‹ Modeste MignonChapitre 6 sur 14 · Chapitre 5

Chapitre 5

« Vous êtes de plus en plus raisonnable, mon cher poète. Mon père est comte. Notre principale illustration est un cardinal du temps où les cardinaux marchaient presque les égaux des rois. Aujourd’hui notre maison quasi-tombée, finit en moi ; mais j’ai les quartiers voulus pour entrer dans toutes les cours et dans tous les chapitres. Nous valons enfin les Canalis. Trouvez bon que je ne vous envoie pas nos armes. Tâchez de répondre aussi sincèrement que je le fais. J’attends votre réponse pour savoir si je pourrai me dire encore comme maintenant,

» Votre servante,

» O. D’ESTE-M. »

– Comme elle abuse de ses avantages, la petite personne !… s’écria de La Brière. Mais est-elle franche ?

On n’a pas été pendant quatre ans le secrétaire particulier d’un ministre, on n’habite pas Paris, on n’en observe pas les intrigues impunément ; aussi l’âme la plus pure est-elle toujours plus ou moins grisée par la capiteuse atmosphère de cette impériale Cité. Heureux de ne pas être Canalis, le jeune Référendaire retint une place dans la malle-poste du Havre, après avoir écrit une lettre où il annonçait une réponse pour un jour déterminé, se rejetant sur l’importance de la confession demandée, et sur les occupations de son ministre. Il eut le soin de se faire donner, par le Directeur-général des Postes, un mot qui recommandait silence et obligeance au directeur du Havre. Ernest put ainsi voir venir au Bureau Françoise Cochet, et la suivit sans affectation. Remorqué par elle, il arriva sur les hauteurs d’Ingouville, et aperçut, à la fenêtre du chalet, Modeste Mignon.

– Eh ! bien, Françoise ? demanda la jeune fille.

A quoi l’ouvrière répondit : – Oui, mademoiselle, j’en ai une.

Frappé par cette beauté de blonde céleste, Ernest revint sur ses pas, et demanda le nom du propriétaire de ce magnifique séjour à un passant.

– Cà, répondit le passant en montrant la propriété.

– Oui, mon ami.

– Oh ! c’est à monsieur Vilquin, le plus riche armateur du Havre, un homme qui ne connaît pas sa fortune.

– Je ne vois pas de cardinal Vilquin dans l’histoire, se disait le Référendaire en descendant vers le Havre pour retourner à Paris.

Naturellement, il questionna le directeur de la poste sur la famille Vilquin, il apprit que la famille Vilquin possédait une immense fortune. Monsieur Vilquin avait un fils et deux filles, dont une mariée à monsieur Althor fils. La prudence empêcha La Brière de paraître en vouloir aux Vilquin, le directeur le regardait déjà d’un air narquois.

– N’y a-t-il personne en ce moment chez eux, outre la famille ? demanda-t-il encore.

– En ce moment, la famille d’Hérouville y est. On parle du mariage du jeune duc avec mademoiselle Vilquin cadette.

– Il y a eu le fameux cardinal d’Hérouville, sous les Valois, se dit La Brière, et sous Henri IV, le terrible maréchal qu’on a fait duc.

Ernest repartit, ayant assez su de Modeste pour en rêver, pour penser que, riche ou pauvre, si elle avait une belle âme, il ferait d’elle assez volontiers madame de La Brière, et il résolut de continuer la correspondance.

Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de France, de filer le moindre petit roman au milieu d’une civilisation qui note sur les places publiques l’heure du départ et de l’arrivée des fiacres, qui compte les lettres, qui les timbre doublement au moment précis où elles sont jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent, qui numérote les maisons, qui configure sur le rôle-matrice des Contributions les étages, après en avoir vérifié les ouvertures, qui va bientôt posséder tout son territoire représenté dans ses dernières parcelles, avec ses plus menus linéaments, sur les vastes feuilles du Cadastre, œuvre de géant ordonnée par un géant ! Essayez donc de vous soustraire, filles imprudentes non pas à l’œil de la police ; mais à ce bavardage incessant qui, dans la dernière bourgade, scrute les actions les plus indifférentes, compte les plats de dessert chez le préfet et voit les côtes de melon à la porte du petit rentier, qui tâche d’entendre l’or au moment où la main de l’Économie l’ajoute au trésor, et qui, tous les soirs, au coin du foyer, estime le chiffre des fortunes du canton, de la ville, du département ! Modeste avait échappé, par un quiproquo vulgaire, au plus innocent des espionnages qu’Ernest se reprochait déjà. Mais quel Parisien voudrait être la dupe d’une petite provinciale ? N’être la dupe de rien, cette affreuse maxime est le dissolvant de tous les nobles sentiments de l’homme.

On devinera facilement à quelle lutte de sentiments cet honnête jeune homme fut en proie par la lettre qu’il écrivit, et où chaque coup de fléau reçu dans la conscience a laissé sa trace.

A quelques jours de là, voici donc ce que lut Modeste à sa fenêtre, par une belle journée du mois d’août.

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