‹ Molière - Œuvres complètes, Tome 2Chapitre 6 sur 7 · L'AURORE.

L'AURORE.

LYCISCAS, valet de chiens. TROIS VALETS DE CHIENS chantans. VALETS DE CHIENS dansans.

PERSONNAGES ACTEURS

LA PRINCESSE D'ÉLIDE. Arm. BÉJART. AGLANTE, cousine de la princesse. Mlle DUPARC. CYNTHIE, cousine de la princesse. Mlle DEBRIE. PHILIS, suivante de la princesse. Mad. BÉJART. IPHITAS, père de la princesse. HUBERT. EURYALE, prince d'Ithaque. LA GRANGE. ARISTOMÈNE, prince de Messène. DU CROISY. THÉOCLE, prince de Pyle. BÉJART. ARBATE, gouverneur du prince d'Ithaque. LA THORILLIÈRE. MORON, plaisant de la princesse. MOLIÈRE. LYCAS, suivant d'Iphitas. PRÉVOT.

PERSONNAGES DES INTERMÈDES

PREMIER INTERMÈDE.

MORON. CHASSEURS dansans.

DEUXIÈME INTERMÈDE.

PHILIS. MORON. UN SATYRE chantant. SATYRES dansans.

TROISIÈME INTERMÈDE.

PHILIS. TIRCIS, berger chantant. MORON.

QUATRIÈME INTERMÈDE.

LA PRINCESSE. PHILIS. CLIMÈNE.

CINQUIÈME INTERMÈDE.

BERGERS ET BERGÈRES chantans. BERGERS ET BERGÈRES dansans.

La scène est en Élide.

PROLOGUE

SCÈNE I.--L'AURORE, LYCISCAS, ET PLUSIEURS AUTRES VALETS DE CHIENS, endormis et couchés sur l'herbe.

L'AURORE chante.

Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable Jeunes beautés, laissez-vous enflammer; Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable, Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer; Dans l'âge où l'on est aimable, Rien n'est si beau que d'aimer. Soupirez librement pour un amant fidèle, Et bravez ceux qui voudroient vous blâmer. Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle N'est pas un nom à se faire estimer; Dans le temps où l'on est belle, Rien n'est si beau que d'aimer.

SCÈNE II.--LYCISCAS, ET AUTRES VALETS DE CHIENS, endormis.

TROIS VALETS DE CHIENS, réveillés par l'Aurore, chantent ensemble.

Holà! holà! Debout, debout, debout. Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout; Holà! ho! debout, vite debout.

PREMIER.

Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique.

DEUXIÈME.

L'air sur les fleurs en perles se résout.

TROISIÈME.

Les rossignols commencent leur musique, Et leurs petits concerts retentissent partout.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Sus, sus, debout, vite debout.

A Lyciscas, endormi.

Qu'est ceci, Lyciscas? Quoi! tu ronfles encore, Toi qui promettois tant de devancer l'aurore! Allons, debout, vite debout. Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. Debout, vite debout, dépêchons, debout.

LYCISCAS, en s'éveillant.

Par la morbleu! vous êtes de grands braillards, vous autres, et vous avez la gueule ouverte de bon matin!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Ne vois-tu pas le jour qui se répand partout? Allons, debout, Lyciscas, debout.

LYCISCAS.

Eh! laissez-moi dormir encore un peu, je vous conjure.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Non, non, debout, Lyciscas, debout!

LYCISCAS.

Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Point, point, debout, vite debout.

LYCISCAS.

Eh! je vous prie.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Un moment.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

De grâce.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Eh!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Je...

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

J'aurai fait incontinent.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Non, non, debout, Lyciscas, debout. Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout. Vite debout, dépêchons, debout!

LYCISCAS.

Eh bien, laissez-moi, je vais me lever. Vous êtes d'étranges gens de me tourmenter comme cela! Vous serez cause que je ne me porterai pas bien de toute la journée; car voyez-vous, le sommeil est nécessaire à l'homme; et, lorsqu'on ne dort pas sa réfection, il arrive... que... on n'est...

Il se rendort.

PREMIER.

Lyciscas.

DEUXIÈME.

Lyciscas.

TROISIÈME.

Lyciscas.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Lyciscas.

LYCISCAS.

Diables soient des brailleurs! Je voudrois que vous eussiez la gueule pleine de bouillie bien chaude!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout, debout; Vite, debout, dépêchons, debout!

LYCISCAS.

Ah! quelle fatigue de ne pas dormir son soûl!

PREMIER.

Holà! ho!

DEUXIÈME.

Holà! ho!

TROISIÈME.

Holà! ho!

TOUS TROIS ENSEMBLE

Ho! ho! ho! ho! ho!

LYCISCAS.

Ho! ho! La peste soit des gens avec leurs chiens de hurlemens! Je me donne au diable si je ne vous assomme! Mais voyez un peu quel diable d'enthousiasme il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme cela. Je...

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Encore!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Le diable vous emporte!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS, en se levant.

Quoi! toujours? A-t-on jamais vu une pareille furie de chanter? Par la sambleu! j'enrage. Puisque me voilà éveillé, il faut que j'éveille les autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons, ho! messieurs, debout, debout, vite! c'est trop dormir. Je vais faire un bruit de diable partout. (Il crie de toute sa force.) Debout! debout! debout! Allons vite, ho! ho! ho! debout! debout! Pour la chasse ordonnée, il faut préparer tout: debout! debout! Lyciscas, debout! Ho! ho! ho! ho! ho!

Plusieurs cors et trompes de chasse se font entendre: les valets de chiens que Lyciscas a réveillés dansent une entrée; ils reprennent le son de leurs cors et trompes à certaines cadences.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--EURYALE, ARBATE.

ARBATE.

Ce silence rêveur, dont la sombre habitude Vous fait à tous momens chercher la solitude; Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur, Et ces fixes regards si chargés de langueur, Disent beaucoup, sans doute, à des gens de mon âge; Et, je pense, seigneur, entendre ce langage; Mais, sans votre congé, de peur de trop risquer, Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer.

EURYALE.

Explique, explique, Arbate, avec toute licence Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence. Je te permets ici de dire que l'Amour M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour; Et je consens encore que tu me fasses honte Des foiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompte.

ARBATE.

Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvemens Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentimens! Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme Contre les doux transports de l'amoureuse flamme; Et, bien que mon sort touche à ses derniers soleils, Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils; Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage De la beauté d'une âme est un clair témoignage, Et qu'il est malaisé que, sans être amoureux, Un jeune prince soit et grand et généreux. C'est une qualité que j'aime en un monarque; La tendresse du cœur est une grande marque Que d'un prince à votre âge on peut tout présumer, Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer. Oui, cette passion, de toutes la plus belle, Traîne dans un esprit cent vertus après elle; Aux nobles actions elle pousse les cœurs, Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs. Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance; Mes regards observoient en vous des qualités Où je reconnoissois le sang dont vous sortez; J'y découvrois un fond d'esprit et de lumière; Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière; Votre cœur, votre adresse, éclatoient chaque jour, Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour; Et, puisque les langueurs d'une plaie invincible Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible, Je triomphe, et mon cœur d'allégresse rempli, Vous regarde à présent comme un prince accompli.

EURYALE.

Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance, Hélas, mon cher Arbate, il en prend bien vengeance! Et, sachant dans quels maux mon cœur s'est abîmé Toi-même tu voudrois qu'il n'eût jamais aimé. Car enfin, vois le sort où mon astre me guide: J'aime, j'aime ardemment la princesse d'Élide; Et tu sais que l'orgueil, sous des traits si charmants Arme contre l'amour ses jeunes sentimens, Et comment elle fuit en cette illustre fête Cette foule d'amans qui briguent sa conquête Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer, Aussitôt qu'on le voit, prend droit de nous charmer, Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les flammes Où le ciel, en naissant, a destiné nos âmes! A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux, Et ce passage offrit la princesse à mes yeux; Je vis tous les appas dont elle est revêtue, Mais de l'œil dont on voit une belle statue. Leur brillante jeunesse, observée à loisir, Ne porta dans mon âme aucun secret désir, Et d'Ithaque en repos je revis le rivage, Sans m'en être en deux ans rappelé nulle image. Un bruit vient cependant à répandre à ma cour Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour; On publie en tous lieux que son âme hautaine Garde pour l'hyménée une invincible haine, Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois, Comme une autre Diane elle hante les bois, N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse. Admire nos esprits, et la fatalité! Ce que n'avoient point fait sa vue et sa beauté, Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître Un transport inconnu dont je ne fus point maître: Ce dédain si fameux eut des charmes secrets A[232] me faire avec soin rappeler tous ses traits; Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle, M'en refit une image et si noble et si belle, Me peignit tant de gloire et de telles douceurs A pouvoir triompher de toutes ses froideurs, Que mon cœur, aux brillans d'une telle victoire, Vit de sa liberté s'évanouir la gloire: Contre une telle amorce il eut beau s'indigner, Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner, Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance, J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence Et je couvre un effet de mes vœux enflammés[233] Du désir de paroître à ces jeux renommés, Où l'illustre Iphitas, père de la princesse, Assemble la plupart des princes de la Grèce.

ARBATE.

Mais à quoi bon, seigneur, les soins que vous prenez? Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez? Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse, Et venez à ses yeux signaler votre adresse; Et nuls empressemens, paroles, ni soupirs, Ne l'ont instruite encor de vos brûlans désirs? Pour moi je n'entends rien à cette politique Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique; Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.

EURYALE.

Et que ferais-je, Arbate, en déclarant ma peine, Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine, Et me jeter au rang de ces princes soumis, Que le titre d'amant lui peint en ennemis? Tu vois les souverains de Messène et de Pyle Lui faire de leurs cœurs un hommage inutile, Et de l'éclat pompeux des plus grandes vertus En appuyer en vain les respects assidus: Ce rebut de leurs soins, sous un triste silence, Retient de mon amour toute la violence: Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux, Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux.

ARBATE.

Et c'est dans ce mépris et dans cette humeur fière Que votre âme à ses vœux doit voir plus de lumière, Puisque le sort vous donne à conquérir un cœur Que défend seulement une simple froideur, Et qui n'oppose point à l'ardeur qui vous presse De quelque attachement l'invincible tendresse Un cœur préoccupé résiste puissamment; Mais, quand une âme est libre, on la force aisément; Et toute la fierté de son indifférence N'a rien dont ne triomphe un peu de patience. Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux, Faites de votre flamme un éclat glorieux: Et, bien loin de trembler de l'exemple des autres, Du rebut de leurs vœux fortifiez les vôtres. Peut-être, pour toucher ses sévères appas, Aurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas; Et, si de ses fiertés l'impérieux caprice Ne vous fait éprouver un destin plus propice, Au moins est-ce un bonheur en ces extrémités Que de voir avec soi ses rivaux rebutés.

EURYALE.

J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme: Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme; Et, par ce que j'ai dit, je voulois pressentir Si de ce que j'ai fait tu pourrois m'applaudir. Car enfin puisqu'il faut t'en faire confidence, On doit à la princesse expliquer mon silence; Et peut-être, au moment, que je t'en parle ici, Le secret de mon cœur, Arbate, est éclairci. Cette chasse, où pour fuir la foule qui l'adore, Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore, Est le temps que Moron, pour déclarer mon feu, A pris...

ARBATE.

Moron, seigneur!

EURYALE.

Ce choix t'étonne un peu, Par son titre de fou tu crois le bien connoître; Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paroître; Et que, malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui, Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui. La princesse se plaît à ses bouffonneries: Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries, Et peut, dans cet accès, dire et persuader Ce que d'autres que lui n'oseraient hasarder; Je le vois propre enfin à ce que j'en souhaite; Il a pour moi, dit-il, une amitié parfaite, Et veut, dans mes États ayant reçu le jour, Contre tous mes rivaux appuyer mon amour. Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle...

[232] Pour: des charmes destinés à me faire. Ellipse archaïque d'un excellent effet.

[233] Phrase à peine intelligible. Un effet des vœux ne peut être couvert d'un désir. La version donnée, par d'autres éditions: en effet, est plus barbare encore. Euryale veut de qu'il couvre son amour du désir de se montrer aux jeux.

SCÈNE II.--EURYALE, ARBATE, MORON.

MORON, derrière le théâtre.

Au secours! sauvez-moi de la bête cruelle!

EURYALE.

Je pense ouïr sa voix.

MORON, derrière le théâtre.

A moi! de grâce, à moi!

EURYALE.

C'est lui-même. Où court-il avec un tel effroi?

MORON, entrant sans voir personne.

Où pourrais-je éviter ce sanglier redoutable? Grands dieux! préservez-moi de sa dent effroyable! Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrape pas, Quatre livres d'encens et deux veaux des plus gras.

Rencontrant Euryale, que dans sa frayeur il prend pour le sanglier qu'il évite.

Ah! je suis mort!

EURYALE.

Qu'as-tu?

MORON.

Je vous croyois la bête Dont à me diffamer[234] j'ai vu la gueule prête, Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.

EURYALE.

Qu'est-ce?

MORON.

Oh! que la princesse est d'une étrange humeur, Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances Il nous faut essuyer de sottes complaisances! Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs De se voir exposés à mille et mille peurs? Encore si c'étoit qu'on ne fût qu'à la chasse Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe Ce sont des animaux d'un naturel fort doux, Et qui prennent toujours la fuite devant nous; Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines, Et qui courent les gens qui les veulent courir, C'est un sot passe-temps que je ne puis souffrir.

EURYALE.

Dis-nous donc ce que c'est.

MORON.

Le pénible exercice Où de notre princesse a volé le caprice! J'en aurois bien juré qu'elle auroit fait le tour; Et la course des chars, se faisant en ce jour, Il falloit affecter ce contre-temps de chasse Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce, Et faire voir... Mais chut! Achevons mon récit, Et reprenons le fil de ce que j'avois dit. Qu'ai-je dit?

EURYALE.

Tu parlois d'exercice pénible.

MORON.

Ah! oui. Succombant donc à ce travail horrible (Car en chasseur fameux j'étois enharnaché, Et dès le point du jour je m'étois découché[235]). Je me suis écarté de tous en galant homme, Et, trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme, J'essayois ma posture, et, m'ajustant bientôt, Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut, Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue, Et j'ai, d'un vieux buisson de la forêt touffue, Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur, Pour...

EURYALE.

Qu'est-ce?

MORON.

Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause; Je serai mieux en main pour vous conter la chose. J'ai donc vu ce sanglier, qui, par nos gens chassé, Avoit d'un air affreux tout son poil hérissé, Ses deux yeux flamboyans ne lançoient que menace, Et sa gueule faisoit une laide grimace, Qui, parmi de l'écume, à qui l'osoit presser, Montroit de certains crocs... je vous laisse à penser. A ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes; Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes, Est venu droit à moi, qui ne lui disois mot.

ARBATE.

Et tu l'as de pied ferme attendu?

MORON.

Quelque sot! J'ai jeté tout par terre et couru comme quatre.

ARBATE.

Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l'abattre! Ce trait, Moron, n'est pas généreux...

MORON.

J'y consens; Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens.

ARBATE.

Mais, par quelques exploits si l'on ne s'éternise...

MORON.

Je suis votre valet. J'aime mieux que l'on dise: C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier, Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier; Que si l'on y disoit: voilà l'illustre place Où le brave Moron, signalant son audace, Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort, Par un coup de ses dents vit terminer son sort.

EURYALE.

Fort bien.

MORON.

Oui, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire, Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire.

EURYALE.

En effet, ton trépas fâcheroit tes amis; Mais, si de ta frayeur ton esprit est remis, Puis-je te demander si du feu qui me brûle...

MORON.

Il ne faut pas, seigneur, que je vous dissimule; Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré De temps pour lui parler qui fût selon mon gré. L'office de bouffon a des prérogatives; Mais souvent on rabat nos libres tentatives. Le discours de vos feux est un peu délicat, Et c'est chez la princesse une affaire d'État. Vous savez de quel titre elle se glorifie, Et qu'elle a dans la tête une philosophie Qui déclare la guerre au conjugal lien, Et vous traite l'amour de déité de rien. Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse, Il me faut manier la chose avec adresse, Car on doit regarder comme l'on parle aux grands, Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens. Laissez-moi doucement conduire cette trame. Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme; Vous êtes né mon prince, et quelques autres nœuds Pourroient contribuer au bien que je vous veux. Ma mère, dans son temps, passoit pour assez belle, Et naturellement n'étoit pas fort cruelle; Feu votre père alors, ce prince généreux, Sur la galanterie étoit fort dangereux. Et je sais qu'Elpénor, qu'on appeloit mon père, A cause qu'il étoit le mari de ma mère, Contoit pour grand honneur, aux pasteurs d'aujourd'hui, Que le prince autrefois étoit venu chez lui, Et que, durant ce temps, il avoit l'avantage De se voir saluer de tous ceux du village. Baste! Quoi qu'il en soit je veux par mes travaux... Mais voici la princesse et deux de vos rivaux.

[234] Pour: défigurer. Voyez plus haut, tome Ier, page 286, note.

[235] Pour: j'avais quitté ma couche. C'est une licence plutôt qu'un archaïsme.

SCÈNE III.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, EURYALE, PHILIS, ARBATE, MORON.

ARISTOMÈNE.

Reprochez-vous, madame, à nos justes alarmes Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes? J'aurois pensé, pour moi, qu'abattre sous nos coups Ce sanglier qui portoit sa fureur jusqu'à vous, Étoit une aventure (ignorant votre chasse) Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce; Mais, à cette froideur, je connois clairement Que je dois concevoir un autre sentiment, Et quereller du sort la fatale puissance Qui me fait avoir part à ce qui vous offense.

THÉOCLE.

Pour moi, je tiens madame, à sensible bonheur L'action où pour vous a volé tout mon cœur, Et ne puis consentir, malgré votre murmure, A quereller le sort d'une telle aventure. D'un objet odieux je sais que tout déplaît; Mais, dût votre courroux être plus grand qu'il n'est, C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême, De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime.

LA PRINCESSE.

Et pensez-vous, seigneur, puisqu'il me faut parler, Qu'il eût eu, ce péril, de quoi tant m'ébranler? Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes, Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes; Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois, Pour n'oser, en chassant, concevoir l'espérance De suffire, moi seule, à ma propre défense? Certes, avec le temps j'aurois bien profité De ces soins assidus dont je fais vanité, S'il falloit que mon bras, dans une telle quête, Ne pût pas triompher d'une chétive bête! Du moins, si, pour prétendre à de sensibles coups, Le commun de mon sexe est trop mal avec vous, D'un étage plus haut accordez-moi la gloire; Et me faites tous deux cette grâce de croire, Seigneurs, que, quel que fût le sanglier d'aujourd'hui, J'en ai mis bas sans vous de plus méchants que lui.

THÉOCLE.

Mais, madame...

LA PRINCESSE.

Eh bien, soit. Je vois que votre envie Est de persuader que je vous dois la vie: J'y consens. Oui, sans vous, c'étoit fait de mes jours. Je rends de tout mon cœur grâce à ce grand secours; Et je vais de ce pas au prince, pour lui dire Les bontés que pour moi votre amour vous inspire.

SCÈNE IV.--EURYALE, ARBATE, MORON.

MORON.

Eh! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit? De ce vilain sanglier l'heureux trépas l'aigrit. Oh! comme volontiers j'aurois d'un beau salaire Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire!

ARBATE, à Euryale.

Je vous vois tout pensif, seigneur, de ses dédains; Mais ils n'ont rien qui doive empêcher vos desseins. Son heure doit venir; et c'est à vous, possible[236], Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible.

MORON.

Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux; Et je...

EURYALE.

Non. Ce n'est plus, Moron, ce que je veux; Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire; J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire. Je vois trop que son cœur s'obstine à dédaigner Tous ces profonds respects qui pensent la gagner; Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle. Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement, Et j'en attends de lui l'heureux événement.

ARBATE.

Peut-on savoir, seigneur, par où votre espérance...?

EURYALE.

Tu le vas voir. Allons, et garde le silence.

[236] Voyez plus haut, tome Ier, page 209, note deuxième.

PREMIER INTERMÈDE

SCÈNE I.--MORON.

Jusqu'au revoir; pour moi, je reste ici, et j'ai une petite conversation à faire avec ces arbres et ces rochers.

Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême, Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime. Philis est l'objet charmant Qui tient mon cœur à l'attache; Et je deviens son amant, La voyant traire une vache. Ses doigts, tout pleins de lait et plus blancs mille fois, Pressoient les bouts du pis d'une grâce admirable. Ouf! cette idée est capable De me réduire aux abois. Ah! Philis! Philis! Philis!

SCÈNE II.--MORON, UN ÉCHO.

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