‹ Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric MistralChapitre 34 sur 39 · VI

VI

Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.

Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait.

-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.

Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais, enfin, nous y étions.

-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.

-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des gens comme ça...

-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles!

-- Ah! si un _catigot_ d'anguilles peut faire leur félicité... Mais, voyez, nous n'avons rien autre.

-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le _catigot_. Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler, nous vous en prions, avec nous autres.

-- Grand merci! vous êtes bien bons.

Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les cinq au cabaret de Trinquetaille.