CHAPITRE V
A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET
LAbbaye en ruines. M. Donnat. La chapelle dorée. La Montagnette. Frère Philippe. La procession des bouteilles. Saint Antoine de Graveson. Le pensionnat en débandade. -- Le couvent des Prémontrés.
Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me dévoyait par trop et que je manquais lécole sans discontinuité pour aller tout le jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils dirent :
-- Faut lenfermer.
Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs chargèrent un petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes papiers, et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le coeur gros, accompagné de ma mère qui me consolait en route et du gros chien de garde quon appelait le "Juif" pour un endroit nommé Saint-Michel-de-Frigolet.
Cétait un ancien monastère, situé dans la Montagnette, à. deux heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane. Les terres de Saint-Michel, à la Révolution, sétaient vendues au détail pour quelques assignats, et labbaye à labandon, dépouillée de ses biens, inhabitée et solitaire, restait veuve, là-haut, au milieu dun désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes sauvages. Certains contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les bergers, lorsquil pleuvait, y logeaient leurs brebis dans léglise. Les joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de Maillane, le Gelé de Barbentane, le Dangereux de Château-Renard, pour se garer des gendarmes, y venaient en cachette, lhiver, à minuit, tailler le _vendôme_, et là, à la clarté de quelques chandelles pâles, pendant que lor roulait au mouvement des cartes, les jurons, les blasphèmes, retentissaient sous les voûtes, à la place des psaumes quon y entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs buvaient, mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusquà laube.
Vers 1832, quelques frères quêteurs étaient venus sy établir. Ils avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul ne montait à leurs offices, car on navait pas foi en eux. Et comme, à cette époque, la duchesse de Berry avait débarqué en Provence, pour y soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me souvient quon murmurait que ces frères marrons, sous leurs souquenilles noires nétaient que des miquelets, qui devaient cabaler pour quelque intrigue louche.
Cest à la suite de ces frères quun brave Cavaillonnais, appelé M. Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel, par lui acheté à crédit, un pensionnat de garçons.
Cétait un vieux célibataire, au teint jaune et bistré, avec cheveux plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents, longue lévite noire et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre comme un rat déglise, il avait trouvé un biais pour monter son école et ramasser des pensionnaires sans un sou en bourse.
Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon, à Barbentane ou à Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.
-- Je vous apprends, lui disait-il, que jai ouvert un pensionnat à Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre portée, une excellente institution pour enseigner vos enfants et leur faire passer leurs classes.
-- Ho! monsieur, répondait le père de famille, cela est bon pour les gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner tant de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez pour labourer la terre.
-- Voyez, faisait M. Donnat, rien nest plus beau que linstruction. Nayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an, tant de _charges_ de blé, tant de _barraux_ de vin ou tant de _cannes_ dhuile... ; puis, après, nous réglerons tout.
Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.
Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier, et il lui tenait ce propos:
-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a lair éveillé! Vous ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de poivre?
-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de même un peu déducation; mais les collèges sont coûteux, et, quand on nest pas riche...
-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat. Amenez-le à ma pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui apprendrons le latin et nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous prendrons _taille_ à la boutique... Vous aurez en moi un chaland de plus, un bon chaland, je vous assure.
Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.
Un autre jour, il passait devant la maison dun menuisier, et admettons quil aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa mère, dans la rigole de lévier.
-- Mais ce beau mignon, qua-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par malice?
-- Eh non! répliquait la femme, cest la passion du jeu qui le fait se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.
-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis lenfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il aura une place et naura jamais tant de peine comme en poussant le rabot.
-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!
-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est menuisier, je promets, moi, plus douvrage que ce quil en pourra faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.
Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du bouclier, et du tailleur, et dautres. Par ce moyen, M. Donnat avait recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du voisinage, et jétais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que moi, sacquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents. En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale, avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de la Banque dEchange, - quaprès lui, le fameux Proudhon, en 1848, essaya vainement de faire prendre dans Paris.
Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois quil était de Nîmes, et on lappelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit quil navait pas de parents, car il nen parlait jamais, personne ne venait le voir, et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête, mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il sen alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire quAgnel était un enfant dune extraction supérieure, mais né du côté gauche et quon faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne lai jamais revu.
Notre personnel enseignant se composait, dabord, du maître, le bon M. Donnat, lequel, lorsquil était présent, faisait les basses classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien contents dêtre nourris, blanchis, et de tirer quelques écus; ensuite, dun prestolet, quon appelait M. Talon, pour nous dire la messe; enfin, dun petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et une Tarasconaise, dune trentaine dannées, pour nous servir à table et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un pauvre vieux coiffé dun bonnet roux, qui allait avec son âne, chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque cétait nécessaire.
Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce que, de nos jours, on la vu devenir. Il y avait simplement le cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis, léglise de Saint-Michel, toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant lenfer, ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les étables.
Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs et, à lintérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée la vie de la Vierge Marie. La reine Anne dAutriche, mère de Louis XIV, lavait fait décorer ainsi, en reconnaissance dun voeu quelle avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère dun fils.
Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution, de braves gens lavaient sauvée en empilant sous le porche un grand tas de fagots qui en cachaient la porte. Cest là que, le matin, - et tous les matins de lan, -- a cinq heures lété, à six heures lhiver, on nous menait à la messe; cest là quavec une foi, une foi vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions tous. Cest là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en tenant à la main nos livres dHeures et nos Vespéraux, et c'est là que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix du petit Frédéric : car javais, à cet âge, une jolie voix claire comme une voix de jeune fille, et, à lÉlévation, lorsquon chantait des motets, cest moi qui faisais le solo; et je me souviens dun où je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces mots :
_O mystère incompréhensible! Grand Dieu, vous nêtes pas aimé_.
Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes en allant, quand venait lautomne, cueillir les micocoules, douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain, laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là, arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à lentrée du vallon, un bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.
Car cétait un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où lon nous avait mis en cage; et elle le disait bien; linscription qui était sur la porte du couvent :
"Voilà quen fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude, parce que, dans la cité, jai vu linjustice et la contradiction. Jaurai ici mon repos pour toujours, car cest le lieu que j ai choisi pour habiter. »
Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit dun passage de montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce quil est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées à larchange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû impressionner.
Les mamelons dalentour étaient couverts de thym, de romarin, dasphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet; quelques lopins doliviers plantés dans les bas-fonds; quelques allées damandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages. Cétait là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines. Le reste nétait que friche et roche concassée, mais qui sentait si bon ! Lodeur de la montagne, dès quil faisait du soleil, nous rendait ivres.
Dans les collèges, dordinaire, les écoliers sont parqués dans de grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel quun troupeau et en avant dans la montagne, jusquà ce que la cloche nous sonnât le rappel.
Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma foi, autant quune nichée de lapins de garrigue. Et il ny avait pas danger que lennui nous gagnât.
Une fois hors de létude, nous partions comme des perdreaux, à travers les vallons et sur les mamelons.
Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les ortolans chantaient : _tsi, tsi, bégu_!
Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous cherchions dans les ravins les pétrifications quon nomme, dans le pays, _pierres de saint Étienne_; nous furetions aux grottes pour dénicher la Chèvre dOr; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de vêtements ni de chaussures.
Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.
Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, -- comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, doù lon voyait à lhorizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la Baume-de-lArgent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la Roque-dAcier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés dor et dazur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez ouverts sur ma vie denfant!
Lhiver, ou lorsquil pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans léglise du couvent, qui était, nous lavons dit, complètement abandonnée, nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux béants, pleins de têtes de morts et dossements des anciens moines.
Un jour dhiver, la brise bramait dans les longs couloirs; cétait le soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le maître, nous gardait à létude, et lon nentendait que nos plumes qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement du vent.
Tout à coup, à lextérieur, nous entendons une voix sourde, sépulcrale, qui criait :
-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort, M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands de laccompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes tous après, en nous blottissant derrière.
Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en face du couvent, nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un géant en longue robe noire et qui dans le vent disait : -- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
Dentendre et de voir cette apparition, nous étions tous là tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :
-- Cest frère Philippe.
Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous tous après, qui le suivions en tournant la tête. Nous nous remîmes, fort troublés, à notre étude. Mais, cette soirée-là, nous nen sûmes pas plus.
Ce frère Philippe, nous lapprîmes plus tard, faisait partie paraît-il, de ces sortes dermites qui avaient occupé Saint-Michel quelques années avant nous et qui, au clocher vide, avaient mis une cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on nemporte pas cela comme un grelot, la cloche était restée sur léglise, là-haut, et, naturellement, M. Donnat lavait gardée.
Frère Philippe était un bonhomme qui sétait donné pour tâche de remettre en état les ermitages en ruines quil y a, de-ci de-là, dans les montagnes de Provence. Je lai rencontré quelquefois, longtemps après, grand, maigre, un peu voûté et taciturne, avec sa soutane rapiécée, son chapeau noir à larges bords, et portant sur lépaule, moitié devant, moitié derrière, un long bissac de toile bleue.
Lorsquil avait dessein de restaurer ainsi quelque ermitage à labandon, avec le produit de ses quêtes il le rachetait au propriétaire, il en réparait les parois, il y suspendait une cloche. Ensuite, ayant cherché et déniché quelque bon diable qui voulût se faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et lui se remettait, en faisant maigre chère, à quêter avec patience, pour relever un autre ermitage.
La dernière fois que je le vis, il en avait rétabli, me dit-il près dune trentaine. C'était à la gare dAvignon où jallais, comme lui, prendre le train dune heure et demie. Il faisait rudement chaud, et le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce temps-là, près de quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire, incliné sous son sac, qui était presque plein de blé.
-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un grand gars cravaté et ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac? Laissez que je le porte un peu.
Et le brave garçon chargea le sac du frère et le porta jusquà la salle où lon donne les billets. Or, ce jeune homme, que je connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et, comme nos démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires, cela me rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la popularité de cet homme du bon Dieu.
Frère Philippe, en dernier lieu, sétait retiré chez des moines qui lavaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement, vers cette époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre vieux saint homme alla, je crois, mourir à lhôpital dAvignon.
Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un certain aumônier quon appelait M. Talon : petit abbé avignonnais, ragot, ventru, avec un visage rubicond comme la gourde dun mendiant. Larchevêque dAvignon lui avait ôté la confession parce quil haussait trop le coude et nous lavait envoyé pour sen débarrasser.
Or, à la Fête-Dieu, il se trouve quun jeudi, on nous avait conduits à Boulbon, village voisin, pour aller à la procession, les grands comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et à M. Talon, bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du dais.
Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles, déployaient leurs théories dans les rues tapissées avec des draps de lit, au moment où les confréries faisaient au soleil flotter leurs bannières, que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix virginales entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant le Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et répandions nos fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur sélève et que voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme une clochette, avec lostensoir aux mains, la cape dor sur le dos, aïe! tenait toute la rue.
En dînant au presbytère, il avait bu, paraît-il, ou, peut-être, on lavait fait boire un peu plus quil ne faut de ce bon piot de Frigolet qui tape si vite à la tête; et le malheureux, rouge de sa honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout... Deux clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre, le prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors, M. Talon, une fois devant lautel, se mit à répéter : _Oremus, oremus, oremus, et nen put dire davantage. On lemmena à deux dans la sacristie.
Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que cela se passa dans une paroisse où la _dive bouteille_, comme au temps de Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon, vers la montagne, se trouve une vieille chapelle dénommée Saint-Marcellin, et le premier du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en portant tous à la main une bouteille de vin. Le sexe ny est pas admis, attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne buvaient que de leau; et, pour habituer les jeunes filles à ce régime, on leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que "leau fait devenir jolie"
Labbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous les ans, à la Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le curé de Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et quon fasse silence pour la bénédiction!
Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule voulue pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit _amen_, nous faisions un signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé et le maire choquant le verre ensemble sur lescalier de lautel, religieusement, buvaient. Et, le lendemain, fête chômée, lorsquil y avait sécheresse, on portait en procession le buste de saint Marcellin à travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
_Saint Marcellin, Bon pour leau, bon pour le vin_
Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous voyions à la Montagnette et qui est passé de mode, était celui de saint Anthime. Les Gravesonais le faisaient.
Quand la pluie était en retard, les pénitents de Graveson, en ânonnant leur litanies et suivis dun flot de gens qui avaient des sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste aux yeux proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs -- à léglise de Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende épandue sur lherbe odoriférante, toute la sainte journée, pour attendre la pluie, on chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le croiriez-vous bien? plus dune fois laverse inondait le retour... Que voulez-vous! chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.
Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les libations pieuses, navait pu faire naître de nuages, les joviaux pénitents, en revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les avoir pas exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le Fossé des Lones. Ce curieux usage de tremper les corps saints dans leau, pour les forcer de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à Toulouse par exemple, et jusquen Portugal.
Quand, étant tout petits, nous allions à Graveson avec nos mères, elles ne manquaient pas de nous mener à léglise pour nous montrer saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui frappait les heures à lhorloge du clocher.
Maintenant, pour achever ce quil me reste à dire sur mon séjour à Saint-Michel, il me revient comme un songe quà la premier an, avant de nous donner vacances, on nous fit jouer _les Enfants dEdouard_, de Casimir Delavigne. On my avait donné le rôle dune jeune princesse; et, pour me costumer, ma mère mapporta une robe de mousseline quelle était allée emprunter chez de jeunes demoiselles de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus tard dun petit roman damour dont nous parlerons en son lieu.
La seconde année de mon internat, comme on mavait mis au latin, jécrivis à mes parents daller macheter des livres, et quelques jours après, nous vîmes, du vallon de Roque- Pied-de-Boeuf, monter, vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur Babache, vieux mulet familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur tous les marchés voisins, -- où mon père le conduisait lorsquil allait en voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que, lorsquil se promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui il menait Babache ; et à califourchon, armé dun sarcloir à long manche, du haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
Arrivé au couvent, mon père déchargea un sac énorme qui était attaché sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant le lien :
-- Frédéric, me cria-t-il, je tai apporté quelques livres et du papier.
Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre ou cinq dictionnaires reliés en parchemin, une trimbalée de livres cartonnés (_Epitome, De Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones_, etc.), un gros cruchon dencre, un fagot de plumes doie, et puis un tel ballot de rames de papier que jen eus pour sept ans, jusquà la fin de mes études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon, père du cher félibre de la _Grenade entrouverte_ (à cette époque, nous étions encore bien loin de nous connaître), que le bon patriarche, avec grand empressement, était allé faire pour son fils cette provision de science.
Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet, je neus pas le loisir duser force papier. M. Donnat, notre maître, pour un motif ou pour lautre, ne résidait pas dans son établissement, et, quand le chat ny est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour quêter des élèves ou se procurer de largent, il était toujours en course. Mal payés, les professeurs avaient toujours quelque prétexte pour abréger la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne trouvaient personne.
-- Où sont donc les enfants?
Tantôt le long dun gradin soutenant un terrain en pente, nous étions à réparer quelque mur en pierres sèches. Tantôt nous étions par les vignes où à notre grande joie, nous glanions des grappillons ou cherchions des morilles. Tout cela namenait pas la confiance à notre maître. De plus, le malheur était que, pour grossir le pensionnat, M. Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas grandchose, et ce nétaient pas ceux qui mangeaient le moins aux repas. Mais un drôle dincident précipita la déconfiture.
Nous avions pour cuisinier, je lai déjà dit, un nègre et pour domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la maison, la seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre principal, qui avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne perd jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on dit ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le pensionnat, un esclandre épouvantable.
Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M. Donnat lui-même, qui affirmait quelle létait du professeur dhumanités, qui de labbé Talon, qui du maître détudes. Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du nègre. Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon droit, soit par colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la Tarasconaise, qui avait gardé son secret, déguerpit, à son tour, pour aller déposer son faix.
Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier, plus de brouet pour nous; les professeurs, lun après lautre, nous laissèrent sur nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre vieille, nous fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis, son père, un matin, nous dit :
-- Mes enfants, il ny a plus rien pour vous faire manger : il faut retourner chez vous.
Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage quon élargit du bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous séparer, arracher des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir de notre beau quartier du Thym (1). Puis, avec nos petits paquets, quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en aval, nous nous éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais non sans retourner la tête, ni sans regret à la descente.
Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes les manières et dun pays à lautre, de remonter son institution (car nous avons tous notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe, finir, hélas! à lhôpital.
Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire un mot, pourtant, de ce que lantique abbaye devint après nous autres. Retombée de nouveau à labandon pendant douze ans, un moine blanc, le Père Edmond, à son tour, lacheta (1854) et y restaura, sous la loi de saint Norbert, lordre de Prémontré, -- qui nexistait plus en France. Grâce à lactivité, aux prédications, aux quêtes de ce zélateur ardent, le petit monastère prit des proportions grandioses. De nombreuses constructions, avec un couronnement, de murailles crénelées, sy ajoutèrent à lentour; une église nouvelle, magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs surmontées de deux clochers. Une centaine de moines ou de frères convers peuplèrent les cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y montaient à charretées pour contempler la pompe de leurs majestueux offices; et labbaye des Pères Blancs était devenue si populaire que, quand la République fit fermer les couvents (1880), un millier de paysans ou dhabitants de la plaine vinrent sy enfermer pour protester en personne contre lexécution des décrets radicaux. Et cest alors que nous vîmes toute une armée en marche, cavalerie, infanterie, généraux et capitaines, venir,
(1) Frigo1et, en provençal _Ferigoulet_, signifie "lieu où le thym abonde" avec ses fourgons de son attirail de guerre, camper autour du couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement, entreprendre le siège dune citadelle dopéra-comique, que quatre ou cinq gendarmes auraient, sils avaient voulu, fait venir à jubé.
Il me souvient que le matin, tant que dura linvestissement, -- et il dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent labbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus joli, cétaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel, chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
_Provençaux et catholiques, Notre foi, notre foi, na pas failli : Chantons, tous tressaillants, Provençaux et catholiques.
Tout cela, mêlé dinvectives, de railleries et de huées à ladresse des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs voitures.
A part lindignation qui soulevait dans les coeurs liniquité de ces choses, le _Siège de Caderousse_, par le vice-légat Sinibaldi Doria, -- qui a fourni à labbé Favre le sujet dune héroïde extrêmement comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à des milliers dexemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l_Élixir du Frère Gaucher_, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous montre Tartarin senfermant bravement dans labbaye de Saint-Michel.