‹ Michel Strogoff: Pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableauxChapitre 5 sur 22 · L'HOTELIER. - L'AGENT.

L'HOTELIER. - L'AGENT.

Les routes de l'Oural sont encombrées! C'est à peine si je peux fournir des chevaux!

PREMIER VOYAGEUR. Et quels chevaux! Fourbus des quatre jambes!

Allons! Allons! les passeports! les passeports! On vous les rendra après qu'ils auront été visés!... (Il recueille les passeports des divers voyageurs et rentre à gauche.)

LE MAITRE DE POLICE. Il y a encombrement.

LE MAITRE DE POSTE. Oui, monsieur le maître de police, et vous aurez fort à faire pour expédier tous ces gens-là... presque autant que moi à leur fournir des chevaux! Il ne m'en reste plus qu'un au relai, et encore a-t-il fait cinquante verstes la nuit dernière!

LE MAITRE DE POLICE. Un seul?

LE MAITRE DE POSTE. Et il est retenu par un voyageur, arrivé il y a une heure.

LE MAITRE DE POLICE. Quel est ce voyageur?

LE MAITRE DE POSTE. Un marchand qui se rend à Irkoutsk!

LE MAITRE DE POLICE. Je vais viser les passeports et donner la volée à tous ces gens-là!... (Il rentre dans la maison à gauche.)

LE MAITRE DE POSTE. On aurait cent chevaux dans les écuries qu'on ne pourrait suffire à tout!

SCENE II.

LE MAITRE DE POSTE, STROGOFF.

STROGOFF. Le cheval que j'ai retenu?

LE MAITRE DE POSTE. On le fait manger et boire.

STROGOFF. Il faut que, dans une demi-heure, il soit attelé à mon tarentass.

LE MAITRE DE POSTE. Il le sera. Tu seras en règle avec le maître de police?

STROGOFF. Oui!

LE MAITRE DE POSTE. Tu peux lui faire remettre ton passeport d'avance! Il le visera avec les autres.

STROGOFF. Non! je le ferai viser moi-même.

LE MAITRE DE POSTE. Comme tu voudras, petit père.

STROGOFF. Une bouteille de kwass.

LE MAITRE DE POSTE. A l'instant!

(Strogoff s'asseoit près d'une table à droite, et le maître de poste sort.)

SCENE III.

LES MEMES, JOLLIVET.

(Jollivet entre en scène par le fond. Il est exténué, et porte une valise de chaque main.)

JOLLIVET. Ouf!... Cent pas de plus et j'abandonnais mes valises sur la grande route... surtout celle-ci qui n'est pas à moi! (Il dépose une des valises dans un coin, garde l'autre et va s'asseoir devant la table, en face de Strogoff.) Excusez-moi, monsieur... Eh! mais, je vous reconnais... Vous êtes?...

STROGOFF. Nicolas Korpanoff, marchand.

JOLLIVET. Marchand... marchant comme l'éclair!... C'est bien vous qui m'avez dépassé, il y a deux heures, sur la route! Nous étions, vous en tarentass, et moi en télègue... ou plutôt je n'y étais plus, et une petite place dans votre voiture aurait joliment fait mon affaire, car je me trouvais en pleine détresse!

STROGOFF. Pardon,... monsieur?...

JOLLIVET. Alcide Jollivet, correspondant de journaux français, en quête de chroniques!...

STROGOFF. Eh bien, monsieur Jollivet, je regrette vivement de ne pas vous avoir aperçu! Entre voyageurs, on se doit de ces petits services.

JOLLIVET. On se doit, mais on ne se paye pas toujours. J'ai fait vingt verstes à pied, et je l'ai mérité! Une mauvaise action ne profite jamais! Le ciel m'a puni en m'inspirant la pensée de prendre une télègue au lieu d'un tarentass.

(Le maître de poste rentre apportant un broc et des verres.)

STROGOFF. Un verre de bière, monsieur?

JOLLIVET. Volontiers.

LE MAITRE DE POSTE, à Jollivet. Dois-je vous garder une chambre et prendre vos valises?

JOLLIVET. Pas celle-là!... Elle n'est pas à moi.

LE MAITRE DE POSTE. A qui donc?

JOLLIVET. A mon ennemi intime, mon confrère Blount, qui doit, en ce moment, courir après moi!... Mais j'espère bien être parti avant qu'il arrive au relai!... A propos, une voiture et des chevaux dans une heure!

LE MAITRE DE POSTE. Il n'y a plus ni chevaux, ni voiture disponibles!

JOLLIVET. Bon! il ne manquait plus que cela! Eh bien, gardez-moi les premiers qui rentreront au relai!

LE MAITRE DE POSTE. C'est entendu!... mais ce ne sera pas avant demain. Je vais vous retenir une chambre.

JOLLIVET, au maître de poste qui rentre à droite. Oui!... Heureusement, j'ai une belle avance sur Blount!

STROGOFF. Votre ennemi?

JOLLIVET. Mon ennemi, mon rival! Un reporter anglais, qui veut me devancer sur la route d'Irkoutsk, et défraîchir mes nouvelles! Figurez-vous, monsieur Korpanoff, que je n'ai trouvé que ce moyen pour le distancer, lui voler sa voiture, qui était tout attelée, quand je suis arrivé au relai! Il n'y en avait pas d'autre, et pendant qu'il réglait sa note, j'ai glissé un paquet de roubles dans la poche de son cocher, -- disons son iemskik, pour faire un peu de couleur locale,... et en route!... Naturellement, j'emportais la valise de mon Anglais, mais je la lui renverrai intacte!... Ah! par exemple, il n'y a que sa voiture que je ne pourrai pas lui renvoyer!

STROGOFF. Pourquoi donc?

JOLLIVET. Parce que c'est... ou plutôt c'était une télègue! Vous savez, une télègue... une voiture à quatre roues?...

STROGOFF. Parfaitement!... Mais je ne comprends pas...

JOLLIVET. Vous allez comprendre. Nous partons... mon iemskik sur le siège de devant et moi sur le banc d'arrière! Trois bons chevaux dans les brancards! Nous filons comme l'ouragan! A peine s'il est nécessaire de stimuler du bout du fouet nos trois excellentes bêtes! De temps à autre seulement, quelques bonne paroles jetées par mon iemskik! Hardi, mes colombes!... Volez, mes doux agneaux! Houp, mon petit père de gauche!... Enfin l'attelage tirait, tant et si bien que, la nuit dernière, un fort cahot se produit... crac! les deux trains de la voiture s'étaient séparés... et mon iemskik... sans entendre mes cris, continuait à courir sur le train de devant, tandis que je restais en détresse sur le train de derrière! Et voilà comment je dus faire vingt verstes à pied, ma valise d'une main, celle de l'Anglais de l'autre, et voilà pourquoi je ne pourrai lui renvoyer qu'une demi-voiture!

LE MAITRE DE POSTE, rentrant. Votre chambre est prête, monsieur.

JOLLIVET, se dirigeant vers la porte. C'est bien... Au revoir, monsieur Korpanoff.

STROGOFF. Au revoir, monsieur.

JOLLIVET, revenant. Ah! j'ai trouvé!

STROGOFF. Qui donc?

JOLLIVET. La véritable définition de la télègue!... Ce sera le mot de la fin de ma prochaine chronique! (Ecrivant sur son carnet.) "Télègue, voiture russe... à quatre roues quand elle part,... et à deux quand elle arrive!..." Au revoir, monsieur Korpanoff! (Il entre à droite.)

STROGOFF, se levant. Au revoir, monsieur. Un joyeux compagnon, ce Français!

SCENE IV.

STROGOFF, NADIA.

(Nadia arrive, à droite, par la grande route. Elle est épuisée et tombe à demi sur un banc, à gauche.)

NADIA. La fatigue m'accable!... Impossible d'aller plus loin... (Essayant de se lever.) Monsieur..., monsieur!...

STROGOFF, se retournant. C'est à moi que vous parlez, mon enfant?... (A part.) La charmante jeune fille!

NADIA. Pardonnez-moi... Je voulais vous demander... Où sommes-nous ici?

STROGOFF. Nous sommes à la frontière, et là est la maison de police...

NADIA. Où se délivrent les visas pour passer en Sibérie?

STROGOFF. Oui, et de ce côté, le relai de poste.

NADIA, se levant. Le relai de poste... Je vais d'abord m'assurer...

STROGOFF. C'est inutile, mon enfant. Il n'y a plus ni chevaux, ni voitures, et bien des heures s'écouleront avant que le maître de poste puisse en tenir à votre disposition.

NADIA. Eh bien, j'irai à pied, alors!...

STROGOFF. A pied!...

NADIA. Une charrette m'a amenée à quelques verstes de ce relai, et, pour aller plus loin, Dieu ne m'abandonnera pas!

STROGOFF, à part. Pauvre enfant! (Haut.) D'où venez-vous ainsi?

NADIA. De Riga.

STROGOFF. Et vous allez?...

NADIA. A Irkoutsk!

STROGOFF. A Irkoutsk!... Seule... vous allez sans ami, sans guide, accomplir un aussi long, un aussi pénible voyage!

NADIA. Je n'ai personne pour m'accompagner. De toute ma famille, il ne me reste que mon père que je vais rejoindre en Sibérie.

STROGOFF. A Irkoutsk, avez-vous dit! Mais c'est quinze cents verstes à faire!

NADIA. Oui!... C'est là que, pour un délit politique, mon père a été exilé, il y a deux ans. Jusqu'alors, à Riga, nous avions vécu heureux tous trois, lui, ma mère et moi, dans notre humble maison, ne demandant à Dieu que d'y rester toujours, puisqu'il l'avait emplie de bonheur... Mais l'épreuve allait venir! Mon père fut arrêté, et, malgré les supplications de ma mère malade, malgré mes prières, il fut arraché de sa demeure et entraîné au delà de la frontière. Hélas! ma mère ne devait plus le revoir! Cette séparation aggrava sa maladie!... Quelques mois après, elle s'éteignait, et sa dernière pensée fut que j'allais être seule au monde!

STROGOFF. Malheureuse enfant!...

NADIA. J'étais seule, en effet, dans cette ville, sans parents, sans amis! Je demandai alors et j'obtins l'autorisation d'aller retrouver le pauvre exilé au fond de la Sibérie. Je lui ai écrit que je partais!... Il m'attend. Après avoir réuni le peu dont je pouvais disposer, j'ai quitté Riga, et me voici maintenant sur la route que mon père a suivie deux années avant moi!

STROGOFF. Mais il vous faudra traverser les montagnes de l'Oural, qui ont été funestes à tant de voyageurs!

NADIA. Je le sais.

STROGOFF. Et après l'Oural, les interminables steppes de la Sibérie! Ce sont d'écrasantes fatigues à subir, de terribles dangers à affronter!

NADIA. Vous avez subi ces fatigues?... Vous avez affronté ces dangers?

STROGOFF. Oui, mais je suis un homme... j'ai mon énergie, mon courage.

NADIA. Moi, j'ai pour me soutenir l'espérance et la prière!

STROGOFF? Ne savez-vous pas que le pays est envahi par les Tartares?

NADIA. L'invasion n'était pas connue, quand j'ai quitté Riga. C'est à Nijni seulement que j'ai appris cette funeste nouvelle!

STROGOFF. Et, malgré cela, vous avez continué votre route?

NADIA. Pourquoi vous-même avez-vous déjà traversé l'Oural?

STROGOFF. Pour aller revoir et embrasser ma mère, une vaillante Sibérienne qui demeure à Kolyvan!

NADIA. Eh bien, moi, je vais revoir et embrasser mon père! Vous faisiez votre devoir, je fais le mien, et le devoir est tout.

STROGOFF Oui!... tout!... (A part.) Cette jeune fille, si belle... seule... sans défenseur!... (A Nadia qui se dirige vers la gauche.) Où allez-vous?

NADIA. Je vais faire viser mon permis! Des retards sont toujours à craindre, et si je ne partais pas aujourd'hui, qui sait si je pourrais partir demain!

STROGOFF. Attendez donc. Il faut que, moi aussi, je fasse viser le mien. Peut-être obtiendrai-je du maître de police qu'il consente à vous expédier plus promptement, avant que la cloche ne rassemble tous les voyageurs qui attendent. Venez donc!... Nous sommes destinés, sans doute, à ne jamais nous revoir, mais je penserai souvent à vous, et je voudrais savoir votre nom.

NADIA. Nadia Fédor.

STROGOFF. Nadia.

NADIA. Et le vôtre?...

STROGOFF. Moi... je... je m'appelle Nicolas Korpanoff.

(Ils entrent au bureau de police.)

SCENE V.

BLOUNT, LE MAITRE DE POSTE.

(Blount, couvert de poussière, la tête enveloppée d'un voile à la mode anglaise, et monté sur un âne, arrive au fond par la grande route. Il entre dans la cour.)

BLOUNT, au fond et appelant. Mister hôtelière! mister hôtelière! (Descendant sur le devant.) Dans quel déploreble situéchion nous étions, cette pauvre hâne et moi!... Impossibel de continouyer notre voyage! -- (Appelant.) Mister hôtelière!... J'avais été forcé de prendre cette malheureuse animèle, parce qu'on avait volé mon voiture et mon chivaux!... Et nous avons fait une si longue trajette, nous étions si fatigués toutes les deux, que lui ne pouvait plus porter moi, et que moi je pouvais plus descendre de lui!... (Appelant.) Mister hôtelière!... Nous étions collés ensemble, et ce hâne et moi, nous ne faisions plus qu'une seule ani... Non!... une seul person... (Appelant plus fort.) Mister hôtel...! J'avais un grand mal de reins... C'était une cour... une courbé... -- (S'adressant à l'âne.) Comment vous appelez... Oh! non... il ne sait pas... une courbétioure... Mais je pouvais pourtant pas rester toujours sur lui... (Appelant très fort.) Mister hôtelière... mister hôtelière!...

LE MAITRE DE POSTE, entrant, suivi d'un garçon. Tiens!... un voyageur?

BLOUNT. Yes!... Une voyageur abandonné toute seule!

LE MAITRE DE POSTE Pourquoi n'appeliez-vous pas, monsieur?

BLOUNT, très outré. Pourquoi je appelai pas?... Mais je criai plus qu'une heure: mister hôtelière!

LE MAITRE DE POSTE. Ah! je vais vous dire: c'est que j'étais occupé en ma qualité de maître de poste pour vous servir.

BLOUNT. Oh! very well... Alors, mister maître de poste, aidez à moi, pour descendre une peu.

LE MAITRE DE POSTE. Voilà, monsieur, voilà! (Il le fait descendre non sans peine et avec toutes sortes de précautions.)

BLOUNT. All right... merci!...

LE MAITRE DE POSTE.

Faut-il bassiner un lit? BLOUNT, étonné et regardant l'âne. Qu'est-ce que vous dites? bassiner un lit pour... (A lui-même.) bassiner une lit?

LE MAITRE DE POSTE. Un lit pour vous, monsieur, car je suis aussi hôtelier.

BLOUNT. Oh! very well, une lit pour moi, et...

LE MAITRE DE POSTE, montrant l'âne. Et une litière pour lui?

BLOUNT, riant. Yes. Maintenant, je voulai déjeuner d'abord. Ensuite vous donner à moi une voiture et une chivau. (Il entraîne son âne que le garçon emmène.)

LE MAITRE DE POSTE. Il n'en reste plus, monsieur.

BLOUNT. Vous avez pas des chivaux?

LE MAITRE DE POSTE. Pas avant demain ou après-demain.

BLOUNT. Oh! si je tenais celui qui avait volé moi!

LE MAITRE DE POSTE. On vous a volé, monsieur?

BLOUNT. Yes, mon voiture et mon valise... et si je découvrais mon coquine de voleur...

LE MAITRE DE POSTE. Que désire monsieur pour son déjeuner?

BLOUNT. Vous servez à moi, là, sur ce table, vous servez... (Cherchant.) Vous servez... beefsteack, stockfish, côtelettes de mottonn, poum de terre, plumpudding, ale, porter et clarette... Vous avez bien entendu?

LE MAITRE DE POSTE. J'ai très bien entendu. Monsieur a dit: beefsteack, stockfish, côtelettes...

BLOUNT. Poum de terre, plumpudding, ale, porter et clarette!

LE MAITRE DE POSTE. Mais... c'est que nous n'avons rien de tout cela, monsieur!

BLOUNT. Vous avez rien, et vous faites dire à moi ce que je préférais!

LE MAITRE DE POSTE. Je puis offrir à monsieur du koulbat.

BLOUNT. Quelle est cette chose... koulbat?

LE MAITRE DE POSTE. Un pâté fait avec de la viande pilée et des oeufs.

BLOUNT, notant sur son carnet. Oh! very well, koulbat... vous écrivez cela: C, o, u, l...

LE MAITRE DE POSTE. Non, non, par un K.

BLOUNT, étonné. Oh! per oune K!... et c'était bonne tout de même!

LE MAITRE DE POSTE. Excellent!

BLOUNT. Alors, servez koulbat. Et vous avez encore?

LE MAITRE DE POSTE. Du kwass.

BLOUNT. Kwass... Vous écrivez: C, v, a...

LE MAITRE DE POSTE. Non, par un K!

BLOUNT. Encore une K?

LE MAITRE DE POSTE Du caviar.

BLOUNT. Par une K... toujours?

LE MAITRE DE POSTE. Non, par un C.

BLOUNT. Per oune C à présent! Et c'était toujours bonne tout...

LE MAITRE DE POSTE, riant. Et c'est très bon tout de même...

BLOUNT, très sérieux. Oh! vous êtes une joyeuse hôtelière... Vous avez une chambre pour le toilette à moi?

LE MAITRE DE POSTE. On va la préparer.

BLOUNT. Attendez, attendez... Je payais d'avance pour être bien sûr.

LE MAITRE DE POSTE. Comme vous voudrez.

BLOUNT. Combien?

LE MAITRE DE POSTE. Deux roubles pour le déjeuner, deux roubles pour la chambre.

BLOUNT. Voilà! -- Ah! mon hâne! Faites bouchonner, manger et buver lui. Je reprenai lui jusqu'au prochain relai. (En ce moment, Blount, qui s'est dirigé vers l'auberge, se trouve devant la valise qui a été déposée par Jollivet.) Aoh!

LE MAITRE DE POSTE. Qu'est-ce donc?

BLOUNT. Ce vélise, mister, ce vélise!

LE MAITRE DE POSTE. Elle appartient à un voyageur qui l'a déposée là en arrivant.

BLOUNT. Mais c'était la mienne!...

LE MAITRE DE POSTE. La vôtre?

BLOUNT. Et cette voyageur?...

LE MAITRE DE POSTE. Le voilà, monsieur.

SCENE VI.

LES MEMES, JOLLIVET.

JOLLIVET, sortant de la maison. Blount! mon ennemi!...

BLOUNT, furieux. Ce vélise, monsieur, ce vélise!...

JOLLIVET, tranquillement. Elle est à vous, monsieur Blount. Ah! j'ai eu assez de mal à la porter!

BLOUNT. A l'emporter, vous voulez dire!

JOLLIVET. Oh! une erreur! J'allais vous la renvoyer par la petite vitesse!

BLOUNT, furieux. Petite vitesse!... Mister...

JOLLIVET, à part. Dieu que c'est beau, un Anglais furieux!

BLOUNT. Et le voiture, monsieur?...

JOLLIVET. J'allais vous en renvoyer la moitié!

BLOUNT? Le moitié?

JOLLIVET. L'autre court encore!

BLOUNT. Ah! c'est comme ça, mister. Eh bien, je ferai un procès à vous!...

JOLLIVET. Un procès!... me faire un procès,... en Russie!... Mais vous ne connaissez donc pas l'histoire de cette nourrice qui réclamait des gages pour la nourriture de son nourrisson qu'elle rendait à ses parents?...

BLOUNT, hors de lui. Je connais pas!...

JOLLIVET. Eh bien, le nourrisson qui avait dix mois, lorsqu'on entama le procès... était colonel, lorsqu'il fut jugé... Ainsi je vous engage à ne pas plaider contre moi!...

LE MAITRE DE POSTE, entrant, à Blount. Votre chambre est prête, monsieur.

BLOUNT. Je vais faire mon toilette, et je revenai régler ma compte avec vous, mister!

JOLLIVET. Je suis tout prêt à vous rembourser, monsieur.

BLOUNT. Non, pas avec argent... Vous payer autrement, mister Jollivette.

JOLLIVET. Jollivet, s'il vous plaît.

BLOUNT, avec colère. Jollivette! Jollivette! Jollivette! (Il sort.)

SCENE VII.

LE MAITRE DE POSTE, JOLLIVET.

(Le maître de poste commence à servir le déjeuner de Blount.)

LE MAITRE DE POSTE. Il s'en va furieux, le gentleman.

JOLLIVET. Et il reviendra de même!... Il y a de quoi!... A sa place, je serais hors de moi!... (Au maître de poste.) Qu'est-ce que vous servez donc là!...

LE MAITRE DE POSTE. Le déjeuner du gentleman.

JOLLIVET. Ah! c'est son déjeuner... cela a l'air d'être bon. (Il s'asseoit à la table.)

LE MAITRE DE POSTE. Permettez, monsieur, je vous l'ai dit. C'est le déjeuner du gentleman!

JOLLIVET. Eh bien?... (Il se met à manger.)

LE MAITRE DE POSTE. Mais, monsieur, il a payé d'avance.

JOLLIVET. Ah! il a payé d'avance. Alors vous ne risquez plus rien!...

LE MAITRE DE POSTE. Mais le gentleman?

JOLLIVET. Nous sommes en compte... C'est très bon!

LE MAITRE DE POSTE. Mais monsieur, monsieur!...

JOLLIVET, mangeant. Soyez donc tranquille, je me charge de tout. Décidément, vous cuisinez très bien, mon cher.

LE MAITRE DE POSTE, flatté. Merci du compliment, monsieur.

JOLLIVET. Ah! c'est que nous sommes connaisseurs en cuisine, nous autres Français.

LE MAITRE DE POSTE. Oui, oui, de grands connaisseurs!

JOLLIVET, mangeant. Et la vôtre, mon cher, est exquise!

LE MAITRE DE POSTE. Exquise... en vérité?... Vous trouvez cela?

JOLLIVET. Exquise, vous dis-je!

LE MAITRE DE POSTE. Eh bien, si monsieur veut goûter ceci... je crois qu'il le trouvera encore meilleur. (Il lui présente un second plat.)

JOLLIVET. Excellent, en effet... c'est fin, c'est délicat, c'est...

LE MAITRE DE POSTE, présentant un troisième plat. Vous me direz encore ce que vous pensez de celui-ci.

JOLLIVET, riant. Avec plaisir... Mais, dites donc... Eh bien, et le gentleman?...

LE MAITRE DE POSTE. Tiens, c'est vrai!... j'oubliais que c'est son déjeuner... Ah! bah!... tant pis.

JOLLIVET. A propos, que dit-on des Tartares?

LE MAITRE DE POSTE. Que le pays est envahi tout entier, et que les troupes russes du Nord ne seront pas en force pour les repousser... On s'attend à une bataille avant deux jours.

JOLLIVET. De quel côté?

LE MAITRE DE POSTE. Près de Kolyvan.

SCENE VIII.

LES MEMES, BLOUNT.

(A ce moment, Blount sort de la maison de poste.)

BLOUNT. Aoh! mon toilette était faite... je mourais de faim... je... (Voyant Jollivet.) Aoh!

JOLLIVET. A votre santé, monsieur Blount.

BLOUNT, au maître de poste. Et ma déjeuner? Vous avez donc pas servi ma déjeuner?

JOLLIVET, montrant les plats vides. Si fait, il est servi, monsieur Blount, et voilà ce qu'il en reste!

BLOUNT. Alors, c'était ma déjeuner que vous aviez mangé?

JOLLIVET. Il était excellent.

BLOUNT. C'était ma koulbat?

JOLLIVET. Exquis, le koulbat!

BLOUNT. Vous me rendez raison ici même!...

JOLLIVET. Non, pas ici... plus tard, après la bataille qui va avoir lieu et dont je tiens à rendre compte à ma cousine Madeleine.

BLOUNT, étonné. La bataille?

JOLLIVET. Apprenez, cher confrère, que les armées russe et tartare vont se rencontrer dans deux jours.

BLOUNT. Ah! très biène!... Attendez un minute... (Ecrivant.) "Rencontre prochain des armées ennemies..." Continouyez, mister!... je tourai vous après.

JOLLIVET. Merci... Cette bataille aura lieu à Kolyvan.

BLOUNT, écrivant. "A Kolyvan" Kolyvan... per une K?

JOLLIVET. Par oune K?... oui.

BLOUNT. Well, merci... C'était à l'épée, n'est-ce pas?...

JOLLIVET. La bataille?

BLOUNT. Notre douel. Mais je voulais être générouse, et puisque vous donnez à moi une renseignement pour mon journal, je laissai à vous le choix des armes.

JOLLIVET. Du tout, du tout, je ne veux pas de faveur. Quelle est l'arme que vous préférez?

BLOUNT. L'épée, mister.

JOLLIVET. Très bien!... Moi, j'aime mieux le pistolet. Alors nous choisissons l'épée pour vous, le pistolet pour moi, et nous nous battrons à quinze pas.

BLOUNT. Yes! comment vous arrangez cette chose. Vous disiez: une épée...

JOLLIVET. Une épée pour vous...

BLOUNT. Et une pistolet?...

JOLLIVET. Le pistolet pour moi,... et nous nous battons à quinze pas... (Il éclate de rire.)

BLOUNT. Mais vous moquez encore, mister Jollivet?

JOLLIVET. Croyez-moi, petit père, rendons-nous d'abord à Kolyvan, et nous nous battrons, quand nous aurons informé nos correspondants de l'issue de la bataille.

BLOUNT. Yes!... Je attendrai vous là-bas.

JOLLIVET. Si vous y arrivez avant moi!... ce dont je doute un peu!

SCENE IX.

LES MEMES, NADIA, LE MAITRE DE POLICE, VOYAGEURS, UN AGENT.

(La cloche sonne en ce moment, et tous les voyageurs accourent. Nadia sort de la maison de police, tenant son permis à la main.)

L'AGENT, criant. Les passeports, les passeports...

PREMIER VOYAGEUR. On dit les nouvelles bien mauvaises, et le moindre retard nous perdrait!

(L'agent distribue les passeports.)

NADIA. J'irai à pied jusqu'au prochain relai. (Au moment où les voyageurs vont quitter la cour, coup de trompette. Des Cosaques paraissent sur la route et ferment toute issue. Le maitre de police sort de la maison, à gauche, et s'arrête sur les marches de la porte. Un des Cosaques lui remet un pli. Un roulement de tambour se fait entendre.)

LE MAITRE DE POLICE: Silence! Ecoutez tous! (Lisant.) "Par arrêté du gouverneur de Moscou, défense à tout sujet russe, et sous quelque prétexte que ce soit, de passer la frontière." (Cri de désappointement dans la foule.)

NADIA. Mon Dieu! que dit-il?

JOLLIVET, à Blount. Cela ne nous regarde pas!...

BLOUNT. Je passai toujours, moi.

NADIA, au maître de police. Monsieur... monsieur... mon passeport est en règle, je puis passer, n'est-il pas vrai?

LE MAITRE DE POLICE. Vous êtes russe... C'est impossible.

NADIA. Monsieur... Je vais rejoindre mon père à Irkoutsk!... Il m'attend!... Chaque jour de retard, c'est un jour de douleur pour lui!... Il me sait partie!... Il peut me croire perdue, dans ce pays soulevé, au milieu de l'invasion tartare!... Laissez-moi passer, je vous en conjure!... Que peut faire au gouverneur qu'une pauvre fille comme moi se jette dans la steppe!... Si j'étais partie, il y a une heure, personne ne m'eût arrêtée!... Par pitié, monsieur, par pitié!

LE MAITRE DE POLICE. Prières inutiles. L'ordre est formel. (Aux Cosaques.) Placez-vous à l'entrée de la route, et, à moins d'un permis spécial, que personne ne passe.

NADIA, se traînant à ses pieds. Monsieur!... monsieur!... Je vous en conjure, à mains jointes et à genoux, ayez pitié!... Ne nous condamnez pas, mon père et moi, à mourir désespérés et si loin l'un de l'autre!...

BLOUNT. Oh! j'étais très émou...

(A ce moment, Strogoff sort de la maison de police.)

SCENE X.

LES MEMES, STROGOFF.

STROGOFF, allant à Nadia. Pourquoi ces supplications et ces larmes, Nadia?... Qu'importe que ton passeport soit valable ou non,... puisque nous avons le mien qui est en règle.

NADIA, à part. Que dit-il?

STROGOFF, montrant son permis au maître de police. Et personne, entendez-vous, personne n'a le droit de nous empêcher de partir!

NADIA, avec joie. Ah!

LE MAITRE DE POLICE. Votre permis?...

STROGOFF. Signé par le gouverneur général lui-même... Droit de passer partout, quelles que soient les circonstances, et sans que nul puisse s'y opposer!...

(Le tarentass est amené au fond sur la route.)

LE MAITRE DE POLICE. Vous avez en effet le droit de passer... Mais elle... STROGOFF, montrant le permis.

Autorisation d'être accompagné... Eh bien! quoi de plus naturel que... ma soeur m'accompagne!

LE MAITRE DE POLICE. Votre?...

STROGOFF, tendant la main à Nadia. Oui, ma soeur... Viens, Nadia.

NADIA, la saisissant. Je te suis, frère!

BLOUNT. Très fier... cette marchande!...

JOLLIVET. Et très énergique... ami Blount.

BLOUNT. Je n'étais pas votre ami, mister Jollivette.

JOLLIVET. Jollivet!

BLOUNT. Jollivette! Jollivette... for ever!

SCENE XI.

LES MEMES, IVAN.

(Ivan est revêtu d'un uniforme militaire russe, en petite tenue, comme un officier qui voyage.)

IVAN, au maître de police. Permis spécial! (Il lui montre son permis.)

LE MAITRE DE POLICE. Encore un signé par le gouverneur lui-même!

IVAN. Un cheval!

LE MAITRE DE POSTE. Il n'y en a plus.

JOLLIVET. S'il y en avait...

BLOUNT, à Jollivet. J'aurais retenu eux, d'abord.

JOLLIVET. Et je vous les aurais pris, ensuite. (Blount lui tourne le dos avec colère.)

IVAN. A qui ce tarentass?

LE MAITRE DE POSTE, montrant Strogoff. A ce voyageur.

IVAN, à Strogoff. Camarade, j'ai besoin de ta voiture et de ton cheval.

JOLLIVET, à part. Il est sans gêne, ce monsieur...

STROGOFF. Ce cheval est retenu par moi et pour moi. Je ne puis, ni ne veux le céder à personne.

IVAN. Il me le faut, te dis-je.

STROGOFF. Et je vous dis que vous ne l'aurez pas.

IVAN. Prends garde!... Je suis homme à m'en emparer... fût-ce...

STROGOFF, avec colère. Fût-ce malgré moi?

IVAN. Oui... malgré toi... Pour la dernière fois, veux-tu me céder ce cheval et cette voiture.

STROGOFF. Non! vous dis-je, non!

IVAN. Non? Eh bien, ils seront à celui de nous deux qui saura les garder!

NADIA. Mon Dieu!

IVAN, tirant son épée. Qu'on donne un sabre à cet homme et qu'il se défende!

STROGOFF, avec force. Eh bien!... (A part.) Un duel!... et ma mission, si je suis blessé!... (Haut et se croisant les bras.) Je ne me battrai pas!

IVAN, avec colère. Tu ne te battras pas?

STROGOFF. Non!... et vous n'aurez pas mon cheval!

IVAN, avec plus de force. Tu ne te battras pas, dis-tu?

STROGOFF. Non.

IVAN. Non... même après ceci. (Il le frappe d'un coup de fouet.) Eh bien, te battras-tu, lâche?

STROGOFF, s'élançant sur Ivan. Miséra... (S'arrêtant et se maîtrisant.) Je ne me battrai pas!

TOUS. Ah!

IVAN. Tu subiras cette honte sans te venger?

STROGOFF. Je la subirai... (A part.) Pour Dieu... pour le czar... pour la patrie!

IVAN. Allons! à moi ton cheval! (Il saute dans le tarentass.) (A l'hôtelier.) Paye-toi! (Le tarentass sort par la gauche.)

LE MAITRE DE POSTE. Merci, Excellence. JOLLIVET.

Je n'aurais pas cru qu'il dévorerait une pareille honte!

BLOUNT. Aoh! je sentais bouillir mon sang dans mon veine.

SCENE XII.

LES MEMES, moins IVAN.

STROGOFF. Oh! cet homme... Je le retrouverai. (A l'hôtelier.) Quel est cet homme?

LE MAITRE DE POSTE. Je ne le connais pas...mais c'est un seigneur qui sait se faire respecter!

STROGOFF, bondissant. Tu te permets de me juger!

LE MAITRE DE POSTE. Oui, car il est des choses qu'un homme de coeur ne reçoit jamais sans les rendre!

STROGOFF, saisissant le maître de poste avec violence. Malheureux!... (Froidement.) Va-t'en, mon ami, va-t'en, je te tuerais!...

LE MAITRE DE POSTE. Eh bien, vrai, je t'aime mieux ainsi!

JOLLIVET. Moi aussi!... Le courage a-t-il donc ses heures!

BLOUNT. Jamais d'heure pour le couragé anglaise!... Il était toujours prête!... toujours!

JOLLIVET. Nous verrons cela à Kolyvan, confrère! (Il se dirige vers l'auberge et y entre.)

NADIA, à part. Cette fureur qui éclatait dans ses yeux au moment de l'insulte!... cette lutte contre lui-même en refusant de se battre!... et maintenant... ce désespoir profond!...

STROGOFF, assis près de la table. Oh! je ne croyais pas que l'accomplissement du devoir pût jamais coûter aussi cher!...

NADIA, le regardant. Il pleure!... Oh! il doit y avoir un mystère que je ne puis comprendre... un secret qui enchaînait son courage! (Allant à lui.) Frère! (Strogoff relève la tête.) Il y a parfois des affronts qui élèvent, et celui-là t'a grandi à mes yeux!

(En ce moment, Blount pousse un cri. On voit passer au fond Jollivet sur l'âne de Blount.)

BLOUNT. Ah! mon hâne! Arrêtez!... Il emportait mon hâne!...

JOLLIVET. Je vous le rendrai à Kolyvan, confrère, à Kolyvan!

BLOUNT, accablé. Aoh!

CINQUIEME TABLEAU

L'Isba du télégraphe.

La scène représente un poste télégraphique près de Kolyvan, en Sibérie. Porte au fond, donnant sur la campagne; à droite un petit cabinet avec guichet, où se tient l'employé du télégraphe. Porte à gauche.

SCENE I.

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