quand ils sont déjà engagés dans l'allée d'arbres--l'allée de la guillotine--ils croisent leur cantinière, Lachaise, qui les bouscule.
--Vous n'irez pas! leur crie-t-elle. Ou vous n'êtes plus que des assassins!
Mais ils ont déjà franchi l'entrée. La porte de fer qui donne accès à la cour est fermée.
Ils passent un par un par la petite loge du guichetier, à gauche.[45]
[45] La Roquette n'existe plus. Ceux qui voudront suivre les incidents de ce récit pourront consulter les photographies qui en ont été prises avant la démolition en 1900; elles sont au musée Carnavalet.
Il y a là un râtelier d'armes. Le pompier décroche à la hâte un fusil, vérifie en marchant s'il est chargé.
Tout le monde est maintenant dans la cour.
Fortin entre au greffe. Il tend à François,[46] qui est là, l'ordre de Ferré.
[46] François (J.-B.), directeur de la Roquette: travaux forcés à perpétuité, procès Archevêque; mort, affaire rue Haxo; fusillé à Satory le 24 juillet 1872.
François pâlit. Ses mains tremblent. Il n'a certainement pas entrevu une si lourde responsabilité.
--Six! six! répète-t-il. Qui?... Pourquoi Ferré n'a-t-il pas indiqué les noms?
Et il s'en va prendre dans un casier des feuilles volantes. Sur ces feuilles volantes ont été inscrits les noms des otages transférés l'avant-veille de Mazas à la Roquette.
François jette un coup d'œil sur les listes. Il hésite, ne se décide pas à choisir. Enfin il lit à voix haute cinq noms, pris parmi les premiers inscrits, devant Fortin, qu'ont rejoint une douzaine d'hommes, le pompier à l'avant:
--Deguerry..., Bonjean..., Allard..., Clerc..., Ducoudray...[47]
[47] Deguerry, curé de la Madeleine, arrêté le 4 avril; Bonjean, ex-président de la Cour de Cassation, arrêté le 21 mars; les Pères Clerc et Ducoudray, arrêtés le 4 avril à la maison des Jésuites de la rue Lhomond; le Père Allard, aumônier des ambulances, arrêté le 5 avril. Voir, sur le Père Allard, le très curieux article de Lucien Descaves, dans le _Figaro_ du 26 juin 1907.
François s'arrête.
--Il en faut six! dit quelqu'un.
François lit alors un sixième nom.
Ce nom, j'ai en vain cherché à le connaître.
Les six sont désignés. François complète vivement la liste, comme s'il était enfin délivré d'un cauchemar.
Fortin et ceux qui l'ont accompagné au greffe sortent et rejoignent les hommes qui les attendent dans la cour. On jette à la hâte à la foule les six noms. Tout est décidé. Il ne reste qu'à faire descendre de leurs cellules les prisonniers, quand une voix s'élève:
--Et l'archevêque!
L'archevêque n'est pas parmi les six.
--L'archevêque! il nous faut l'archevêque![48]
[48] L'archevêque Darboy avait été arrêté le 4 avril, et conduit à Mazas, en même temps que son vicaire, Lagarde.
_nous voulons l'archevêque._
--Allons! donne-moi l'archevêque, et biffe le dernier! dit Fortin à François.
--Je n'ai pas d'ordre! Je ne le livrerai pas sans ordre.
--Retournons à la mairie! crient les hommes du peloton. Ferré signera l'ordre.
Pourquoi en voulaient-ils à l'archevêque, ces hommes?
Loin d'avoir combattu la Commune, le prélat s'était employé de tout son pouvoir à faciliter l'échange de Blanqui, prisonnier depuis le 17 mars, contre un certain nombre d'otages. L'archevêque--je tiens ces impressions de Benjamin Flotte,[49] qui vit à plusieurs reprises le prélat dans sa cellule de Mazas--était outré des procédés sanguinaires de Versailles.
[49] Flotte (Benjamin), condamné à cinq ans de détention dans l'affaire du 15 mai 1848. Chargé, par Raoul Rigault, d'une mission à Versailles, au sujet de l'échange des otages contre Blanqui, prisonnier. (Voir sa brochure _Blanqui et les Otages_)
--C'est un brave homme, Darboy, me disait Flotte.
Pourquoi ils en veulent à l'archevêque? Ils n'en savent rien. L'archevêque, c'est de tradition. Affre[50] frappé à mort sur les barricades de juin. Sibour[51] assassiné--par un prêtre. Les archevêques de Paris sont voués à un destin tragique.
[50] Affre (Denis-Auguste), archevêque de Paris, blessé mortellement à la barricade du faubourg Saint-Antoine, le 25 juin 1848.
[51] Sibour (Auguste), archevêque de Paris, succéda à Affre. Assassiné à Saint-Etienne-du-Mont par un prêtre interdit, Verger. Ce fut Sibour qui célébra à Notre-Dame le fameux _Te Deum_ du 1er janvier 1852 qui inspira à Victor Hugo les vers vengeurs des _Châtiments_:
Prêtre, ta messe, écho des feux de peloton, Est une chose impie.
L'archevêque Darboy avait le pressentiment de la mort cruelle, et, disons-le, imméritée, qui lui était réservée.
Il avait été vicaire général de Sibour. Il avait travaillé aux côtés de Affre. Il le rappelait avec une douloureuse insistance à ceux qui lui rendaient visite dans sa cellule.
--Je mourrai comme monseigneur Affre, disait-il à Flotte, tout ému lui-même, ce brave Flotte... Je mourrai avec sa croix sur la poitrine.
Et l'archevêque montrait la croix pastorale qu'il tenait du prélat, son ancien maître.
Oserai-je confesser ici que la mort de l'archevêque, si peu de responsabilité qui puisse m'en incomber, m'a laissé, sinon un remords, du moins une impression pénible qui subsiste encore en moi?
Je ne puis me rappeler, sans maudire l'injustice des hommes, que nous avons fusillé celui qui fit tant pour Blanqui--notre maître à tous, notre idole et notre espoir,--et qui le fit sans l'arrière-pensée basse de sauver sa propre existence.
--Croyez-moi, disait-il encore à Flotte, qui me le répétait le soir même d'une de ses visites à Mazas, vous n'obtiendrez rien de Thiers. M'aider à me sauver, moi! Mais vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir de quelles haines me poursuivent, jusque dans ma prison, ceux que j'ai combattus toute ma vie...[52]
[52] Monseigneur Darboy fait ici allusion à ses démêlés bien connus avec Rome.
L'archevêque, si bien fixé qu'il fût sur son sort tragique, n'en écrivait pas moins à Versailles toutes les lettres qui pouvaient être utiles à la cause que défendait Flotte. La liberté de Blanqui.
Jusqu'au mercredi matin de la semaine de Mai, je possédai un original de chacune de ces lettres, transcrites de la main même du prélat.
Ces précieux autographes avaient été remis à Flotte par l'archevêque, en vue de la publication, dans l'_Officiel_ de la Commune, d'un récit des négociations entamées avec Versailles. Ce récit a paru, sous ma signature, dans l'_Officiel_ du 27 avril 1871. On pense bien que je n'avais pas donné «à la composition» les précieux originaux qui m'avaient été confiés.
Quelques heures avant l'attaque du Panthéon, je courus chez Flotte, qui demeurait rue de la Huchette. Ses entrevues avec Thiers le mettaient à l'abri de toute poursuite. Je lui confiai les lettres de l'archevêque, pour qu'il me les conservât jusqu'à des jours moins périlleux.
Le lendemain, j'étais arrêté. Je ne revis plus Flotte, qui retourna en Amérique, revint en France et mourut dans son pays natal, dans le Var.
J'ignore en quelles mains sont aujourd'hui les lettres du prélat fusillé à la Roquette.
_et notamment l'archevêque_
Fortin retourna donc à la mairie. Il fit part à Ferré des exigences des hommes restés à la prison.
Ferré, sans mot dire, reprit des mains de Fortin l'ordre d'exécution déjà signé pour six otages _non désignés_, et de son écriture régulière d'ancien clerc, ajouta au bas, en travers, cette mention, qui était l'arrêt de mort définitif du prélat:
--_Et notamment l'archevêque._
Fortin redescendit rapidement les degrés, traversa en courant la place et la rue de la Roquette. Il entra à la prison avec Genton, qui l'avait accompagné, et un officier fédéré, Benjamin Sicard.[53]
[53] Sicard (Benjamin), capitaine d'état-major à la préfecture de police. Arrêté après la semaine de mai, mort à l'hôpital de Versailles.
Genton et Fortin avaient rencontré Sicard au coin de la rue des Boulets.
Benjamin Sicard était en costume d'officier d'état-major. Son titre officiel, dont il signait ses ordres, était «capitaine d'état-major près le colonel commandant l'ex-préfecture de police».[54]
[54] Le colonel commandant l'ex-préfecture de police était Chardon (J.-B.), membre de la Commune, élu par le 13e arrondissement.
--Où allez-vous donc? leur cria de loin, dès qu'il les aperçut, Sicard, qui connaissait de longue date Genton et Fortin.
--Fusiller les otages, répondit Fortin, en agitant l'ordre de Ferré.
Et Fortin ajouta, voyant Sicard en uniforme et tout galonné:
--Viens avec nous! Tu commanderas le feu!
--Mais, fit observer Sicard, portant la main à son ceinturon, je n'ai pas mon sabre!
--Je te prêterai le mien, reprit Fortin.
Tous trois franchirent le seuil de la geôle et entrèrent au greffe.
François prit l'ordre annoté par Ferré.
Le sort de l'archevêque était décidé.
_la descente_
J'ai refait dans la prison déjà désaffectée, déserte, noire et lugubre comme un cercueil de pierre, le trajet que suivirent les six condamnés, depuis le corridor des cellules du premier étage, où ils étaient enfermés, jusqu'au mur au pied duquel les couchèrent les balles des exécuteurs.
La cellule de l'archevêque était l'avant-dernière, à droite, dans le corridor. Elle était numérotée 23, la dernière ne portant pas de numéro. Le lit de fer était encore là, avec une maigre paillasse poussiéreuse, rongée aux vers. Le plancher délabré. Sur cette paillasse sordide s'était reposé l'archevêque de Paris, avant de descendre, suivi de ses cinq compagnons, le noir et étroit escalier de pierre en colimaçon (l'escalier de secours) qui conduit au rez-de-chaussée, à la cour dite de l'infirmerie.
Quelle descente, dans la nuit tombante--c'était entre sept heures et demie et huit heures--au milieu des cris, des heurts de fusils, des détonations de la bataille, des canons qui grondent tout près, au Père-Lachaise!
Le cortège, otages et hommes armés, s'engagea dans une galerie longeant le côté droit de la cour. Les hommes vérifièrent là si leurs armes étaient bien chargées. Puis ils se remirent en marche, et s'arrêtèrent devant une porte solidement verrouillée.
La porte s'ouvrit. Une grille aux lourds barreaux, étroite--j'ai compté sept barreaux--tourna sur ses gonds. L'ouverture ne donne guère place qu'à deux personnes de front. Il faut descendre encore cinq marches avant de poser le pied sur le pavé du premier chemin de ronde.[55]
[55] Cette route des otages peut être suivie sur les quatre photographies prises après la Commune, reproduites, d'après celles que je possède, dans _Le Siège_, _l'Invasion_, _la Commune_, de M. Armand Dayot. Bien entendu, les personnages photographiés sont des mannequins, et il ne faut ajouter aucune foi à leur disposition, encore moins aux figures de convention qui leur ont été attribuées. Ces photographies reconstituent toutefois avec exactitude l'état de la prison aujourd'hui disparue.
L'archevêque s'appuya sur la rampe de fer qui bordait l'un des côtés du court escalier. Les cinq autres otages suivirent.
Au bas, massés près du petit jardin qui servait de potager aux employés de la prison, les hommes armés attendaient.
Le prélat avait au doigt l'anneau pastoral, legs de l'archevêque Sibour, et sur la poitrine, dépassant sous le rabat, brillait la croix que lui avait donnée son autre maître, l'archevêque de Juin.
Sicard, qui était là avec Genton et Fortin, donna l'ordre d'encadrer les prisonniers.
_vers la mort_
Lentement, sans une parole, on se mit en marche. Le cortège tourna à droite pour, au bout de quelques pas, s'engager dans le long couloir, bordé d'un côté par le haut mur de pierres meulières du chemin de ronde, de l'autre par la prison.
Dans l'angle, une petite tourelle. C'est dans cette tourelle que se déroule, mal éclairé par deux étroites ouvertures, l'escalier tournant que viennent de descendre les condamnés.
Cette tourelle dépassée, la voie devient plus resserrée, plus obscure, plus sinistre aussi. Trois étages de fenêtres solidement barricadées de fer. Au premier étage, les fenêtres des cellules doubles que viennent de quitter les six prisonniers et où sont encore enfermés ceux qui n'ont pas été portés sur la liste de mort.
La première de ces fenêtres grillées, c'est la cellule de l'archevêque.
Le prélat--je cite ici les paroles mêmes d'un témoin--marchait appuyé au mur, la tête penchée, comme étranger à ce qui se passait autour de lui. Sa barbe longue, poussée en prison, presque blanche, ses joues creusées par la souffrance et par l'inquiétude de ces deux mois de réclusion, donnent à sa physionomie une expression d'indéfinissable tristesse.
Quatre hommes du peloton sont en tête, le fusil sur l'épaule.
Derrière, un groupe désordonné.
Deux lanternes, que tiennent haut les porteurs, les mêmes qui ont éclairé la descente des prisonniers dans la tourelle de l'escalier de secours, jettent sur cette scène des lueurs vacillantes. Il n'est pas loin de huit heures. Le jour va tomber. Déjà, entre ces hautes murailles du chemin de ronde, l'obscurité s'est à peu près faite.
Pas une parole ne fut prononcée au cours de cette traversée lugubre. Bien des phrases ont été placées, dans les divers récits parus, dans la bouche de l'archevêque. Le prélat, à la vérité, parla une seule fois.
Fortin, qui était au pied des marches quand les otages se présentèrent à la grille, ne quitta pas des yeux l'archevêque jusqu'au mur fatal.
--C'est après avoir descendu ces marches, me dit-il, que l'archevêque, se tournant vers nous, dit d'une voix faible: «Et cependant j'ai écrit à Versailles.» Il faisait allusion aux lettres qu'il avait adressées à Thiers pour l'échange des prisonniers. Personne ne souffla mot. Je suivis le peloton. Je n'ai plus rien entendu. J'étais très près d'eux.
A l'extrémité du chemin de ronde intérieur, le cortège se heurta contre une grille qui donne accès au deuxième chemin de ronde, le chemin dit extérieur, dont le mur sud longe la rue de la Vacquerie.
C'est au bout de ce chemin que devaient tomber les six otages.
_la fusillade_
Quand on eut atteint le fond de l'allée, le peloton s'arrêta.
Sicard se plaça à l'angle du mur.
A côté de lui, Fortin. Derrière eux, le peloton des exécuteurs. Une trentaine d'hommes armés. Tout au fond, François, qui avait rejoint le groupe sans avoir suivi le cortège, et Genton.
Les six otages étaient allés, sur un signe de Sicard, se placer au pied de la muraille qui faisait face aux exécuteurs.
Tout près de Sicard, le premier du rang, le pompier casqué. Puis un fédéré, Lolive,[56] et, un peu plus loin, Mégy, le mécanicien du Creusot.
[56] Lolive (Joseph), garde au 254e bataillon fédéré, ne fut pas compris dans les accusés du procès de l'Archevêque. Il comparut plus tard, le 25 mai 1872, devant le conseil de guerre. Condamné à mort. Fusillé à Satory le 18 septembre 1872.
Les hommes avaient chargé leurs armes dans la cour de l'infirmerie. Ils mirent en joue, attendant le commandement.
Là encore, je voulus savoir si quelque exclamation, injure, protestation, avait été remarquée.
Rien. Le silence.
Sicard leva le bras. Mais le commandement de «Feu!» ne sortit pas de ses lèvres. Il s'était rappelé qu'il n'avait pas d'arme. Il se tourna vivement vers Fortin.
--Fortin, ton sabre!
Ce ne fut qu'un geste, un éclair.
Fortin tira son sabre du fourreau--le sabre que lui avait donné Ferré l'avant-veille. Il le tendit à Sicard, qui, sans lever l'arme--les exécuteurs étaient tellement pressés les uns contre les autres qu'il eût pu blesser quelqu'un d'eux--cria:
--Feu!
Le peloton tira.
Tous tombèrent, excepté l'archevêque.
--Mais il est donc blindé, celui-là! cria Lolive, en rechargeant rapidement son chassepot.[57]
[57] Quand il comparut devant le conseil, Lolive avoua avoir rechargé son fusil.
_Le président._--Combien avez-vous tiré de coups de fusil?
_Lolive._--Deux, je crois.
_Le président._--Alors, non content d'avoir tiré un premier coup de feu, vous avez rechargé votre arme pour tirer de nouveau.
Il ajusta le prélat, qui porta la main à sa poitrine, en s'affaissant.
Quelques coups isolés éclatèrent encore.
L'horloge de la prison sonna à ce moment huit heures.
Les hommes du peloton abandonnèrent le lieu de l'exécution, laissant là les cadavres qui furent conduits la nuit au Père-Lachaise.
Genton et Fortin quittèrent la prison et regagnèrent la mairie du onzième arrondissement, pour y rédiger le procès-verbal de l'exécution, comme le leur avait prescrit Ferré.
Sur le seuil de la mairie se tenaient à ce moment plusieurs membres de la Commune, Vermorel[58] qui devait être grièvement blessé le lendemain, Jourde,[59] Theisz,[60] Avrial.
[58] Vermorel (Auguste), membre de la Commune (18e arrondissement); blessé boulevard Voltaire le 25 mai.
[59] Jourde (François), membre de la Commune (5e arrondissement); délégué aux finances (21 avril).
[60] Theisz (Albert), membre de la Commune (12e arrondissement); délégué aux postes et télégraphes (6 avril).
--Eh bien! c'est fait, leur dit Genton, en s'approchant. Nous venons de fusiller l'archevêque!
--Vous avez fait là une jolie besogne, reprit vivement Vermorel. Nous n'avions peut-être qu'une dernière chance d'arrêter l'effusion du sang... Vous venez de nous l'enlever... Maintenant, c'est fini.
_le nain féroce_
La Commune eût tenté en vain de s'opposer au massacre ordonné par Ferré, comme elle tenta en vain de s'opposer à celui de la rue Haxo, le surlendemain vendredi.
L'écharpe rouge à glands d'or n'imposait plus le moindre respect. Elle n'était même pas une sauvegarde pour ceux qui la portaient encore. Delescluze, lui-même, ne sera-t-il pas, le lendemain, insulté par les gardes, forcé de rétrograder devant les injonctions d'un simple commissaire, quand il voudra franchir la porte de Vincennes?
La nouvelle de l'exécution de l'archevêque s'était répandue rapidement dans la foule qui encombrait les abords de la mairie et de la prison.
Les hommes du peloton avaient raconté les détails du drame. L'odeur de sang qui flottait depuis le matin enivrait les combattants, sûrs désormais que la mort les attendait à brève échéance, la pire mort, celle des représailles qui déciment les vaincus.
Un de mes amis, Francis Privé, traversait à ce moment la place, avec Jourde, le délégué aux finances, et Combault, qui fut directeur général des contributions directes. Jourde avait son écharpe rouge. Tous trois s'approchèrent d'un groupe où l'on discutait bruyamment.
Au milieu du groupe, un fédéré d'une taille minuscule, véritable nain, le fusil sur l'épaule, gesticulant et criant. Brusquement, le nain fend la foule, s'approche de Jourde.
--Eh bien! lui crie-t-il au visage, on vient de lui en foutre dans la peau, à l'archevêque!
--Taisez-vous, riposta Jourde. Vous feriez mieux d'aller au feu.
Le nain pâlit. Ses yeux s'allumèrent. Il fit mine d'épauler son arme.
--Ah! c'est comme ça! Ça ne vous va pas, à vous autres, qu'on fusille les curés!
Et, plus menaçant encore, pendant que le groupe se resserrait autour de Jourde et de ses amis:
--Est-ce que vous voudriez par hasard qu'on leur en foute aussi, aux membres de la Commune!
Un rassemblement se formait. Les trois amis s'éloignèrent sans mot dire, poursuivis par les injures du nain féroce.
_devant le conseil de guerre_
Genton, Fortin et François comparurent devant le deuxième conseil de guerre.
Seul, Genton fut condamné à mort. François eut les travaux forcés à perpétuité. Fortin, dix ans de bagne.
La cantinière Lachaise, qui avait, dans la matinée, désigné Beaufort à la foule, se faisant, inconsciemment, l'inspiratrice de la grande tragédie de la Roquette, était également au nombre des accusés. On l'acquitta. On la reprit plus tard pour le procès Beaufort, et, cette fois, elle eut la mort, puis la commutation au bagne.
Ce fut Lachaise qui perdit Genton, en affirmant qu'il était bien là au moment où elle avait tenté de détourner les hommes du 66e de la besogne de mort.
--Ah! Genton était là! dit victorieusement le commissaire du gouvernement, Genton était là. C'est ce que je voulais faire préciser.
--Mais pourquoi as-tu dit cela? lui demandait Fortin à la sortie de l'audience.
Elle, naïve, hébétée, ne sut que pleurer, comme elle avait pleuré devant Beaufort, quand elle l'avait vu acculé au mur de la place Voltaire.
--Mais, puisque c'est la vérité, répétait-elle entre deux sanglots.
_poignante confrontation_
L'incident du sabre avec lequel Sicard commanda le feu, sabre remis par Fortin à Sicard, à l'instant même où ce dernier devait faire le geste suprême, était ignoré du président du conseil de guerre, le colonel De la Porte, et du commissaire du gouvernement, le commandant Rustant.
Divers témoins avaient bien fait allusion à la remise d'un sabre faite par un officier à un autre, mais ces témoins se trompaient. Ils plaçaient la scène de la remise du sabre au-dessous des cellules, peu après l'arrivée des otages dans le premier chemin de ronde.
A la dernière audience du procès--qui en compta treize--le président du conseil résolut de faire comparaître Sicard, dont le nom avait été prononcé par le témoin Jarraud, greffier de François à la prison, et de le confronter avec les accusés.
Sicard, qui avait été arrêté, se trouvait dans l'une des prisons de Paris. On l'y retrouva, après maintes recherches, phtisique, mourant. Il fut conduit à Versailles, accompagné du commissaire Clément et de trois agents, dans un fiacre, qui allait au pas. A son arrivée, on le restaura et on l'amena à la barre du conseil.
L'apparition de ce cadavre aux joues hâves, d'une maigreur effrayante, produisit sur les accusés et sur le conseil une impression poignante. Était-ce donc là celui qui, un pied déjà dans la tombe, allait faire la lumière?
Sicard est assis dans un fauteuil qu'ont apporté deux infirmiers. Il ne peut presque plus parler. Mais ses yeux brillent d'un extraordinaire éclat. C'est sur Fortin que se fixe son premier regard.
--Je tressaillis dans tout mon être, me disait Fortin, quand je sentis attaché sur moi le regard brûlant de Sicard. Qu'allait-il dire dans cette confession suprême? Un mot de lui, un mot de vérité, c'était pour moi le poteau de Satory.
Sicard est confronté avec d'autres, avec le brigadier Ramain, avec le gardien Picon, avec François--qu'il ne veut pas reconnaître--avec Genton, avec ceux qui ont désigné un autre accusé, Pigerre, comme l'officier qui a conduit le peloton d'exécution, avec le greffier Jarraud, qui le reconnaît, lui, Sicard, et qui sauve du même coup Pigerre.
Vient le tour de Fortin. Le commissaire du gouvernement insiste pour que Sicard et Fortin soient mis en présence. Se douterait-il que toute la vérité est là?
--Levez-vous, Fortin, dit le colonel-président. Approchez-vous de Sicard.
Fortin s'est approché. Il touche presque le moribond.
--Sicard, dit le colonel, vous avez juré de dire toute la vérité. Vous connaissez Fortin?
Sicard reste muet.
Il est comme accablé. On dirait qu'il cherche à rassembler des souvenirs lointains, confus, dans son pauvre cerveau déjà figé par la mort toute proche.
Il ne quitte pas Fortin du regard. Il fait un effort qui secoue dans le fauteuil trop large son corps débile. Il tourne enfin la tête avec un signe de dénégation.
Non. Il ne connaît pas Fortin.
Le président adjure Sicard. Il voit qu'il y a là un secret terrible, et que ce mourant va l'emporter dans la tombe.
Sicard penche la tête. Il semble se rendormir, lassé de l'effort qu'on lui a imposé. Il fait un nouveau et dernier signe de dénégation.
C'est fini.
Les deux hommes qui ont apporté le malade à la barre soulèvent le fauteuil, et, avec mille précautions, comme on emporte un enfant endormi, ils emportent le colonel Sicard, celui qui a commandé le feu sur l'archevêque.
_les acteurs du drame_
Des personnages mis en scène au cours de ce récit, aucun ne survit.
Ferré, qui signa l'ordre d'exécution; Genton, qui le porta à la Roquette; François, qui livra les prisonniers: fusillés à Satory.
Fusillé aussi Lolive, qui tira deux fois sur l'archevêque, et qui, après sa condamnation, disait à un de ses camarades de prison: «Je ne l'ai pas volé.»
Morts: Sicard, qui commanda le feu; Fortin, qui lui prêta son sabre pour faire le geste fatal; Mégy, qui faisait partie du peloton.[61]
[61] Un de nos amis a connu à Londres l'un des hommes du peloton, Jouannin, mort, lui aussi. Jouannin, qui avait vingt ans en 1871, servit, pendant les deux mois de la Commune comme cuisinier à l'office du Palais de la Légion d'honneur. La défaite arrivée, il avait pris le fusil. Il passait place Voltaire quand le peloton se dirigeait vers la Roquette. Il se mêla aux hommes, et les suivit jusqu'au mur. Jouannin mourut il y a une dizaine d'années, à Moulins, sa ville natale. Sa famille lui fit faire des obsèques religieuses. A Londres--m'écrivait, peu de temps avant sa mort, Hector France--j'ai connu Jouannin, qu'on appelait, ironiquement, l'_assassin_.
Morte la cantinière du 66e décimé à la Madeleine, Lachaise.
On n'a jamais su le nom du pompier qui se plaça, le premier, bien en vue, tout près de Sicard, pour «venger son frère».
NOTE
_Sur deux lanternes_
Da Costa, dans sa _Commune Vécue_ (II, 8), au sujet des lanternes que tiennent, dans mon récit, deux hommes du cortège des otages, me reproche d'avoir voulu, par une «invention de journaliste, dramatiser mon tableau».
Da Costa ajoute que mes deux lanternes eussent été bien inutiles, car il était à peine six heures et demie.
Je crois, moi, qu'il était, non six heures et demie, mais sept heures et demie.
Lorsque les exécuteurs, après la fusillade, s'éloignèrent du mur, huit heures sonnaient à l'horloge de la prison. Certainement le sinistre cortège ne mit pas plus d'une demi-heure pour se rendre, par le chemin de ronde, du perron de l'escalier de secours par où étaient descendus les otages, au lieu de l'exécution.
L'heure de l'exécution est confirmée par plusieurs témoignages.
A l'audience du 8 août 1871 du troisième conseil de guerre (Procès des membres de la Commune), Trinquart, pharmacien de la prison, dépose: «J'ai entendu à _huit_ heures un feu de peloton.»
Dans son livre, _Un prêtre et la Commune de Paris en 1871_, l'abbé G. Delmas, vicaire à Saint-Ambroise, ex-otage à la Roquette, écrit (page 202): «Vers les _huit_ heures, nous bondîmes sous la détonation d'un feu de peloton qui sortait du chemin de ronde.» Le même abbé, qui, ne l'oublions pas, était enfermé à la Roquette, parlant de l'arrivée du peloton d'exécution, écrit: «A sept heures du soir, agitation inaccoutumée, apparition d'un fédéré dans la cour.» De sept heures à sept heures et demie, les otages ont été appelés, ils sont descendus au chemin de ronde. A huit heures, ils sont exécutés.
Voilà donc, une fois pour toutes, les heures des diverses phases du drame bien fixées.
Mais eût-il été six heures et demie, comme le veut Da Costa, que mes lanternes ont encore leur explication.
En quittant leurs cellules, les otages durent descendre l'étroit escalier de la tourelle, l'escalier «de secours», complètement obscur, tout au moins fort mal éclairé par d'étroites meurtrières percées sur l'extérieur, qui conduisait au chemin de ronde. Comment l'eussent-ils descendu sans lumière!
A plusieurs reprises, avant d'écrire mon récit, j'ai visité la Roquette, la dernière fois avec Gustave Geffroy; j'ai suivi le chemin que suivirent les otages. Si Da Costa en a fait autant, s'il est comme moi descendu par la tourelle, il a dû, comme moi, s'aider d'une lumière quelconque, d'une lanterne.
Et puis, voici encore un témoin du troisième conseil de guerre, qui va venir à mon secours.
A l'audience du 9 août 1871, Vattier, détenu de droit commun à la prison, dépose: «Quelques instants après l'entrée du peloton à la prison, _on m'a fait éclairer_ le corridor qui conduisait à l'escalier de secours. J'ai vu passer les otages, etc.»
Ce Vattier, qui éclairait le corridor sur lequel s'ouvraient les cellules, a certainement éclairé l'escalier, plus obscur encore.
Mes lanternes sont donc expliquées.
LE FUSILLÉ DU PONT-NEUF
(Mercredi 24 Mai)
Mercredi 24 mai. Dix heures du matin. Les flammes lèchent déjà les murs de la Préfecture de Police. Dans une salle du Dépôt, une demi-douzaine d'hommes. Ferré, l'écharpe rouge à glands d'or sur son pardessus gris à col de velours. Pilotell, Wurth,[62] ceinture rouge sur leurs vêtements civils. Clermont, commissaire spécial de police. Clermont, la nuit qui précède, a accompagné Raoul Rigault à Sainte-Pélagie. Il a assisté à l'exécution de Chaudey.
[62] Wurth (Gustave), juge d'instruction au parquet du procureur de la Commune (18 mai).
Cette même nuit, Pilotell l'a passée à la Préfecture, sur un lit, voisin de celui sur lequel s'est étendu Ferré.
--Ce n'est pas dans des draps que nous dormons, dit Pilotell, mais dans des suaires.
--Qu'importe! répond Ferré.
Le matin, à la première heure du jour, Mégy[63] est venu. Il est entré dans le grand salon. A coups de sabre, il brise le lustre de Venise suspendu au plafond. Il lacère les tableaux, éventre les meubles. Il pose des cartouches partout. Puis il s'en va, après avoir raconté qu'à la Légion d'Honneur, d'où il sortait, il a pris, à poignées, les croix, et les a jetées aux ordures.
[63] Mégy (Edmond), commandant du fort d'Issy (18 avril). Connu pour avoir, sous l'Empire, tué, d'un coup de revolver, l'agent de police qui venait l'arrêter.
Le caissier, Replan, apporte dans un drap de l'argent, de l'or, des billets. Ce qui reste dans la caisse.
--Distribuez tout ça aux combattants, dit Ferré.
Pilotell prend une poignée de monnaie, descend vers la barricade qui ferme l'entrée de la place Dauphine, sur le quai, en face du Henri IV.
--Tenez, amis...
--Non. Nous ne nous battons pas pour ça...
Pilotell est remonté.
Sans mot dire, Ferré, assis à une table, lui tend un papier:
«Ordre de prendre au Dépôt les prisonniers dont les noms suivent, et de les passer par les armes.»
Il y a quatre noms.
Sur ces quatre, Veysset.
Veysset. L'homme arrêté, le dimanche, jour de l'entrée des troupes, à Saint-Denis. L'histoire est restée obscure. Tout ce qu'on sait, c'est qu'il avait formé le projet de corrompre Dombrowski. Le général a averti le Comité de Salut Public. Suivi, Veysset est tombé dans le piège qui lui a été tendu. Depuis trois jours, il est au Dépôt.
Ferré vient de signer son arrêt de mort.
Nul, mieux que Pilotell, qui était là, ne pouvait me conter la matinée tragique, où Veysset, conduit sur le Pont-Neuf, tomba sous les balles des _Vengeurs de Flourens_.
J'ai refait avec lui, pas à pas, le chemin que suivit Veysset, du Dépôt au parapet contre lequel il fut adossé.
Voici:
--Nous étions déjà--commença Pilotell--dans une petite salle qui servait d'habitude aux juges d'instruction, quand Ferré entra.
--Faites venir Veysset, dit-il.
Les trois autres, on n'en parlera plus.
Veysset est amené.
Je le vois encore, debout, en veston gris, son regard allant de l'un à l'autre. Ferré, frappant de sa badine le tapis de la table. Cinq ou six _Vengeurs_, capote grise et képi à bande blanche, le fusil chargé en bandoulière. D'autres, restés sur le quai, dont on entend résonner les armes.
Tout de suite, Veysset se tourne vers Ferré.
--C'est pour m'assassiner...
Ferré interroge.
--Vous avez conspiré contre nous. Vous avez reçu de l'argent de Versailles pour corrompre Dombrowski...
--C'est vrai, répond Veysset.
Ferré se lève. Nerveux.
--Allons, en route...
Les _Vengeurs_ encadrent le prisonnier.
On s'arrête un instant pour former le groupe. Puis on se met en marche.
--Dépêchons... Dépêchons, dit Ferré.
Un des _Vengeurs_, tout près de moi, est pâle. Ferré le prend par le bras, le secoue, le renverse presque.
Nous marchons vite.
A l'angle du quai et du Pont-Neuf, une barricade. Les fédérés, à plat ventre, tirent dans la direction du Louvre... L'un d'eux demande...
--Qui?
--Citoyens, l'homme que nous emmenons est un traître!... Un espion... La justice du Peuple l'a condamné. Il va mourir.
--Vive la Commune!
Nous traversons le pont. La pièce de canon de la barricade Dauphine, (au bas de la maison où vécut Mme Roland) tire par-dessus le fleuve.
Les _Vengeurs_ ont traversé. Ils s'arrêtent face au parapet, à mi-chemin du Henri IV et du quai Conti.
L'arme au pied, ils attendent.
Ferré, en face d'eux, fait un signe.
--Là.
Un _Vengeur_ s'approche de Veysset, un mouchoir à la main.
Le prisonnier ne fait aucune résistance.
Le voilà, debout, la face barrée d'une large bande blanche. Il étend les bras.
--Je vous pardonne ma mort.[64]
Les fusils sont en joue.
--Feu! commande Ferré.
Veysset, frappé presque à bout portant, reste un instant debout... Puis il s'affaisse.
Le mouchoir qui lui bande les yeux se détache, tout éclaboussé de rouge...
[64] Ce furent les seules paroles prononcées par Veysset. Lissagaray (_Hist. Commune,_ Dentu) attribue à Veysset d'après Wurth, ces mots: «Vous répondrez de ma mort au comte de Fabrice.» Jamais ces paroles ne furent prononcées. Pilotell, qui n'a pas quitté Veysset, et qui était à deux pas de lui, quand il fut fusillé, les aurait entendues.
C'est là, en face du parapet contre lequel s'appuya Veysset avant d'être frappé à mort, que j'entendis, de la bouche de Pilotell, le poignant récit.
--C'est bien là... Oui... Sur cette dalle... On a écrit partout que Veysset avait été fusillé au pied de la statue de Henri IV. C'est faux. C'est ici... après le deuxième refuge circulaire, à égale distance du terre-plein de la statue et du quai.
Et Pilotell frappait de la main sur la dalle tragique.
--Là... C'est là que la cervelle a jailli... Le crâne était tout fracassé.
--On l'a abandonné? demandai-je.
--Non... Deux hommes, ou quatre, ont soulevé le mort. Ils l'ont balancé quelques instants, et l'ont, par-dessus le parapet, précipité dans le fleuve... La fusillade versaillaise se rapprochait... Les _Vengeurs_ se dirigèrent en courant vers la barricade du quai... Ferré, Clermont, Wurth, reprirent le chemin que nous venions de parcourir... Je restai seul... Je me penchai sur le fleuve, cherchant des yeux le cadavre... Je ne vis rien... Seul, le chapeau du mort, qu'un _Vengeur_ avait ramassé, et jeté par-dessus le parapet, flottait au fil de l'eau...
LES DOMINICAINS
(Jeudi 25 Mai)
_conversation_
Décembre 1903. A la Chambre. Dans le Salon de la Paix. Nous causons, Léo Melliet et moi, assis sur une des banquettes du pourtour.
Je lui rappelle notre rencontre, un des premiers jours de la Semaine, le matin, sur le quai, tout près du pont d'Arcole. Lui, à cheval, l'écharpe rouge de membre de la Commune sur sa vareuse d'artilleur. Képi de simple garde sans galons. Est-ce le mardi? Le mercredi? Sort-il de l'Hôtel de Ville pour se rendre au fort de Bicêtre, où sont enfermés les Dominicains d'Arcueil? Il s'arrête devant la barricade. Il dit quelques mots d'encouragement à ceux qui achèvent de l'élever. Je m'approche de lui. Je lui serre la main.
Oui, Melliet se souvient...
Et nous causons... Nous causons...
--Les Dominicains?... Voyons... Pourquoi les a-t-on fusillés?... Qui?
Léo Melliet esquisse un geste vague... J'attends sa réponse... Je le regarde. Ce n'est plus le Melliet d'autrefois. Court, trapu, mais portant haut la tête, et tout droit devant lui ses yeux noirs de méridional, vif et agissant. Melliet s'est alourdi. Les cheveux ont grisonné. La barbe a des touffes blanches. En parlant il incline la tête. Il roule, d'une main tremblotante, sa cigarette...
L'affaire des Dominicains, la fusillade de l'avenue d'Italie, dans l'après-midi du jeudi 25 mai: l'un des incidents les plus obscurs, les moins expliqués encore, de la tragique semaine. Comme pour les autres exécutions, celle de l'Archevêque, celle de la rue Haxo, des légendes se sont établies, qui semblent indéracinables.
Serizier.[65] Toujours Serizier. Rien que Serizier.
[65] Serizier, chef du 101e bataillon sous le siège, colonel commandant la 13e légion sous la Commune. Fusillé à Satory le 25 mai 1872.
C'est Serizier qui a tout fait. C'est lui qui a commandé le feu à la porte de la prison du secteur. C'est lui qui a fait arrêter les Pères à Arcueil.
--On les a bien arrêtés--commençai-je à interroger--parce qu'ils faisaient des signaux aux Versaillais?
Même geste vague de Melliet.
--Des signaux aux Versaillais? Je ne me suis jamais, pour mon compte, aperçu de rien... La vérité est que l'exaspération était grande contre eux... Une exaspération, sinon justifiée, du moins explicable... Une quinzaine de jours avant leur arrestation, nos hommes avaient été surpris la nuit, en plein sommeil, à la redoute voisine du Moulin-Saquet... Un détachement de gendarmes l'avait envahie, grâce au mot d'ordre qui leur avait été très certainement livré par quelque traître. Une trentaine de malheureux avaient été tués à bout portant, éventrés à coups de baïonnette... Qui avait donné le mot d'ordre? Mystère... Ces moines qui, tranquillement, vivaient là tout près, n'étaient-ils pas les coupables? Les traîtres, n'étaient-ce pas eux, les Dominicains à la robe blanche et noire?... Voilà ce qui se répétait parmi les combattants... Il n'en fallait pas plus pour concentrer sur les Pères toutes les fureurs... Mais les preuves, il n'y en avait aucune... J'ai écrit tout cela au conseil de guerre, quand l'affaire a été jugée... Ma lettre doit encore être dans le dossier du défenseur de Lucipia...
--Me Renoult?[66]
[66] Me Renoult, qui défendit Lucipia devant le conseil de guerre qui jugea, en février 1872, les accusés de l'affaire des Dominicains, est le père de M. René Renoult, sous-secrétaire d'Etat aux finances.
--Oui.
_la lettre de Léo Melliet_
La lettre qui suit n'a jamais été publiée.
Elle forme à elle seule un document de premier ordre. Léo Melliet fut membre de la Commune et membre du Comité de Salut Public, commissaire civil près du général Wroblevski[67] et gouverneur du fort de Bicêtre, où commença le drame qui devait se terminer de si sanglante façon avenue d'Italie.
[67] Wroblevski (Boleslas), général commandant la troisième armée (rive gauche). Mort à Ouarville (Eure-et-Loir) le 5 août 1909.
De Glascow, où il s'est réfugié après la défaite, Léo Melliet écrit à Me Renoult, défenseur de Lucipia:[68]
Glascow, le 11 décembre 1871. 150 Bucelench Street.
Mon cher Maître,
Vous me priez de vous dire tout ce que je sais à propos des Dominicains d'Arcueil. Voici:
Le jour de l'arrestation des Pères Dominicains, je me suis trouvé à Arcueil, et voici dans quelles conditions. Quelques gardes nationaux du 142e bataillon, je crois, avaient été surpris pendant la nuit par des gendarmes de l'armée de Versailles, dans un des postes avancés de mon extrême droite appelé le Moulin à Moutard. La plupart des hommes endormis avaient été dépêchés à coups de revolver, tandis que les sentinelles, à qui les gendarmes avaient donné le mot, étaient tuées à l'arme blanche. Or, les gendarmes qui exécutèrent cette opération avaient trouvé le moyen de franchir nos lignes en quelque autre endroit, car ils paraissaient venir du quartier général de Wroblevski, à Gentilly. Il y avait donc eu trahison et livraison du mot d'ordre. Mais où étaient les coupables? Je n'en savais rien.
Malgré les recherches les plus actives et les plus minutieuses, je n'ai pu savoir par où la troupe ennemie avait pu passer. Toutes les routes étant occupées par les compagnies, je ne pouvais croire à la défection d'une compagnie entière; d'un autre côté une troupe ne pouvait franchir les tranchées sans être aperçue par plusieurs de ceux qui les gardaient. Grand était donc mon embarras et par suite plus vif était mon désir d'éclairer la situation.
J'avais entendu parler depuis mon arrivée au fort de prétendues intelligences entre les Pères d'Arcueil et l'armée de Versailles. On parlait même de souterrains aboutissant au couvent et de mille autres choses; aussi avais-je pratiqué dès les premiers jours une très active surveillance de ce côté, et je dois à la vérité de dire que rien n'était venu justifier les rumeurs dont je m'étais ému. C'est à tel point que je ne pensai même pas à diriger mes recherches de ce côté à propos des événements que je viens de vous dire.
Enfin, de guerre lasse, je renonçai pour ce jour-là à trouver la clef du mystère, et me mis en mesure d'empêcher le renouvellement d'un pareil malheur. Je priai Wroblevski de désigner un bataillon pour remplacer le 142e qui était démoralisé par cette aventure. Il désigna le 101e. Mais le 101e, promené successivement de Neuilly à Issy, d'Issy à Neuilly, de Neuilly à Ivry, et de là à Cachan, était sur les dents; il refusait de marcher et voulait une nuit de repos. Ma présence devenait nécessaire pour le faire partir aux tranchées, car j'avais seul assez d'ascendant sur les hommes de mon arrondissement pour calmer leurs accès d'indiscipline. Je me rendis donc, le 19, vers 4 heures ou 4 1/2, à Arcueil, aux quartiers du 101e.
Là je fus accueilli par des récriminations de toutes sortes. «Faites marcher les réfractaires. Ce sont toujours les mêmes. Chacun son tour. Nous voulons bien marcher, mais demain, etc.» Habitué que j'étais à de pareilles réceptions, je n'en continuai pas moins à grouper silencieusement mes compagnies, et ce n'est qu'après ce pénible travail que je pus m'apercevoir qu'il manquait près de la moitié de l'effectif. Il fallait bien alors me donner la raison de l'absence du reste, et je n'appris qu'à ce moment l'occupation de l'École d'Albert le Grand. Une compagnie et demie avait été requise pour garder les diverses avenues.
Mais mon angoisse arriva à son comble quand j'appris que le bataillon chargé de faire la perquisition était le 120e, celui qui avait été si éprouvé au Moulin-Saquet, par une livraison de mot d'ordre semblable à celle dont venait d'être victime le 142e. Je frémis à l'idée des sentiments que pouvait éveiller dans l'esprit de ce bataillon cette fatale coïncidence, et je me transportai immédiatement chez les Pères, suivi de Lucipia, qui avait été mon second clerc, et qui profitait de notre ancienne connaissance pour venir me demander des renseignements pour son journal[69].
Je ne sais si j'arrivai à temps et je ne puis rien en dire, car, au moment de mon arrivée, l'attitude des gardes nationaux ne me parut nullement violente et l'hostilité de quelques-uns ne se traduisait que par quelques plaisanteries d'un goût douteux, que je fis cesser immédiatement.
Cependant je ne pouvais rester là toute la soirée, mes occupations m'appelant ailleurs et quittant l'École, je ne pouvais plus répondre de rien. Que faire? Pour apprécier à sa juste valeur la résolution que j'ai prise alors, je vous conseillerai de prendre l'avis de M. Turquet[70] et des généraux Chanzy et Langourian, à qui je n'ai pu rendre service qu'en les jetant en prison et le revolver au poing. Je rassemblai donc quelques hommes de cœur, que je chargeai à haute voix de conduire les Pères à Bicêtre, en rendant les officiers commandant des bataillons et compagnies responsables sur leur tête de la non-exécution de mes ordres. Je fis partir le 101e, qui se rendit immédiatement aux tranchées, et, prenant une voiture, je ramenai avec moi Lucipia que je voulais charger d'une lettre pour la Commune, dans le cas où la gravité des circonstances m'empêcherait de quitter le fort. J'emmenai également avec moi un assistant de l'École, dont je voulais connaître la version sur ce qui venait de se passer. Cet homme fut mis en liberté immédiatement après m'avoir fait son récit.
Le soir, les Dominicains furent appelés au fort, et, à ce moment l'attitude des gardes nationaux étant complètement changée, je me vis obligé d'improviser un juge d'instruction que je chargeai d'informer immédiatement, et dans des circonstances aussi graves, Lucipia n'hésita pas à m'aider en acceptant ces compromettantes fonctions. Il y passa presque toute la nuit.
[Illustration: PLAN DESSINÉ PAR LUCIPIA DANS SA PRISON
Z. Lieu de l'altercation entre Léo Melliet et les gardes des bataillons fédérés.--A. G. Ecole d'Arcueil (Albert le Grand) où furent arrêtés les Dominicains.--M. P. Château du Marquis de la Place, où se trouvait l'état-major de Serizier.--C. Etat-major de Wroblevski.--B. B. B. Casernements des bataillons fédérés.--F. F. F. Fortifications de Paris. La ligne brisée, en haut, indique les tranchées.]
Pendant ce temps, je me rendais au quartier général de Wroblevski, pour savoir comment un pareil acte avait pu s'exécuter à mon insu: l'ordre était venu de la Guerre, qui prétendit l'avoir reçu du Comité de Salut Public. Le comité n'était pas réuni quand j'arrivai à l'Hôtel de Ville et, à mon retour au fort je trouvai un ordre qui m'enjoignait de ne pas relâcher les Pères, recommandation bien inutile, car les relâcher, c'était les faire fusiller.
Lucipia m'a alors rendu compte de son travail, concluant à la complète innocence des Pères, et nous avons étudié ensemble le moyen de les relâcher, mais sans trouver de moyen pratique.
Le 25 mai, lorsque mes officiers, profitant de deux heures de sommeil que quatre-vingt-huit heures de veille me rendaient indispensable, ont pris la résolution d'évacuer le fort et d'enlever le matériel, j'ai fait ouvrir les portes à tous les prisonniers, et réussi à faire sortir la garnison, en laissant les Pères à la garde de l'adjudant de place chargé des prisons et à qui j'avais adjoint quelques hommes qui se sont empressés de l'abandonner après la sortie de leurs camarades.
Quant à la façon dont les Pères sont arrivés à Paris, je n'en sais rien; j'ai été forcé de rallier les traînards qui avaient quitté les derniers les tranchées, et que j'attendais dans les environs. Je ne sais s'ils sont rentrés avant ou après moi, car j'ai été obligé de revenir au galop sous une grêle de balles que m'envoyait de Villejuif et de Bicêtre l'avant-garde de l'armée de Versailles, pour qui mon écharpe rouge était un admirable point de mire. Ce n'est que dans l'après-midi que j'ai connu leur présence et, au moment où je prenais les mesures nécessaires pour les protéger, j'ai appris, coup sur coup, le danger qu'ils couraient et leur fin tragique.
Voilà sur ce point la vérité pure; quoique mon passé et mon caractère soient là pour démontrer l'improbabilité d'une accusation contre moi à ce sujet, je m'y soumettrai avec la résignation d'un vaincu. Mais s'il faut que j'aille à Paris pour démontrer en me livrant, l'innocence de Lucipia, dites un mot et je n'hésiterai pas.
Merci de votre dévouement pour lui, et agréez mes salutations dévouées.
LÉO MELLIET.
[68] Je joins à la lettre de Léo Melliet un plan détaillé sur lequel peuvent être suivis les différents incidents du drame, depuis l'arrestation des Pères jusqu'à leur sortie de Bicêtre le jeudi 25 mai. Ce plan a été dressé par Lucipia, lorsqu'il attendait, dans la prison, l'heure de comparaître devant le conseil de guerre.
[69] Lucipia faisait partie de la rédaction du _Cri du Peuple_ de Vallès. Sa présence au fort de Bicêtre et à Arcueil le jour de l'arrestation des Dominicains le fit comprendre dans les poursuites. Le conseil de guerre le condamna à la peine de mort, qui fut commuée en travaux forcés à perpétuité.
[70] Edmond Turquet, député, arrêté le 19 mars avec les généraux Chanzy et de Langourian. (Voir plus loin la note de M. Gaudin de Villaine.)
_le Moulin-Saquet_
Moulin à Moutard et Moulin-Saquet. Les trahisons dont parle Léo Melliet se renouvellent, en mai, tous les jours. Celle du Moulin-Saquet est la première. Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit, le soupçon envahit les esprits.
Trahis! Nous sommes trahis! Par qui? Comment?
Il faut avoir vécu ces temps, pleins d'enthousiasmes et d'angoisses, où chaque heure du jour ou de la nuit apporte à la ville insurgée la nouvelle d'un triomphe, vrai ou inventé, ou d'une défaite, pour se représenter la colère qui nous étreignit quand nous sûmes le désastre du Moulin-Saquet.
Le Moulin-Saquet était une puissante redoute, construite du temps du siège, un vrai fortin situé à l'extrémité sud-est du plateau de Villejuif, à mille mètres environ de la barricade qui fermait la grande rue du village.
A la même distance à peu près, mais à droite, était une seconde redoute, les Hautes-Bruyères.
Hautes-Bruyères et Moulin-Saquet, gardées toutes deux par des bataillons d'élite.[71]
[71] La 13e légion, commandée par Serizier, se composait des 42e, 101e, 102e, 120e, 133e, 134e, 176e, 177e, 183e et 184e bataillons.
Le Moulin-Saquet dominait toute la plaine qui s'étend de Villejuif à la Seine, et de Vitry à Choisy-le-Roi, couvrant ainsi le fort de Bicêtre et les forces du général Wroblevski, casernées à Arcueil.
Le 4 mai, aux premières heures du jour, la terrifiante nouvelle se propagea.
Le Moulin-Saquet avait été occupé, la nuit, sans coup férir, par les Versaillais. Ses défenseurs massacrés.
On citait le nom du traître, le commandant du 55e, qui avec le 120e, gardait la redoute.
Voici ce qui s'était passé.
Il était onze heures du soir, quand un groupe se présente aux abords de la redoute silencieuse. Un homme se détache, s'approche de la sentinelle.
--Qui vive!
--Vengeur.
Vengeur est le mot d'ordre.
L'homme passe. Mais à peine s'est-il avancé, que d'autres le suivent, terrassent les sentinelles, envahissent le camp. Tout y repose. Les hommes des 1re et 3e compagnies du 120e dorment sous la tente. Quelques-uns même déchaussés, pour se reposer des fatigues du jour. Les Versaillais--car les envahisseurs sont des soldats de Versailles--tuent à coups de baïonnette et de revolver. Ils attellent les canons, qu'ils emmènent avec leurs prisonniers. Le lendemain les canons défilent devant la grande cour d'honneur du Château, tout fleuris de lilas.
_nous sommes trahis!_
La trahison du Moulin-Saquet, suivie d'autres semblables, aura bientôt pour conséquence l'accusation de connivence avec Versailles portée contre les Pères Dominicains de l'École d'Arcueil.
Le commandant Gallien a livré le mot d'ordre. Mais ces Pères qui promenèrent leur robe jusqu'à nos tranchées, ne sont-ils pas, eux aussi, d'intelligence avec l'ennemi?
Quelques-uns d'entre eux font des voyages à Versailles. N'est-ce pas dans le but de renseigner les chefs de l'armée sur nos positions?
La presse parisienne dépeint l'affaire du Moulin-Saquet sous les couleurs les plus noires.
Ce qui rend cette affaire si épouvantable--écrit le _Mot d'Ordre_[72] journal de Rochefort--c'est la cruauté inouïe, exercée, sans nécessité, sur de pauvres gardes nationaux accablés par la fatigue et plongés dans le plus profond sommeil, qui certes, n'eussent pu faire autrement que de se rendre prisonniers.
Tous ont été massacrés, égorgés, lardés à coups de baïonnette et de sabre-poignard. Nous avons vu ces cadavres affreusement mutilés. Il y en a très peu qui n'avaient reçu qu'une blessure. La plupart en ont trois, quatre et jusqu'à cinq.
A côté d'un pauvre artilleur âgé de soixante-deux ans, dont la cervelle sortait de la tête, il y avait un tout jeune homme de dix-neuf ans, dont le ventre était transpercé de plusieurs coups et toute la poitrine brûlée par la décharge de plusieurs coups de revolver tirés à brûle-pourpoint. Un autre avait les deux yeux crevés et sortis de leurs orbites. Un autre avait le cou aux trois quarts scié et presque séparé du tronc.
Il est impossible d'imaginer un spectacle plus affreux. Mais les scélérats ne se sont pas contentés de massacrer à la mode des sauvages d'Afrique. Ils ont poussé leur affreux courage jusqu'à fouiller leurs victimes. La petite caisse de la cantinière elle-même a été défoncée et pillée...
[72] _Le Mot d'Ordre_ du 5 mai 1871.
Le _Cri du Peuple_ de Vallès, le _Vengeur_ de Félix Pyat, l'_Avant-Garde_, la _Sociale_, tous les journaux dévoués à la Commune, publient des récits semblables. Par toute la ville, retentissent les cris des vendeurs:
--La trahison du Moulin-Saquet!
Le _Père Duchêne_ gronde:[73]
Ces misérables ne reculent devant aucun crime! Froidement, sans broncher, ils assassinent sous leurs tentes nos braves fédérés endormis, reposant tranquillement, sous la sauvegarde de la sentinelle qui veille à l'entrée.
Ils ne se contentent pas de bombarder, De tuer femmes et enfants. Non! Cela ne suffit pas encore. Ils ont l'argent! Et avec cela ils achètent les consciences! C'est ainsi qu'ils ont pris le Moulin-Saquet!...
[73] Le _Père Duchêne_, Nº 53, du 18 floréal 79.
Le 17 mai, un incendie éclate dans le château du marquis de la Place, proche de l'École d'Arcueil, et siège de l'état-major du 101e bataillon. Les moines, accusés d'avoir mis le feu, sont arrêtés le 19, par ordre de Wroblevski. Conduits le jour même au fort de Bicêtre, ils sont enfermés dans les casemates, d'où ils ne sortent que le jeudi 25 mai, avec les fédérés qui évacuent le fort pour rentrer dans le 13e arrondissement.
Conduits tout d'abord à la mairie, ils sont transférés à la prison du secteur, 38, avenue d'Italie. Dirigés sur les barricades, ils sont ramenés à la prison. A quatre heures, ils sont fusillés par la foule. _Serizier_
Il a suffi de quelques heures pour que les Dominicains, sortis indemnes de leur périlleux séjour au fort, fussent étendus sanglants, le corps troué de balles, sur les pavés de l'avenue d'Italie.
Qui a ordonné le meurtre?
Les circonstances qui ont entouré la fusillade des prisonniers sont restées aussi mystérieuses qu'au premier jour.
Un bouc émissaire:
Serizier.
Quand on parle de l'affaire des Dominicains, c'est Serizier.
Lui seul.
Les autres, ceux qui ont été condamnés avec lui par le conseil de guerre de février 1872, sont des comparses.
Serizier, chef du fameux 101e bataillon, puis colonel de la 13e légion, était, sous l'Empire un militant connu. Avec Duval, Léo Melliet, Chardon, Passedouet, Lucipia, d'autres, il menait le rude combat contre le régime impérial. Il doit, avant le 4 Septembre, se mettre à l'abri en Belgique. Rentré à Paris après la proclamation de la République, il se mêle au mouvement révolutionnaire, paraît au 31 octobre. Le 22 janvier est son triomphe. On le voit, à la tête du 101e, faire le coup de feu sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Le 18 Mars le met en pleine lumière. Son 101e est cité comme le plus ardent des bataillons fédérés. Il est partout où on se bat. Rossel fait de Serizier le chef de la 13e légion.
Ouvrier corroyeur de son métier, Serizier est un homme trapu, à la face énergique, sur laquelle brillent et roulent perpétuellement de gros yeux. La mâchoire carrée est forte. Sur la lèvre une moustache tombante, épaisse, que complète une impériale. Ceux qui ont connu Serizier me l'ont dépeint comme un hâbleur qui ne manquait pas cependant de bravoure. Orgueilleux de ses galons et de son autorité, il se fait photographier en costume de colonel, revolver dans la ceinture, képi sur l'oreille, le bras droit appuyé sur le sabre nu, la pointe fichée au parquet. Il aime à parader ainsi, effrayant les timides. Il est heureux de la terreur qu'il inspire, et qui, la défaite arrivée, le livrera aux vengeances des dénonciateurs.
Serizier peut ne pas avoir paru sur le théâtre du meurtre. C'est lui qu'on accusera.
La légende s'établit. Elle devait le conduire à Satory.
_protestation suprême_
Rien n'est moins sûr cependant que la participation de Serizier au meurtre de l'avenue d'Italie.
Léo Melliet, ce même jour où, à la Chambre, je lui rappelais notre rencontre au pont d'Arcole, m'a affirmé que Serizier n'avait été vu nulle part pendant la lutte autour de la Butte-aux-Cailles. Quelques-uns même, surpris de ne le point voir, disaient qu'il avait fui vers les Versaillais.
Il fut reconnu, lors de l'instruction du procès en conseil de guerre, par plusieurs témoins, entre autres le Père Grandcollas. Mais quand vint l'audience, le Père Grandcollas se rétracta. Il ne le reconnaissait plus.
Serizier ne cesse de protester contre l'accusation d'avoir ordonné la fusillade.
Quand l'heure sonne pour lui de partir pour Satory, il adresse à sa femme une protestation suprême.[74]
Ma chère bien aimée,
Je désire que cette lettre soit publiée après ma mort, afin qu'elle puisse rectifier les erreurs que mon jugement pourrait laisser dans l'opinion, et pour que l'on sache bien que je ne suis pour rien dans l'exécution des Dominicains, et que je ne suis frappé que comme l'homme du peuple assez intelligent et assez courageux pour lutter contre tout ce qui opprime le travailleur. Ainsi que je l'ai dit dans mon jugement, je n'ai su l'arrivée des Dominicains dans le quartier que lorsque les faits étaient accomplis; je n'ai donc jamais donné les ordres les concernant.
Dans toute cette affaire, je me suis conduit, comme toujours, avec loyauté, et je n'ai jamais dit, ni jamais pu dire que ce que j'ai prononcé en conseil de guerre: ignorant tout, je n'ai rien pu dire, ni avant ni après.
Je meurs pour la cause du peuple, pour laquelle j'ai combattu. Je lègue mon souvenir au peuple et désire que tous les hommes de cœur fassent leur devoir jusqu'au bout comme je l'ai fait, sans haine, sans ambition personnelle, et les mains pures de tout crime...
SERIZIER.
[74] Cette lettre a été publiée dans le _Radical_ (alors dirigé par Mottu), du 27 mai 1872, quatre jours après l'exécution à Satory (25 mai) de Serizier, Boin et Boudin. Elle avait été apportée au _Radical_ par le fils du fusillé.
_témoignages_
Dans la lettre que Léo Melliet adressait de Glascow à l'avocat de Lucipia, Me Renoult, il est fait allusion à l'arrestation, le 19 mars 1871, du général Chanzy et du général de Langourian.
Quand Léo Melliet mourut, en mars 1909, M. Gaudin de Villaine, sénateur de la Manche, qui fut arrêté en même temps que les deux généraux, prit la parole pour rappeler les faits, et rendre justice à ceux qui les avaient sauvés de la fureur de la foule. Parmi ces sauveurs: Léo Melliet et Serizier.
Arrêté dans la matinée du 19 mars 1871--écrit M. Gaudin de Villaine--aux fortifications de Paris, près la gare d'Orléans, avec le général de Langourian, traînés de là, et à travers les faubourgs déjà en insurrection, jusqu'à la prison du secteur de l'avenue d'Italie, nous y retrouvâmes le général Chanzy et d'autres prisonniers...
Enfin vers quatre heures du soir--notre calvaire durant toujours--abandonnés par la compagnie du 101e bataillon fédéré, chargée de nous conduire à la Santé, nous étions, les généraux Chanzy et de Langourian, le capitaine de Nagelles et moi, livrés sans défense aux fureurs aveugles et imbéciles d'une foule en délire...
Bousculés, frappés à terre, relevés à coups de crosse, puis renversés de nouveau, nos uniformes en lambeaux, couverts de sang, nous nous attendions à un dénouement tragique, tandis qu'une partie de la foule proposait de nous fusiller et que l'autre préférait nous pendre aux réverbères voisins...
Cette scène odieuse qui avait pour théâtre la place d'Italie, durait depuis près de deux heures, lorsque quelques hommes énergiques, se faisant jour parmi les plus forcenés, vinrent nous dégager.
En tête, marchaient MM. Léo Melliet, maire du treizième arrondissement; Combes, adjoint, _et Serizier_, commandant du 101e bataillon: celui-là même qui, quelques semaines plus tard, présidait au massacre des Dominicains d'Arcueil!
Protégés par eux, tant bien que mal, et par quelques gardes municipaux, nous fûmes poussés jusqu'au seuil de la prison de la Santé, et là, aussitôt incarcérés et mis au secret.[75]
[75] La note de M. Gaudin de Villaine a été publiée dans la _Libre Parole_ du 19 mars 1909.
Quand se déroula devant le conseil de guerre, en février 1872, le procès des accusés de l'affaire des Dominicains, le général Chanzy vint déposer (audience du 14 février).
--J'estime--dit Chanzy--que nous devons certainement la vie aux officiers de la garde nationale, _et surtout à Serizier_.
_Moreau le Dominicain_
Il est un homme dont on a fort peu parlé au conseil de guerre qui condamna à mort Serizier, et, avec lui, Boin, qui avait été gardien de la prison de l'avenue d'Italie.
Émile Moreau.
A Londres, où il vécut après avoir quitté Genève, où il s'était réfugié tout d'abord, on l'appelait Moreau le Dominicain.
Émile Moreau, déjà militant sous l'Empire--il avait alors une trentaine d'années--se mêla, après le 4 Septembre, au mouvement révolutionnaire. Assidu aux clubs de la rive gauche, délégué à la Corderie, il fut de toutes les journées insurrectionnelles. Au 31 Octobre, il entra l'un des premiers à l'Hôtel de Ville en brisant les carreaux d'une fenêtre. Détail curieux, ce fut le vieux père Beslay qui lui fit la courte échelle!
De taille moyenne, le front bombé, les yeux gris, la barbe rare, la tête enfoncée dans des épaules étroites, Moreau ne payait pas de mine. Ceux qui l'ont connu m'ont raconté qu'il était à la fois emporté et bon. Se mettait-il en colère, ce qui lui arrivait souvent, ses lèvres tremblaient et les paroles ne sortaient plus de sa bouche que dans un bégaiement confus. Commandant d'un bataillon du quartier Mouffetard, le 138e, qui comptait bon nombre de chiffonniers--Moreau était placier, bricoleur plutôt--quand le jour de la solde venait, il mettait en commun la paye des officiers et celle des simples gardes, et partageait le tout au prorata des charges de famille.
Wroblevski avait pris Moreau pour chef d'état-major. Il avait en lui toute confiance.
Moreau se vantait, dès son arrivée à Genève, d'avoir fait fusiller les Dominicains.
Voici ce que m'a écrit à ce sujet mon vieil ami Jules Montels, qui fut chef de la 12e légion:
Le 30 août 1871--m'écrit Montels--le lendemain de mon arrivée à Genève, je rencontrai Moreau, qui marchait en s'aidant d'une canne, n'étant pas encore complètement guéri de la blessure qu'il avait reçue à la Butte-aux-Cailles (les testicules traversés par une balle).
Malgré cette blessure, Moreau, vêtu d'une blouse passée sur un veston, eut l'énergie de venir de Paris à Genève, prenant place parfois sur une voiture de paysan rencontrée sur la route.
Arrivé à Genève, notre ami Jules Ducrocq le soigna et le remit sur pied.
Si mes souvenirs sont fidèles, c'est bien lui qui avait fait arrêter les Dominicains, ses hommes les ayant surpris, racontait-il, à faire des signaux aux Versaillais.
C'est Moreau--toujours d'après ce qu'il me raconta--qui fit fusiller et fusilla les Dominicains, _malgré Serizier_, malgré Léo Melliet.
Il menaça même Melliet de le mettre au mur, s'il s'opposait à la livraison des Dominicains. Et quand les prisonniers furent transportés avenue d'Italie, Moreau racontait ceci:
--Je les faisais sortir un par un, en leur disant: «Vous réclamez le paradis. Nous allons vous y envoyer.»
Et Montels ajoute:
N'ayant pas assisté à cette exécution, je ne puis que raconter ce qui m'a été dit, sans pouvoir autrement préciser.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Moreau fut l'objet d'une demande d'extradition pour l'affaire d'Arcueil. L'affaire nous sembla tellement grave, que nous le fîmes filer sur Neuchâtel, où, lesté par Beslay, il partit pour Londres.
C'est à Londres que Moreau, qui avait raconté son rôle dans le meurtre de l'avenue d'Italie, reçut le surnom de Moreau le Dominicain.
Moreau présida-t-il au meurtre?
Fut-il seulement l'un des meurtriers?
Tout ce que nous tenons à faire remarquer, c'est qu'il nie--et il doit s'y connaître--la participation, à ce même meurtre, de Serizier.
_Lucipia_
Lucipia fut, avec Serizier, Boin, Boudaille et Pascal, condamné à mort par le conseil de guerre.
Lucipia eut beau protester contre l'accusation, répéter ce que Léo Melliet avait écrit à Me Renoult, démontrer qu'il s'était borné à interroger les Dominicains amenés au fort de Bicêtre.
Il fut condamné.
Plus tard, la peine capitale qui l'avait frappé fut commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Lucipia était pour moi un vieux, très vieux camarade. Nous avions été ensemble sur les bancs du lycée, à Nantes. Nous faisions, au quartier latin, partie de la même bande. Sous le siège, il avait été du génie de la garde nationale. Il en avait gardé le costume sous la Commune. En képi de simple garde, vareuse sans galons et ceinture rouge passée sous le gilet, il allait du _Cri du Peuple_, auquel il collaborait, à l'Hôtel de Ville, où il remplissait je ne sais plus quelle fonction. Secrétaire du Comité du Salut Public, je crois. L'un des secrétaires. Un jour que j'étais à l'Hôtel de Ville, je me trouvai en face de Lucipia, assis devant un bureau chargé de papiers, installé dans le petit appartement bouton d'or, qui, racontait-on, avait abrité une charmante artiste de l'Opéra-Comique, aimée du préfet Haussmann.
Quand Lucipia revint du bagne, il fut l'un des premiers collaborateurs du _Radical_, qu'avait fondé Victor Simond, et auquel je collaborais, moi aussi. Nous avions un bureau commun. Maintes fois, la conversation revenait sur les Dominicains.
--Les Dominicains!--me disait un jour Lucipia--mais ils auraient parfaitement pu se sauver,--quand on les a conduits du fort de Bicêtre à Paris, le jeudi 25.
On les avait placés en queue de la colonne. Les fédérés, dans leur hâte de rentrer dans leur arrondissement, fuyaient plutôt qu'ils ne marchaient.
Personne ne faisait attention aux moines. On avait bien d'autres soucis. La preuve, c'est qu'arrivés au Champ de Navets, l'un d'eux, le Père Rousselin, s'attarda d'une centaine de pas, et, tranquille, ne rejoignit pas la colonne.
Quand on se trouva, aux fortifications, devant la porte de Choisy, les fédérés s'engouffrèrent en désordre. La porte fut de nouveau close. Les Dominicains restaient dehors. Là encore, ils n'avaient qu'à fuir.
Eh bien! cela, des témoins sûrs me l'ont dit en Calédonie, les Pères cognèrent à la porte pour se faire ouvrir!
Se croyaient-ils plus en sûreté qu'à Paris?
Melliet, qui était resté à l'arrière, les aurait certainement laissé partir. Depuis leur arrestation, il ne me cachait pas qu'il en était fort embarrassé. Il espérait qu'une fois le fort pris, ils seraient délivrés par les Versaillais. Mais il lui avait fallu céder aux violents, les arracher de leurs casemates et les joindre à la colonne... Tu sais le reste.
Un jour, je mis la conversation sur Serizier.
--Serizier! Un hâbleur! Rossel l'avait nommé colonel de la légion sans consulter personne... On m'a toujours dit qu'il n'était pas à l'avenue d'Italie quand on a fusillé les moines... Du reste à ce que m'a dit là-bas (en Calédonie) Pascal, personne n'a ordonné la fusillade... Ils ont été tués par la foule, quand on a su que les Versaillais avançaient...
_les acteurs du drame_
Les principaux acteurs du drame des Dominicains sont tous disparus. Ceux du moins qui furent compris dans les poursuites devant le conseil de guerre.
Serizier, Boin, Lucipia, Boudaille et Pascal, présents, furent condamnés à mort.
Serizier et Boin, fusillés à Satory le 25 mai 1872, tombèrent, le cigare aux lèvres, en criant: Vive la Commune!
Lucipia, Boudaille et Pascal, commués aux travaux forcés à perpétuité, s'en allèrent au bagne.
Pascal y mourut, tué par les Canaques, lors de l'insurrection de 1878.
Un de mes amis, Alexandre Girault[76] qui lui aussi, était au bagne pour l'affaire de l'incendie de l'église Saint-Éloi, me conta la fin tragique de Pascal.
Pascal--me dit Girault--était au camp de Bouloupari. La veille de sa mort, un surveillant qui, en reconduisant les condamnés au camp, s'était attardé dans la brousse, avait été pris et mangé.
Pascal était à biner son petit jardin, quand un groupe de Canaques, simulant la soumission, vinrent demander du tabac. Brusquement ils firent irruption, se jetèrent sur Pascal, qui, avec un de ses compagnons, résista. Tous deux luttèrent désespérément. Mais ils furent accablés sous le nombre.
Le lendemain on retrouvait leurs cadavres.
[76] Girault (Alexandre), secrétaire du commissaire de police du 12e arrondissement, Clavier. Condamné aux travaux forcés à perpétuité. Plus tard député de Paris (Belleville).
Lucipia rentré à Paris, fut, dans la suite, nommé conseiller municipal du quartier des Enfants-Rouges. Puis président du conseil. Il mourut en mai 1904.
J'ignore ce qu'est devenu Boudaille.
Léo Melliet, Thaller[77] et Moreau furent condamnés à mort par contumace.
[77] Thaller, sous-gouverneur du fort de Bicêtre (9 mai).
Léo Melliet, réfugié en Angleterre, vécut longtemps à Glascow, où il était professeur. Il fut de 1898 à 1902, député de Marmande. Il est mort, en mars 1909, directeur de l'asile d'aliénés de Cadillac, près Bordeaux.
Thaller et Moreau vivent-ils? Ils n'ont plus fait parler d'eux.
Quant aux combattants anonymes, à ceux qui tirèrent sur les moines à leur sortie de la prison de l'avenue d'Italie, leur sort, comme leurs noms, est resté ignoré.
Périrent-ils en défendant leurs dernières barricades? Furent-ils passés par les armes?
Le massacre, dans ce 13e qui avait été l'une des citadelles de la révolte, et sur lequel planait encore le souvenir de Bréa en Juin, fut épouvantable.
L'un des témoins du procès en conseil de guerre, prisonnier, dans cette journée du 25 mai, des fédérés, l'abbé Lesmayoux, revenu, le soir même de la défaite, à la barricade de la rue Baudricourt, y rencontra un monceau de morts.
--Nous relevons là, écrit-il, plus de cent cadavres, parmi lesquels nous ne trouvions qu'un seul soldat régulier.
Les quatre-vingt-dix-neuf autres étaient les fédérés massacrés. Derrière cette seule barricade...