‹ Molière - Œuvres complètes, Tome 2Chapitre 4 sur 7 · L'ÉCOLE DES FEMMES

L'ÉCOLE DES FEMMES

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, LE 26 DÉCEMBRE 1662, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL.

Voici Molière marié. L'imperfection de l'espèce humaine, plus vive et plus flagrante dans l'association de deux êtres dépendant l'un de l'autre, lui apparaît redoutable. Il a quarante et un ans et sa femme en a dix-huit; il est sombre et contemplatif: elle est coquette et sans principes. Il ne porte pas même le nom de son père, Poquelin; après tout, ce n'est qu'un acteur.

Jolie, admirée et vaine, fille de gentilhomme, elle est entourée de seigneurs dont les titres et les prétentions brillent comme leur épée. L'éducation d'Armande s'est faite dans la vie nomade, sur les grandes routes et à travers les villes que visitait la troupe de ses parents et de Molière. C'était cette petite Armande que depuis treize années il avait bercée sur ses genoux, dont il avait développé l'esprit, qu'il avait formée pour la scène, c'était elle qui prenait son essor du côté des marquis, de la coquetterie et du luxe, et se souciait peu des conseils donnés par ce directeur de troupe enseveli dans ses vieux livres ou dans l'étude de ses rôles, et qui lui était toujours apparu comme un père ou un tuteur.

Molière pleura; cela lui arrivait souvent, il l'avoue lui-même dans une lettre à le Vayer. On a même avancé que, ne pouvant chasser de sa maison les marquis, ni armer sa femme contre les séductions hardies qui venaient l'assiéger, il fut saisi de désespoir peu de temps après le mariage, et suivit le roi en Lorraine; fait qui n'a rien de possible, puisque le roi ne partit pour la Lorraine qu'au commencement de l'année 1663.

Quoi qu'il en soit, en 1662 le ménage est déjà troublé. Armande ne paraîtra plus dans la nouvelle œuvre que médite le poëte. Molière a beaucoup souffert; et, ce qui est le propre du génie, il aperçoit le côté comique de sa souffrance.

Dévoré de douloureuses passions, se reprochant sa faiblesse, impuissant à se vaincre, comprenant l'imperfection de l'humanité et l'irrésistible entraînement de la coquetterie féminine, il prit une résolution étrange: il se joua lui-même et railla l'involontaire amour dont il était obsédé. Cette situation prête à l'œuvre nouvelle un accent chaud et coloré. Il se sacrifie et se condamne, lui qui a si résolument affronté le mariage dans ses conditions les plus défavorables. Il reprend avec plus de vigueur encore le combat de la jeunesse contre le vieil âge, de la nature contre la société, de l'indulgence contre la rigueur, de la femme contre ses maîtres.

Déjà Cervantès, dans sa charmante nouvelle du Jaloux, et après lui Scarron, dans sa Précaution inutile, avaient établi que la plus ignorante sait attirer dans ses piéges le plus habile, et que, pour avoir épousé une niaise on n'en est pas moins exposé à tous les dangers de l'hyménée. Molière féconde ce germe antique. Au centre de son œuvre paraît le tuteur qui prend mille soins inutiles pour refréner la folle licence et conquérir une jeune proie. C'est un égoïste et même un cynique; il exige des autres une moralité qui lui profite et se réserve l'exploitation de l'immoralité qui lui plaît. Docte et passé maître en fait de ruses, sûr de lui comme tous les vieux Machiavels, despote dans la vie privée, sans respect pour la liberté d'autrui ou pour les droits de la faiblesse, théoricien de la prudence, homme à maximes, il a des remèdes pour toutes choses. Ce n'est ni un vrai croyant ni un honnête homme. Le fond de son âme est sans charité et sans pudeur, le fond de sa pensée est sans principe et sans équité. Il n'a pas de pitié pour la faiblesse, ne croit à rien d'honnête, récolte volontiers les récits graveleux et compte sur sa ruse pour n'être pas trompé. Malgré cette politique méticuleuse, ses domestiques se moquent de lui; la moindre absence met sa maison dans le désordre, et la proie qu'il convoite finit par lui échapper. Ce vieillard madré qui prétend au bel air ne se contente plus du nom d'Arnolphe; il veut être M. de la Souche. Riche et voulant jouer l'homme de cour, il imagine que tout doit céder aux rubriques de sa finesse demi-séculaire et prétend bien ne pas entrer dans la confrérie de Saint-Arnolphe (nom des maris trompés au moyen âge). Aussi se sert-il de la religion pour protéger son vice et fait-il retentir les menaces de l'enfer dans l'espoir d'enchaîner à sa décrépitude cette jeunesse florissante devenue son esclave au nom de Dieu et de la loi. Agréable dupe à voir tomber dans ses propres filets! Épris d'une passion vive, il devient tragique dans sa défaite, quand, devant la nature, ses instincts et ses forces vives, toutes les ruses du vieillard et tous ses travaux disparaissent et s'éclipsent. Du côté de Sganarelle, stratagèmes prémédités, lascivités de la pensée, personnalité cynique; du côté de la jeunesse, générosité, délicatesse, amour véritable. La fille élevée dans l'ignorance brise sans le moindre effort les réseaux du vieil oiseleur; et, ce qui est une admirable combinaison inventée par Cervantès et perfectionnée par Molière, le cynisme du tuteur obscène encourage l'amant et le pousse au succès.

Imaginez l'étonnement et l'effroi des anciens à la vue de cette audace et la joie de la jeune cour! Molière annonce et prépare la place supérieure que la femme, contenue pendant tout le moyen âge dans les limites restreintes, allait assumer dans la civilisation nouvelle. Il veut que, pour être les compagnes de l'homme, elles prennent le sentiment de leur dignité; l'avilissement du faible, sa servitude, le soin de le tenir au moyen de l'ignorance dans l'infériorité et l'obscurité, ne profitent (dit le poëte) ni à sa vertu ni à la sûreté du maître. C'est donc le mouvement ascensionnel des femmes que Molière protége à ses propres dépens, il est vrai. Dans le ridicule Arnolphe, qui ne peut poser sa main ridée sur ce papillon aux ailes légères, il y a plus d'un trait emprunté à la passion de Molière et à ses douleurs.

Les commentateurs se sont épuisés en recherches pour vérifier les sources auxquelles Molière a puisé pour compléter son œuvre. Enquête difficile. Une assimilation constante venait grossir incessamment le trésor de son génie. Gauloise de ton, d'un sel puissant, d'une vigueur d'ironie extraordinaire, l'œuvre nouvelle rappelle à la fois Rabelais, Scarron, les Quinze joies du mariage, les Facéties de Straparole, Mathurin Régnier, et la Célestina espagnole de Rojas. L'art le plus délicat a su y introduire la célèbre entremetteuse du moyen âge sans blesser la décence, puisque c'est l'ingénue qui parle innocemment des vices qu'elle ignore et de la vicieuse qu'elle ne comprend pas.

Cette nouvelle bataille fut gagnée avec plus d'éclat que les précédentes. L'ironie et la tendresse, l'énergique satire de l'humanité, ravissaient les esprits libres et jeunes. Élégants, marquis, précieuses, tout ce qui se piquait de délicatesse repoussait Molière comme un cynique bouffon. Parler de tarte à la crème, de grés jeté par la fenêtre et d'enfants faits par l'oreille, fi donc! Le duc de la Feuillade, qui donnait le ton aux beaux de la cour, ne répondait, lorsqu'on venait lui demander son opinion sur la pièce nouvelle, que ces mots dédaigneusement jetés: Tarte à la crème. Les partisans de la décence reléguaient Molière parmi les bateleurs. Les austères condamnaient les sermons d'Arnolphe comme attentatoires à la religion. L'ancienne tragédie, la vieille littérature, se croyaient blessées. On désertait l'hôtel de Bourgogne; Corneille vieillissant, que défendait son frère Thomas, s'indignait que des bouffonneries attirassent plus de monde que Sertorius, Chimène et les Horaces. Le polygraphe Sorel, qui s'était fait appeler le sieur de Lisle; le spirituel et méchant de Visé, défenseur des marquis; l'ingénieux Boursault, qui, pour agréer aux précieuses, s'était mis à la tête du parti des ruelles, marchaient résolument contre ce bouffon qui les éclipsait. Avec tous les avantages et toute la gloire de la conquête, Molière en avait les déboires et les douleurs. A la première représentation, l'on vit la société d'autrefois se réveiller, surgir, prendre un corps, et tout ce que Molière combattait apparaître sous la figure d'un nommé Clapisson, qui représenta à lui seul l'armée des ennemis de Molière. «Il écouta, dit l'auteur, toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde. Tout ce qui égayoit les autres ridoit son front; à tous les éclats de rire, il haussoit les épaules et regardoit le parterre en pitié. Quelquefois aussi, le regardant en dépit, il lui disoit tout haut: Ris donc, parterre, ris donc! Ce fut une seconde comédie que le chagrin de ce philosophe; il l'a donnée en galant homme à toute l'assemblée; et chacun demeure d'accord qu'on ne pouvoit pas mieux jouer qu'il fit.» Déchiré et porté aux nues, objet de toutes les conversations, texte de plusieurs ouvrages où son génie était controversé, Molière eut pour lui Boileau, la Fontaine et Louis XIV, qui rit jusqu'à s'en tenir les côtes, dit le journaliste Loret.

Le jansénisme comprit la terrible portée de cette bouffonnerie prétendue. Le prince de Conti, devenu dévot, passa du côté des assaillants: «Rien, dit-il dans son Traité de la comédie et des spectacles, n'est plus scandaleux que la sixième scène du second acte.» Fénelon, hostile à la sensualité matérialiste; Jean-Jacques Rousseau, qui a toujours conservé la trace de l'austérité calviniste; Bourdaloue, défenseur sévère des principes chrétiens; Bossuet enfin, apôtre et dictateur du catholicisme gallican, s'élevèrent contre Molière. «Voilà, s'écrièrent-ils, comme le fit plus tard Geoffroy le journaliste, l'homme qui a donné à son siècle une impulsion nouvelle, qui a ébranlé les vieilles mœurs et brisé les entraves qui retenaient chacun dans la dépendance de son état et de ses devoirs.»

Molière, à la tête d'un nouveau parti qui était celui de l'avenir, sentit à la fois sa force et sa faiblesse. Non-seulement il rechercha la protection de Henriette d'Angleterre, qui accepta la dédicace de l'Ecole des femmes, mais il eut recours au roi, qui lui permit de se défendre et même le lui ordonna. La Critique de l'Ecole des femmes, dédiée à la reine mère, et l'Impromptu de Versailles, exécuté par le commandement exprès du monarque, ne sont en réalité que deux bataillons de réserve que Molière fit marcher pour soutenir l'Ecole des femmes[106].

[106] Voyez ci-après l'introduction de la Critique et celle de l'Impromptu.

A MADAME[107]

MADAME,

Je suis le plus embarrassé homme du monde, lorsqu'il me faut dédier un livre; et je me trouve si peu fait au style d'épître dédicatoire, que je ne sais par où sortir de celle-ci. Un autre auteur, qui seroit en ma place, trouveroit d'abord cent belles choses à dire de VOTRE ALTESSE ROYALE, sur ce titre de l'Ecole des Femmes et l'offre qu'il vous en feroit. Mais, pour moi, MADAME, je vous avoue mon faible. Je ne sais point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées; et, quelque belles lumières que mes confrères les auteurs me donnent tous les jours sur de pareils sujets, je ne vois point ce que VOTRE ALTESSE ROYALE pourroit avoir à démêler avec la comédie que je lui présente. On n'est pas en peine, sans doute, comment il faut faire pour vous louer. La matière, MADAME, ne saute que trop aux yeux; et, de quelque côté qu'on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire, et qualités sur qualités. Vous en avez, MADAME, du côté du rang et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces, et de l'esprit et du corps, qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du côté de l'âme, qui, si l'on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de vous: je veux dire cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez; cette bonté toute obligeante, cette affabilité généreuse que vous faites paroître pour tout le monde. Et ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, MADAME, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes; et ce sont choses, à mon avis, et d'une trop vaste étendue, et d'un mérite trop relevé, pour les vouloir renfermer dans une épître et les mêler avec des bagatelles. Tout bien considéré, MADAME, je ne vois rien à faire ici pour moi que de vous dédier simplement ma comédie, et de vous assurer, avec tout le respect qu'il m'est possible, que je suis,

DE VOTRE ALTESSE ROYALE, MADAME,

Le très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,

J.-B. P. MOLIÈRE.

[107] Henriette d'Angleterre, première femme de MONSIEUR, frère de Louis XIV, petite-fille de Henri IV dont l'oraison funèbre a été prononcée par Bossuet. Elle mourut à Saint-Cloud le 30 Juin 1670, à l'âge de vingt-six ans.

PRÉFACE

Bien des gens ont frondé d'abord cette comédie; mais les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu'on en a pu dire n'a pu faire qu'elle n'ait eu un succès dont je me contente.

Je sais qu'on attend de moi dans cette impression quelque préface qui réponde aux censeurs, et rende raison de mon ouvrage; et, sans doute, que je suis assez redevable à toutes les personnes qui lui ont donné leur approbation pour me croire obligé de défendre leur jugement contre celui des autres; mais il se trouve qu'une grande partie des choses que j'aurois à dire sur ce sujet est déjà dans une dissertation que j'ai faite en dialogue, et dont je ne sais encore ce que je ferai.

L'idée de ce dialogue, ou, si l'on veut, de cette petite comédie[108], me vint après les deux ou trois premières représentations de ma pièce.

[108] La Critique de l'École des femmes, jouée le 1er juin 1663.

Je la dis, cette idée, dans une maison où je me trouvai un soir; et d'abord une personne de qualité, dont l'esprit est assez connu dans le monde[109], et qui me fait l'honneur de m'aimer, trouva le projet assez à son gré, non-seulement pour me solliciter d'y mettre la main, mais encore pour l'y mettre lui-même; et je fus étonné que, deux jours après, il me montrât toute l'affaire exécutée d'une manière à la vérité beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire, mais où je trouvai des choses trop avantageuses pour moi; et j'eus peur que, si je produisais cet ouvrage sur notre théâtre, on ne m'accusât d'abord d'avoir mendié les louanges qu'on m'y donnoit. Cependant cela m'empêcha, par quelque considération, d'achever ce que j'avois commencé. Mais tant de gens me pressent tous les jours de le faire, que je ne sais ce qui en sera; et cette incertitude est cause que je ne mets point dans cette préface ce qu'on verra dans la Critique, en cas que je me résolve à la faire paroître. S'il faut que cela soit, je le dis encore, ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines gens; car, pour moi, je m'en tiens assez vengé par la réussite de ma comédie; et je souhaite que toutes celles que je pourrai faire soient traitées par eux comme celle-ci, pourvu que le reste suive de même.

[109] L'abbé Dubuisson. Voyez plus loin, Préface de la Critique.

PERSONNAGES ACTEURS

ARNOLPHE, autrement M. DE LA SOUCHE. MOLIÈRE. AGNÈS, jeune fille innocente, élevée par Arnolphe. Mlle DEBRIE. HORACE, amant d'Agnès. LA GRANGE. ALAIN, paysan, valet d'Arnolphe. BRÉCOURT. GEORGETTE, paysanne, servante d'Arnolphe. Mme BÉJART. CHRYSALDE, ami d'Arnolphe. L'ESPY. ENRIQUE, beau-frère de Chrysalde. ORONTE, père d'Horace, et grand ami d'Arnolphe. DEBRIE. UN NOTAIRE.

La scène est dans une place de ville.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--CHRYSALDE, ARNOLPHE.

CHRYSALDE.

Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main?

ARNOLPHE.

Oui. Je veux terminer la chose dans[110] demain.

CHRYSALDE.

Nous sommes ici seuls; et l'on peut, ce me semble, Sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble. Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon cœur? Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur; Et, de quelque façon que vous tourniez l'affaire, Prendre femme est à vous un coup bien téméraire.

ARNOLPHE.

Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous; Et votre front, je crois, veut que du mariage Les cornes soient partout l'infaillible apanage.

CHRYSALDE.

Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant; Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend. Mais, quand je crains pour vous, c'est cette raillerie Dont cent pauvres maris ont souffert la furie: Car enfin vous savez qu'il n'est grands, ni petits, Que de votre critique on ait vu garantis; Que vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, De faire cent éclats des intrigues secrètes...

ARNOLPHE.

Fort bien. Est-il au monde une autre ville aussi Où l'on ait des maris si patiens qu'ici? Est-ce qu'on n'en voit pas de toutes les espèces, Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces? L'un amasse du bien, dont sa femme fait part A ceux qui prennent soin de le faire cornard; L'autre, un peu plus heureux, mais non pas moins infâme, Voit faire tous les jours des présens à sa femme, Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu, Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu. L'un fait beaucoup de bruit qui ne lui sert de guères; L'autre en toute douceur laisse aller les affaires; Et, voyant arriver chez lui le damoiseau, Prend fort honnêtement ses gants et son manteau. L'une, de son galant, en adroite femelle, Fait fausse confidence à son époux fidèle, Qui dort en sûreté sur un pareil appât, Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas; L'autre, pour se purger de sa magnificence, Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense; Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, Sur les gains qu'elle fait rend des grâces à Dieu. Enfin, ce sont partout des sujets de satire; Et, comme spectateur, ne puis-je pas en rire? Puis-je pas de nos sots...

CHRYSALDE.

Oui; mais qui rit d'autrui Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui. J'entends parler le monde; et des gens se délassent A venir débiter les choses qui se passent; Mais, quoi que l'on divulgue aux endroits où je suis, Jamais on ne m'a vu triompher de ses bruits. J'y suis assez modeste; et, bien qu'aux occurrences Je puisse condamner certaines tolérances, Que mon dessein ne soit de souffrir nullement Ce que quelques maris souffrent paisiblement, Pourtant je n'ai jamais affecté de le dire; Car enfin il faut craindre un revers de satire, Et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas De ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas. Ainsi, quand à mon front, par un sort qui tout mène, Il seroit arrivé quelque disgrâce humaine, Après mon procédé, je suis presque certain Qu'on se contentera de s'en rire sous main: Et peut-être qu'encor j'aurai cet avantage, Que quelques bonnes gens diront: Que c'est dommage! Mais de vous, cher compère, il en est autrement: Je vous le dis encor, vous risquez diablement. Comme sur les maris accusés de souffrance De tout temps votre langue a daubé d'importance, Qu'on vous a vu contre eux un diable déchaîné, Vous devez marcher droit pour n'être point berné; Et, s'il faut que sur vous on ait la moindre prise, Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise, Et...

ARNOLPHE.

Mon Dieu! notre ami, ne vous tourmentez point. Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point. Je sais les tours rusés et les subtiles trames Dont pour nous en planter savent user les femmes, Et comme on est dupé par leurs dextérités. Contre cet accident j'ai pris mes sûretés; Et celle que j'épouse a toute l'innocence Qui peut sauver mon front de maligne influence.

CHRYSALDE.

Et que prétendez-vous qu'une sotte, en un mot...

ARNOLPHE.

Épouser une sotte est pour n'être point sot. Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage; Mais une femme habile est un mauvais présage: Et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens Pour avoir pris les leurs avec trop de talens. Moi, j'irois me charger d'une spirituelle, Qui ne parleroit rien[111] que cercle et que ruelle; Qui de prose et de vers feroit de doux écrits, Et que visiteroient marquis et beaux esprits, Tandis que, sous le nom du mari de madame, Je serois comme un saint que pas un ne réclame! Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut; Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. Je prétends que la mienne, en clarté peu sublime, Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime; Et, s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon, Et qu'on vienne à lui dire à son tour: Qu'y met-on? Je veux qu'elle réponde: Une tarte à la crème; En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême: Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre, et filer.

CHRYSALDE.

Une femme stupide est donc votre marotte?

ARNOLPHE.

Tant, que j'aimerois mieux une laide bien sotte, Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit.

CHRYSALDE.

L'esprit et la beauté...

ARNOLPHE.

L'honnêteté suffit.

CHRYSALDE.

Mais comment voulez-vous, après tout, qu'une bête Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête? Outre qu'il est assez ennuyeux, que je croi, D'avoir toute sa vie une bête avec soi. Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée La sûreté d'un front puisse être bien fondée? Une femme d'esprit peut trahir son devoir; Mais il faut, pour le moins, qu'elle ose le vouloir: Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, Sans en avoir l'envie et sans penser le faire.

ARNOLPHE.

A ce bel argument, à ce discours profond, Ce que[112] Pantagruel à Panurge répond? Pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte, Prêchez, patrocinez[113] jusqu'à la Pentecôte; Vous serez ébahi, quand vous serez au bout, Que vous ne m'aurez rien persuadé du tout.

CHRYSALDE.

Je ne vous dis plus mot.

ARNOLPHE.

Chacun a sa méthode. En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode: Je me vois riche assez pour pouvoir, que je croi, Choisir une moitié qui tienne tout de moi, Et de qui la soumise et pleine dépendance N'ait à me reprocher aucun bien ni naissance. Un air doux et posé, parmi d'autres enfants, M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans; Sa mère se trouvant de pauvreté pressée, De la lui demander il me vint[114] en pensée; Et bonne paysanne, apprenant mon désir, A s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir. Dans un petit couvent, loin de toute pratique, Je la fis élever selon ma politique; C'est-à-dire, ordonnant quels soins on emploieroit Pour la rendre idiote autant qu'il se pourroit. Dieu merci, le succès a suivi mon attente; Et grande, je l'ai vue à tel point innocente, Que j'ai béni le ciel d'avoir trouvé mon fait, Pour me faire une femme au gré de mon souhait. Je l'ai donc retirée; et, comme ma demeure A cent sortes de monde est ouverte à toute heure, Je l'ai mise à l'écart, comme il faut tout prévoir, Dans cette autre maison où nul ne me vient voir; Et, pour ne point gâter sa bonté naturelle, Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle. Vous me direz: Pourquoi cette narration? C'est pour vous rendre instruit de ma précaution, Le résultat de tout est qu'en ami fidèle, Ce soir je vous invite à souper avec elle; Je veux que vous puissiez un peu l'examiner, Et voir si de mon choix on me doit condamner.

CHRYSALDE.

J'y consens.

ARNOLPHE.

Vous pourrez, dans cette conférence, Juger de sa personne et de son innocence.

CHRYSALDE.

Pour cet article-là, ce que vous m'avez dit Ne peut...

ARNOLPHE.

La vérité passe encore mon récit. Dans ses simplicités à tous coups je l'admire, Et parfois elle en dit dont je pâme de rire. L'autre jour (pourroit-on se le persuader?), Elle étoit fort en peine, et me vint demander, Avec une innocence à nulle autre pareille, Si les enfans qu'on fait se faisoient par l'oreille.

CHRYSALDE.

Je me réjouis fort, seigneur Arnolphe...

ARNOLPHE.

Bon! Me voulez-vous toujours appeler de ce nom?

CHRYSALDE.

Ah! malgré que j'en aie, il me vient à la bouche, Et jamais je ne songe à monsieur de la Souche. Qui diable vous a fait aussi vous aviser, A quarante-deux ans de vous débaptiser, Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie Vous faire dans le monde un nom de seigneurie?

ARNOLPHE.

Outre que la maison par ce nom se connaît, La Souche plus qu'Arnolphe à mes oreilles plaît.

CHRYSALDE.

Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères, Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères! De la plupart des gens c'est la démangeaison; Et, sans vous embrasser dans la comparaison, Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre, Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

ARNOLPHE.

Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte. Mais enfin de la Souche est le nom que je porte: J'y vois de la raison, j'y trouve des appas; Et m'appeler de l'autre est ne m'obliger pas.

CHRYSALDE.

Cependant la plupart ont peine à s'y soumettre; Et je vois même encor des adresses de lettre...

ARNOLPHE.

Je le souffre aisément de qui n'est pas instruit; Mais vous...

CHRYSALDE.

Soit: là-dessus nous n'aurons point de bruit; Et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche A ne plus vous nommer que monsieur de la Souche.

ARNOLPHE.

Adieu. Je frappe ici pour donner le bonjour, Et dire seulement que je suis de retour.

CHRYSALDE, à part, en s'en allant.

Ma foi, je le tiens fou de toutes les manières.

ARNOLPHE, seul.

Il est un peu blessé sur certaines matières. Chose étrange de voir comme avec passion Un chacun[115] est chaussé de son opinion!

Il frappe à sa porte.

Holà!

[110] Pour: dans la journée de demain. Ellipse trop dure.

[111] Pour: qui ne dirait rien. Licence très-expressive, pas imiter.

[112] Pour: je réponds ce que. Ellipse considérable, et que personne ne se permettrait plus.

[113] Pour: plaidez, faites votre harangue. Du latin patrocinari, qui vient lui-même de patres conscripti. Archaïsme regrettable.

[114] Pour: la pensée me vint. Tournure très-expressive, familière aux Allemands: Il me pense, il m'attriste.

[115] Archaïsme aujourd'hui populaire. Les Anglais emploient toujours every one.

SCÈNE II.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE, dans la maison.

ALAIN.

Qui heurte?

ARNOLPHE.

A part.

Ouvrez. On aura, que je pense, Grande joie à me voir après dix jours d'absence.

ALAIN.

Qui va là?

ARNOLPHE.

Moi.

ALAIN.

Georgette!

GEORGETTE.

Eh bien?

ALAIN.

Ouvre là-bas.

GEORGETTE.

Vas-y, toi.

ALAIN.

Vas-y, toi.

GEORGETTE.

Ma foi, je n'irai pas.

ALAIN.

Je n'irai pas aussi.

ARNOLPHE.

Belle cérémonie Pour me laisser dehors! Holà! ho! je vous prie.

GEORGETTE.

Qui frappe?

ARNOLPHE.

Votre maître.

GEORGETTE.

Alain!

ALAIN.

Quoi?

GEORGETTE.

C'est monsieu, Ouvre vite.

ALAIN.

Ouvre, toi.

GEORGETTE.

Je souffle notre feu.

ALAIN.

J'empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.

ARNOLPHE.

Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte N'aura point à manger de plus de quatre jours. Ah!

GEORGETTE.

Par quelle raison y venir, quand j'y cours.

ALAIN.

Pourquoi plutôt que moi? Le plaisant stratagème!

GEORGETTE.

Ote-toi donc de là!

ALAIN.

Non, ôte-toi toi-même!

GEORGETTE.

Je veux ouvrir la porte.

ALAIN.

Et je veux l'ouvrir, moi.

GEORGETTE.

Tu ne l'ouvriras pas.

ALAIN.

Ni toi non plus.

GEORGETTE.

Ni toi.

ARNOLPHE.

Il faut que j'aie ici l'âme bien patiente!

ALAIN, en entrant.

Au moins, c'est moi, monsieur.

GEORGETTE, en entrant.

Je suis votre servante. C'est moi.

ALAIN.

Sans le respect de monsieur que voilà, Je te...

ARNOLPHE, recevant un coup d'Alain.

Peste!

ALAIN.

Pardon.

ARNOLPHE.

Voyez ce lourdaud-là!

ALAIN.

C'est elle aussi, monsieur...

ARNOLPHE.

Que tous deux on se taise. Songez à me répondre, et laissons la fadaise. Eh bien, Alain, comment se porte-t-on ici?

ALAIN.

Monsieur, nous nous...

Arnolphe ôte le chapeau de dessus la tête d'Alain.

Monsieur, nous nous por....

Arnolphe l'ôte encore.

Dieu merci, Nous nous...

ARNOLPHE, ôtant le chapeau d'Alain pour la troisième fois, et le jetant par terre.

Qui vous apprend, impertinente bête! A parler devant moi le chapeau sur la tête?

ALAIN.

Vous faites bien, j'ai tort.

ARNOLPHE, à Alain.

Faites descendre Agnès.

SCÈNE III.--ARNOLPHE, GEORGETTE.

ARNOLPHE.

Lorsque je m'en allai, fut-elle triste après?

GEORGETTE.

Triste? Non.

ARNOLPHE.

Non!

GEORGETTE.

Si fait.

ARNOLPHE.

Pourquoi donc?

GEORGETTE.

Oui je meure. Elle vous croyoit voir de retour à toute heure; Et nous n'oyions jamais passer devant chez nous Cheval, âne ou mulet, qu'elle ne prît pour vous.

SCÈNE IV.--ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE.

La besogne à la main! c'est un bon témoignage. Eh bien, Agnès, je suis de retour du voyage: En êtes-vous bien aise?

AGNÈS.

Oui, monsieur, Dieu merci.

ARNOLPHE.

Et moi, de vous revoir je suis bien aise aussi; Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée?

AGNÈS.

Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée.

ARNOLPHE.

Ah! vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

AGNÈS.

Vous me ferez plaisir.

ARNOLPHE.

Je le puis bien penser. Que faites-vous donc là?

AGNÈS.

Je me fais des cornettes. Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.

ARNOLPHE.

Ah! voilà qui va bien! Allez, montez là-haut: Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, Et je vous parlerai d'affaires importantes.

SCÈNE V.--ARNOLPHE.

Héroïnes du temps, mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens, Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science, De valoir cette honnête et pudique ignorance. Ce n'est point par le bien qu'il faut être ébloui; Et, pourvu que l'honneur soit...

SCÈNE VI.--HORACE, ARNOLPHE.

ARNOLPHE.

Que vois-je? Est-ce?... Oui, Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui-même, Hor...

HORACE.

Seigneur Ar...

ARNOLPHE.

Horace.

HORACE.

Arnolphe.

ARNOLPHE.

Ah! joie extrême. Et depuis quand ici?

HORACE.

Depuis neuf jours.

ARNOLPHE.

Vraiment?

HORACE.

Je fus d'abord chez vous, mais inutilement.

ARNOLPHE.

J'étois à la campagne.

HORACE.

Oui, depuis dix journées.

ARNOLPHE.

Oh! comme les enfants croissent en peu d'années. J'admire[116] de le voir au point où le voilà, Après que je l'ai vu pas plus grand que cela.

HORACE.

Vous voyez.

ARNOLPHE.

Mais, de grâce, Oronte, votre père, Mon bon et cher ami que j'estime et révère, Que fait-il? que dit-il? Est-il toujours gaillard? A tout ce qui le touche il sait que je prends part: Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble Ni, qui plus est, écrit l'un à l'autre me semble.

HORACE.

Il est, seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous, Et j'avois de sa part une lettre pour vous: Mais depuis, par une autre, il m'apprend sa venue, Et la raison encor ne m'en est pas connue. Savez-vous qui peut être un de vos citoyens[117], Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens Qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amérique?

ARNOLPHE.

Non. Vous a-t-on point dit comme on le nomme?

HORACE.

Enrique.

ARNOLPHE.

Non.

HORACE.

Mon père m'en parle, et qu'il est revenu, Comme s'il devait m'être entièrement connu, Et m'écrit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre Pour un fait important que ne dit point sa lettre.

Horace remet la lettre d'Oronte à Arnolphe.

ARNOLPHE.

J'aurai certainement grande joie à le voir, Et pour le régaler je ferai mon pouvoir.

Après avoir lu la lettre.

Il faut pour des amis des lettres moins civiles, Et tous ces complimens sont choses inutiles. Sans qu'il prît le souci de m'en écrire rien, Vous pouvez librement disposer de mon bien.

HORACE.

Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles, Et j'ai présentement besoin de cent pistoles.

ARNOLPHE.

Ma foi, c'est m'obliger que d'en user ainsi, Et je me réjouis de les avoir ici. Gardez aussi la bourse.

HORACE.

Il faut...

ARNOLPHE.

Laissons ce style. Eh bien, comment encor trouvez-vous cette ville?

HORACE.

Nombreuse en citoyens, superbe en bâtimens; Et j'en crois merveilleux les divertissemens.

ARNOLPHE.

Chacun a ses plaisirs, qu'il se fait à sa guise; Mais, pour ceux que du nom de galans on baptise, Ils ont en ce pays de quoi se contenter, Car les femmes y sont faites à coqueter: On trouve d'humeur douce et la brune et la blonde, Et les maris aussi les plus bénins du monde, C'est un plaisir de prince: et des tours que je voi Je me donne souvent la comédie à moi. Peut-être en avez-vous déjà féru[118] quelqu'une. Vous est-il point encore arrivé de fortune? Les gens faits comme vous font plus que les écus, Et vous êtes de taille à faire des cocus.

HORACE.

A ne vous rien cacher de la vérité pure, J'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure; Et l'amitié m'oblige à vous en faire part.

ARNOLPHE, à part.

Bon! voici de nouveau quelque conte gaillard; Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.

HORACE.

Mais, de grâce, qu'au moins ces choses soient secrètes.

ARNOLPHE.

Oh!

HORACE.

Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions Un secret éventé rompt nos prétentions. Je vous avoûrai donc avec pleine franchise Qu'ici d'une beauté mon âme s'est éprise. Mes petits soins d'abord ont eu tant de succès, Que je me suis chez elle ouvert un doux accès, Et, sans trop me vanter ni lui faire une injure, Mes affaires y sont en fort bonne posture.

ARNOLPHE, en riant.

Et c'est!

HORACE, lui montrant le logis d'Agnès.

Un jeune objet qui loge en ce logis, Dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis; Simple, à la vérité, par l'erreur sans seconde D'un homme qui la cache au commerce du monde, Mais qui, dans l'ignorance où l'on veut l'asservir, Fait briller des attraits capables de ravir; Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre Dont il n'est point de cœur qui se puisse défendre. Mais peut être il n'est pas que vous n'ayez bien vu Ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu: C'est Agnès qu'on l'appelle.

ARNOLPHE, à part.

Ah! je crève!

HORACE.

Pour l'homme, C'est, je crois, de la Zousse, ou Source, qu'on le nomme; Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom: Riche, à ce qu'on m'a dit, mais des plus sensés, non; Et l'on m'en a parlé comme d'un ridicule. Le connoissez-vous point?

ARNOLPHE, à part.

La fâcheuse pilule!

HORACE.

Eh! vous ne dites mot?

ARNOLPHE.

Eh! oui, je le connoi.

HORACE.

C'est un fou, n'est-ce pas?

ARNOLPHE.

Eh!...

HORACE.

Qu'en dites-vous? Quoi? Eh! c'est-à-dire oui? Jaloux à faire rire? Sot! Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire. Enfin l'aimable Agnès a su m'assujettir. C'est un joli bijou, pour ne vous point mentir; Et ce seroit péché qu'une beauté si rare Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre. Pour moi, tous mes efforts, tous mes vœux les plus doux, Vont à m'en rendre maître en dépit du jaloux; Et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise N'est que pour mettre à bout cette juste entreprise. Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts, Que l'argent est la clef de tous les grands ressorts, Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes, En amour, comme en guerre, avance les conquêtes. Vous me semblez chagrin! seroit-ce qu'en effet Vous désapprouveriez le dessein que j'ai fait?

ARNOLPHE.

Non, c'est que je songeois...

HORACE.

Cet entretien vous lasse. Adieu. J'irai chez vous tantôt vous rendre grâce.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Ah! faut-il...

HORACE, revenant.

Derechef, veuillez être discret; Et n'allez pas, de grâce, éventer mon secret.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Que je sens dans mon âme...

HORACE, revenant.

Et surtout à mon père, Qui s'en feroit peut-être un sujet de colère.

ARNOLPHE, croyant qu'Horace revient encore.

Oh!...

[116] Pour: je m'émerveille de. Archaïsme inusité aujourd'hui.

[117] Pour: concitoyens. C'est le civis latin.

[118] Pour: frappé. Du latin ferire.

SCÈNE VII.--ARNOLPHE.

Oh! que j'ai souffert durant cet entretien! Jamais trouble d'esprit ne fut égal au mien. Avec quelle imprudence et quelle hâte extrême Il m'est venu conter cette affaire à moi-même! Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur, Étourdi montra-t-il jamais tant de fureur? Mais, ayant tant souffert, je devois me contraindre Jusques à m'éclaircir de ce que je dois craindre, A pousser jusqu'au bout son caquet indiscret, Et savoir pleinement leur commerce secret. Tâchons à le rejoindre; il n'est pas loin, je pense; Tirons-en de ce fait l'entière confidence. Je tremble du malheur qui m'en peut arriver, Et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver.

ACTE II

SCÈNE I.--ARNOLPHE.

Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute D'avoir perdu mes pas, et pu manquer sa route: Car enfin de mon cœur le trouble impérieux N'eût pu se renfermer tout entier à ses yeux; Il eût fait éclater l'ennui qui me dévore, Et je ne voudrois pas qu'il sût ce qu'il ignore. Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser un champ libre aux feux[119] du damoiseau. J'en veux rompre le cours, et, sans tarder, apprendre Jusqu'où l'intelligence entre eux a pu s'étendre: J'y prends pour mon honneur un notable intérêt, Je la regarde en femme aux termes qu'elle en est; Elle n'a pu faillir sans me couvrir de honte, Et tout ce qu'elle a fait enfin est sur mon compte. Éloignement fatal! voyage malheureux!

Il frappe à sa porte.

[119] Dans l'édition Aimé Martin, on lit aux vœux; dans l'édition Louandre, aux yeux. Notre leçon nous semble plus naturelle et préférable.

SCÈNE II.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

ALAIN.

Ah! monsieur, cette fois...

ARNOLPHE.

Paix! Venez ça, tous deux. Passez là, passez là. Venez là, venez, dis-je.

GEORGETTE.

Ah! vous me faites peur, et tout mon sang se fige.

ARNOLPHE.

C'est donc ainsi qu'absent vous m'avez obéi? Et, tous deux de concert, vous m'avez donc trahi?

GEORGETTE, tombant aux genoux d'Arnolphe.

Eh! ne me mangez pas, monsieur, je vous conjure.

ALAIN, à part.

Quelque chien enragé l'a mordu, je m'assure.

ARNOLPHE, à part.

Ouf! je ne puis parler, tant je suis prévenu; Je suffoque, et voudrois me pouvoir mettre nu.

A Alain et à Georgette.

Vous avez donc souffert, ô canaille maudite!

A Alain qui veut s'enfuir.

Qu'un homme soit venu... Tu veux prendre la fuite!

A Georgette.

Il faut que sur-le-champ... Si tu bouges... Je veux

A Alain.

Que vous me disiez... Euh! oui, je veux que tous deux...

Alain et Georgette se lèvent et veulent encore s'enfuir.

Quiconque remuera, par la mort! je l'assomme. Comme est-ce que chez moi s'est introduit cet homme? Eh! parlez. Dépêchez, vite, promptement, tôt, Sans rêver. Veut-on dire?

ALAIN ET GEORGETTE.

Ah! ah!

GEORGETTE, retombant aux genoux d'Arnolphe.

Le cœur me faut[120].

ALAIN, retombant aux genoux d'Arnolphe.

Je meurs.

ARNOLPHE à part.

Je suis en eau: prenons un peu d'haleine; Il faut que je m'évente et que je me promène. Aurois-je deviné, quand je l'ai vu petit, Qu'il croîtroit pour cela? Ciel! que mon cœur pâtit! Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche Je tire avec douceur l'affaire qui me touche. Tâchons à modérer notre ressentiment. Patience, mon cœur, doucement, doucement;

A Alain et à Georgette.

Levez-vous, et, rentrant, faites qu'Agnès descende.

A part.

Arrêtez. Sa surprise en deviendroit moins grande: Du chagrin qui me trouble ils iroient l'avertir. Et moi-même je veux l'aller faire sortir.

A Alain et à Georgette.

Que l'on m'attende ici.

[120] Pour: défaille. Archaïsme énergique et regrettable.

SCÈNE III.--ALAIN, GEORGETTE.

GEORGETTE.

Mon Dieu! qu'il est terrible! Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible! Et jamais je ne vis un plus hideux chrétien.

ALAIN.

Ce monsieur l'a fâché; je te le disois bien.

GEORGETTE.

Mais que diantre est-ce là, qu'avec tant de rudesse Il nous fait au logis garder notre maîtresse? D'où vient qu'à tout le monde il veut tant la cacher, Et qu'il ne sauroit voir personne en approcher?

ALAIN.

C'est que cette action le met en jalousie.

GEORGETTE.

Mais d'où vient qu'il est pris de cette fantaisie?

ALAIN.

Cela vient... cela vient de ce qu'il est jaloux.

GEORGETTE.

Oui; mais pourquoi l'est-il? et pourquoi ce courroux?

ALAIN.

C'est que la jalousie... entends-tu bien, Georgette, Est une chose... là... qui fait qu'on s'inquiète... Et qui chasse les gens d'autour d'une maison. Je m'en vais te bailler une comparaison, Afin de concevoir la chose davantage. Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage, Que, si quelque affamé venoit pour en manger, Tu serais en colère, et voudrois le chasser?

GEORGETTE.

Oui, je comprends cela.

ALAIN.

C'est justement tout comme. La femme est en effet le potage de l'homme; Et, quand un homme voit d'autres hommes parfois Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts, Il en montre aussitôt une colère extrême.

GEORGETTE.

Oui; mais pourquoi chacun n'en fait-il pas de même, Et que nous en voyons qui paroissent joyeux Lorsque leurs femmes sont avec les biaux monsieux?

ALAIN.

C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue Qui n'en veut que pour soi.

GEORGETTE.

Si je n'ai la berlue, Je le vois qui revient.

ALAIN.

Tes yeux sont bons, c'est lui.

GEORGETTE.

Vois comme il est chagrin.

ALAIN.

C'est qu'il a de l'ennui.

SCÈNE IV.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE, à part.

Un certain Grec disoit à l'empereur Auguste, Comme une instruction utile autant que juste, Que, lorsqu'une aventure en colère nous met, Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, Afin que dans ce temps la bile se tempère, Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire. J'ai suivi sa leçon sur le sujet d'Agnès, Et je la fais venir dans ce lieu tout exprès, Sous prétexte d'y faire un tour de promenade, Afin que les soupçons de mon esprit malade Puissent sur le discours la mettre adroitement, Et lui sondant le cœur, s'éclaircir doucement.

SCÈNE V.--ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE.

Venez, Agnès.

A Alain et à Georgette.

Rentrez.

SCÈNE VI.--ARNOLPHE, AGNÈS.

ARNOLPHE.

La promenade est belle.

AGNÈS.

Fort belle.

ARNOLPHE.

Le beau jour!

AGNÈS.

Fort beau.

ARNOLPHE.

Quelle nouvelle?

AGNÈS.

Le petit chat est mort.

ARNOLPHE.

C'est dommage: mais quoi! Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. Lorsque j'étois aux champs, n'a-t-il point fait de pluie?

AGNÈS.

Non.

ARNOLPHE.

Vous ennuyoit-il[121]?

AGNÈS.

Jamais je ne m'ennuie.

ARNOLPHE.

Qu'avez-vous fait encor ces neuf ou dix jours-ci?

AGNÈS.

Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.

ARNOLPHE, après avoir un peu rêvé.

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! Voyez la médisance, et comme chacun cause! Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu Étoit en mon absence à la maison venu; Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues. Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues, Et j'ai voulu gager que c'étoit faussement...

AGNÈS.

Mon Dieu! ne gagez pas, vous perdriez vraiment.

ARNOLPHE.

Quoi! c'est la vérité qu'un homme...

AGNÈS.

Chose sûre. Il n'a presque bougé chez nous, je vous jure.

ARNOLPHE, bas, à part.

Cet aveu qu'elle fait avec sincérité Me marque pour le moins son ingénuité.

Haut.

Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, Que j'avois défendu que vous vissiez personne.

AGNÈS.

Oui; mais, quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi; Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.

ARNOLPHE.

Peut-être. Mais enfin contez-moi cette histoire.

AGNÈS.

Elle est fort étonnante et difficile à croire. J'étois sur le balcon à travailler au frais, Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme bien fait, qui, rencontrant ma vue, D'une humble révérence aussitôt me salue: Moi, pour ne point manquer à la civilité, Je fis la révérence aussi de mon côté. Soudain il me refait une autre révérence; Moi, j'en refais de même une autre en diligence; Et lui d'une troisième aussitôt repartant, D'une troisième aussi j'y repars à l'instant. Il passe, vient, repasse, et toujours, de plus belle, Me fait à chaque fois révérence nouvelle; Et moi, qui tous ces tours fixement regardois, Nouvelle révérence aussi je lui rendois: Tant que, si sur ce point la nuit ne fût venue, Toujours comme cela je me serois tenue, Ne voulant point céder, et recevoir l'ennui Qu'il me pût estimer moins civile que lui.

ARNOLPHE.

Fort bien.

AGNÈS.

Le lendemain, étant sur notre porte, Une vieille m'aborde en parlant de la sorte: «Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir, »Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir: »Il ne vous a pas faite une belle personne »Afin de mal user des choses qu'il vous donne; »Et vous devez savoir que vous avez blessé »Un cœur qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé.»

ARNOLPHE, à part.

Ah! suppôt de Satan! exécrable damnée!

AGNÈS.

Moi, j'ai blessé quelqu'un! fis-je tout étonnée. «Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon; »Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon.» Hélas! qui pourroit, dis-je, en avoir été cause? Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose? «Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal »Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal.» Eh! mon Dieu! ma surprise est, fis-je, sans seconde; Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde? «Oui, fit-elle[122], vos yeux, pour causer le trépas, »Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas. »En un mot, il languit, le pauvre misérable; »Et, s'il faut, poursuivit la vieille charitable, »Que votre cruauté lui refuse un secours, »C'est un homme à porter en terre dans deux jours.» Mon Dieu! j'en aurois, dis-je, une douleur bien grande. Mais pour le secourir qu'est-ce qu'il me demande? «Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir »Que le bien de vous voir et vous entretenir; »Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine, »Et du mal qu'ils ont fait être la médecine.» Hélas! volontiers, dis-je; et, puisqu'il est ainsi, Il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici.

ARNOLPHE, à part.

Ah! sorcière maudite! empoisonneuse d'âmes, Puisse l'enfer payer tes charitables trames!

AGNÈS.

Voilà comme il me vit et reçut guérison. Vous-même, à votre avis, n'ai-je pas eu raison? Et pouvois-je, après tout, avoir la conscience De le laisser mourir faute d'une assistance? Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir, Et ne puis, sans pleurer, voir un poulet mourir!

ARNOLPHE, bas, à part.

Tout cela n'est parti que d'une âme innocente; Et j'en dois accuser mon absence imprudente, Qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs Exposée aux aguets des rusés séducteurs. Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires, Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires.

AGNÈS.

Qu'avez-vous? Vous grondez, ce me semble, un petit[123]. Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit?

ARNOLPHE.

Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites, Et comme le jeune homme a passé ses visites.

AGNÈS.

Hélas! si vous saviez comme il étoit ravi, Comme il perdit son mal sitôt que je le vi, Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette, Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette, Vous l'aimeriez sans doute, et diriez comme nous...

ARNOLPHE.

Oui. Mais que faisoit-il étant seul avec vous?

AGNÈS.

Il juroit qu'il m'aimoit d'une amour sans seconde, Et me disoit des mots les plus gentils du monde, Des choses que jamais rien ne peut égaler, Et dont, toutes les fois que je l'entends parler, La douceur me chatouille, et là-dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue.

ARNOLPHE, bas, à part.

O fâcheux examen d'un mystère fatal, Où l'examinateur souffre seul tout le mal!

Haut.

Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses, Ne vous faisoit-il point aussi quelques caresses?

AGNÈS.

Oh tant! il me prenoit et les mains et les bras, Et de me les baiser il n'était jamais las.

ARNOLPHE.

Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose?

La voyant interdite.

Ouf!

AGNÈS.

Eh! il m'a...

ARNOLPHE.

Quoi?

AGNÈS.

Pris...

ARNOLPHE.

Eh?

AGNÈS.

Le...

ARNOLPHE.

Plaît-il?

AGNÈS.

Je n'ose, Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.

ARNOLPHE.

Non.

AGNÈS.

Si fait.

ARNOLPHE.

Mon Dieu! non.

AGNÈS.

Jurez donc votre foi.

ARNOLPHE.

Ma foi, soit!

AGNÈS.

Il m'a pris... Vous serez en colère.

ARNOLPHE.

Non.

AGNÈS.

Si.

ARNOLPHE.

Non, non, non, non. Diantre! que de mystère! Qu'est-ce qu'il vous a pris?

AGNÈS.

Il...

ARNOLPHE, à part.

Je souffre en damné!

AGNÈS.

Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné. A vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre.

ARNOLPHE, reprenant haleine.

Passe pour le ruban. Mais je voulois apprendre S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

AGNÈS.

Comment! est-ce qu'on fait d'autres choses?

ARNOLPHE.

Non pas. Mais, pour guérir du mal qu'il dit qui le possède, N'a-t-il point exigé de vous d'autre remède?

AGNÈS.

Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé, Que pour le secourir j'aurais tout accordé.

ARNOLPHE, bas, à part.

Grâce aux bontés du ciel, j'en suis quitte à bon compte! Si j'y retombe plus, je veux bien qu'on m'affronte[124].

Haut.

Chut! De votre innocence, Agnès, c'est un effet; Je ne vous en dis mot. Ce qui s'est fait est fait. Je sais qu'en vous flattant le galant ne désire Que de vous abuser, et puis après s'en rire.

AGNÈS.

Oh! point. Il me l'a dit plus de vingt fois à moi.

ARNOLPHE.

Ah! vous ne savez pas ce que c'est que sa foi. Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes, Et de ces beaux blondins écouter les sornettes; Que se laisser par eux, à force de langueur, Baiser ainsi les mains et chatouiller le cœur, Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse.

AGNÈS.

Un péché, dites-vous? Et la raison, de grâce?

ARNOLPHE.

La raison? La raison est l'arrêt prononcé Que par ces actions le ciel est courroucé.

AGNÈS.

Courroucé? Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce? C'est une chose, hélas! si plaisante[125] et si douce! J'admire quelle joie on goûte à tout cela; Et je ne savois point encor ces choses-là.

ARNOLPHE.

Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses, Ces propos si gentils et ces douces caresses; Mais il faut le goûter en toute honnêteté, Et qu'en se mariant le crime en soit ôté.

AGNÈS.

N'est-ce plus un péché lorsque l'on se marie?

ARNOLPHE.

Non.

AGNÈS.

Mariez-moi donc promptement, je vous prie.

ARNOLPHE.

Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi, Et pour vous marier on me revoit ici.

AGNÈS.

Est-il possible?

ARNOLPHE.

Oui.

AGNÈS.

Que vous me ferez aise!

ARNOLPHE.

Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise.

AGNÈS.

Vous nous voulez nous deux...

ARNOLPHE.

Rien de plus assuré.

AGNÈS.

Que, si cela se fait, je vous caresserai!

ARNOLPHE.

Eh! la chose sera de ma part réciproque.

AGNÈS.

Je ne reconnois point, pour moi, quand on se moque. Parlez-vous tout de bon?

ARNOLPHE.

Oui, vous le pourrez voir.

AGNÈS.

Nous serons mariés?

ARNOLPHE.

Oui.

AGNÈS.

Mais quand?

ARNOLPHE.

Dès ce soir.

AGNÈS, riant.

Dès ce soir?

ARNOLPHE.

Dès ce soir. Cela vous fait donc rire?

AGNÈS.

Oui.

ARNOLPHE.

Vous voir bien contente est ce que je désire.

AGNÈS.

Hélas! que je vous ai grande obligation, Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction!

ARNOLPHE.

Avec qui?

AGNÈS.

Avec... Là...

ARNOLPHE.

Là... Là n'est pas mon compte. A choisir un mari vous êtes un peu prompte. C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt, Et quant au monsieur-là, je prétends, s'il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce; Que, venant au logis, pour votre compliment, Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement; Et, lui jetant, s'il heurte, un grès[126] par la fenêtre, L'obligiez tout de bon à ne plus y paroître. M'entendez-vous, Agnès? Moi, caché dans un coin, De votre procédé je serai le témoin.

AGNÈS.

Las! il est si bien fait! C'est...

ARNOLPHE.

Ah! que de langage!

AGNÈS.

Je n'aurai pas le cœur...

ARNOLPHE.

Point de bruit davantage. Montez là-haut.

AGNÈS.

Mais quoi! voulez-vous...

ARNOLPHE.

C'est assez! Je suis maître, je parle; allez, obéissez.

[121] Pour: vous ennuyez-vous? Emploi de il, impersonnel, que nous avons déjà remarqué.

[122] L'emploi du verbe faire, pour: dire, était déjà un archaïsme du temps de Molière, et cet emploi complète l'ingénuité du rôle d'Agnès.

[123] Pour: un peu. Cet archaïsme naïf s'est conservé dans petit peu.

[124] Pour: que l'on me fasse tous les affronts. Archaïsme hors d'usage.

[125] Pour: qui donne du plaisir. Archaïsme regrettable. Nous n'avons plus que déplaisante.

[126] Pour: un pavé. Mot qui ne se dirait plus.

ACTE III

SCÈNE I.--ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE.

Oui, tout a bien été, ma joie est sans pareille: Vous avez là suivi mes ordres à merveille, Confondu de tout point le blondin séducteur; Et voilà de quoi sert un sage directeur. Votre innocence, Agnès, avoit été surprise: Voyez, sans y penser, où vous vous étiez mise. «Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction, »Le grand chemin d'enfer et de perdition. »De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes; »Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes, »Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux; »Mais, comme je vous dis, la griffe est là-dessous; »Et ce sont vrais satans, dont la gueule altérée »De l'honneur féminin cherche à faire curée[127];» Mais, encore une fois, grâce au soin apporté, Vous en êtes sortie avec honnêteté. L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre, Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre, Me confirme encor mieux à ne point différer Les noces où j'ai dit qu'il vous faut préparer. Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire Quelque petit discours qui vous soit salutaire.

A Georgette et à Alain.

Un siége au frais ici. Vous, si jamais en rien...

GEORGETTE.

De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien. Cet autre monsieur-là nous en faisoit accroire: Mais...

ALAIN.

S'il entre jamais, je veux jamais ne boire. Aussi bien est-ce un sot: il nous a l'autre fois Donné deux écus d'or qui n'étoient pas de poids.

ARNOLPHE.

Ayez donc pour souper tout ce que je désire; Et pour notre contrat, comme je viens de dire, Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour, Le notaire qui loge au coin du carrefour.

[127] Les huit vers indiqués par des guillemets n'étaient pas prononcés sur la scène du temps de Molière, comme attentatoires à la morale et offrant la parodie des recommandations de l'Église.

SCÈNE II.--ARNOLPHE, AGNÈS.

ARNOLPHE, assis.

Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage! Levez un peu la tête et tournez le visage:

Mettant le doigt sur son front.

Là, regardez-moi là durant cet entretien; Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien. Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée, Vous devez bénir l'heur de votre destinée, Contempler la bassesse où vous avez été, Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui, de ce vil état de pauvre villageoise, Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise, Et jouir de la couche et des embrassements D'un homme qui fuyoit tous ces engagements, Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, Le cœur a refusé l'honneur qu'il vous veut faire. Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux, Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise A mériter l'état où je vous aurai mise, A toujours vous connoître et faire qu'à jamais Je puisse me louer de l'acte que je fais. Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage: A d'austères devoirs le rang de femme engage; Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n'est là que pour la dépendance: Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité: L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne; L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne; Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, A son supérieur le moindre petit frère, N'approche point encor de la docilité, Et de l'obéissance, et de l'humilité, Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur, et son maître. Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, Et de n'oser jamais le regarder en face Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui; Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on chante les fredaines, Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin. Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne, C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne; Que cet honneur est tendre et se blesse de peu; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu; Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes. Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons; Et vous devez du cœur dévorer ces leçons. Si votre âme les suit, et fuit[128] d'être coquette, Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette; Mais, s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon; Vous paroîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfers à toute éternité, Dont vous veuille garder la céleste bonté! Faites la révérence. Ainsi qu'une novice Par cœur, dans le couvent, doit savoir son office, Entrant au mariage il en faut faire autant; Et voici dans ma poche un écrit important Qui vous enseignera l'office de la femme. J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne âme; Et je veux que ce soit votre unique entretien.

Il se lève.

Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien.

AGNÈS, lit.

LES MAXIMES DU MARIAGE OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE AVEC SON EXERCICE JOURNALIER.

PREMIÈRE MAXIME.

Celle qu'un lien honnête Fait entrer au lit d'autrui Doit se mettre dans la tête, Malgré le train d'aujourd'hui, Que l'homme qui la prend ne la prend que pour lui.

ARNOLPHE.

Je vous expliquerai ce que cela veut dire; Mais, pour l'heure présente, il ne faut rien que lire.

AGNÈS, poursuit.

DEUXIÈME MAXIME.

Elle ne se doit parer Qu'autant que peut désirer Le mari qui la possède: C'est lui que touche seul le soin de sa beauté; Et pour rien doit être compté Que les autres la trouvent laide.

TROISIÈME MAXIME.

Loin ces études d'œillades, Ces eaux, ces blancs, ces pommades, Et mille ingrédients qui font des teints fleuris: A l'honneur, tous les jours, ce sont drogues mortelles; Et les soins de paroître belles Se prennent peu pour les maris.

QUATRIÈME MAXIME.

Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne, Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups; Car, pour bien plaire à son époux Elle ne doit plaire à personne.

CINQUIÈME MAXIME.

Hors ceux dont au mari la visite se rend, La bonne règle défend De recevoir aucune âme: Ceux qui, de galante humeur, N'ont affaire qu'à madame N'accommodent pas monsieur.

SIXIÈME MAXIME.

Il faut des présens des hommes Qu'elle se défende bien; Car, dans le siècle où nous sommes, On ne donne rien pour rien.

SEPTIÈME MAXIME.

Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes: Le mari doit, dans les bonnes coutumes, Écrire tout ce qui s'écrit chez lui.

HUITIÈME MAXIME.

Ces sociétés déréglées, Qu'on nomme belles assemblées Des femmes tous les jours corrompent les esprits; En bonne politique on les doit interdire; Car c'est là que l'on conspire Contre les pauvres maris.

NEUVIÈME MAXIME.

Toute femme qui veut à l'honneur se vouer Doit se défendre de jouer, Comme d'une chose funeste. Car le jeu, fort décevant, Pousse une femme souvent A jouer de tout son reste.

DIXIÈME MAXIME.

Des promenades du temps, Ou repas qu'on donne aux champs, Il ne faut point qu'elle essaye. Selon les prudents cerveaux, Le mari, dans ces cadeaux[129], Est toujours celui qui paye.

ONZIÈME MAXIME.

ARNOLPHE.

Vous achèverez seule; et, pas à pas, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut. Je me suis souvenu d'une petite affaire: Je n'ai qu'un mot à dire, et ne tarderai guère. Rentrez; et conservez ce livre chèrement. Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.

[128] Pour: refuse d'être. Archaïsme et latinisme d'une grande énergie.

[129] Pour: dîners à la campagne. Voyez tome Ier, p. 268, note troisième.

SCÈNE III.--ARNOLPHE.

Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme. Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme; Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plaît. Il s'en est peu fallu que, durant mon absence, On ne m'ait attrapé par son trop d'innocence; Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité, Que la femme qu'on a pèche de ce côté. De ces sortes d'erreurs le remède est facile. Toute personne simple aux leçons est docile; Et, si du bon chemin on l'a fait écarter[130], Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. Mais une femme habile est bien une autre bête: Notre sort ne dépend que de sa seule tête; De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir, Et nos enseignements ne font là que blanchir; Son bel esprit lui sert à railler nos maximes, A se faire souvent des vertus de ses crimes, Et trouver, pour venir à ses coupables fins, Des détours à duper l'adresse des plus fins. Pour se parer du coup en vain on se fatigue: Une femme d'esprit est un diable en intrigue; Et, dès que son caprice a prononcé tout bas L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas: Beaucoup d'honnêtes gens en pourroient bien que dire[131]. Enfin mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire; Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut. Voilà de nos François l'ordinaire défaut: Dans la possession d'une bonne fortune, Le secret est toujours ce qui les importune; Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas, Qu'ils se pendroient plutôt que de ne causer pas. Oh! que les femmes sont du diable bien tentées Lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées! Et que... Mais le voici... Cachons-nous toujours bien, Et découvrons un peu quel chagrin est le sien.

[130] Pour: s'écarter. C'est plutôt une faute de français qu'un archaïsme.

[131] Pour: pourraient bien savoir qu'en dire. Ellipse très intelligible et très-énergique.

SCÈNE IV.--HORACE, ARNOLPHE.

HORACE. Je reviens de chez vous, et le destin me montre Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre. Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment...

ARNOLPHE.

Eh! mon Dieu! n'entrons point dans ce vain compliment: Rien ne me fâche tant que ces cérémonies; Et, si l'on m'en croyoit, elles seroient bannies. C'est un maudit usage; et la plupart des gens Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.

Il se couvre.

Mettons[132] donc sans façon. Eh bien, vos amourettes? Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes? J'étois tantôt distrait par quelque vision; Mais depuis là-dessus j'ai fait réflexion. De vos premiers progrès j'admire la vitesse, Et dans l'événement mon âme s'intéresse.

HORACE.

Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon cœur, Il est à mon amour arrivé du malheur.

ARNOLPHE.

Oh! oh! comment cela?

HORACE.

La fortune cruelle A ramené des champs le patron de la belle.

ARNOLPHE.

Quel malheur!

HORACE.

Et de plus, à mon très-grand regret, Il a su de nous deux le commerce secret.

ARNOLPHE.

D'où diantre a-t-il sitôt appris cette aventure?

HORACE.

Je ne sais; mais enfin c'est une chose sûre. Je pensois aller rendre, à mon heure à peu près, Ma petite visite à ses jeunes attraits, Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage, Et servante et valet m'ont bouché le passage, Et d'un «Retirez-vous, vous nous importunez,» M'ont assez rudement fermé la porte au nez.

ARNOLPHE.

La porte au nez!

HORACE.

Au nez.

ARNOLPHE.

La chose est un peu forte.

HORACE.

J'ai voulu leur parler au travers de la porte; Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu, C'est: «Vous n'entrerez point, monsieur l'a défendu.»

ARNOLPHE.

Ils n'ont donc point ouvert?

HORACE.

Non. Et de la fenêtre Agnès m'a confirmé le retour de ce maître, En me chassant de là d'un ton plein de fierté, Accompagné d'un grès que sa main a jeté.

ARNOLPHE.

Comment! d'un grès?

HORACE.

D'un grès de taille non petite, Dont on a par ses mains régalé ma visite.

ARNOLPHE.

Diantre! ce ne sont pas des prunes que cela! Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà.

HORACE.

Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.

ARNOLPHE.

Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste.

HORACE.

Cet homme me rompt tout.

ARNOLPHE.

Oui; mais cela n'est rien, Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.

HORACE.

Il faut bien essayer, par quelque intelligence, De vaincre du jaloux l'exacte vigilance.

ARNOLPHE.

Cela vous est facile; et la fille, après tout, Vous aime.

HORACE.

Assurément.

ARNOLPHE.

Vous en viendrez à bout.

HORACE.

Je l'espère.

ARNOLPHE.

Le grès vous a mis en déroute; Mais cela ne doit pas vous étonner.

HORACE.

Sans doute; Et j'ai compris d'abord que mon homme étoit là, Qui, sans se faire voir, conduisoit tout cela. Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre, C'est un autre incident que vous allez entendre; Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, Et qu'on n'attendroit point de sa simplicité. Il le faut avouer, l'amour est un grand maître: Ce qu'on ne fut jamais, il nous enseigne à l'être; Et souvent de nos mœurs l'absolu changement Devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment. De la nature en nous il force les obstacles, Et ses effets soudains ont de l'air des miracles. D'un avare à l'instant il fait un libéral, Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal; Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, Et donne de l'esprit à la plus innocente. Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès; Car, tranchant avec moi par ces termes exprès: «Retirez-vous, mon âme aux visites renonce, »Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse,» Cette pierre ou ce grès, dont vous vous étonniez, Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds, Et j'admire de voir cette lettre ajustée Avec le sens des mots et la pierre jetée. D'une telle action n'êtes-vous pas surpris? L'Amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits? Et peut-on me nier que ses flammes puissantes Ne fassent dans un cœur des choses étonnantes? Que dites-vous du tour et de ce mot d'écrit? Euh! n'admirez-vous point cette adresse d'esprit? Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage? Dites.

ARNOLPHE.

Oui, fort plaisant.

HORACE.

Riez-en donc un peu.

Arnolphe rit d'un air forcé.

Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu, Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade, Comme si j'y voulois entrer par escalade; Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi, Anime du dedans tous ses gens contre moi, Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même, Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême! Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour En un grand embarras jette ici mon amour, Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire; Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire; Et vous n'en riez pas assez, à mon avis.

ARNOLPHE, avec un ris forcé.

Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis.

HORACE.

Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre, Tout ce que son cœur sent, sa main a su l'y mettre, Mais en termes touchants et tout pleins de bonté, De tendresse innocente et d'ingénuité, De la manière enfin que la pure nature Exprime de l'amour la première blessure.

ARNOLPHE, bas, à part.

Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert. Et, contre mon dessein l'art t'en fut découvert.

HORACE lit.

«Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerois que vous sussiez; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connoître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrois. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serois bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrois que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous; et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurois croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est; car, enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez, et je pense que j'en mourrois de déplaisir.»

ARNOLPHE, à part.

Hon! chienne!

HORACE.

Qu'avez-vous?

ARNOLPHE.

Moi? rien. C'est que je tousse.

HORACE.

Avez-vous jamais vu d'expression plus douce? Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir, Un plus beau naturel peut-il se faire voir? Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable De gâter méchamment ce fond d'âme admirable; D'avoir, dans l'ignorance et la stupidité, Voulu de cet esprit étouffer la clarté? L'amour a commencé d'en déchirer le voile; Et si, par la faveur de quelque bonne étoile, Je puis, comme j'espère, à ce franc animal, Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...

ARNOLPHE.

Adieu.

HORACE.

Comment! si vite?

ARNOLPHE.

Il m'est dans la pensée Venu tout maintenant une affaire pressée.

HORACE.

Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de près, Qui dans cette maison pourrait avoir accès? J'en use sans scrupule; et ce n'est pas merveille Qu'on se puisse, entre amis, servir à la pareille[133]. Je n'ai plus là-dedans que gens pour m'observer; Et servante et valet, que je viens de trouver, N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre, Adouci leur rudesse à me vouloir entendre. J'avois pour de tels coups certaine vieille en main, D'un génie, à vrai dire, au-dessus de l'humain: Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte; Mais, depuis quatre jours, la pauvre femme est morte. Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen?

ARNOLPHE.

Non, vraiment; et sans moi vous en trouverez bien.

HORACE.

Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.

[132] Pour: mettons notre chapeau. Ellipse du ton familier et même trivial, qui n'a plus cours.

[133] Pour: de pareille manière. Expression populaire. Nous n'avons gardé que rendre la pareille.

SCÈNE V.--ARNOLPHE.

Comme il faut devant lui que je me mortifie! Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant! Quoi! pour une innocente un esprit si présent! Elle a feint d'être telle à mes yeux, la traîtresse, Ou le diable à son âme a soufflé cette adresse. Enfin me voilà mort par ce funeste écrit. Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit, Qu'à ma suppression[134] il s'est ancré chez elle; Et c'est mon désespoir et ma peine mortelle. Je souffre doublement dans le vol de son cœur; Et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur. J'enrage de trouver cette place usurpée, Et j'enrage de voir ma prudence trompée. Je sais que, pour punir son amour libertin, Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin, Que je serai vengé d'elle par elle-même; Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime. Ciel! puisque pour un choix j'ai tant philosophé, Faut-il de ses appas m'être si fort coiffé! Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse; Elle trahit mes soins, ma bonté, ma tendresse: Et cependant je l'aime après ce lâche tour, Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour. Sot, n'as-tu point de honte? Ah! je crève, j'enrage, Et je souffletterois mille fois mon visage. Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir Quelle est sa contenance après un trait si noir. Ciel, faites que mon front soit exempt de disgrâce; Ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe, Donnez-moi tout au moins, pour de tels accidents, La constance qu'on voit à de certaines gens!

[134] Pour: en me supprimant, en m'effaçant de son cœur. Hardiesse fort équivoque.

ACTE IV

SCÈNE I.--ARNOLPHE.

J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place, Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse, Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors, Qui du godelureau rompe tous les efforts. De quel œil la traîtresse a soutenu ma vue! De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue; Et, bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas, On diroit, à la voir, qu'elle n'y touche pas. Plus, en la regardant, je la voyois tranquille, Plus je sentois en moi s'échauffer ma bile; Et ces bouillants transports dont s'enflammoit mon cœur Y sembloient redoubler mon amoureuse ardeur. J'étois aigri, fâché, désespéré contre elle; Et cependant jamais je ne la vis si belle, Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants, Jamais je n'eus pour eux des désirs si pressants; Et je sens là-dedans qu'il faudra que je crève, Si de mon triste sort la disgrâce s'achève. Quoi! j'aurai dirigé son éducation Avec tant de tendresse et de précaution; Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance; Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants, Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache Me la vienne enlever jusque sous la moustache, Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi! Non, parbleu! non, parbleu! Petit sot, mon ami, Vous aurez beau tourner, ou j'y perdrai mes peines... Ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines, Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point.

SCÈNE II.--UN NOTAIRE, ARNOLPHE.

LE NOTAIRE.

Ah! le voilà! Bonjour. Me voici tout à point Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.

ARNOLPHE, se croyant seul, et sans voir ni entendre le notaire.

Comment faire?

LE NOTAIRE.

Il le faut dans la forme ordinaire.

ARNOLPHE, se croyant seul.

A mes précautions je veux songer de près.

LE NOTAIRE.

Je ne passerai rien contre vos intérêts.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Il se faut garantir de toutes les surprises.

LE NOTAIRE.

Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises. Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu, Quittancer le contrat que vous n'ayez reçu.

ARNOLPHE, se croyant seul.

J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose, Que de cet incident par la ville on ne cause.

LE NOTAIRE.

Eh bien, il est aisé d'empêcher cet éclat, Et l'on peut en secret faire votre contrat.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte?

LE NOTAIRE.

Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras.

LE NOTAIRE.

On peut avantager une femme en ce cas.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Quel traitement lui faire en pareille aventure?

LE NOTAIRE.

L'ordre est que le futur doit douer la future Du tiers du dot[135] qu'il a; mais cet ordre n'est rien, Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Si...

Il aperçoit le notaire.

LE NOTAIRE.

Pour le préciput, il les regarde ensemble: Je dis que le futur peut, comme bon lui semble, Douer la future.

ARNOLPHE.

Eh?

LE NOTAIRE.

Il peut l'avantager Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger; Et cela par douaire, ou préfix qu'on appelle, Qui demeure perdu par le trépas d'icelle. Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs; Ou coutumier, selon les différens vouloirs; Ou par donation dans le contrat formelle, Qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle. Pourquoi hausser le dos? Est-ce qu'on parle en fat, Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat? Qui me les apprendra? Personne, je présume. Sais-je pas qu'étant joints on est par la coutume Communs en meubles, biens, immeubles et conquêts, A moins que par un acte on y renonce exprès? Sais-je pas que le tiers du bien de la future Entre en communauté pour[136]...

ARNOLPHE.

Oui, c'est chose sûre, Vous savez tout cela; mais qui vous en dit mot?

LE NOTAIRE.

Vous, qui me prétendez faire passer pour sot, En me haussant l'épaule et faisant la grimace.

ARNOLPHE.

La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face! Adieu. C'est le moyen de vous faire finir.

LE NOTAIRE.

Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir?

ARNOLPHE.

Oui, je vous ai mandé; mais la chose est remise, Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise. Voyez quel diable d'homme avec son entretien!

LE NOTAIRE, seul.

Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien.

[135] Pour: de la dot. L'emploi de ce mot au masculin est hors d'usage, même chez les notaires.

[136] Parodie des termes de la Coutume de Paris. Mots techniques à propos desquels il serait inutile de commencer ici un long commentaire de jurisprudence.

SCÈNE III.--LE NOTAIRE, ALAIN, GEORGETTE.

LE NOTAIRE, allant au-devant d'Alain et de Georgette

M'êtes-vous pas venu querir pour votre maître?

ALAIN.

Oui.

LE NOTAIRE.

J'ignore pour qui vous le pouvez connoître; Mais allez de ma part lui dire de ce pas Que c'est un fou fieffé.

GEORGETTE.

Nous n'y manquerons pas.

SCÈNE IV.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

ALAIN.

Monsieur...

ARNOLPHE.

Approchez-vous; vous êtes mes fidèles, Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles.

ALAIN.

Le notaire...

ARNOLPHE.

Laissons, c'est pour quelque autre jour, On veut à mon honneur jouer d'un mauvais tour; Et quel affront pour vous, mes enfants, pourroit-ce être, Si l'on avoit ôté l'honneur à votre maître! Vous n'oseriez après paroître en nul endroit; Et chacun, vous voyant, vous montreroit au doigt. Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde, Il faut de votre part faire une telle garde, Que ce galant ne puisse en aucune façon...

GEORGETTE.

Vous nous avez tantôt montré notre leçon.

ARNOLPHE.

Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre.

ALAIN.

Oh! vraiment...

GEORGETTE.

Nous savons comme il faut s'en défendre.

ARNOLPHE.

S'il venoit doucement: Alain, mon pauvre cœur, Par un peu de secours soulage ma langueur!

ALAIN.

Vous êtes un sot!

ARNOLPHE.

A Georgette.

Bon. Georgette, ma mignonne, Tu me parois si douce et si bonne personne...

GEORGETTE.

Vous êtes un nigaud!

ARNOLPHE.

A Alain.

Bon. Quel mal trouves-tu Dans un dessein honnête et tout plein de vertu?

ALAIN.

Vous êtes un fripon!

ARNOLPHE.

A Georgette.

Fort bien. Ma mort est sûre, Si tu ne prends pitié des peines que j'endure.

GEORGETTE.

Vous êtes un benêt, un impudent!

ARNOLPHE.

Fort bien.

A Alain.

Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien; Je sais, quand on me sert, en garder la mémoire. Cependant, par avance, Alain, voilà pour boire: Et voilà pour t'avoir, Georgette, un cotillon.

Ils tendent tous deux la main et prennent l'argent.

Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple échantillon. Toute la courtoisie enfin dont je vous presse, C'est que je puisse voir votre belle maîtresse.

GEORGETTE, le poussant.

A d'autres!

ARNOLPHE.

Bon cela.

ALAIN, le poussant.

Hors d'ici!

ARNOLPHE.

Bon.

GEORGETTE, le poussant.

Mais tôt.

ARNOLPHE.

Bon. Holà! c'est assez.

GEORGETTE.

Fais-je pas comme il faut?

ALAIN.

Est-ce de la façon que vous voulez l'entendre?

ARNOLPHE.

Oui, fort bien, hors l'argent qu'il ne falloit pas prendre.

GEORGETTE.

Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.

ALAIN.

Voulez-vous qu'à l'instant nous recommencions?

ARNOLPHE.

Point. Suffit. Rentrez tous deux.

ALAIN.

Vous n'avez rien à dire.

ARNOLPHE.

Non, vous dis-je; rentrez, puisque je le désire; Je vous laisse l'argent. Allez: je vous rejoins. Ayez bien l'œil à tout, et secondez mes soins.

SCÈNE V.--ARNOLPHE.

Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue, Prendre le savetier du coin de notre rue. Dans la maison toujours je prétends la tenir, Y faire bonne garde, et surtout en bannir Vendeuses de rubans, perruquières, coiffeuses, Faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses, Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour A faire réussir les mystères d'amour. Enfin j'ai vu le monde, et j'en sais les finesses. Il faudra que mon homme ait de grandes adresses, Si message ou poulet de sa part peut entrer.

SCÈNE VI.--HORACE, ARNOLPHE.

HORACE.

La place m'est heureuse à vous y rencontrer. Je viens de l'échapper bien belle, je vous jure. Au sortir d'avec vous, sans prévoir l'aventure, Seule dans son balcon j'ai vu paroître Agnès, Qui des arbres prochains prenoit un peu le frais. Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte, Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte; Mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous, Qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux; Et tout ce qu'elle a pu, dans un tel accessoire[137], C'est de me renfermer dans une grande armoire. Il est entré d'abord: je ne le voyois pas; Mais je l'oyois marcher, sans rien dire, à grands pas, Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables, Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables, Frappant un petit chien qui pour lui s'émouvoit, Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvoit. Il a même cassé, d'une main mutinée, Des vases dont la belle ornoit sa cheminée; Et sans doute il faut bien qu'à ce becque cornu[138] Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu. Enfin, après cent tours, ayant de la manière Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère, Mon jaloux inquiet, sans dire son ennui, Est sorti de la chambre, et moi de mon étui. Nous n'avons point voulu, de peur du personnage, Risquer à nous tenir ensemble davantage; C'étoit trop hasarder: mais je dois, cette nuit, Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit. En toussant par trois fois je me ferai connoître; Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre, Dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès, Mon amour tâchera de me gagner l'accès. Comme à mon seul ami je veux bien vous l'apprendre, L'allégresse du cœur s'augmente à la répandre; Et, goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait, On n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait. Vous prendrez part, je pense, à l'heur de mes affaires. Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires.

[137] Pour: accident, occurence; acceder. Expression impropre.

[138] De l'Italien becco cornuto, bouc portant cornes. Le peuple d'Italie prétend que le mâle ne s'inquiète point, dans cette race, des infidélités de sa femelle.

SCÈNE VII.--ARNOLPHE.

Quoi! l'astre qui s'obstine à me désespérer Ne me donnera pas le temps de respirer! Coup sur coup je verrai, par leur intelligence, De mes soins vigilants confondre la prudence; »Et je serai la dupe, en ma maturité, »D'une jeune innocente et d'un jeune éventé! »En sage philosophe on m'a vu vingt années, »Contempler des maris les tristes destinées, »Et m'instruire avec soin de tous les accidens »Qui font dans le malheur tomber les plus prudens; »Des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme, »J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, »De pouvoir garantir mon front de tous affronts, »Et le tirer de pair d'avec les autres fronts; »Pour ce noble dessein j'ai cru mettre en pratique »Tout ce que peut trouver l'humaine politique; »Et, comme si du sort il étoit arrêté »Que nul homme ici-bas n'en seroit exempté, »Après l'expérience et toutes les lumières »Que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières, »Après vingt ans et plus de méditation »Pour me conduire en tout avec précaution, »De tant d'autres maris j'aurais quitté la trace »Pour me trouver après dans la même disgrâce[139]!» Ah! bourreau de destin, vous en aurez menti. De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti; Si son cœur m'est volé par ce blondin funeste, J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste; Et cette nuit, qu'on prend pour ce galant exploit, Ne se passera pas si doucement qu'on croit. Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse, Que l'on me donne avis du piége qu'on me dresse, Et que cet étourdi, qui veut m'être fatal, Fasse son confident de son propre rival.

[139] Les vingt vers marqués par des guillemets étaient supprimés à la représentation, du temps de Molière.

SCÈNE VIII.--CHRYSALDE, ARNOLPHE.

CHRYSALDE.

Eh bien, souperons-nous avant la promenade?

ARNOLPHE.

Non. Je jeûne ce soir.

CHRYSALDE.

D'où vient cette boutade?

ARNOLPHE.

De grâce, excusez-moi, j'ai quelque autre embarras.

CHRYSALDE.

Votre hymen résolu ne se fera-t-il pas?

ARNOLPHE.

C'est trop s'inquiéter des affaires des autres.

CHRYSALDE.

Oh! oh! si brusquement! Quels chagrins sont les vôtres? Seroit-il point, compère, à votre passion Arrivé quelque peu de tribulation? Je le jurerois presque, à voir votre visage.

ARNOLPHE.

Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai-je l'avantage De ne pas ressembler à de certaines gens Qui souffrent doucement l'approche des galans.

CHRYSALDE.

C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, Et ne conceviez point au monde d'autre honneur. Être avare, brutal, fourbe, méchant et lâche, N'est rien, à votre avis, auprès de cette tache; Et, de quelque façon qu'on puisse avoir vécu, On est homme d'honneur quand on n'est point cocu. A le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire Que de ce cas fortuit dépende notre gloire, Et qu'une âme bien née ait à se reprocher L'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher? Pourquoi voulez-vous, dis-je, en prenant une femme, Qu'on soit digne, à son choix, de louange ou de blâme, Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi De l'affront que nous fait son manquement de foi? Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage Se faire en galant homme une plus douce image; Que, des coups du hasard aucun n'étant garant, Cet accident de soi doit être indifférent; Et qu'enfin tout le mal, quoique le monde glose, N'est que dans la façon de recevoir la chose: Et, pour se bien conduire en ces difficultés, Il y faut, comme en tout, fuir les extrémités, N'imiter pas ces gens un peu trop débonnaires Qui tirent vanité de ces sortes d'affaires, De leurs femmes toujours vont citant les galans, En font partout l'éloge, et prônent leurs talens, Témoignent avec eux d'étroites sympathies, Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties, En font qu'avec raison les gens sont étonnés De voir leur hardiesse à montrer là leur nez. Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable; Mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable. Si je n'approuve pas ces amis des galans, Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulens Dont l'imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde, Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde, Et qui, par cet éclat, semblent ne pas vouloir Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir. Entre ces deux partis il en est un honnête, Où, dans l'occasion, l'homme prudent s'arrête; Et, quand on le sait prendre, on n'a point à rougir Du pis dont une femme avec nous puisse agir. Quoi qu'on en puisse dire enfin, le cocuage Sous des traits moins affreux aisément s'envisage; Et, comme je vous dis, toute l'habileté Ne va qu'à le savoir tourner du bon côté.

ARNOLPHE.

Après ce beau discours, toute la confrérie Doit un remercîment à votre seigneurie; Et quiconque voudra vous entendre parler Montrera de la joie à s'y voir enrôler.

CHRYSALDE.

Je ne dis pas cela; car c'est ce que je blâme; Mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme, Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de dés, Où, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez, Il faut jouer d'adresse, et, d'une âme réduite[140], Corriger le hasard par la bonne conduite.

ARNOLPHE.

C'est-à-dire, dormir et manger toujours bien, Et se persuader que tout cela n'est rien.

CHRYSALDE.

Vous pensez vous moquer; mais, à ne vous rien feindre, Dans le monde je vois cent choses plus à craindre, Et dont je me ferois un bien plus grand malheur Que de cet accident qui vous fait tant de peur. Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites, Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites Que de me voir mari de ces femmes de bien, Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien; Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, Qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens de haut en bas, Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenus à tout endurer d'elles? Encore un coup, compère, apprenez qu'en effet Le cocuage n'est que ce que l'on le fait; Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes, Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses.

ARNOLPHE.

Si vous êtes d'humeur à vous en contenter, Quant à moi, ce n'est pas la mienne d'en tâter; Et plutôt que subir une telle aventure...

CHRYSALDE.

Mon Dieu! ne jurez point, de peur d'être parjure. Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus, Et l'on ne prendra pas votre avis là-dessus.

ARNOLPHE.

Moi, je serois cocu?

CHRYSALDE.

Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade, Qui de mine, de cœur, de biens, et de maison, Ne feroient avec vous nulle comparaison.

ARNOLPHE.

Et moi, je n'en voudrois avec eux faire aucune. Mais cette raillerie, en un mot, m'importune; Brisons là, s'il vous plaît.

CHRYSALDE.

Vous êtes en courroux! Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez-vous, Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire, Que c'est être à demi ce que l'on vient de dire Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas.

ARNOLPHE.

Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas Contre cet accident trouver un bon remède.

Il court heurter à sa porte.

[140] Pour: humble sous le destin. Belle expression créée par Molière.

SCÈNE IX.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE.

Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide. Je suis édifié de votre affection; Mais il faut qu'elle éclate en cette occasion; Et, si vous m'y servez selon ma confiance, Vous êtes assurés de votre récompense. L'homme que vous savez (n'en faites point de bruit) Veut, comme je l'ai su, m'attraper cette nuit, Dans la chambre d'Agnès entrer par escalade: Mais il lui faut, nous trois, dresser une embuscade. Je veux que vous preniez chacun un bon bâton, Et, quand il sera près du dernier échelon (Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fenêtre), Que tous deux à l'envi vous me chargiez ce traître, Mais d'un air dont son dos garde le souvenir, Et qui lui puisse apprendre à n'y plus revenir; Sans me nommer pourtant en aucune manière, Ni faire aucun semblant que je serai derrière, Aurez-vous bien l'esprit de servir mon courroux?

ALAIN.

S'il ne tient qu'à frapper, monsieur, tout est à nous: Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte.

GEORGETTE.

La mienne, quoique aux yeux elle semble moins forte N'en quitte pas sa part à le bien étriller.

ARNOLPHE.

Rentrez donc; et surtout gardez de babiller.

Seul.

Voilà pour le prochain une leçon utile; Et, si tous les maris qui sont en cette ville De leurs femmes ainsi recevoient le galant, Le nombre des cocus ne seroit pas si grand.

ACTE V

SCÈNE I.--ARNOLPHE, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE.

Traîtres! qu'avez-vous fait par cette violence?

ALAIN.

Nous vous avons rendu, monsieur, obéissance.

ARNOLPHE.

De cette excuse en vain vous voulez vous armer, L'ordre étoit de le battre, et non de l'assommer; Et c'étoit sur le dos, et non pas sur la tête, Que j'avois commandé qu'on fît choir la tempête. Ciel! dans quel accident me jette ici le sort! Et que puis-je résoudre, à voir[141] cet homme mort? Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire.

Seul.

Le jour s'en va paroître, et je vais consulter Comment dans ce malheur je me dois comporter. Hélas! que deviendrai-je? et que dira le père, Lorsque inopinément il saura cette affaire?

[141] Pour: lorsque je vois. Archaïsme d'un très-bon effet.

SCÈNE II.--HORACE, ARNOLPHE.

HORACE, à part.

Il faut que j'aille un peu reconnoître qui c'est.

ARNOLPHE, se croyant seul.

Eût-on jamais prévu...

Heurté par Horace, qu'il ne reconnoît pas.

Qui va là, s'il vous plaît?

HORACE.

C'est vous, seigneur Arnolphe?

ARNOLPHE.

Oui. Mais vous?

HORACE.

C'est Horace. Je m'en allois chez vous vous prier d'une grâce. Vous sortez bien matin!

ARNOLPHE, bas, à part.

Quelle confusion! Est-ce un enchantement? est-ce une illusion?

HORACE.

J'étois, à dire vrai, dans une grande peine; Et je bénis du ciel la bonté souveraine Qui fait qu'à point nommé je vous rencontre ainsi. Je viens vous avertir que tout a réussi, Et même beaucoup plus que je n'eusse osé dire, Et par un incident qui devoit tout détruire. Je ne sais point par où l'on a pu soupçonner Cette assignation qu'on m'avoit su donner; Mais, étant sur le point d'atteindre à la fenêtre, J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paroître; Qui, sur moi brusquement levant chacun le bras, M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas: Et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure, De vingt coups de bâton m'a sauvé l'aventure. Ces gens-là, dont étoit, je pense, mon jaloux, Ont imputé ma chute à l'effort de leurs coups; Et, comme la douleur, un assez long espace, M'a fait sans remuer demeurer sur la place, Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avoient assommé, Et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé. J'entendois tout leur bruit dans le profond silence: L'un l'autre ils s'accusoient de cette violence; Et, sans lumière aucune, en querellant le sort, Sont venus doucement tâter si j'étois mort. Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure, J'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure. Ils se sont retirés avec beaucoup d'effroi: Et, comme je songeois à me retirer, moi, De cette feinte mort, la jeune Agnès émue, Avec empressement est devers moi venue: Car les discours qu'entre eux ces gens avoient tenus Jusques à son oreille étoient d'abord venus; Et, pendant tout ce trouble étant moins observée, Du logis aisément elle s'étoit sauvée; Mais, me trouvant sans mal, elle a fait éclater Un transport difficile à bien représenter. Que vous dirai-je enfin? Cette aimable personne A suivi les conseils que son amour lui donne, N'a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s'est commise à ma foi. Considérez un peu, par ce trait d'innocence, Où l'expose d'un fou la haute impertinence, Et quels fâcheux périls elle pourroit courir Si j'étois maintenant homme à la moins chérir. Mais d'un trop pur amour mon âme est embrasée: J'aimerois mieux mourir que l'avoir abusée: Je lui vois des appas dignes d'un autre sort, Et rien ne m'en sauroit séparer que la mort. Je prévois là-dessus l'emportement d'un père; Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colère. A des charmes si doux je me laisse emporter, Et dans la vie, enfin, il se faut contenter. Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle, C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle, Que dans votre maison, en faveur de mes feux, Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux. Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, Et qu'on en pourra faire une exacte poursuite, Vous savez qu'une fille aussi de sa façon Donne avec un jeune homme un étrange soupçon: Et, comme c'est à vous, sûr de votre prudence, Que j'ai fait de mes feux entière confidence, C'est à vous seul aussi, comme ami généreux, Que je puis confier ce dépôt amoureux.

ARNOLPHE.

Je suis, n'en doutez point, tout à votre service.

HORACE.

Vous voulez bien me rendre un si charmant office?

ARNOLPHE.

Très-volontiers, vous dis-je; et je me sens ravir De cette occasion que j'ai de vous servir. Je rends grâces au ciel de ce qu'il me l'envoie, Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie.

HORACE.

Que je suis redevable à toutes vos bontés! J'avais de votre part craint des difficultés; Mais vous êtes du monde, et, dans votre sagesse, Vous savez excuser le feu de la jeunesse. Un de mes gens la garde au coin de ce détour.

ARNOLPHE.

Mais comment ferons-nous? car il fait un peu jour, Si je la prends ici, l'on me verra peut-être; Et, s'il faut que chez moi vous veniez à paraître, Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr, Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur. Mon allée est commode, et je l'y vais attendre.

HORACE.

Ce sont précautions qu'il est fort bon de prendre. Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain.

ARNOLPHE, seul.

Ah! fortune, ce trait d'aventure propice Répare tous les maux que m'a faits ton caprice!

Il s'enveloppe le nez de son manteau.

SCÈNE III.--AGNÈS, ARNOLPHE, HORACE.

HORACE, à Agnès.

Ne soyez point en peine où je vais vous mener; C'est un logement sûr que je vous fais donner. Vous loger avec moi, ce seroit tout détruire: Entrez dans cette porte, et laissez-vous conduire.

Arnolphe lui prend la main sans qu'elle la reconnaisse.

AGNÈS, à Horace.

Pourquoi me quittez-vous?

HORACE.

Chère Agnès, il le faut.

AGNÈS.

Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt.

HORACE.

J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse.

AGNÈS.

Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse.

HORACE.

Hors de votre présence, on me voit triste aussi.

AGNÈS.

Hélas! s'il était vrai, vous resteriez ici.

HORACE.

Quoi! vous pourriez douter de mon amour extrême!

AGNÈS.

Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime.

Arnolphe la tire.

Ah! l'on me tire trop.

HORACE.

C'est qu'il est dangereux, Chère Agnès, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux! Et le parfait ami de qui la main vous presse Suit le zèle prudent qui pour nous l'intéresse.

AGNÈS.

Mais suivre un inconnu que...

HORACE.

N'appréhendez rien: Entre de telles mains vous ne serez que bien.

AGNÈS.

Je me trouverois mieux entre celles d'Horace, Et j'aurois...

A Arnolphe, qui la tire encore.

Attendez.

HORACE.

Adieu, le jour me chasse.

AGNÈS.

Quand vous verrai-je donc?

HORACE.

Bientôt, assurément.

AGNÈS.

Que je vais m'ennuyer jusques à ce moment?

HORACE, en s'en allant.

Grâce au ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence[142]; Et je puis maintenant dormir en assurance[143].

[142] Pour: n'a plus de concurrents. Expression impropre, quoique vive.

[143] Pour: reprendre l'assurance et la tranquillité. Expression proverbiale.

SCÈNE IV.--ARNOLPHE, AGNÈS.

ARNOLPHE, caché dans son manteau, et déguisant sa voix.

Venez, ce n'est pas là que je vous logerai, Et votre gîte ailleurs est par moi préparé. Je prétends en lieu sûr mettre votre personne.

Se faisant connoître.

Me connoissez-vous?

AGNÈS.

Hai!

ARNOLPHE.

Mon visage, friponne, Dans cette occasion rend vos sens effrayés, Et c'est à contre cœur qu'ici vous me voyez; Je trouble en ses projets l'amour qui vous possède.

Agnès regarde si elle ne verra point Horace.

N'appelez point des yeux le galant à votre aide; Il est trop éloigné pour vous donner secours. Ah! ah! si jeune encore, vous jouez de ces tours! Votre simplicité, qui semble sans pareille, Demande si l'on fait les enfants par l'oreille; Et vous savez donner des rendez-vous la nuit, Et pour suivre un galant vous évader sans bruit! Tudieu! comme avec lui votre langue cajole[144]! Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école! Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris? Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits! Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie? Ah! coquine, en venir à cette perfidie! Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein! Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, Et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrate, Cherche à faire du mal à celui qui le flatte!

AGNÈS.

Pourquoi me criez-vous[145]?

ARNOLPHE.

J'ai grand tort en effet!

AGNÈS.

Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait.

ARNOLPHE.

Suivre un galant n'est pas une action infâme?

AGNÈS.

C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme: J'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché, Qu'il se faut marier pour ôter le péché.

ARNOLPHE.

Oui. Mais, pour femme, moi, je prétendois vous prendre; Et je vous l'avois fait, me semble[146], assez entendre.

AGNÈS.

Oui. Mais, à vous parler franchement entre nous, Il est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos discours en font une image terrible; Mais, las! il le fait, lui, si rempli de plaisirs, Que de se marier il donne des désirs.

ARNOLPHE.

Ah! c'est que vous l'aimez, traîtresse!

AGNÈS.

Oui, je l'aime.

ARNOLPHE.

Et vous avez le front de le dire à moi-même!

AGNÈS.

Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirois-je pas?

ARNOLPHE.

Le deviez-vous aimer, impertinente?

AGNÈS.

Hélas! Est-ce que j'en puis mais? Lui seul en est la cause; Et je n'y songeois pas lorsque se fit la chose.

ARNOLPHE.

Mais il falloit chasser cet amoureux désir.

AGNÈS.

Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir?

ARNOLPHE.

Et ne saviez-vous pas que c'étoit me déplaire?

AGNÈS.

Moi? point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire?

ARNOLPHE.

Il est vrai j'ai sujet d'en être réjoui! Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte?

AGNÈS.

Vous?

ARNOLPHE.

Oui.

AGNÈS.

Hélas! non.

ARNOLPHE.

Comment, non!

AGNÈS.

Voulez-vous que je mente?

ARNOLPHE.

Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?

AGNÈS.

Mon Dieu ce n'est pas moi que vous devez blâmer. Que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer? Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.

ARNOLPHE.

Je m'y suis efforcé de toute ma puissance; Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous.

AGNÈS.

Vraiment, il en sait donc là-dessus plus que vous; Car à se faire aimer il n'a point eu de peine.

ARNOLPHE, à part.

Voyez comme raisonne et répond la vilaine! Peste! une précieuse en diroit-elle plus? Ah! je l'ai mal connue; ou, ma foi, là-dessus Une sotte en sait plus que le plus habile homme.

A Agnès.

Puisqu'en raisonnemens votre esprit se consomme, La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens?

AGNÈS.

Non. Il vous rendra tout, jusques au dernier double[147].

ARNOLPHE, bas à part.

Elle a de certains mots où mon dépit redouble.

Haut.

Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir, Les obligations que vous pouvez m'avoir?

AGNÈS.

Je ne vous en ai pas de si grandes qu'on pense.

ARNOLPHE.

N'est-ce rien que les soins d'élever votre enfance?

AGNÈS.

Vous avez là-dedans bien opéré vraiment, Et m'avez fait en tout instruire joliment! Croit-on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tête, Je ne juge pas bien que je suis une bête? Moi-même j'en ai honte; et, dans l'âge où je suis, Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.

ARNOLPHE.

Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il coûte, Apprendre du blondin quelque chose?

AGNÈS.

Sans doute. C'est de lui que je sais ce que je puis savoir; Et beaucoup plus qu'à vous je pense lui devoir.

ARNOLPHE.

Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmade Ma main de ce discours ne venge la bravade. J'enrage quand je vois sa piquante froideur; Et quelques coups de poing satisferoient mon cœur.

AGNÈS.

Hélas! vous le pouvez, si cela peut vous plaire.

ARNOLPHE, à part.

Ce mot et ce regard désarme ma colère, Et produit un retour de tendresse de cœur, Qui de son action m'efface la noirceur. Chose étrange d'aimer, et que pour ces traîtresses Les hommes soient sujets à de telles foiblesses! Tout le monde connoît leur imperfection; Ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion; Leur esprit est méchant et leur âme fragile, Il n'est rien de plus foible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle: et, malgré tout cela, Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là.

A Agnès.

Eh bien, faisons la paix. Va, petite traîtresse, Je te pardonne tout, et te rends ma tendresse; Considère par là l'amour que j'ai pour toi, Et, me voyant si bon, en revanche aime-moi.

AGNÈS.

Du meilleur de mon cœur je voudrais vous complaire: Que me coûterait-il, si je le pouvais faire?

ARNOLPHE.

Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux. Écoute seulement ce soupir amoureux, Vois ce regard mourant, contemple ma personne, Et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne. C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. Ta forte passion est d'être brave[148] et leste, Tu le seras toujours, va, je te le proteste; Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai[149], baiserai, mangerai; Tout comme tu voudras tu pourras te conduire: Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire.

Bas, à part.

Jusqu'où la passion peut-elle faire aller!

Haut.

Enfin, à mon amour rien ne peut s'égaler: Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer? Veux-tu que je me batte? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux? Veux-tu que je me tue? Oui, dis si tu le veux, Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.

AGNÈS.

Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme: Horace avec deux mots en feroit plus que vous.

ARNOLPHE.

Ah! c'est trop me braver, trop pousser mon courroux! Je suivrai mon dessein, bête trop indocile, Et vous dénicherez à l'instant de la ville. Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout; Mais un cul de couvent[150] me vengera de tout.

[144] Pour: dit des cajoleries. L'emploi de ce verbe, au neutre, est archaïque et hors d'usage.

[145] Au lieu de: criez-vous contre moi.

[146] Pour: ce me semble.

[147] Monnaie valant deux deniers.

[148] Pour: pimpante et bien vêtue. Voyez plus haut.

[149] Terme emprunté aux soins de propreté que l'on prend des chevaux en les nettoyant et les lustrant avec un bouchon de paille. Les commentateurs ont vu ici un diminutif du mot bouche.

[150] Pour: fond d'un couvent.

SCÈNE V.--ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN.

ALAIN.

Je ne sais ce que c'est, monsieur, mais il me semble Qu'Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.

ARNOLPHE.

La voici. Dans ma chambre allez me la nicher.

A part.

Ce ne sera pas là qu'il la viendra chercher; Et puis, c'est seulement pour une demi-heure. Je vais, pour lui donner une sûre demeure,

A Alain.

Trouver une voiture. Enfermez-vous des mieux, Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.

Seul.

Peut-être que son âme, étant dépaysée, Pourra de cet amour être désabusée.

SCÈNE VI.--ARNOLPHE, HORACE.

HORACE.

Ah! je viens vous trouver, accablé de douleur: Le ciel, seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur; Et, par un trait fatal d'une injustice extrême, On me veut arracher de la beauté que j'aime. Pour arriver ici mon père a pris le frais[151]; J'ai trouvé qu'il mettoit pied à terre ici près: Et la cause, en un mot, d'une telle venue, Qui, comme je disois, ne m'étoit pas connue, C'est qu'il m'a marié sans m'en écrire rien, Et qu'il vient en ces lieux célébrer ce lien. Jugez, en prenant part à mon inquiétude, S'il pouvait m'arriver un contre-temps plus rude. Cet Enrique, dont hier je m'informois à vous, Cause tout le malheur dont je ressens les coups: Il vient avec mon père achever ma ruine, Et c'est sa fille unique à qui l'on me destine. J'ai dès leurs premiers mots pensé m'évanouir; Et d'abord, sans vouloir plus longtemps les ouïr, Mon père ayant parlé de vous rendre visite, L'esprit plein de frayeur je l'ai devancé vite. De grâce, gardez-vous de lui rien découvrir De mon engagement, qui le pourrait aigrir; Et tâchez, comme en vous il prend grande créance, De le dissuader de cet autre alliance.

ARNOLPHE.

Oui-da.

HORACE.

Conseillez-lui de différer un peu, Et rendez, en ami, ce service à mon feu.

ARNOLPHE.

Je n'y manquerai pas.

HORACE.

C'est en vous que j'espère.

ARNOLPHE.

Fort bien.

HORACE.

Et je vous tiens mon véritable père. Dites-lui que mon âge... Ah! je le vois venir! Écoutez les raisons que je vous puis fournir.

[151] Pour: a profité de la fraîcheur de la nuit. Vers obscur, expression impropre.

SCÈNE VII.--ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE.

Horace et Arnolphe se retirent dans un coin du théâtre, et parlent bas ensemble.

ENRIQUE, à Chrysalde.

Aussitôt qu'à mes yeux je vous ai vu paroître, Quand on ne m'eût rien dit, j'aurois su vous connoître. Je vous vois tous les traits de cette aimable sœur Dont l'hymen autrefois m'avoit fait possesseur; Et je serais heureux si la parque cruelle M'eût laissé ramener cette épouse fidèle, Pour jouir avec moi des sensibles douceurs De revoir tous les siens après nos longs malheurs; Mais, puisque du destin la fatale puissance Nous prive pour jamais de sa chère présence, Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter Du seul fruit amoureux qui m'en ait pu rester. Il vous touche de près; et, sans votre suffrage, J'aurois tort de vouloir disposer de ce gage. Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi[152], Mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi.

CHRYSALDE.

C'est de mon jugement avoir mauvaise estime Que douter si j'approuve un choix si légitime.

ARNOLPHE, à part, à Horace.

Oui, je vais vous servir de la bonne façon.

HORACE, à part, à Arnolphe.

Gardez, encore un coup...

ARNOLPHE, à Horace.

N'ayez aucun soupçon.

Arnolphe quitte Horace pour aller embrasser Oronte.

ORONTE, à Arnolphe.

Ah! que cette embrassade est pleine de tendresse!

ARNOLPHE.

Que je sens à vous voir une grande allégresse!

ORONTE.

Je suis ici venu...

ARNOLPHE.

Sans m'en faire récit, Je sais ce qui vous mène.

ORONTE.

On vous l'a déjà dit?

ARNOLPHE.

Oui.

ORONTE.

Tant mieux.

ARNOLPHE.

Votre fils à cet hymen résiste, Et son cœur prévenu n'y voit rien que de triste, Il m'a même prié de vous en détourner; Et moi, tout le conseil que je vous puis donner, C'est de ne pas souffrir que ce nœud se diffère, Et de faire valoir l'autorité de père. Il faut avec vigueur ranger[153] les jeunes gens, Et nous faisons[154] contre eux à leur être indulgents.

HORACE, à part.

Ah! traître!

CHRYSALDE.

Si son cœur a quelque répugnance, Je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence. Mon frère, que je crois, sera de mon avis.

ARNOLPHE.

Quoi! se laissera-t-il gouverner par son fils? Est-ce que vous voulez qu'un père ait la mollesse De ne savoir pas faire obéir la jeunesse? Il seroit beau, vraiment, qu'on le vît aujourd'hui Prendre loi de qui doit l'accepter de lui! Non, non, c'est mon intime, et sa gloire est la mienne; Sa parole est donnée, il faut qu'il la maintienne Qu'il fasse voir ici de fermes sentimens, Et force de son fils tous les attachemens.

ORONTE.

C'est parler comme il faut, et dans cette alliance, C'est moi qui vous réponds de son obéissance.

CHRYSALDE, à Arnolphe.

Je suis surpris, pour moi, du grand empressement Que vous me faites voir pour cet engagement, Et ne puis deviner quel motif vous inspire...

ARNOLPHE.

Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire.

ORONTE.

Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est...

CHRYSALDE.

Ce nom l'aigrit: C'est monsieur de la Souche, on vous l'a déjà dit.

ARNOLPHE.

Il n'importe.

HORACE, à part.

Qu'entends-je?

ARNOLPHE, se retournant vers Horace.

Oui, c'est là le mystère. Et vous pouvez juger ce que je devois faire.

HORACE, à part.

En quel trouble...

[152] Pour: par soi-même.

[153] Pour: forcer les jeunes gens de se ranger. Archaïsme des plus énergiques.

[154] Emploi du verbe faire que nous avons déjà signalé. Ce vers signifie: en étant indulgents pour eux nous agissons contre eux. Phrase aussi languissante que le vers du Molière est élégant et simple.

SCÈNE VIII.--ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE, GEORGETTE.

GEORGETTE.

Monsieur, si vous n'êtes auprès, Nous aurons de la peine à retenir Agnès; Elle veut à tous coups s'échapper, et peut-être Qu'elle se pourroit bien jeter par la fenêtre.

ARNOLPHE.

Faites-moi-la venir; aussi bien, de ce pas,

A Horace.

Prétends-je l'emmener. Ne vous en fâchez pas; Un bonheur continu rendroit l'homme superbe; Et chacun à son tour, comme dit le proverbe.

HORACE, à part.

Quels maux peuvent, ô ciel! égaler mes ennuis! Et s'est-on jamais vu dans l'abîme où je suis!

ARNOLPHE, à Oronte.

Pressez vite le jour de la cérémonie, J'y prends part, et déjà moi-même je m'en prie.

ORONTE.

C'est bien notre dessein.

SCÈNE IX.--AGNÈS, ORONTE, ENRIQUE, ARNOLPHE, HORACE, CHRYSALDE, ALAIN, GEORGETTE.

ARNOLPHE, à Agnès.

Venez, belle, venez, Qu'on ne saurait tenir, et qui vous mutinez. Voici votre galant, à qui, pour récompense, Vous pouvez faire une humble et douce révérence.

A Horace.

Adieu. L'événement trompe un peu vos souhaits; Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits.

AGNÈS.

Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte?

HORACE.

Je ne sais où j'en suis, tant ma douleur est forte.

ARNOLPHE.

Allons, causeuse, allons!

AGNÈS.

Je veux rester ici!

ORONTE.

Dites-nous ce que c'est que ce mystère-ci. Nous nous regardons tous, sans le pouvoir comprendre.

ARNOLPHE.

Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre. Jusqu'au revoir.

ORONTE.

Où donc prétendez-vous aller? Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler.

ARNOLPHE.

Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure, D'achever l'hyménée.

ORONTE.

Oui; mais, pour le conclure, Si l'on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit Que vous avez chez vous celle dont il s'agit, La fille qu'autrefois, de l'aimable Angélique, Sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique? Sur quoi votre discours étoit-il donc fondé?

CHRYSALDE.

Je m'étonnois aussi de voir son procédé.

ARNOLPHE.

Quoi!...

CHRYSALDE.

D'un hymen secret ma sœur eut une fille Dont on cacha le sort à toute la famille.

ORONTE.

Et qui, sous de feints noms, pour ne rien découvrir, Par son époux aux champs fut donnée à nourrir.

CHRYSALDE.

Et dans ce temps, le sort, lui déclarant la guerre, L'obligea de sortir de sa natale terre.

ORONTE.

Et d'aller essuyer mille périls divers Dans ces lieux séparés de nous par tant de mers.

CHRYSALDE.

Où ses soins ont gagné ce que dans sa patrie Avoient pu lui ravir l'imposture et l'envie.

ORONTE.

Et, de retour en France, il a cherché d'abord Celle à qui de sa fille il confia le sort.

CHRYSALDE.

Et cette paysanne a dit avec franchise Qu'en vos mains à quatre ans elle l'avoit remise.

ORONTE.

Et qu'elle l'avoit fait sur votre charité, Par un accablement d'extrême pauvreté.

CHRYSALDE.

Et lui, plein de transport et d'allégresse en l'âme, A fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme.

ORONTE.

Et vous allez enfin la voir venir ici, Pour rendre aux yeux de tous ce mystère éclairci.

CHRYSALDE, à Arnolphe.

Je devine à peu près quel est votre supplice; Mais le sort en cela ne vous est que propice. Si n'être point cocu vous semble un si grand bien, Ne vous point marier en est le vrai moyen.

ARNOLPHE, s'en allant tout transporté, et ne pouvant parler.

Ouf!

SCÈNE X.--ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, AGNÈS, HORACE.

ORONTE.

D'où vient qu'il s'enfuit sans rien dire?

HORACE.

Ah! mon père, Vous saurez pleinement ce surprenant mystère. Le hasard en ces lieux avoit exécuté Ce que votre sagesse avoit prémédité. J'étois, par les doux nœuds d'une ardeur mutuelle, Engagé de parole avecque cette belle; Et c'est elle, en un mot, que vous venez chercher, Et pour qui mon refus a pensé vous fâcher.

ENRIQUE.

Je n'en ai point douté d'abord que je l'ai vue, Et mon âme depuis n'a cessé d'être émue. Ah! ma fille, je cède à des transports si doux.

CHRYSALDE.

J'en ferois de bon cœur, mon frère, autant que vous; Mais ces lieux à cela ne s'accommodent guères. Allons dans la maison débrouiller ces mystères, Payer à notre ami ses soins officieux, Et rendre grâce au ciel, qui fait tout pour le mieux.

FIN DE L'ÉCOLE DES FEMMES

LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES

COMÉDIE

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, A PARIS, LE 1er JUIN 1663, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL

Armé par Louis XIV et protégé par lui, Molière continue sa campagne: guerre dans toutes les règles, comédie belliqueuse en sept actes, dont les cinq premiers (l'Ecole des femmes) sont en vers et les deux derniers en prose.

Un abbé Dubuisson, qui faisait autorité, protégeait l'art dramatique et avait pris le nom d'introducteur des «belles ruelles,» dit un jour à Molière qu'il ne ferait peut-être pas mal de mettre en scène ses rivaux et ses ennemis, en leur faisant tenir des discours dont ils se servaient contre lui, et en leur opposant la réfutation d'un homme de bon sens. L'abbé avait essayé ce travail. Molière le lut, approuva l'idée, se l'appropria, l'exécuta lui-même, et de cette conversation de salon où paraissent les précieuses, le chef de la cabale littéraire, Boursault, et celui de la cabale des gens du monde, le duc de la Feuillade, il fit une œuvre charmante. Toute sa théorie dramatique s'y révèle: étudier, caractériser les hommes, les peindre au vif, réjouir et intéresser, n'écouter ni l'affectation des petites-maîtresses, ni le savoir enrouillé des pédants, ni les délicatesses frivoles des gens de cour; saisir la nature et l'humanité; se laisser aller de bonne foi, comme il le dit lui-même, «à ce qui vous prend les entrailles;» enfin créer des règles et non les subir;--voilà le fond de la doctrine. C'est la libre servitude des esprits supérieurs.

Cet admirable et léger dialogue, assez semblable à celui que Shakspeare a placé dans son Hamlet, frappe la critique oblique et doucereuse de Boursault, qui s'en allait par les ruelles détruire la réputation de Molière en protestant de son estime pour le grand écrivain; le dédain suprême du duc de la Feuillade pour les mots populaires semés dans l'École des Femmes; le persiflage de la jeune noblesse et la raillerie des turlupins contre les allures bourgeoises de Sganarelle; l'emphase dramatique des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, enfin les prétentions des docteurs qui ne voulaient pas permettre au public de s'égayer autrement que selon la formule. Pédants et austères, marquis et rivaux, précieux et déclamateurs, furent réduits au silence. Ninon de Lenclos et Chapelle, la Fontaine et Boileau, proclamèrent partout la charmante naïveté du grand artiste.

Le rôle d'une maligne et fine créature se détache vivement au milieu des interlocuteurs; elle paraît approuver ce qu'elle raille, et encourage par d'ironiques et doux éloges le développement des ridicules. Ce rôle fut confié à la femme de Molière, Armande, que sans doute remords ou caprice avait rapprochée de son mari. Molière a fait briller dans le rôle de tous les personnages qu'il a confiés à sa femme la vive saillie, la coquetterie involontaire et la pointe caustique qu'il admirait chez Armande. Henriette, Angélique, Élise, Climène, Agnès elle-même, ne sont que les aspects divers du même portrait; c'est toujours la brillante Armande, cette femme douée de tous les charmes et de peu de vertus, l'ange et le démon du contemplatif Molière.

A LA REINE MÈRE[155]

MADAME,

Je sais bien que VOTRE MAJESTÉ n'a que faire de toutes nos dédicaces, et que ces prétendus devoirs, dont on lui dit élégamment qu'on s'acquitte envers elle, sont des hommages, à dire vrai, dont elle nous dispenseroit très-volontiers. Mais je ne laisse pas d'avoir l'audace de lui dédier la Critique de l'École des Femmes, et je n'ai pu refuser cette petite occasion de pouvoir témoigner ma joie à VOTRE MAJESTÉ sur cette heureuse convalescence qui redonne à nos vœux la plus grande et la meilleure princesse du monde, et nous permet en elle de longues années d'une santé vigoureuse. Comme chacun regarde les choses du côté de ce qui le touche, je me réjouis, dans cette allégresse générale, de pouvoir encore obtenir l'honneur de divertir VOTRE MAJESTÉ; elle, MADAME, qui prouve si bien que la véritable dévotion n'est point contraire aux honnêtes divertissemens; qui, de ses hautes pensées et de ses importantes occupations, descend si humainement dans le plaisir de nos spectacles, et ne dédaigne pas de rire de cette même bouche dont elle prie si bien Dieu. Je flatte, dis-je, mon esprit de l'espérance de cette gloire; j'en attends le moment avec toutes les impatiences du monde; et, quand je jouirai de ce bonheur, ce sera la plus grande joie que puisse recevoir,

MADAME, DE VOTRE MAJESTÉ,

Le très-humble, très-obéissant, et très-obligé serviteur,

J.-B. P. MOLIÈRE.

[155] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi d'Espagne, femme de Louis XIII, mère de Louis XIV, morte le 20 janvier 1666.

PERSONNAGES ACTEURS

URANIE. Mlle DEBRIE. ÉLISE. Arm. BÉJART. CLIMÈNE. Mlle DUPARC. LE MARQUIS. LA GRANGE. DORANTE, ou le CHEVALIER. BRÉCOURT. LYSIDAS, poëte. DU CROISY. GALOPIN, laquais.

La scène est à Paris, dans la maison d'Uranie.

SCÈNE I.--URANIE, ÉLISE.

URANIE.

Quoi! cousine, personne ne t'est venu rendre visite?

ÉLISE.

Personne du monde.

URANIE.

Vraiment, voilà qui m'étonne, que nous avons été seules l'une et l'autre tout aujourd'hui.

ÉLISE.

Cela m'étonne aussi, car ce n'est guère notre coutume; et votre maison, Dieu merci, est le refuge ordinaire de tous les fainéans de la cour.

URANIE.

L'après-dînée, à dire vrai, m'a semblé fort longue.

ÉLISE.

Et moi, je l'ai trouvée fort courte.

URANIE.

C'est que les beaux esprits, cousine, aiment la solitude.

ÉLISE.

Ah! très-humble servante au bel esprit, vous savez que ce n'est pas là que je vise.

URANIE.

Pour moi, j'aime la compagnie, je l'avoue.

ÉLISE.

Je l'aime aussi, mais je l'aime choisie; et la quantité de sottes visites qu'il vous faut essuyer parmi les autres est cause bien souvent que je prends plaisir d'être seule.

URANIE.

La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des gens triés.

ÉLISE.

Et la complaisance est trop générale, de souffrir indifféremment toutes sortes de personnes.

URANIE.

Je goûte ceux qui sont raisonnables, et me divertis des extravagans.

ÉLISE.

Ma foi, les extravagans ne vont guère loin sans vous ennuyer, et la plupart de ces gens-là ne sont plus plaisans dès la seconde visite. Mais, à propos d'extravagans, ne voulez-vous pas me défaire de votre marquis incommode? Pensez-vous me le laisser toujours sur les bras, et que je puisse durer à[156] ses turlupinades[157] perpétuelles?

URANIE.

Ce langage est à la mode, et l'on le tourne en plaisanterie[158] à la cour.

ÉLISE.

Tant pis pour ceux qui le font, et qui se tuent tout le jour à parler ce jargon obscur. La belle chose de faire entrer, aux conversations du Louvre, de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des halles et de la place Maubert! La jolie façon de plaisanter pour des courtisans, et qu'un homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire: Madame, vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon œil; à cause que Bonneuil est un village à trois lieues d'ici! Cela n'est-il pas bien galant et bien spirituel? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils pas lieu de s'en glorifier?

URANIE.

On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien eux-mêmes qu'il est ridicule.

ÉLISE.

Tant pis encore, de prendre peine à dire des sottises, et d'être mauvais plaisans de dessein formé. Je les en tiens moins excusables; et, si j'en étois juge, je sais bien à quoi je condamnerois tous ces messieurs les turlupins.

URANIE.

Laissons cette matière qui t'échauffe un peu trop, et disons que Dorante vient bien tard, à mon avis, pour le souper que nous devons faire ensemble.

ÉLISE.

Peut-être l'a-t-il oublié, et que...

[156] Pour: souffrir longtemps. Expression énergique, aujourd'hui perdue.

[157] Pour: invention de calembours grotesques et de lazzi; de tire-lupin, qui tire des pois chiches, ou lupins, d'un sac. Bouffons des anciennes farces.

[158] Pour: on le juge plaisant, agréable.

SCÈNE II.--URANIE, ÉLISE, GALOPIN.

GALOPIN.

Voilà Climène, madame, qui vient ici pour vous voir.

URANIE.

Eh, mon Dieu! quelle visite!

ÉLISE.

Vous vous plaigniez d'être seule; aussi le ciel vous en punit.

URANIE.

Vite, qu'on aille dire que je n'y suis pas.

GALOPIN.

On a déjà dit que vous y étiez.

URANIE.

Et, qui est le sot qui l'a dit?

GALOPIN.

Moi, madame.

URANIE.

Diantre soit le petit vilain! Je vous apprendrai bien à faire vos réponses de vous-même.

GALOPIN.

Je vais lui dire, madame, que vous voulez être sortie.

URANIE.

Arrêtez, animal! et la laissez monter, puisque la sottise est faite!

GALOPIN.

Elle parle encore à un homme dans la rue.

URANIE.

Ah! cousine, que cette visite m'embarrasse à l'heure qu'il est!

ÉLISE.

Il est vrai que la dame est un peu embarrassante de son naturel; j'ai toujours eu pour elle une furieuse aversion; et n'en déplaise à sa qualité, c'est la plus sotte bête qui se soit jamais mêlée de raisonner.

URANIE.

L'épithète est un peu forte.

ÉLISE.

Allez, allez, elle mérite bien cela, et quelque chose de plus si on lui faisoit justice. Est-ce qu'il y a une personne qui soit plus véritablement qu'elle ce qu'on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification?

URANIE.

Elle se défend bien de ce nom, pourtant.

ÉLISE.

Il est vrai; elle se défend du nom, mais non pas de la chose; car, enfin, elle l'est depuis les pieds jusqu'à la tête, et la plus grande façonnière du monde. Il semble que tout son corps soit démonté, et que les mouvements de ses hanches, de ses épaules et de sa tête n'aillent que par ressorts; elle affecte toujours un ton de voix languissant et niais, fait la moue pour montrer une petite bouche, et roule les yeux pour les faire paroître grands.

URANIE.

Doucement donc! Si elle venoit à entendre...

ÉLISE.

Point, point, elle ne monte pas encore. Je me souviens toujours du soir qu'elle eut envie de voir Damon[159], sur la réputation qu'on lui donne, et les choses que le public a vues de lui. Vous connoissez l'homme, et sa naturelle paresse à soutenir la conversation. Elle l'avoit invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot, parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avoit fait fête de lui, et qui le regardoient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devoit pas être faite comme les autres. Ils pensoient tous qu'il étoit là pour défrayer la compagnie de bons mots; que chaque parole qui sortoit de sa bouche devoit être extraordinaire; qu'il devoit faire des impromptus sur tout ce qu'on disoit, et ne demander à boire qu'avec une pointe; mais il les trompa fort par son silence, et la dame fut aussi mal satisfaite de lui que je le fus d'elle.

URANIE.

Tais-toi. Je vais la recevoir à la porte de la chambre.

ÉLISE.

Encore un mot. Je voudrois bien la voir mariée avec le marquis dont nous avons parlé. Le bel assemblage que ce seroit d'une précieuse et d'un turlupin!

URANIE.

Veux-tu te taire! La voici.

[159] Molière lui-même.

SCÈNE III.--CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, GALOPIN.

URANIE.

Vraiment, c'est bien tard que...

CLIMÈNE.

Eh! de grâce, ma chère, faites-moi vite donner un siége.

URANIE, à Galopin.

Un fauteuil promptement.

CLIMÈNE.

Ah! mon Dieu!

URANIE.

Qu'est-ce donc?

CLIMÈNE.

Je n'en puis plus!

URANIE.

Qu'avez-vous?

CLIMÈNE.

Le cœur me manque.

URANIE.

Sont-ce vapeurs qui vous ont pris?

CLIMÈNE.

Non.

URANIE.

Voulez-vous que l'on vous délace?

CLIMÈNE.

Mon Dieu, non. Ah!

URANIE.

Quel est donc votre mal? et depuis quand vous a-t-il pris?

CLIMÈNE.

Il y a plus de trois heures, et je l'ai rapporté du Palais-Royal[160].

URANIE.

Comment?

CLIMÈNE.

Je viens de voir, pour mes péchés, cette méchante rapsodie de l'École des Femmes. Je suis encore en défaillance du mal de cœur que cela m'a donné, et je pense que je n'en reviendrai de plus de quinze jours.

ÉLISE.

Voyez un peu comme les maladies arrivent sans qu'on y songe!

URANIE.

Je ne sais pas de quel tempérament nous sommes, ma cousine et moi; mais nous fûmes avant-hier à la même pièce, et nous en revînmes toutes deux saines et gaillardes.

CLIMÈNE.

Quoi! vous l'avez vue?

URANIE.

Oui, et écoutée d'un bout à l'autre.

CLIMÈNE.

Et vous n'en avez pas été jusques aux convulsions, ma chère?

URANIE.

Je ne suis pas si délicate, Dieu merci; et je trouve, pour moi, que cette comédie seroit plutôt capable de guérir les gens que de les rendre malades.

CLIMÈNE.

Ah! mon Dieu! que dites-vous là? Cette proposition peut-elle être avancée par une personne qui ait du revenu en sens commun? Peut-on impunément, comme vous faites, rompre en visière à la raison? et, dans le vrai de la chose, est-il un esprit si affamé de plaisanterie, qu'il puisse tâter des fadaises dont cette comédie est assaisonnée? Pour moi, je vous avoue que je n'ai pas trouvé le moindre grain de sel dans tout cela. Les enfants par l'oreille m'ont paru d'un goût détestable; la tarte à la crème m'a affadi le cœur, et j'ai pensé vomir au potage.

ÉLISE.

Mon Dieu! que tout cela est dit élégamment! J'aurais cru que cette pièce étoit bonne; mais madame a une éloquence si persuasive, elle tourne les choses d'une manière si agréable, qu'il faut être de son sentiment, malgré qu'on en ait.

URANIE.

Pour moi, je n'ai pas tant de complaisance, et, pour dire ma pensée, je tiens cette comédie une des plus plaisantes que l'auteur ait produites.

CLIMÈNE.

Ah! vous me faites pitié, de parler ainsi; et je ne saurois vous souffrir cette obscurité de discernement. Peut-on, ayant de la vertu, trouver de l'agrément dans une pièce qui tient sans cesse la pudeur en alarme, et salit à tout moment l'imagination?

ÉLISE.

Les jolies façons de parler que voilà! Que vous êtes, madame, une rude joueuse en critique, et que je plains le pauvre Molière de vous avoir pour ennemie!

CLIMÈNE.

Croyez-moi, ma chère, corrigez de bonne foi votre jugement, et, pour honneur, n'allez point dire par le monde que cette comédie vous ait plu.

URANIE.

Moi, je ne sais pas ce que vous y avez trouvé qui blesse la pudeur.

CLIMÈNE.

Hélas! tout; et je mets en fait qu'une honnête femme ne la sauroit voir sans confusion, tant j'y ai découvert d'ordures et de saletés.

URANIE.

Il faut donc que, pour les ordures, vous ayez des lumières que les autres n'ont pas; car, pour moi, je n'y en ai point vu.

CLIMÈNE.

C'est que vous ne voulez pas y en avoir vu, assurément; car enfin toutes ces ordures, Dieu merci, y sont à visage découvert; elles n'ont pas la moindre enveloppe qui les couvre, et les yeux les plus hardis sont effrayés de leur nudité.

ÉLISE.

Ah!

CLIMÈNE.

Hai, hai, hai.

URANIE.

Mais encore, s'il vous plaît, marquez-moi une de ces ordures que vous dites.

CLIMÈNE.

Hélas! est-il nécessaire de vous les marquer?

URANIE.

Oui. Je vous demande seulement un endroit qui vous ait fort choquée.

CLIMÈNE.

En faut-il d'autre que la scène de cette Agnès, lorsqu'elle dit ce que l'on lui a pris?

URANIE.

Eh bien, que trouvez-vous là de sale?

CLIMÈNE.

Ah!

URANIE.

De grâce!

CLIMÈNE.

Fi!

URANIE.

Mais encore?

CLIMÈNE.

Je n'ai rien à vous dire.

URANIE.

Pour moi, je n'y entends point de mal.

CLIMÈNE.

Tant pis pour vous.

URANIE.

Tant mieux, plutôt, ce me semble. Je regarde les choses du côté qu'on me les montre, et ne les tourne point pour y chercher ce qu'il ne faut pas voir.

CLIMÈNE.

L'honnêteté d'une femme...

URANIE.

L'honnêteté d'une femme n'est pas dans les grimaces. Il sied mal de vouloir être plus sage que celles qui sont sages. L'affectation en cette matière est pire qu'en toute autre; et je ne vois rien de si ridicule que cette délicatesse d'honneur qui prend tout en mauvaise part, donne un sens criminel aux plus innocentes paroles, et s'offense de l'ombre des choses. Croyez-moi, celles qui font tant de façons n'en sont pas estimées plus femmes de bien. Au contraire, leur sévérité mystérieuse et leurs grimaces affectées irritent la censure de tout le monde contre les actions de leur vie. On est ravi de découvrir ce qu'il peut y avoir à redire; et, pour tomber dans l'exemple, il y avoit l'autre jour des femmes à cette comédie, vis-à-vis de la loge où nous étions qui, par les mines qu'elles affectèrent durant toute la pièce, leurs détournements de tête et leurs cachements[161] de visage, firent dire de tous côtés cent sottises de leur conduite, que l'on n'auroit pas dites sans cela; et quelqu'un même des laquais cria tout haut qu'elles étoient plus chastes des oreilles que de tout le reste du corps.

CLIMÈNE.

Enfin, il faut être aveugle dans cette pièce, et ne pas faire semblant d'y voir les choses.

URANIE.

Il ne faut pas y vouloir voir ce qui n'y est pas.

CLIMÈNE.

Ah! je soutiens, encore un coup, que les saletés y crèvent les yeux.

URANIE.

Et moi, je ne demeure pas d'accord de cela.

CLIMÈNE.

Quoi! la pudeur n'est pas visiblement blessée par ce que dit Agnès dans l'endroit dont nous parlons?

URANIE.

Non, vraiment. Elle ne dit pas un mot qui de soi ne soit fort honnête; et, si vous voulez entendre dessous quelque autre chose, c'est vous qui faites l'ordure, et non pas elle, puisqu'elle parle seulement d'un ruban qu'on lui a pris.

CLIMÈNE.

Ah! ruban tant qu'il vous plaira; mais ce le, où elle s'arrête, n'est pas mis pour des prunes. Il vient sur ce le d'étranges pensées. Ce le scandalise furieusement; et, quoi que vous puissiez dire, vous ne sauriez défendre l'insolence de ce le.

ÉLISE.

Il est vrai, ma cousine, je suis pour madame contre ce le. Ce le est insolent au dernier point, et vous avez tort de défendre ce le.

CLIMÈNE.

Il a une obscénité[162] qui n'est pas supportable.

ÉLISE.

Comment dites-vous ce mot-là, madame?

CLIMÈNE.

Obscénité, madame.

ÉLISE.

Ah! mon Dieu! obscénité. Je ne sais pas ce que ce mot veut dire; mais je le trouve le plus joli du monde.

CLIMÈNE.

Enfin, vous voyez comme votre sang prend mon parti.

URANIE.

Eh! mon Dieu, c'est une causeuse qui ne dit pas ce qu'elle pense. Ne vous y fiez pas beaucoup, si vous m'en voulez croire.

ÉLISE.

Ah! que vous êtes méchante, de me vouloir rendre suspecte à madame! Voyez un peu où j'en serais, si elle alloit croire ce que vous dites! Serois-je si malheureuse, madame, que vous eussiez de moi cette pensée?

CLIMÈNE.

Non, non, je ne m'arrête pas à ces paroles, et je vous crois plus sincère qu'elle ne dit.

ÉLISE.

Ah! que vous avez bien raison, madame, et que vous me rendrez justice, quand vous croirez que je vous trouve la plus engageante personne du monde, que j'entre dans tous vos sentiments, et suis charmée de toutes les expressions qui sortent de votre bouche!

CLIMÈNE.

Hélas! je parle sans affectation.

ÉLISE.

On le voit bien, madame, et que tout est naturel en vous. Vos paroles, le ton de votre voix, vos regards, vos pas, votre action et votre ajustement, ont je ne sais quel air de qualité qui enchante les gens. Je vous étudie des yeux et des oreilles; et je suis si remplie de vous, que je tâche d'être votre singe et de vous contrefaire en tout.

CLIMÈNE.

Vous vous moquez de moi, madame!

ÉLISE.

Pardonnez-moi, madame. Qui voudroit se moquer de vous?

CLIMÈNE.

Je ne suis pas un bon modèle, madame.

ÉLISE.

Oh! que si, madame!

CLIMÈNE.

Vous me flattez, madame.

ÉLISE.

Point du tout, madame.

CLIMÈNE.

Épargnez-moi, s'il vous plaît, madame.

ÉLISE.

Je vous épargne aussi, madame, et je ne dis pas la moitié de ce que je pense, madame.

CLIMÈNE.

Ah! mon Dieu! brisons là, de grâce. Vous me jetteriez dans une confusion épouvantable, (à Uranie.) Enfin, nous voilà deux contre vous; et l'opiniâtreté sied si mal aux personnes spirituelles...

[160] Du théâtre de Molière. Voyez la préface de Don Garcie de Navarre.

[161] Mot inventé par Molière, conforme à l'analogie, et que l'on n'a plus employé.

[162] Mot introduit par les précieuses; du latin, obscenitas; une femme du monde ne l'emploierait plus aujourd'hui, à cause de son énergie même.

SCÈNE IV.--LE MARQUIS, CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, GALOPIN.

GALOPIN, à la porte de la chambre.

Arrêtez, s'il vous plaît, monsieur.

LE MARQUIS.

Tu ne me connois pas, sans doute?

GALOPIN.

Si fait, je vous connois; mais vous n'entrerez pas.

LE MARQUIS.

Ah! que de bruit, petit laquais!

GALOPIN.

Cela n'est pas bien de vouloir entrer malgré les gens.

LE MARQUIS.

Je veux voir ta maîtresse.

GALOPIN.

Elle n'y est pas, vous dis-je.

LE MARQUIS.

La voilà dans la chambre.

GALOPIN.

Il est vrai, la voilà; mais elle n'y est pas.

URANIE.

Qu'est-ce donc qu'il y a là?

LE MARQUIS.

C'est votre laquais, madame, qui fait le sot.

GALOPIN.

Je lui dis que vous n'y êtes pas, madame, et il ne veut pas laisser[163] d'entrer.

URANIE.

Et pourquoi dire à monsieur que je n'y suis pas?

GALOPIN.

Vous me grondâtes l'autre jour de lui avoir dit que vous y étiez.

URANIE.

Voyez cet insolent! Je vous prie, monsieur, de ne pas croire ce qu'il dit. C'est un petit écervelé, qui vous a pris pour un autre.

LE MARQUIS.

Je l'ai bien vu, madame; et, sans votre respect, je lui aurois appris à connoître les gens de qualité.

ÉLISE.

Ma cousine vous est fort obligée de cette déférence.

URANIE, à Galopin.

Un siége donc, impertinent!

GALOPIN.

N'en voilà-t-il pas un?

URANIE.

Approchez-le.

Galopin pousse le siége rudement, et sort.

[163] Pour: il ne veut pas omettre d'entrer. Excellente expression empruntée aux Italiens (lasciar di dire). Expression que nous avons perdue, et qui ne peut se remplacer.

SCÈNE V.--LE MARQUIS, CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE.

LE MARQUIS.

Votre petit laquais madame, a du mépris pour ma personne.

ÉLISE.

Il auroit tort, sans doute.

LE MARQUIS.

C'est peut-être que je paye l'intérêt de ma mauvaise mine. (Il rit.) Hai, hai, hai, hai.

ÉLISE.

L'âge le rendra plus éclairé en honnêtes gens[164].

LE MARQUIS.

Sur quoi en étiez-vous, mesdames, lorsque je vous ai interrompues?

URANIE.

Sur la comédie de l'École des Femmes.

LE MARQUIS.

Je ne fais que d'en sortir.

CLIMÈNE.

Eh bien, monsieur, comment la trouvez-vous, s'il vous plaît?

LE MARQUIS.

Tout à fait impertinente.

CLIMÈNE.

Ah! que j'en suis ravie!

LE MARQUIS.

C'est la plus méchante chose du monde. Comment, diable! à peine ai-je pu trouver place. J'ai pensé être étouffé à la porte, et jamais on ne m'a tant marché sur les pieds. Voyez comme mes canons et mes rubans en sont ajustés, de grâce.

ÉLISE.

Il est vrai que cela crie vengeance contre l'École des Femmes, et que vous la condamnez avec justice.

LE MARQUIS.

Il ne s'est jamais fait, je pense, une si méchante comédie.

URANIE.

Ah! voici Dorante, que nous attendions.

[164] Pour: gens comme il faut. Cette acception s'est conservée jusqu'au milieu du XVIIIe siècle.

SCÈNE VI.--DORANTE, CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, LE MARQUIS.

DORANTE.

Ne bougez, de grâce, et n'interrompez point votre discours. Vous êtes là sur une matière qui, depuis quatre jours, fait presque l'entretien de toutes les maisons de Paris; et jamais on n'a rien vu de si plaisant que la diversité des jugements qui se font là-dessus. Car, enfin, j'ai ouï condamner cette comédie à certaines gens, par les mêmes choses que j'ai vu d'autres estimer le plus.

URANIE.

Voilà monsieur le marquis qui en dit force mal.

LE MARQUIS.

Il est vrai. Je la trouve détestable, morbleu! détestable, du dernier détestable, ce qu'on appelle détestable!

DORANTE.

Et moi, mon cher marquis, je trouve le jugement détestable.

LE MARQUIS.

Quoi! chevalier, est-ce que tu prétends soutenir cette pièce?

DORANTE.

Oui, je prétends la soutenir.

LE MARQUIS.

Parbleu! je la garantis détestable.

DORANTE.

La caution n'est pas bourgeoise[165]. Mais, marquis, par quelle raison, de grâce, cette comédie est-elle ce que tu dis?

LE MARQUIS.

Pourquoi elle est détestable?

DORANTE.

Oui.

LE MARQUIS.

Elle est détestable, parce qu'elle est détestable.

DORANTE.

Après cela, il n'y a plus rien à dire, voilà son procès fait. Mais encore instruis-nous, et nous dis les défauts qui y sont.

LE MARQUIS.

Que sais-je, moi? je ne me suis pas seulement donné la peine de l'écouter. Mais enfin je sais bien que je n'ai jamais rien vu de si méchant, Dieu me damne! et Dorilas, contre qui j'étois[166], a été de mon avis.

DORANTE.

L'autorité est belle, et te voilà bien appuyé!

LE MARQUIS.

Il ne faut que voir les continuels éclats de rire que le parterre y fait. Je ne veux point d'autre chose pour témoigner qu'elle ne vaut rien.

DORANTE.

Tu es donc, marquis, de ces messieurs du bel air qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seroient fâchés d'avoir ri avec lui, fût-ce de la meilleure chose du monde? Je vis l'autre jour sur le théâtre un de nos amis, qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde; et tout ce qui égayoit les autres ridoit son front. A tous les éclats de risée, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié; et quelquefois aussi, le regardant avec dépit, il lui disoit tout haut: Ris donc, parterre, ris donc! Ce fut une seconde comédie, que le chagrin de notre ami. Il la donna en galant homme à toute l'assemblée, et chacun demeura d'accord qu'on ne pouvait pas mieux jouer qu'il fit. Apprends, marquis, je te prie, et les autres aussi, que le bon sens n'a point de place déterminée à la comédie; que la différence du demi-louis d'or et la pièce de quinze sous ne fait rien du tout au bon goût; que, debout et assis, l'on peut donner un mauvais jugement; et qu'enfin, à le prendre en général, je me fierois assez à l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule.

LE MARQUIS.

Te voilà donc, chevalier, le défenseur du parterre? Parbleu! je m'en réjouis, et je ne manquerai pas de l'avertir que tu es de ses amis. Hai, hai, hai, hai, hai.

DORANTE.

Ris tant que tu voudras. Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille. J'enrage de voir de ces gens qui se traduisent en ridicule, malgré leur qualité; de ces gens qui décident toujours, et parlent hardiment de toutes choses, sans s'y connoître; qui, dans une comédie, se récrieront aux méchants endroits, et ne branleront pas à ceux qui sont bons; qui, voyant un tableau, ou écoutant un concert de musique, blâment de même et louent tout à contre-sens, prennent par où ils peuvent les termes de l'art qu'ils attrapent et ne manquent jamais de les estropier, et de les mettre hors de place. Eh, morbleu! messieurs, taisez-vous! Quand Dieu ne vous a pas donné la connoissance d'une chose, n'apprêtez point à rire à ceux qui vous entendent parler, et songez qu'en ne disant mot on croira peut-être que vous êtes d'habiles gens.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, tu le prends-là...

DORANTE.

Mon Dieu, marquis, ce n'est pas à toi que je parle. C'est à une douzaine de messieurs qui déshonorent les gens de cour par leurs manières extravagantes, et font croire parmi le peuple que nous nous ressemblons tous. Pour moi, je m'en veux justifier le plus qu'il me sera possible; et je les dauberai tant en toutes rencontres, qu'à la fin ils se rendront sages.

LE MARQUIS.

Dis-moi un peu, chevalier, crois-tu que Lysandre ait de l'esprit?

DORANTE.

Oui, sans doute, et beaucoup.

URANIE.

C'est une chose qu'on ne peut pas nier.

LE MARQUIS.

Demande-lui ce qu'il lui semble de l'École des Femmes, tu verras qu'il te dira qu'elle ne lui plaît pas.

DORANTE.

Eh, mon Dieu! il y en a beaucoup que le trop d'esprit gâte, qui voient mal les choses à force de lumière, et même qui seroient bien fâchés d'être de l'avis des autres, pour avoir la gloire de décider.

URANIE.

Il est vrai. Notre ami est de ces gens-là, sans doute. Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde.

LE MARQUIS.

Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui la publie partout pour épouvantable, et dit qu'elle n'a jamais pu souffrir les ordures dont elle est pleine?

DORANTE.

Je dirai que cela est digne du caractère qu'elle a pris; et qu'il y a des personnes qui se rendent ridicules, pour vouloir avoir trop d'honneur[167]. Bien qu'elle ait de l'esprit, elle a suivi le mauvais exemple de celles qui, étant sur le retour de l'âge, veulent remplacer de[168] quelque chose ce qu'elles voient qu'elles perdent, et prétendent que les grimaces d'une pruderie scrupuleuse leur tiendront lieu de jeunesse et de beauté. Celle-ci pousse l'affaire plus avant qu'aucune; et l'habileté de son scrupule découvre des saletés ou jamais personne n'en avoit vu. On tient qu'il va, ce scrupule, jusques à défigurer notre langue, et qu'il n'y a point presque de mots dont la sévérité de cette dame ne veuille retrancher ou la tête ou la queue, pour les syllabes déshonnêtes qu'elle y trouve.

URANIE.

Vous êtes bien fou, chevalier.

LE MARQUIS.

Enfin, chevalier, tu crois défendre ta comédie en faisant la satire de ceux qui la condamnent.

DORANTE.

Non pas; mais je tiens que cette dame se scandalise à tort...

ÉLISE.

Tout beau, monsieur le chevalier, il pourroit y en avoir d'autres qu'elle, qui seroient dans les mêmes sentiments.

DORANTE.

Je sais bien que ce n'est pas vous, au moins; et que, lorsque vous avez vu cette représentation...

ÉLISE.

Il est vrai, mais j'ai changé d'avis. (Montrant Climène.) Et madame sait appuyer le sien par des raisons si convaincantes, qu'elle m'a entraînée de son côté.

DORANTE, à Climène.

Ah! madame, je vous demande pardon; et, si vous le voulez, je me dédirai, pour l'amour de vous, de tout ce que j'ai dit.

CLIMÈNE.

Je ne veux pas que ce soit pour l'amour de moi, mais pour l'amour de la raison: car enfin cette pièce, à le bien prendre, est tout à fait indéfendable[169]; et je ne conçois pas...

URANIE.

Ah! voici l'auteur, M. Lysidas. Il vient tout à propos pour cette matière. Monsieur Lysidas, prenez un siége vous-même, et vous mettez là.

[165] Pour: suffisante. Voyez plus haut, tome Ier, page 255, note cinquième.

[166] Pour: à côté de qui j'étais. Archaïsme passé de mode.

[167] Pour: pudeur.

[168] Pour: au moyen de quelque chose.

[169] Mot inventé par la précieuse Climène.

SCÈNE VII.--LYSIDAS, CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, DORANTE, LE MARQUIS.

LYSIDAS.

Madame, je viens un peu tard; mais il m'a fallu lire ma pièce chez madame la marquise dont je vous avois parlé; et les louanges qui lui ont été données m'ont retenu une heure plus que je ne croyois.

ÉLISE.

C'est un grand charme que les louanges pour arrêter un auteur.

URANIE.

Asseyez-vous donc, monsieur Lysidas; nous lirons votre pièce après souper.

LYSIDAS.

Tous ceux qui étoient là doivent venir à sa première représentation, et m'ont promis de faire leur devoir comme il faut.

URANIE.

Je le crois. Mais, encore une fois, asseyez-vous, s'il vous plaît. Nous sommes ici sur une matière que je serai bien aise que nous poussions.

LYSIDAS.

Je pense, madame, que vous retiendrez aussi une loge pour ce jour-là?

URANIE.

Nous verrons. Poursuivons, de grâce, notre discours.

LYSIDAS.

Je vous donne avis, madame, qu'elles sont presque toutes retenues.

URANIE.

Voilà qui est bien. Enfin, j'avois besoin de vous lorsque vous êtes venu, et tout le monde étoit ici contre moi.

ÉLISE, à Uranie, montrant Dorante.

Il s'est mis d'abord de votre côté; mais maintenant (montrant Climène) qu'il sait que madame est à la tête du parti contraire, je pense que vous n'avez qu'à chercher un autre secours.

CLIMÈNE.

Non, non, je ne voudrois pas qu'il fît mal sa cour auprès de madame votre cousine, et je permets à son esprit d'être du parti de son cœur.

DORANTE.

Avec cette permission, madame, je prendrai la hardiesse de me défendre.

URANIE.

Mais, auparavant, sachons un peu les sentiments de monsieur Lysidas.

LYSIDAS.

Sur quoi, madame?

URANIE.

Sur le sujet de l'École des Femmes.

LYSIDAS.

Ah! ah!

DORANTE.

Que vous en semble?

LYSIDAS.

Je n'ai rien à dire là-dessus; et vous savez qu'entre nous autres auteurs nous devons parler des ouvrages les uns des autres avec beaucoup de circonspection.

DORANTE.

Mais encore, entre nous, que pensez-vous de cette comédie?

LYSIDAS.

Moi, monsieur?

URANIE.

De bonne foi, dites-nous votre avis.

LYSIDAS.

Je la trouve fort belle.

DORANTE.

Assurément?

LYSIDAS.

Assurément. Pourquoi non? N'est-elle pas en effet la plus belle du monde?

DORANTE.

Hon, hon, vous êtes un méchant diable, monsieur Lysidas; vous ne dites pas ce que vous pensez.

LYSIDAS.

Pardonnez-moi.

DORANTE.

Mon Dieu, je vous connois. Ne dissimulons point.

LYSIDAS.

Moi, monsieur?

DORANTE.

Je vois bien que le bien que vous dites de cette pièce n'est que par honnêteté, et que, dans le fond du cœur, vous êtes de l'avis de beaucoup de gens qui la trouvent mauvaise.

LYSIDAS.

Hai, hai, hai.

DORANTE.

Avouez, ma foi, que c'est une méchante chose que cette comédie.

LYSIDAS.

Il est vrai qu'elle n'est pas approuvée par les connaisseurs.

LE MARQUIS.

Ma foi, chevalier, tu en tiens, et te voilà payé de ta raillerie. Ah, ah, ah, ah, ah!

DORANTE.

Pousse, mon cher marquis, pousse.

LE MARQUIS.

Tu vois que nous avons les savans de notre côté.

DORANTE.

Il est vrai. Le jugement de M. Lysidas est quelque chose de considérable. Mais M. Lysidas veut bien que je ne me rende pas pour cela; et, puisque j'ai bien l'audace de me défendre (montrant Climène) contre les sentiments de madame, il ne trouvera pas mauvais que je combatte les siens.

ÉLISE.

Quoi! vous voyez contre vous madame, M. le marquis et M. Lysidas, et vous osez résister encore? Fi? que cela est de mauvaise grâce!

CLIMÈNE.

Voilà qui me confond, pour moi, que des personnes raisonnables se puissent mettre en tête de donner protection aux sottises de cette pièce.

LE MARQUIS.

Dieu me damne! madame, elle est misérable depuis le commencement jusqu'à la fin.

DORANTE.

Cela est bientôt dit, marquis. Il n'est rien plus aisé que de trancher ainsi; et je ne vois aucune chose qui puisse être à couvert de la souveraineté de tes décisions.

LE MARQUIS.

Parbleu! tous les autres comédiens[170] qui étoient là pour la voir en ont dit tous les maux du monde.

DORANTE.

Ah! je ne dis plus mot; tu as raison, marquis. Puisque les autres comédiens en disent du mal, il faut les en croire assurément. Ce sont tous gens éclairés, et qui parlent sans intérêt. Il n'y a plus rien à dire, je me rends.

CLIMÈNE.

Rendez-vous, ou ne vous rendez pas, je sais fort bien que vous ne me persuaderez point de souffrir les immodesties de cette pièce, non plus que les satires désobligeantes qu'on y voit contre les femmes.

URANIE.

Pour moi, je me garderai bien de m'en offenser, et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s'y dit. Ces sortes de satires tombent directement sur les mœurs, et ne frappent les personnes que par réflexion. N'allons point nous appliquer nous-mêmes les traits d'une censure générale; et profitons de la leçon, si nous pouvons, sans faire semblant qu'on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics, où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie; et c'est se taxer hautement d'un défaut que se scandaliser qu'on le reprenne.

CLIMÈNE.

Pour moi, je ne parle pas de ces choses par la part que j'y puisse avoir, et je pense que je vis d'un air dans le monde à ne pas craindre d'être cherchée dans les peintures qu'on fait là des femmes qui se gouvernent mal.

ÉLISE.

Assurément, madame, on ne vous y cherchera point. Votre conduite est assez connue, et ce sont de ces sortes de choses qui ne sont contestées de personne.

URANIE, à Climène.

Aussi, madame, n'ai-je rien dit qui aille à vous; et mes paroles, comme les satires de la comédie, demeurent dans la thèse générale.

CLIMÈNE.

Je n'en doute pas, madame. Mais enfin passons sur ce chapitre. Je ne sais pas de quelle façon vous recevez les injures qu'on dit à notre sexe dans un certain endroit de la pièce; et, pour moi, je vous avoue que je suis dans une colère épouvantable, de voir que cet auteur impertinent nous appelle des animaux.

URANIE.

Ne voyez-vous pas que c'est un ridicule[171] qu'il fait parler?

DORANTE.

Et puis, madame, ne savez-vous pas que les injures des amans n'offensent jamais; qu'il est des amours emportés aussi bien que des doucereux[172]; et qu'en de pareilles occasions les paroles les plus étranges, et quelque chose de pis encore, se prennent bien souvent pour des marques d'affection par celles mêmes qui les reçoivent?

ÉLISE.

Dites tout ce que vous voudrez, je ne saurois digérer cela, non plus que le potage et la tarte à la crème, dont madame a parlé tantôt.

LE MARQUIS.

Ah! ma foi! oui, tarte à la crème! voilà ce que j'avois remarqué tantôt; tarte à la crème! Que je vous suis obligé, madame, de m'avoir fait souvenir de tarte à la crème! Y a-t-il assez de pommes[173] en Normandie pour tarte à la crème? Tarte à la crème, morbleu! tarte à la crème!

DORANTE.

Eh bien, que veux-tu dire? Tarte à la crème!

LE MARQUIS.

Parbleu! tarte à la crème, chevalier!

DORANTE.

Mais encore?

LE MARQUIS.

Tarte à la crème!

DORANTE.

Dis-nous un peu tes raisons.

LE MARQUIS.

Tarte à la crème!

URANIE.

Mais il faut expliquer sa pensée, ce me semble.

LE MARQUIS.

Tarte à la crème, madame!

URANIE.

Que trouvez-vous là à redire?

LE MARQUIS.

Moi, rien. Tarte à la crème!

URANIE.

Ah! je le quitte[174].

ÉLISE.

M. le marquis s'y prend bien, et vous bourre de la belle manière. Mais je voudrois bien que M. Lysidas voulut les achever, et leur donner quelques petits coups de sa façon.

LYSIDAS.

Ce n'est pas ma coutume de rien blâmer, et je suis assez indulgent pour les ouvrages des autres. Mais enfin, sans choquer l'amitié que M. le chevalier témoigne pour l'auteur, on m'avouera que ces sortes de comédies ne sont pas proprement des comédies, et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses. Cependant tout le monde donne là-dedans aujourd'hui: on ne court plus qu'à cela, et l'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. Je vous avoue que le cœur m'en saigne quelquefois, et cela est honteux pour la France.

CLIMÈNE.

Il est vrai que le goût des gens est étrangement gâté là-dessus, et que le siècle s'encanaille[175] furieusement.

ÉLISE.

Celui-là est joli encore: s'encanaille! Est-ce vous qui l'avez inventé, madame?

CLIMÈNE.

Eh!

ÉLISE.

Je m'en suis bien doutée.

DORANTE.

Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poëmes sérieux, et que les pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange?

URANIE.

Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile à faire que l'autre.

DORANTE.

Assurément, madame; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être vous ne vous abuseriez pas. Car, enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature. On veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites; mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens.

CLIMÈNE.

Je crois être du nombre des honnêtes gens; et cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu.

LE MARQUIS.

Ma foi, ni moi non plus.

DORANTE.

Pour toi, marquis, je ne m'en étonne pas. C'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades.

LYSIDAS.

Ma foi, monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut guère mieux, et toutes les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis.

DORANTE.

La cour n'a pas trouvé cela.

LYSIDAS.

Ah! monsieur, la cour!

DORANTE.

Achevez, monsieur Lysidas. Je vois bien que vous voulez dire que la cour ne se connoît pas à ces choses; et c'est le refuge ordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, que d'accuser l'injustice du siècle et le peu de lumières des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut être habile avec un point de Venise[176] et des plumes, aussi bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savans qui y sont, que du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on s'y fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé[177] des pédans.

URANIE.

Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous passe là tous les jours assez de choses devant les yeux pour acquérir quelque habitude de les connoître, et surtout pour ce qui est de la bonne et mauvaise plaisanterie.

DORANTE.

La cour a quelques ridicules, j'en demeure d'accord, et je suis, comme on voit, le premier à les fronder. Mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et, si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinemens ridicules, leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose et de vers.

LYSIDAS.

Molière est bien heureux, monsieur, d'avoir un protecteur aussi chaud que vous. Mais, enfin, pour venir au fait, il est question de savoir si sa pièce est bonne, et je m'offre d'y montrer partout cent défauts visibles.

URANIE.

C'est une étrange chose de vous autres, messieurs les poëtes, que vous condamniez toujours les pièces où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien que de celles où personne ne va. Vous montrez pour les unes une haine invincible, et pour les autres une tendresse qui n'est pas concevable.

DORANTE.

C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des affligés.

URANIE.

Mais, de grâce, monsieur Lysidas, faites-nous voir ces défauts, dont je ne me suis point aperçue.

LYSIDAS.

Ceux qui possèdent Aristote et Horace voient d'abord, madame, que cette comédie pèche contre toutes les règles de l'art.

URANIE.

Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avec ces messieurs-là, et que je ne sais point les règles de l'art.

DORANTE.

Vous êtes de plaisantes gens avec vos règles, dont vous embarrassez les ignorans, et nous étourdissez tous les jours! Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l'art soient les plus grands mystères du monde; et, cependant, ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours, sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend?

URANIE.

J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là: c'est que ceux qui parlent le plus des règles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.

DORANTE.

Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées, car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir.

URANIE.

Pour moi, quand je vois une comédie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les règles d'Aristote me défendoient de rire.

DORANTE.

C'est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente, et qui voudroit examiner si elle est bonne, sur les préceptes du Cuisinier françois.

URANIE.

Il est vrai; et j'admire les raffinemens de certaines gens sur des choses que nous devons sentir par nous-mêmes.

DORANTE.

Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinemens mystérieux. Car enfin, s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire; nos propres sens seront esclaves en toutes choses; et, jusques au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts.

LYSIDAS.

Enfin, monsieur, toute votre raison, c'est que l'École des Femmes a plu; et vous ne vous souciez point qu'elle ne soit pas dans les règles pourvu...

DORANTE.

Tout beau, monsieur Lysidas, je ne vous accorde pas cela. Je dis bien que le grand art est de plaire, et que cette comédie ayant plu à ceux pour qui elle est faite, je trouve que c'est assez pour elle, et qu'elle doit peu se soucier du reste. Mais, avec cela, je soutiens qu'elle ne pèche contre aucune des règles dont vous parlez. Je les ai lues, Dieu merci, autant qu'un autre; et je ferois voir aisément que peut-être n'avons-nous point de pièce au théâtre plus régulière que celle-là.

ÉLISE.

Courage, monsieur Lysidas! nous sommes perdus si vous reculez.

LYSIDAS.

Quoi! monsieur, la protase, l'épitase et la péripétie...

DORANTE.

Ah! monsieur Lysidas, vous nous assommez avec vos grands mots! Ne paroissez point si savant, de grâce! Humanisez votre discours, et parlez pour être entendu. Pensez-vous qu'un nom grec donne plus de poids à vos raisons? Et ne trouveriez-vous pas qu'il fût aussi beau de dire l'exposition du sujet, que la protase; le nœud, que l'épitase; et le dénoûment, que la péripétie?

LYSIDAS.

Ce sont termes de l'art, dont il est permis de se servir. Mais, puisque ces mots blessent vos oreilles, je m'expliquerai d'une autre façon, et je vous prie de répondre positivement à trois ou quatre choses que je vais dire. Peut-on souffrir une pièce qui pèche contre le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le nom de poëme dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poëme consiste dans l'action; et dans cette comédie-ci il ne se passe point d'actions, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou Horace.

LE MARQUIS.

Ah! ah! chevalier.

CLIMÈNE.

Voilà qui est spirituellement remarqué, et c'est prendre le fin des choses.

LYSIDAS.

Est-il rien de si peu spirituel, ou, pour mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où tout le monde rit, et surtout celui des enfans par l'oreille?

CLIMÈNE.

Fort bien.

ÉLISE.

Ah!

LYSIDAS.

La scène du valet et de la servante au dedans de la maison n'est-elle pas d'une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente?

LE MARQUIS.

Cela est vrai.

CLIMÈNE.

Assurément.

ÉLISE.

Il a raison.

LYSIDAS.

Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace? Et, puisque c'est le personnage ridicule de la pièce, falloit-il lui faire l'action d'un honnête homme?

LE MARQUIS.

Bon. La remarque est encore bonne.

CLIMÈNE.

Admirable.

ÉLISE.

Merveilleuse.

LYSIDAS.

Le sermon et les maximes ne sont-ils pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l'on doit à nos mystères?

LE MARQUIS.

C'est bien dit.

CLIMÈNE.

Voilà parlé comme il faut.

ÉLISE.

Il ne se peut rien de mieux.

LYSIDAS.

Et ce M. de la Souche, enfin, qu'on nous fait un homme d'esprit, et qui paroît si sérieux en tant d'endroits, ne descend-il point dans[178] quelque chose de trop comique et de trop outré au cinquième acte, lorsqu'il explique à Agnès la violence de son amour, avec ces roulements d'yeux extravagants, ces soupirs ridicules, et ces larmes niaises qui font rire tout le monde?

LE MARQUIS.

Morbleu! merveille!

CLIMÈNE.

Miracle!

ÉLISE.

Vivat, monsieur Lysidas!

LYSIDAS.

Je laisse cent mille autres choses, de peur d'être ennuyeux.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, te voilà mal ajusté.

DORANTE.

Il faut voir.

LE MARQUIS.

Tu as trouvé ton homme, ma foi.

DORANTE.

Peut-être.

LE MARQUIS.

Réponds, réponds, réponds, réponds.

DORANTE.

Volontiers. Il...

LE MARQUIS.

Réponds donc, je te prie.

DORANTE.

Laisse-moi donc faire. Si...

LE MARQUIS.

Parbleu! je te défie de répondre.

DORANTE.

Oui, si tu parles toujours.

CLIMÈNE.

De grâce, écoutons ses raisons.

DORANTE.

Premièrement, il n'est pas vrai de dire que toute la pièce n'est qu'en récits. On y voit beaucoup d'actions qui se passent sur la scène; et les récits eux-mêmes y sont des actions, suivant la constitution du sujet; d'autant qu'ils sont tous faits innocemment, ces récits, à la personne intéressée, qui, par là, entre à tous coups dans une confusion à réjouir les spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes les mesures qu'il peut, pour se parer du malheur qu'il craint.

URANIE.

Pour moi, je trouve que la beauté du sujet de l'Ecole des Femmes consiste dans cette confidence perpétuelle; et, ce qui me paroît assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse[179], et par un étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive.

LE MARQUIS.

Bagatelle, bagatelle!

CLIMÈNE.

Foible réponse.

ÉLISE.

Mauvaises raisons.

DORANTE.

Pour ce qui est des enfants par l'oreille, ils ne sont plaisans que par réflexion à Arnolphe; et l'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seulement pour une chose qui caractérise l'homme et peint d'autant mieux son extravagance, puisqu'il rapporte une sottise triviale qu'a dite Agnès, comme la chose la plus belle du monde et qui lui donne une joie inconcevable.

LE MARQUIS.

C'est mal répondre.

CLIMÈNE.

Cela ne satisfait point.

ÉLISE.

C'est ne rien dire.

DORANTE.

Quant à l'argent qu'il donne librement, outre que la lettre de son meilleur ami lui est une caution suffisante, il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses, et honnête homme en d'autres. Et pour la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison; et, de même qu'Arnolphe se trouve attrapé pendant son voyage par la pure innocence de sa maîtresse, il demeure au retour longtemps à sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par les choses qu'il a crues faire la sûreté de ses précautions.

LE MARQUIS.

Voilà des raisons qui ne valent rien.

CLIMÈNE.

Tout cela ne fait que blanchir.

ÉLISE.

Cela fait pitié.

DORANTE.

Pour le discours moral que vous appelez un sermon, il est certain que de vrais dévots qui l'ont ouï n'ont pas trouvé qu'il choquât ce que vous dites; et sans doute que ces paroles d'enfer et de chaudières bouillantes sont assez justifiées par l'extravagance d'Arnolphe et par l'innocence de celle à qui il parle. Et, quant au transport amoureux du cinquième acte, qu'on accuse d'être trop outré et trop comique, je voudrois bien savoir si ce n'est pas faire la satire des amans, et si les honnêtes gens même et les plus sérieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses...

LE MARQUIS.

Ma foi, chevalier, tu ferois mieux de te taire.

DORANTE.

Fort bien. Mais enfin, si nous nous regardions nous-mêmes, quand nous sommes bien amoureux...

LE MARQUIS.

Je ne veux pas seulement t'écouter.

DORANTE.

Écoute-moi si tu veux. Est-ce que dans la violence de la passion...

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

Il chante.

DORANTE.

Quoi!

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

DORANTE.

Je ne sais pas si...

LE MARQUIS.

La la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la.

URANIE.

Il me semble que...

LE MARQUIS.

La, la, la, la, lare, la, la, la, la, la, la, la, la, la, la.

URANIE.

Il se passe des choses assez plaisantes dans notre dispute. Je trouve qu'on en pourroit bien faire une petite comédie, et que cela ne seroit pas trop mal à la queue de l'École des Femmes.

DORANTE.

Vous avez raison.

LE MARQUIS.

Parbleu! chevalier, tu jouerois là-dedans un rôle qui ne te seroit pas avantageux.

DORANTE.

Il est vrai, marquis.

CLIMÈNE.

Pour moi, je souhaiterois que cela se fît, pourvu qu'on traitât l'affaire comme elle s'est passée.

ÉLISE.

Et moi, je fournirois de bon cœur mon personnage.

LYSIDAS.

Je ne refuserois pas le mien, que je pense.

URANIE.

Puisque chacun en seroit content, chevalier, faites un mémoire de tout, et le donnez à Molière, que vous connoissez, pour le mettre en comédie.

CLIMÈNE.

Il n'aurait garde, sans doute, et ce ne serait pas des vers à sa louange.

URANIE.

Point, point; je connais son humeur: il ne se soucie[180] pas qu'on fronde ses pièces, pourvu qu'il y vienne du monde.

DORANTE.

Oui. Mais quel dénoûment pourroit-il trouver à ceci? Car il ne saurait y avoir ni mariage, ni reconnaissance; et je ne sais point par où l'on pourroit faire finir la dispute.

URANIE.

Il faudroit rêver quelque incident pour cela.

[170] Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, alors délaissés.

[171] Pour: personnage ridicule. Mot qui, sans le substantif, ne s'emploie plus aujourd'hui qu'au neutre.

[172] Pour: de doucereux. La règle des pronoms partitifs n'était pas encore fixée.

[173] Projectiles employés en maintes circonstances par le public mécontent.

[174] Pour: cède le pas. Le est neutre, comme dans: vous le payerez.

[175] Mot inventé par une précieuse, madame de Mauny, et qui est resté dans la langue.

[176] Dentelles qui coûtaient fort cher.

[177] Pour: couvert de rouille. Mot composé par Molière, maintenant inusité, et très-expressif.

[178] Pour: jusqu'à. Archaïsme plus expressif que la tournure moderne.

[179] Pour: prétendue. Mot qui a changé de sens, comme beaucoup d'autres: coquette, prude, par exemple.

[180] Pour: il n'a pas souci que. Le sens de ce mot a changé.

SCÈNE VIII.--CLIMÈNE, URANIE, ÉLISE, DORANTE, LE MARQUIS, LYSIDAS, GALOPIN.

GALOPIN.

Madame, on a servi sur table.

DORANTE.

Ah! voilà justement ce qu'il faut pour le dénoûment que nous cherchions, et l'on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme de part et d'autre, comme nous avons fait, sans que personne se rende; un petit laquais viendra dire qu'on a servi, on se lèvera, et chacun ira souper.

URANIE.

La comédie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d'en demeurer là.

FIN DE LA CRITIQUE DE L'ÉCOLE DES FEMMES

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