‹ Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric MistralChapitre 20 sur 39 · IV

IV

Le pauvre Pignolet, qui savait que son père ne démordait pas aisément et qu’il ne plaisantait pas, mangea, but, alla au lit, et le lendemain, à l’aube, sans répliquer davantage, après avoir muni de vivres son bissac, il repartit pour Narbonne.

Avec ses pieds meurtris et enflés par la marche, avec la chaleur, la soif, par voies et par chemins, va donc mon Pignolet!

Aussitôt arrivé, au bout de sept ou huit jours, dans la ville de Narbonne, -- d’où selon le proverbe, "ne vient ni bon vent ni bonne personne", -- Pignolet qui, cette fois, ne chantait pas, je vous l’assure, sans prendre le temps même de manger un morceau ou boire un coup au cabaret, s'achemine de suite vers l’église Saint-Paul et, droit au bénitier, s’en vient voir la Grenouille.

Dans la vasque de marbre, en effet, sous l’eau claire, une grenouille rayée de roux, tellement bien sculptée qu’on l’aurait dite vivante, regardait accroupie, avec ses deux yeux d’or et son museau narquois, le pauvre Pignolet, venu de Grasse pour la voir.

-- Ah! petite vilaine, s’écria tout à coup, farouche, le menuisier. Ah! c’est toi qui m’as fait faire, par ce soleil ardent, deux cents lieues de chemin! Va, tu te souviendras de Pignolet de Grasse!

Et voilà le sacripant qui, de son baluchon, tire son maillet, son ciseau, et pan! d’un coup, à la grenouille il fait sauter une patte. On dit que l’eau bénite, comme teinte de sang, devînt rouge soudain, et la vasque du bénitier, depuis lors, est restée rougeâtre.

(_Almanach Provençal de 1890_.)

LA MONTELAISE