II
DE L'ÉQUILIBRE DU CHEVAL.
L'harmonie du poids et des forces du cheval donne l'équilibre de la masse. L'équilibre de la masse produit l'harmonie des mouvements.
BAUCHER.
Tout être organisé, pour conserver la liberté et la sûreté de ses mouvements, est astreint à observer la loi de l'équilibre. Le cheval monté, plus que tout autre animal, est soumis à cette loi, car non-seulement il doit calculer ses mouvements par rapport à sa propre masse, mais le poids additionnel de son cavalier tend à déranger constamment son équilibre naturel.
L'importance majeure d'équilibrer le cheval a été vivement sentie par le monde équestre: aussi tout écuyer se pique d'honneur et veut trouver le secret de ce noeud gordien.
Dans notre XIXe siècle, où toutes choses doivent être traitées scientifiquement, il est tout naturel qu'on ait demandé à la science le secret de l'équilibre. La science a répondu par un problème:--Pour équilibrer votre cheval, cherchez son centre de gravité.
Cette réponse n'a pas manqué d'exciter une noble ardeur. Tout le monde s'est mis à l'oeuvre. On cherche le centre de gravité partout, toujours....., mais on ne le trouve pas. Des contradictions sans nombre surgissent chaque jour, les discussions s'enveniment, les traités d'équitation tournent au pamphlet, les découvertes restent nulles et le centre de gravité continue à se promener dans le domaine dont on l'a fait seigneur et maître. Un si grand personnage devrait cependant n'être pas introuvable, eu égard aux limites restreintes qui le renferment.
Combien d'écuyers ont usé leur persévérance à cette vaine recherche! Mais aussi, qui n'aurait voulu connaître la solution d'un problème qui, d'un seul coup, tranchait les difficultés de l'équitation en donnant l'équilibre du cheval?
La science avait parlé; comme tout le monde, je crus à son oracle.
Me voilà donc livré, pendant des années entières, à des recherches journalières.
Résultats nuls! Ceux de la veille étaient contredits par ceux du lendemain.
Fallait-il donc, cependant, parce qu'il plaisait au centre de gravité de voyager incognito, laisser le cheval et son cavalier exposés aux dangers qu'entraîne le défaut d'équilibre!
Pour m'aider dans mes recherches, je m'adressais aux écuyers-auteurs. Ils mettaient une grande érudition à m'expliquer le déplacement du centre de gravité, quand, par exemple, une jambe se porte en avant, suivie de la jambe diagonalement opposée; ou bien quand le rassembler s'opère, ou quand le cheval se cabre, rue, etc.
Il est là, disait l'un; non, je le vois de ce côté, disait l'autre; et ces vaines discussions se continuent encore parce que l'on ne veut pas remonter aux causes premières, et que les effets absorbent l'attention générale.
On étudie la manière d'être du centre de gravité. Pourquoi? Je l'ignore. En saine pratique, n'avons-nous pas le poids du cheval à répartir et sa force à coordonner? N'avons-nous pas à combiner les forces opposées du cavalier (main et jambes)? Si nous nous rendons compte des effets de ces divers agents, et si nous en tirons le parti convenable, nous arriverons à notre équilibre, sans avoir à nous préoccuper du centre de gravité.
Messieurs les théoriciens, préparez vos anathèmes! je vais porter une main profane sur le dieu de vos rêves et briser votre idole, après avoir, il est vrai, dans mon ignorance, brûlé sur son autel un inutile encens.
Votre centre de gravité ne donne, n'entraîne, ni ne produit rien.
Il existe incontestablement, mais à l'état de passivité.
Vous voulez l'ériger en cause, il n'est qu'effet.
Quelle que soit votre opinion à son égard, il fonctionnera toujours dans le même ordre: bien, si votre mouvement est juste; mal, si votre mouvement est irrégulier.
Pourquoi donc, à propos d'équitation, avoir sans cesse à la bouche des mots scientifiques, sonores il est vrai, mais vides de sens et propres, tout au plus, à retarder les progrès de l'art, par l'obscurité qu'ils répandent sur les théories?
Tenez, messieurs, abandonnez simplement le centre de gravité aux influences qui le gouvernent, et cessez les discussions qu'il excite depuis trop longtemps. Au lieu d'enfourcher un nuage pour chevaucher à la recherche d'une idée aussi introuvable qu'inutile, montez un vrai cheval, et probablement vous approuverez les principes que je vais appliquer à l'obtention et au maintien de l'équilibre du cheval.