‹ Miracles, avec une introduction de Jacques RivièreChapitre 12 sur 14 · III - L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS

III - L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS

L'amour par les longues soirées pluvieuses, cherche les lieux abandonnés.

Nous avons suivi ce chemin d'herbe qui s'en allait je ne sais où dans le dimanche de septembre. Il nous a conduits sur la hauteur où s'amassait la pluie comme une blanche forêt perdue. C'est là, dans une vigne terreuse et noircie, que me précédait mon amour. Je regardais avec compassion sous la soie mouillée ses épaules transparues, et sa main en arrière, selon le geste de son écharpe fauve et trempée, disant: «encore plus loin! Plus perdus encore!»

Nous avons trouvé ce bosquet désert avec de grands arceaux de fer tombés, vestiges d'une tonnelle. On découvrait une ville au loin qui fumait de pluie dans la vallée. Visages humains, qui regardiez derrière les fenêtres, que les heures étaient lentes à passer devant vous dans les rues, et monotone à vos oreilles la sonnerie régulière de l'eau dans le chenal--auprès de la soirée errante dans les avenues de notre réduit de feuillage! Nous nous sommes jeté de la pluie à la figure et nous nous sommes grisés à son goût profond. Nous sommes montés dans les branches, jusqu'à mouiller nos têtes dans le grand lac du ciel agité par le vent. La plus haute branche, où nous étions assis, a craqué, et nous sommes tombés tous deux avec une cascade de feuilles et de rire, comme au printemps deux oiseaux empêtrés d'amour. Et parfois vous aviez ce geste sauvage, amour, d'écarter, avec les cheveux, de vos yeux, les branches de la tonnelle, pour que le jour prolongeât dans notre domaine les chevauchées sur les chemins indéfinis, les rencontres coupables, les attentes à la grille, et les fêtes mystérieuses que vous donnent la pluie, le vent et les espaces perdus.

Mais pour le soir qui va venir, amour, nous cherchons une maison.

Dans la vigne, nous avons longtemps secoué la porte du refuge, en nous serrant sur le seuil pour nous tenir à l'abri, ainsi que deux perdrix mouillées. Nous entendions à nos coups répondre sourdement la voix de l'obscurité enfermée. Derrière la porte il y avait, pour nous, de la paille où nous enfouir dans la poussière lourde et l'ombre de juillet moissonné; des fruits traînant sur des claies avec l'odeur de grands jardins pourris où sombrent pour la dernière fois les amants attardés; dans un coin des sarments noircis, avec de vieilles choses, amour, qu'en vain vous auriez voulu reconnaître; et, vers le soir, dans la cheminée délabrée, nous aurions fait prendre un grand feu de bois mort, dont la chaleur obscure aurait, le reste de la nuit, réchauffé vos pieds nus dans ses mains.

«Quelqu'un» avait la clef de ce refuge, et nous avons continué d'errer. Aucun domaine terrestre, amour, ne vous a paru suffisamment déserté! Ni, dans la forêt, le rendez-vous de chasse comme une borne muette au carrefour de huit chemins égarés; ni même, au tournant le plus lointain de la route, cette chapelle rouillée sous les branchages funèbres...

Mais le lieu même de notre amour, ce fut, par la nuit d'automne où nous dûmes nous déprendre, cette cour abandonnée sous la pluie, dont elle m'ouvrit secrètement la porte. Sur le seuil où elle m'appela tout bas, je ne pus distinguer la forme de son corps; et des jardins épais où nous entrâmes à tâtons, je ne connaîtrai jamais le visage réel. «Touchez, disait-elle, en appuyant sur mes yeux sa chevelure, comme mes cheveux sont mouillés!» Autour de nous ruisselaient immensément les profondes forêts nocturnes. Et je baisais sur cette face invisible que jamais plus je ne devais revoir la saveur même de la nuit. Un instant, elle enfonça dans mes manches, contre la chaleur de mes bras, ses mains fines et froides, caresse triste qu'elle aimait. Perdus pour les hommes et pour nous-mêmes, pareils à deux noyés confondus qui flottent dans la nuit, ah! nous avions trouvé le désert où déployer enfin comme une tente notre royaume sans nom. Au seuil de l'abandon sans retour, vous me disiez, amour, dont la tête encore roule sur mon épaule, avec cette voix plus sourde que le désespoir: «Jamais!... il n'y aura jamais de fin! Eternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche, ainsi que deux enfants qu'on a mis à dormir ensemble, la veille d'un grand bonheur, dans une maison inconnue;--et la voix de la forêt qui déferle jusqu'à la vitre illuminée se mêle à leurs paroles...»

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE

Deux dames sont en visite, chez Madame Meillant, dans une maison isolée, à la sortie du village. C'est le début d'une longue soirée de février. Depuis ce matin, comme une troupe d'hommes refoulés qui mettra tout le jour à s'écouler, le vent passe, chargé de neige. A la fenêtre basse, qui donne sur le jardin, les branches secouées d'un rosier sans feuilles battent la vitre, par instants.

Dans leur salon fermé, comme dans une barque amarrée au milieu du courant, ces femmes parlent du temps. Ce sont trois jeunes dames, les plus pauvres du bourg. Madame Henry, la plus jeune, est celle qui a sa joue contre la fenêtre. La lumière du dehors, qui rejaillit sur l'appui mouillé de la croisée, vient doucement, dans l'ombre du salon, dessiner son profil.

«Quand ma soeur était petite, dit-elle, son grand désir était d'aller dehors par ces temps de grand vent et de neige. Maintenant encore, quand la neige se pose sur toutes les choses de la plaine, ou lorsqu'il pleut indéfiniment jusqu'au bout des paysages, elle voudrait être à la place du mécanicien qui voyage au milieu de l'averse, enfermé dans sa maison de vitres...

--Que fait-elle donc aujourd'hui? Pourquoi n'est-elle pas venue?

--Elle est restée chez nous. Elle achève sa toilette. Depuis longtemps, nous y travaillons chaque soir. Si vous saviez comme elle sera belle!»

Avec quel amour craintif, elle parle de cette petite soeur romanesque! Comme elle se rappelle précieusement ses moindres mots d'enfant! Pourtant il s'agit d'une jeune fille qui a couru déjà plus d'une aventure coupable. Madame Henry a tout caché. Sur cette figure très pâle, que l'ombre des joues creusées amincit, on n'imagine pas sans souffrance la rougeur que ces histoires ont dû faire monter. Cependant, à cette heure, elle parle cérémonieusement de sa soeur Marie, comme d'une enfant dont on n'a jamais rien dit.

Les autres lui répondent avec cette science très chaste que possèdent les jeunes femmes pour parler des jeunes filles. Et leur conversation se poursuit avec cette même réserve. Elles parlent de toutes choses ainsi. Le monde, tel que le décrivent leurs paroles, est fait de convenances et de pureté... Il y a par instants de grands silences, pleins de toutes les peines, de toute la pauvreté qu'il ne faut pas dire: alors, on entend s'évanouir au loin la rumeur amère du grand vent chassé.

Ce soir-là, Madame Henry s'est mise au piano. Immobiles sur leurs fauteuils grenats, les dames ont écouté d'abord avec grand respect. Puis l'une a incliné doucement son visage, comme une femme qui veut qu'on lui parle tout bas, contre l'oreille: et l'autre, sans y songer, a fait comme sa compagne. Chante la douce voix complice, et toute misère est oubliée: les comptes à la chandelle, le dimanche soir, pour la longue semaine, et l'attente indéfinie dans la salle à manger, lorsque le mari ne rentre pas et que les enfants, après avoir joué silencieusement, s'endorment...

La musique parle de promenades, de paradis et de fiançailles: puis elle se tait, et les dames reprennent plus lentement, tandis que la soirée s'achève, le récit de leurs souvenirs heureux. Madame Henry se rappelle la demeure de ses parents, où elles étaient autrefois, avec sa soeur Marie, par les belles vêpres d'hiver, d'heureuses jeunes filles qui attendent. Pour les deux autres, Madame Defrance et Madame Meillant, la vie semble s'être arrêtée à l'époque des fiançailles, des premières promenades avec leurs maris, qui les emmenaient alors en voiture dans leurs tournées de marchands à travers les villages,--ou bien, le soir, à pied par les chemins, les aidaient à sauter les flaques d'eau... Les pauvres dames sont en visite, et toute misère est oubliée. Il ne reste plus que, par moments, ce poids sur le coeur.

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Cependant, près du bourg, devant une maison abandonnée, des gens sont ameutés. Vers cinq heures, la soeur de Madame Henry est arrivée là, sans sa toilette neuve: avec une robe presque droite qui la faisait svelte et flexible comme une baguette de coudrier, avec un grand chapeau noir sous lequel on la devinait sourire. Elle avait l'intention de tout raconter à celui qui l'attendait; elle pensait qu'il l'aimerait quand même et qu'il lui pardonnerait. Mais lui, savait depuis la veille qu'«il n'était pas le premier»: fou de colère, il a pris avec lui des garçons et des filles pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabitée. Quand l'enfant est arrivée, on l'a déshabillée et battue, puis enfermée à clef. Les filles ont ameuté les passants.

On se presse à la fenêtre. L'enfant est blottie dans le coin le plus noir de la grande pièce vide qu'obscurcit la tombée du jour. Ils ne lui ont laissé par dérision que son chapeau. De son visage baissé, on n'aperçoit que le bout du nez. Elle tremble convulsivement comme un petit chat galeux qu'on assomme à coups de pierres.

Les hommes du café voisin sont sortis, pour venir voir ça. Monsieur Meillant, légèrement gris, est au premier rang. Il plaisante:

«Si ça continue, dit-il, tout le bourg va être là! Mais il faudrait voir la tête que va faire sa soeur. Il faut aller la chercher.

--On y est allé, dit la grande fille qui travaille chez la couturière. Elle n'y est pas. C'est fermé.

--Allez donc chez moi. Elle doit être avec ma femme.»

Alors la grande fille s'en va vers la maison isolée où les dames sont en visite, escortée d'une bande de gamins. Elle porte sur son bras une robe salie, droite comme une blouse de nuit.

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Chez Madame Meillant, les trois femmes crurent entendre une rumeur lointaine, comme celle d'un grand vent qui s'en va. Elles prêtèrent l'oreille: mais elles s'étaient si bien accoutumées, durant cette longue après-midi, à l'atmosphère de leur salon fermé, qu'elles ne purent distinguer aucun bruit, pas même le tic-tac de la pendule.

«On n'entend plus le balancier, dirent-elles. Est-ce que le mouvement est arrêté?

--Comme il doit être tard! nous allons partir.

--Je vais vous conduire, dit Madame Meillant.»

Mais, en sortant sur le perron, elles furent comme cet homme qui, rentrant chez lui le soir, ne retrouva plus sa maison. Elles firent toutes les trois: «Ah!» Et leur voix sonna aussi claire et aussi étrange que celle de ma mère, lorsqu'autrefois, ouvrant la porte à une heure tardive de la nuit, elle découvrait, entré dans notre cour, ainsi qu'une nappe d'eau glauque étendue, le mystérieux clair de lune. Elles se demandèrent aussitôt ce qui leur avait fait pousser ce cri: or, il leur était si facile de parcourir le paysage étalé devant elles, qu'elles se trouvaient gênées, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de sa lanterne pour sortir dans la nuit claire de lune. Tout poids sur le coeur était enlevé. Le monde était devenu semblable au paradis que les pauvres dames en visite s'étaient inventé.

Devant elles, coulait l'avenue qui mène au bourg. Le grand vent avait cessé d'y gémir et d'y secouer les arbres. On sentait qu'il était passé dans un autre paysage. Cependant les flocons de neige continuaient à voleter longtemps avant de se poser: ils voltigeaient autour de la tête des trois femmes comme une bande d'oiseaux curieux, qui eussent voulu becqueter leurs visages, ou comme des insectes du soir qu'attire la lumière des yeux.

«Allons voir au bourg ce qui s'est passé», dit l'une d'elles.

Au bout de l'avenue, il y avait, près de la route, un coude du ruisseau, où, d'ordinaire, à l'heure de la soupe, des gamins déguenillés glissaient: on entendait leur cris pointus, à la tombée de la nuit, comme une sortie de l'école attardée. Cette fois, les femmes n'entendirent aucun bruit; mais, au tournant, la rivière gelée s'élargissait comme un fleuve. Partout au loin, c'était l'hiver, mais l'hiver comme dans les tableaux des Quatre-Saisons qui décorent les chambres des jeunes filles--l'Hiver, où des patineurs blancs et noirs, avec de grands foulards qui ondulent au vent, glissent au crépuscule sur un fond de forêts roses.

«Hâtons-nous de monter au bourg, dirent-elles. Que doivent dire nos maris?» Mais il n'y avait plus de maris, ce n'étaient plus que des fiancés. Le premier qu'elles rencontrèrent fut Monsieur Meillant. Il arrivait en voiture vers le bourg et elles se rangèrent sur l'accotement. Il fit: «Oh!... là» et la voiture s'arrêta au bord de la côte qui dominait le village, de telle sorte que les femmes et la voiture étaient dans l'ombre de la terre, et que, seuls, les naseaux du cheval semblaient tremper dans le ciel bleu du soir. Monsieur Meillant parla à sa jeune femme, comme si elle eût été seule, ainsi qu'aux jours d'autrefois: «Vous voilà bien tard sur la route, Mademoiselle, lui dit-il. Vous ne voulez pas monter dans ma voiture?» Elle accepta, et ils s'en allèrent ainsi: lui, tenant les rênes, sa blouse gonflée de vent. Il ne faisait pas plus froid qu'au mois d'avril. Elle se rappelait son enfance, les places de village traversées en voiture à la tombée du jour. Derrière les rideaux des auberges allumées, passaient des ombres qui n'étaient plus celles des joueurs de billard.

Les deux autres femmes continuèrent leur chemin, le long des haies déchiquetées dans le haut par la lumière du crépuscule. Telles que la lune, lorsqu'elle émerge avant la nuit au bord d'un paysage, elles arrivèrent toutes deux au sommet de la côte. Elles découvrirent alors les jardins qui entouraient le village, immenses, ainsi qu'elles les voyaient quand elles étaient petites. Madame Defrance descendit dans ces jardins où l'attendait son fiancé: il lui tendait la main pour l'aider à franchir les fossés, et le bras levé de la jeune femme faisait, avec son corps mince et tendu, comme une ligne de pureté...

Ils disparurent et Madame Henry poursuivit seule son chemin. Elle se rappela ce vers d'une poésie apprise à l'école:

Les chemins que le soir emplit de voix lointaines...

et elle entendit ces voix qu'autrefois elle avait souvent cherché à entendre: les unes, tout près, plus douces que des fontaines; les autres là-bas, au bout du chemin qui semblait plonger de l'autre côté de la terre, dans l'air blanc où montait une étoile.

Elle traversa le bourg sans s'arrêter: d'autres femmes, sur le seuil des maisons où elles habitaient seules comme des vierges, élevaient, au-dessus de leurs robes à longs plis et de leur taille haute, leur enfant premier-né. Elle arriva ainsi à la dernière maison du village, qui était abandonnée; et elle aperçut debout, derrière la fenêtre, regardant sur le chemin, une jeune fille. Il y avait, dans l'air et sur la vitre, cette impalpable fumée bleue qui flotte après la pluie, le soir, entre toutes choses. On ne voyait que le visage de la jeune fille et ses mains, appuyées à la vitre. Le reste de son corps disparaissait dans l'ombre et le reflet vert de sa chambre, comme dans un beau vêtement. Et les hommes qui arrivaient à l'entrée de ce village, fatigués de leur vie comme d'une longue journée de peine, se disaient:

«Voici le beau domaine que j'ai vu en rêve une fois... Ah! et voici à la fenêtre celle que j'ai tant cherchée sur la terre!»

Ils ne savaient pas que cette jeune fille s'appelait Marie ni qu'elle était nue parce que son amant avait déchiré ses habits.

LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE

Depuis plus de deux semaines j'étais à la campagne, dans le bourg de la Colombière, avec Jacques, Françoise et Isabelle, et chaque jour Isabelle disait, en riant au bout de chaque parole:

--La Colombière!... Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un colombier perché sur une côte, avec des milliers de pigeons qui se seraient envolés à notre approche... Pas du tout! C'est une petite ville rouge et blanche alignée proprement sur la route...

--Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe quelquefois en voiture, qui ne s'arrêtent jamais!

Et moi je répondais:

--Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrière des barrières blanches et la maison d'école où j'ai passé mon enfance, en pension chez l'instituteur. Je vous ferai connaître Beaulande et sa femme, les fermiers des Chevris.

--Je n'y compte guère, disait Françoise. Et, soulevant le rideau de la fenêtre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement... Je regarde où vont les voitures des gens de campagne.

Et elle «regarda» ainsi jusqu'au jour où Jean Meaulnes, le fils du maître d'école des Chevris, nous écrivit enfin:

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«J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande.

«Beaulande a bien changé depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu d'argent qu'il a gagné lui a tourné la tête. Il veut mettre son plus jeune fils Claude en pension à Paris. Sa femme se désole, le petit n'y tient guère et Beaulande a pensé à toi pour les convaincre. Car on parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps où tu passais dans la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et ton grand col blanc.

La mère Beaulande me répétait l'autre jour: «il y a quinze ans de cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, après m'avoir longtemps regardée tourner dans la maison:--Madame Beaulande!--Quoi donc, mon mignon!--Vous êtes bien comme une espèce de reine!...» Et elle riait encore comme alors, la tête en arrière, d'un grand rire tranquille.

«Elle aussi a beaucoup changé, pourtant, et vieilli. On raconte, je ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a dérangé la tête et qu'elle est un peu folle.

«Dis bien à Isabelle et à Françoise, pour qu'elles n'aient pas de déception, que les paysans ne ressemblent guère à ce qu'elles imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de les connaître.»

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Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.

Puis le chemin monta. Nous commençâmes d'apercevoir entre les haies interrompues, par delà les terres plus arides et plus grises, tout un grand paysage liquide.

--De chez nous, disait Beaulande, on découvre par les temps clairs plus de vingt lieues de pays. Et il appelait un à un par leurs noms ces villages perdus qui tremblaient à l'extrême horizon.

--Paris est là-bas, dit-il en riant, et d'un geste vague, avec son fouet, il montrait la vallée qui tournait et se perdait au loin, comme une lente rivière toute voilée de vapeurs, semée de fermes dans des bouquets d'arbres, pareilles à des îles bleues.

Il ajouta:

--Le petit va bientôt y partir: les vacances s'achèvent...

Dans ce calme paysage où l'été finissait, un train passa, comme un regret. Sa fumée blanche monta, tout près de nous, derrière une haie. Nous l'entendîmes plus loin rouler sur un petit pont, et nous imaginâmes, là-bas, le ruisseau où cet hiver, entre les roseaux cassants et gelés, le petit Beaulande ne viendrait plus, silencieusement, en fraude, tendre ses cordes à poissons.

--Voilà, me dit Françoise, le train qui l'emmènera. Mais pourquoi veut-on qu'il s'en aille? Et s'il s'ennuie en pension?... Et s'il regrette sa campagne, comme vous?...

Certes, le petit Beaulande regretterait les longues journées d'hiver aux Chevris, lorsque, enfermé dans une étude moisie d'un lycée de Paris, il regarderait la grande pluie de décembre plaquée par le vent sur les vitres, ou lorsque, prêtant l'oreille à quelque voix perdue de ses souvenirs, il entendrait seulement monter de la rue le morne cri captif des raccommodeurs et des marchands d'oiseaux.

Il n'irait plus, les matins de gelée blanche, à sept heures, avec les autres, attendre devant l'église que le curé sortît de son presbytère en se frottant les mains, et vînt sonner à la petite cloche les trois coups du catéchisme.

Avec quel regret il se rappellerait ces lointaines matinées!... En sortant de l'école, à midi, dans la cuisine de la ferme, il se glissait sans rien dire pour attendre le goûter. C'était le dégel, et des flaques d'eau froide tombaient des pailliers dans la cour. Il mangeait bien vite et repartait en courant, avec ses poches remplies de châtaignes bouillies.

Le soir, un peu avant l'angélus, à l'heure où l'épicerie du hameau s'allume et sonne, les demoiselles institutrices venaient chercher du lait. Elles attendaient un instant dans l'ombre, sur le pas de la porte, qu'on les eût servies, et elles faisaient, au moment de partir, des gestes si doux et de si beaux saluts que l'enfant paysan courait se cacher dans quelque grange, tant il se sentait de honte auprès d'elles.

Et parfois, le jeudi matin, il découvrait, en se levant, toute la cour de la ferme et les prés, là-bas, jusqu'à la rivière enfoncés dans la neige. Au loin, dans les creux du paysage, on apercevait quelques métairies pareilles à celles qu'on voit sur les images et les calendriers. Toute serrée entre la neige et le ciel bas, appuyée contre un grand arbre mort, chacune d'elles paraissait seule dans la campagne abandonnée... Alors, le petit Claude se prenait à courir droit devant lui, en se retournant de temps à autre, pour regarder la trace de ses sabots; puis, choisissant sur le chemin l'endroit le plus blanc et le plus scintillant, il s'y couchait de tout son long, le nez en avant, pour y faire son portrait.

Après midi, quand il revenait au même endroit, le menton dans le cache-nez que sa mère lui avait mis, le haut de sa rude petite figure fouetté par le vent, il retrouvait intact le creux que son corps avait fait dans la neige. Il lui semblait que personne ne passerait là jamais plus; qu'il était le maître de tout ce pays blanc et il reprenait sa course à travers le grand après-midi gelé, comme un patineur qui s'élance sur un lac immense, en poussant un cri de plaisir!

Prisonnier, dans l'étude, quand le veilleur viendrait allumer les lampes, avec quel regret il se rappellerait les soirs purs et glacés qui, lentement, descendaient sur ces belles journées d'hiver!... Il s'en revenait alors, entre les champs de neige, qui faisaient sous la nuit tombante de grandes lueurs immobiles, vers la ferme chaude et vivante où les travaux des hommes cessaient, tandis que sa mère, avec les domestiques, préparait le repas. Elle prenait le petit sur ses genoux, lui enlevait ses bas humides, les glissait dans les hauts chenets de fer. Puis, assise dans un coin de la vaste cheminée noire, elle s'attardait un instant à faire chauffer les jambes nues de son dernier-né...

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Entre deux haies serrées, par un petit chemin tournant, la voiture filait en frôlant les ronces et déboucha soudainement dans la cour des Chevris. Il y avait, dans un pré voisin, auprès des barrières de la grande entrée, la machine à battre. On l'entendait depuis le matin bourdonner comme une grosse guêpe prise dans le beau temps.

Les hommes, au faîte de la machine, dans la paille poussiéreuse, continuaient, sans vouloir prendre garde aux visiteurs, leur travail rythmé qui ressemble à un grand jeu pénible. C'est à peine si deux d'entre eux se dressèrent, la main au front, pour nous regarder. Les autres disaient à haute voix, dans le bruit de la batteuse, des mots que nous n'entendions pas et que nous sentions pleins de reproches et d'hostilité.

Meaulnes et Beaulande étaient partis à la recherche du petit Claude. Descendus de la voiture, nous restâmes immobiles un instant au milieu de la cour, Françoise, Isabelle, Jacques et moi, serrés les uns contre les autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais débarqués. Et je revois Françoise si gênée sous le regard des paysans, si malheureuse, qu'elle fit le geste soudain de se réfugier contre l'un de nous.

La porte et le volet de la grande cuisine noire étaient ouverts; mais personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et nous faire bon accueil. Nous entrâmes, et Meaulnes nous fit asseoir autour de la table où l'on avait posé une jatte de lait.

Sans nous dire bonjour, ou si bas qu'on ne l'entendit pas, la fermière entra pour nous servir. Je reconnus cette figure rude et amicale et je fis un mouvement comme pour aller vers elle. Mais, la tête basse, elle distribua lentement les assiettes sans vouloir nous jeter un regard et s'en retourna dans une chambre voisine.

--Vous irez la trouver, m'avait dit Beaulande; vous lui parlerez; mais vous verrez qu'elle n'est pas commode à prendre.

Je la trouvai près d'une croisée basse, à rideaux rouges, à demi obstruée par les reines-marguerites d'un profond jardin vert. Elle cousait avec obstination, et je vis bien, tout de suite, que je ne la «prendrais» pas.

Lorsqu'elle leva la tête enfin, pour me répondre, ce n'était plus cette femme paisible, ni ce visage confiant de la paysanne qui me souriait jadis, mais une pauvre figure affolée et ruinée, que battait une mèche de cheveux gris sortis de sa coiffure; et elle me parlait de sa forte voix campagnarde, comme si elle se fût adressée à une troupe de gens ameutés contre elle. Immobile, mais soulevant la tête, à chaque mot, elle me jetait amèrement des reproches:

--Qui donc s'occupera de ses affaires? disait-elle, et qui donc raccommodera son linge?... C'est-il vous qui le soignerez s'il est malade!... Si loin que ça de chez nous, à cent dix lieues, jamais il ne s'habituera! On n'ira jamais le voir... Ecrire des lettres? Je ne sais pas lire et je ne sais pas écrire!

Sans se lasser, elle continuait:

--Jamais on n'avait envoyé nos garçons chez les autres. Jamais on n'en avait loué un...

Et comme je disais, un peu honteux, que c'était la volonté de son père:

--Un homme qui boit, répondit-elle, et qui est perdu maintenant, fallait-il l'écouter?

Elle avait laissé son ouvrage. Elle était dressée près de la fenêtre, à contre-jour, et je la revis un instant comme jadis, lorsque j'étais un enfant campagnard semblable au petit Claude,--patronne de quatre servantes et commandant tout un peuple de volailles, haranguant au milieu de la cour un océan de poulets blancs, jetant avec lenteur de grandes poignées de mil et poussant un long cri traînant sur la campagne de midi, qui faisait accourir, tête baissée, là-bas, dans le petit chemin, deux, trois, quatre... sept poulets en retard!

Beaulande, pendant ce temps, faisait battre en vain les alentours de la ferme pour trouver l'enfant:

--Il s'est caché, disait-il avec un rire fâché. On ne le tient pas!

Jusqu'à notre départ, en effet, le petit Beaulande resta perdu, soit que les valets de ferme fussent de connivence avec lui, soit plutôt qu'il fût enfoncé dans une de ces cachettes que, seuls, connaissent les enfants des domaines, au creux d'une meule de paille ou dans un trou au bord de la rivière.

Peut-être, plein d'une révolte silencieuse et entêtée, resterait-il là deux jours sans manger et sans bouger, comme cette fois où le maître d'école l'avait injustement battu. Peut-être, tout près de nous, dans un coin du grand domaine complice, regardait-il partir, avec rancune et moquerie, notre petite troupe déçue, et, dès que nous aurions tourné dans le chemin, le verrait-on, mêlé soudain au groupe des valets, travailler sans rien dire.

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Aux premières grandes pluies d'octobre, nous avons quitté la Colombière. De grand matin, tandis que les fougères des talus dégouttaient dans le brouillard, nous sommes passés à pied devant les Chevris, pour aller prendre le train.

De loin, nous entendions chanter, dans une grande terre voisine de la route, et nous nous sommes arrêtés un instant, pour écouter en silence. Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et traînante comme le pas des boeufs, ne m'avait paru si désespéré d'être seul.

C'était Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander lentement son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit un bruit de chaînes. Il vint à nous:

--Le petit est parti depuis le début de la semaine, dit-il. On a fini par le décider. Seulement, voilà, les nouvelles sont mauvaises, ce matin.

Il chercha sous sa blouse, dans sa ceinture, une lettre pliée, qu'il me tendit. L'enfant écrivait qu'il ne pourrait jamais s'habituer, que les autres l'avaient battu et qu'il voulait revenir, «parce que, disait-il, mon père est à la charrue, maintenant, et je suis sûr qu'il a besoin de moi.»

--J'avais fait cela pour son bien, nous dit Beaulande en baissant la tête. J'ai eu tort, il faut croire... J'ai bien caché la lettre à la maison, mais la maîtresse a l'air de se douter de quelque chose.

Le train était annoncé. Nous entendions, dans la vallée, la cloche de la petite gare. Il nous fallut quitter Beaulande et reprendre notre route, après l'avoir consolé tant bien que mal. Longtemps nous avons ignoré ce qui s'était passé à la ferme des Chevris après notre départ, et c'est Jean Meaulnes qui, l'autre jour, m'a conté ce qui suit.

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Le soir même, à la tombée de la nuit, il y avait eu, dans une étable, entre le fermier et sa femme, une de ces disputes autour desquelles tout le monde s'écarte parce qu'elles sont rares et terribles. Elles rompent l'accord silencieux de la ferme et l'ordre établi. On ne sait plus qui est le maître. Et la servante, qui obéit d'ordinaire à la femme, craint de passer auprès du fermier.

On avait connu déjà cette sorte d'angoisse, lorsque le frère de Beaulande, devenu fou, errait chaque nuit autour du domaine, pour mettre le feu aux meules de paille, et, récemment encore, quand une des servantes avait raconté que Beaulande rôdait autour d'elle.

Ce soir-là, comme alors, il y eut donc, au coeur de la ferme, un grand désordre silencieux. Le berger, voyant la fermière toute tremblante, avait voulu l'aider. Il avait oublié de faire rentrer ses moutons, qui étaient restés longtemps serrés les uns contre les autres, à bêler dans la cour. Enfin, la plus vieille des servantes elle-même était entrée, toute pensive, dans l'écurie aux juments, pour traire les vaches, et Beaulande lui avait demandé rudement ce qu'elle venait faire là...

Elle en était restée troublée. C'était elle qui, chaque matin, ou plutôt chaque nuit, vers trois heures, se levait la première pour mettre l'eau de la soupe sur le feu. Sitôt éveillée, elle se leva cette nuit-là, comme d'habitude, cassa du bois et remplit d'eau la marmite. C'est alors qu'accroupie, la tête basse, réfléchissant devant l'eau qui commençait à tourner et à chanter, elle entendit sonner les douze coups de minuit...

Elle s'était levée trois heures trop tôt.

Son ouvrage était trop avancé pour qu'elle pût songer à se remettre au lit. Pour passer le temps, elle voulut faire, un falot à la main, une ronde dans le domaine. Il tombait une pluie froide, et sa lanterne s'éteignit deux fois. Elle s'obstina, sans savoir pourquoi, et entrant dans l'écurie chaude où les juments, debout sur leurs quatre pieds, dormaient, la vieille femme, inquiète, leva sa lanterne et la fit tourner à la hauteur de ses yeux. La jument blanche n'y était plus. Ni, dans la remise, la vieille basse voiture bourbonnaise.

Elle comprit tout de suite que la fermière s'était enfuie. Et elle se mit à marmotter quelque chose tout bas.

Elle éveilla le fermier, qui courut appeler Jean Meaulnes, son voisin, et longtemps, tous les deux, ils cherchèrent dans la boue, à la lueur du falot, les traces des roues que la pluie avait effacées.

Durant deux jours, ce furent, dans les environs, des recherches vaines. Beaulande, accablé, ne disait rien. De temps à autre, seulement, il répétait les mêmes phrases:

--Elle est perdue, ma femme. Elle ne peut pas se retrouver. Elle ne connaît pas les routes. Elle est perdue dans les marnières...

· · ·

· · ·

Le troisième jour, de grand matin, Jean Meaulnes, qui devait partir, avec le fermier, pour continuer à battre la contrée, s'éveilla dans sa chambre aux poutres basses. Il se retourna sur sa couche. Dans la fenêtre obscure, comme dans un vitrail, s'allumaient les rouges, les jaunes et les bleus profonds du soleil levant.

Une petite pluie vint mouiller la vitre.

Il s'habilla silencieusement et descendit l'escalier. Il faisait jour, déjà. Mais c'était le jour bas du grand matin, ce jour pâle et précis comme un clair de lune, dans lequel il semble que toutes les choses soient posées comme des décors avant que la vie réelle ne commence.

Il sortit. La petite grille de l'école grinça et se referma lourdement. On entendit, dans le hameau, le cri d'un coq. Puis tout redevint silencieux et immobile.

Meaulnes s'engagea dans la courte allée qui menait chez les Beaulande. Il écoutait son pas égal, le seul bruit de cette heure, et, sourdement, profondément, le battement de son coeur, lorsque, levant la tête, à dix pas devant lui, il aperçut, devant les barrières blanches, une voiture arrêtée.

Il se dit, presque à mi-voix:

--On dirait Claude Beaulande et sa mère...

Sur le siège, en effet, une femme en bonnet blanc, penchée, semblait guetter dans la cour quelqu'un qui vînt lui ouvrir. Le petit Claude, à côté d'elle, un vieux chapeau de paille noircie abaissé sur les yeux, grelottait.

La jument, la tête tombée entre les pattes de devant, paraissait fatiguée comme si elle eût voyagé toute la nuit. La lanterne, encore allumée, jetait sur la croupe de la bête une lueur étrange. Et une fine petite pluie continuait à tomber, qui faisait briller vaguement la paille étalée sous les pieds des voyageurs.

Au moment où Meaulnes allait interpeller la femme, quelqu'un, de l'intérieur, ouvrit les grandes barrières, et la voiture, en cahotant, pénétra dans la cour.

Tandis que le valet de ferme commençait à dételer la jument, la femme et l'enfant descendirent lentement et à reculons, à la façon des paysans, et la mère Beaulande alla cogner au volet de la porte.

On entendit, à l'intérieur, la servante s'approcher en traînant ses sabots; elle ouvrit le volet d'abord, puis la porte:

--Salut, maîtresse, dit-elle d'une voix basse et étranglée. Vous l'avez donc ramené?

--Il a bien fallu, répondit l'autre simplement. Puis elle s'en alla, au fond de la chambre, dans l'obscurité, changer de robe pour le travail du jour.

La pluie avait cessé. Le village s'éveillait. Sur la côte sonnait, à toute volée, comme au matin d'une fête, la messe de sept heures.

PORTRAIT

Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords...; de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher; du péché sans avoir péché; et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables.

CHARLES PÉGUY.

Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où j'ai préparé--dix mois--le concours de l'Ecole Navale. Il devait être fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pélerine trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux énormes mains gourdes et gonflées.

Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts et la bouche avancée, comme un poisson; des cheveux sans couleur qu'il lissait avec sa main lorsqu'il était perplexe...

J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce lycée où j'arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie d'entrer. C'était une dizaine d'anciens mousses de «La Bretagne», grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets: La Bique, Coachman, Peau-de-Chat... Et lorsque, pour la première fois, je m'adressai poliment à Davy: «Dis donc, Davy, s'il te plaît...» il me regarda d'un oeil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement:

--On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.

Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.

Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres...

Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha. Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne; et nous causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait une façon de hocher la tête et de souffler du nez... Pourtant je lui ai connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de gaucherie; il faisait l'aimable, le plaisant; il disait de petites phrases bêtes qui le rendaient tout à fait ridicule.

De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon inquiétude et pour mon regret...

Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil n'y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.

Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée dans le creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de long en large sous le préau; les autres s'entassaient auprès d'un portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de quelqu'un qui s'éloignait...

Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente... Il y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de grandes tapes. «La Bique» interpellait «Peau-de-Chat». Des rires. On faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous couraient après... Puis, lentement, les uns après les autres ils venaient se rasseoir.

C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je découvris, dans une anthologie, une page de Dominique:

La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée... etc.

Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par coeur:

... Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire:

«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou «c'est très bien».

Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme volontaire de jeune femme timide... Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais su.

Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le coeur de l'adolescent que j'étais... Je ne pus supporter de la garder pour moi seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis: «Tiens, lis donc ça!» Il lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé: son visage n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant:

--Voilà, voilà ce qui arrive!...

Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais maintenant: il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe des externes «pour voir ce que nous disions». Je le vis s'appliquer à des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de rôle, à la fin des classes de français; et les anciens mousses, qui n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions, méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire. Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut complet. Il s'efforçait de lire avec naturel; c'est-à-dire qu'il donnait aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation; il faisait disparaître tous les e muets avec tant de hâte et tant de gêne que le souffle lui manquait avant la fin des phrases... Dans la cour, le soir, au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant au hasard des bourrades et des coups de pied.

A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B. J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville, lorsque je rencontrai Davy, désoeuvré comme moi, qui me proposa de descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le cirque américain.

Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin de l'oeil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses, montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.

Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient; un grand diable vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et toujours le même.

Il était près de onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler l'eau du ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec curiosité... C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos, une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir découverte avec une lunette d'approche.

Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda fixement une seconde et leva la main comme pour me dire: Ne fais pas de bruit... Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous partîmes tous les deux à pas de loup.

C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça fièrement:

--Vous savez? J'ai été raccrochée par deux officiers!...

Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit:

--Eh bien! Si jamais j'arrive officier, c'est pas encore après toi que je courrai!

Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire: «Nous savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons...»

Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et cette coupure d'un journal récent:

Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, embarqué à bord du croiseur X, s'est tiré, ce matin, un coup de revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son père une lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à B., tenta de mettre fin à ses jours.

Il eut la boîte crânienne traversée.

Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime.

Qui eût jamais pensé cela de Davy! Personne ne comprend. Il avait si bien réussi. Il était si fier. Il avait dit: «Maintenant que je suis reçu, je me fous de tout!» Son frère voulait arriver comme lui. Ses parents ne faisaient rien sans le consulter...

Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la sciure de bois.

Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et la plus honnête: Une jeune fille qu'il voulait épouser. Il l'avait aperçue, disent-ils, pendant un congé, dans le pays de ses parents. J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du jardin... Ah: dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand désespoir qui t'a gonflé le coeur!

Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant... Il se trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela Dominique; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque où je l'avais inconsidérément mené. Je n'étais pas là pour l'encourager, pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa m'écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne...

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE

L'après-midi commença mal. Sur une pente couverte de bruyères, elle voulut par jeu, tant elle se sentait enivrée de bonheur, se laisser dérouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa robe et lui découvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir à deux mains l'étoffe ballonnée; puis elle se redressa, toute pâle, sa gaieté finie, et elle descendit la pente en disant:

«Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant...»

On entendait à quelque distance, derrière les genévriers, une dispute basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soirée avait un goût amer, le goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait distraire... Les deux voix s'éloignèrent, âpres, désespérées, chargées de reproches. Meaulnes et Annette restèrent seuls.

A mi-côte, ils avaient découvert une sorte de cachette entre des branches basses et des genévriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui parler. C'était un jour semblable à bien des jours pluvieux, où seul à travers la campagne, il avait imaginé près de lui son amour abrité sous les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. Aujourd'hui comme alors, couché sur l'herbe humide, il se sentait mal satisfait et désolé; et il regardait sans joie ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumière basse éclairait durement.

Annette, elle, parlait de son amour: «Je voudrais, disait-elle, vous donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce serait tout mon amour. Je cherche...» Et à la fin, en le regardant fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa jupe un paquet de lettres tachées de sang qu'elle lui tendit.

Ils marchaient maintenant sur une route étroite, entre les pâquerettes et les foins qu'éclairait obliquement le soleil de cinq heures. Meaulnes lisait sans rien dire. Pour la première fois, il regardait de près le passé d'Annette auquel il s'était efforcé jusqu'ici de ne jamais songer. Il y avait sur ces feuilles jaunies l'histoire de tout un amour misérable et charnel; depuis les premiers billets de rendez-vous jusqu'à la longue lettre ensanglantée, qu'on avait trouvée sur cet homme, quand il s'était tué, au retour de Saïgon.

Meaulnes feuilletait... Le grand enfant chaste qu'il était resté malgré tout n'avait pas imaginé cette impureté. C'était, à cette page, un détail précis comme un soufflet; à cette autre une caresse qui lui salissait son amour... Une révolte l'aveuglait. Il avait ce visage immobile, affreusement calme, avec de petits frémissements sous les yeux,--cette expression de douleur intense et de colère, qu'on lui avait vus à la Colombière, un soir où un fermier qu'il aimait beaucoup l'avait attendu pour l'insulter.

Annette, atterrée, voulut s'excuser, expliquer, et ne fit qu'exaspérer sa douleur. Il lui jeta le paquet de lettres, sans répondre, et, coupant à travers champs, se dirigea vers le village en haut de la côte. Elle voulut l'accompagner, lui prendre la main, mais il la repoussa brutalement.

«Allez-vous en. Laissez-moi».

Là-bas, dans la vallée, au tournant de la route, trois paysans qui rentraient au village regardaient ce couple soudain séparé, cette femme qui suivait craintivement, de loin, un jeune homme qui ne se retournait pas.

En montant à travers un grand pré fauché, il regarda en arrière, au moment même où Annette se cachait derrière un tas de foin. Sans doute elle s'était dit: «Il me croira perdue et il sera bien forcé de me chercher». Elle dut attendre là, le coeur battant, une longue minute; puis il lui fallut sortir de sa cachette et renoncer à son pauvre jeu, puisque François se donnait l'air de n'y avoir pas pris garde.

Cependant il se sentait pour celle qu'il punissait ainsi une pitié affreuse. C'était là son plus dangereux défaut: le mal qu'il faisait à ceux qu'il aimait lui inspirait tant de douloureux remords et de pitié qu'il lui semblait se châtier lui-même, en les faisant souffrir. Sa propre cruauté devenait ainsi comme une pénitence qu'il s'infligeait. Bien des fois, il avait poursuivi sa mère ou son ami le plus aimé de reproches si sanglants, si déchirants qu'il était lui-même prêt à éclater en sanglots. C'est alors qu'il souffrait. C'est alors qu'il était bien puni. Et c'est alors qu'il était impitoyable...

Annette marchait, à présent, dans un contrebas, parallèlement à lui. D'un geste mol et méprisant, il se mit à lui lancer, tout en avançant, de la terre durcie qu'elle prit pour des cailloux. Il semblait la choisir pour cible simplement parce qu'elle se trouvait là comme une chose qu'on a jetée, dont personne ne veut plus. Puis il parut se piquer au jeu. On eût dit, à la fin, qu'il cherchait à l'atteindre par dégoût, pour se venger du dégoût qu'elle lui inspirait... Annette, cependant, ne s'arrêtait pas de grimper péniblement la colline. Elle, si peureuse, elle ne cherchait pas à éviter les coups. Mais, par instants, elle tournait un peu sa figure toute pâle et regardait de côté celui qui lui lançait des pierres.

Elle s'engagea enfin dans un sentier qui conduisait chez Sylvestre, tandis que Meaulnes traversait un pré où des petites filles cueillaient des fleurs. Elles s'arrêtèrent un instant et levèrent la tête pour lui dire, tout affairées: «C'est pour votre dame, Monsieur...»

Une fois rentré, il écouta longtemps leur amie qui causait paisiblement dans une salle voisine. Il songeait: «Nous allons partir. Je veux partir demain matin, ce soir». Puis il se fit dans la salle à côté un brusque silence, et Mme Sylvestre, effrayée, vint lui dire qu'Annette était évanouie.

Il la trouva assise auprès d'une fenêtre, la tête tombée, toute blanche.

Quand on l'eut déshabillée et couchée dans le petit lit de fer, elle se prit à dire en grelottant: «Je suis un petit chien. Je suis un petit chien; un pauvre petit chien malade». Et Meaulnes fut le seul à comprendre pourquoi elle disait cela.

Il lui expliqua tout bas qu'il ne lui avait pas jeté des pierres. Elle ne répondit pas. Et vainement il tenta de la réchauffer en la couvrant d'oreillers. Elle restait glacée, immobile. Et seul, le vieux Sylvestre, en lui frottant les mains, parvint à lui donner un peu de chaleur, parce qu'il était, ce soir-là, son seul ami.

A la tombée de la nuit, on vint dire à Meaulnes qui dînait rapidement qu'Annette avait peur et le réclamait. Très tard, assis auprès d'elle, il lui tint compagnie en silence. Puis il se coucha.

Pour la première fois ils passaient la nuit dans cette grande cellule. Ils se trouvaient enfoncés dans le lit étroit de la religieuse, tous les deux, le garçon et la fille, le mari et la femme. Malgré leurs griefs, leurs corps, comme ceux de deux amants, étaient, dans l'obscurité, serrés l'un contre l'autre. Et le drame recommença, plus secret, plus pénible que la dispute de l'après-midi. Ils ne se parlaient pas. Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps à autre, d'une voix basse et brève: «François!» et cela ressemblait à la fois à un appel bien tendre et à un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la calmer, lui serrait le bras, sans répondre.

Une odeur, aigre d'abord, puis fade et écoeurante, montait du corps immobile d'Annette et s'épaississait entre les rideaux,--odeur de sang corrompu, de femme malade... Meaulnes, éveillé, ne savait plus maintenant si son dégoût était pour cette misère, cette misère physique qui soulevait le coeur, ou pour les amours coupables de sa compagne.

«Je vais me lever, dit-il soudain, en se dressant sur un coude».

Annette comprit. D'un ton de lassitude infinie, elle dit:

«C'est moi qui me lèverai. Voyez, vous ne pouvez pas souffrir une femme auprès de vous. Vous ne pouvez pas endurer une femme...»

Il hésita un instant, puis il la retint:

«Ah! misère, misère, dit-il d'une voix sourde. Tu sais bien que je t'aime; que je t'aime, femme! que je t'aime, pauvre femme!...»

Et il serrait contre lui avec fureur l'enfant malade et effrayée.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

POÈMES

Ils sont tous inédits.

L'ONDÉE et CONTE DU SOLEIL ET DE LA ROUTE sont datés d'Avril 1905.

À TRAVERS LES ÉTÉS accompagnait une lettre du 23 Juillet 1905.

CHANT DE ROUTE est daté d'Août 1905.

SOUS CE TIÈDE RESTANT est du 2 Septembre 1905.

PREMIÈRES BRUMES DE SEPTEMBRE est aussi de 1905.

ET MAINTENANT QUE C'EST LA PLUIE... de Janvier 1906.

DANS LE CHEMIN QUI S'ENFONCE À LA FERME d'Août 1906.

PROSES

LE CORPS DE LA FEMME est le premier essai d'Alain-Fournier qui ait trouvé un éditeur. Il a paru dans la Grande Revue, dirigée alors par M. Jacques Rouché, dans le numéro du 25 Décembre 1907.

DANS LE TOUT PETIT JARDIN EN PENTE (inédit) est un fragment du Pays sans nom, daté de Mai 1909.

MADELEINE fut écrit à Mirande en Juillet-Août 1909 et a été publié après la mort d'Alain-Fournier dans la Grande Revue de Juin 1915.

LA PARTIE DE PLAISIR a été publiée dans Schéhérazade à une date que nous n'avons pu retrouver, mais qui doit être 1909.

LES TROIS PROSES sont de Septembre 1909. La dernière seule: L'AMOUR CHERCHE LES LIEUX ABANDONNÉS a paru dans l'Occident de Janvier 1910.

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE a paru dans la Grande Revue du 10 Août 1910.

LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE dans la Grande Revue du 25 Mars 1911.

PORTRAIT dans la Nouvelle Revue Française du 1er Septembre 1911.

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE est un chapitre inédit du Grand Meaulnes. Le manuscrit porte de la main d'Alain-Fournier la mention: Mis au net.

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION 11

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